Matthieu Ricard raconte comment il est devenu moine bouddhiste à l’occasion de la parution du livre écrit avec l’astro- physicien, Trinh Xuan Thuan, de L’Infini dans la paume de la main (NiL /Fayard).
« Je suis né vraiment le 2 juin 1967, à l’âge de vingt ans, lorsque je suis arrivé, jeune étudiant parlant peu anglais, devant les Himalaya et que j’ai rencontré pour la première fois un maître remarquable, Kangyour Rinpoche, qui devait être un point d’aspiration pour le reste de mon existence. Pourquoi s’est-il produit une différence aussi marquée avec tout ce que j’avais vécu auparavant ?
Pour la première fois, je me trouvais en face de quelqu’un dont tous les aspects semblaient en harmonie les uns avec les autres. Il était l’exemple vivant de ce que peut être un chemin spirituel, sans que ce soit de façon ostentatoire. C’était simplement une présence profonde, forte, tranquille et une bonté dont la profondeur résidait peut-être dans le fait qu’elle était presque impossible à sonder. Mais tout ce qu’on pouvait en découvrir était quelque chose qui nourrissait dans l’instant et qui continue à nourrir dans le temps.
C’était quelque chose que je n’avais pas rencontré en Occident, peut-être à cause des circonstances de l’existence. Je n’irais certainement pas jusqu’à dire que cela n’existe pas dans nos pays. Mais les circonstances ont fait que j’ai rencontré cela pour la première fois auprès de maîtres tibétains qui avaient fui l’invasion communiste chinoise.
J’avais eu la grande fortune dans ma jeunesse de rencontrer toutes sortes de personnalités douées de qualités, d’un génie qui leur étaient propres. Grâce à mon oncle, j’ai rencontré beaucoup d’explorateurs, ce genre de personnes qui laissaient un petit mot sur la porte de leur appartement à Paris, avec ce message : « Je suis parti à pied pour Tombouctou… »
Par ma mère j’ai rencontré des artistes, des peintes ; par mon père, des écrivains, des philosophes et des hommes politiques ; par mon embryon d’études et de carrière scientifique, de grands savants comme François Jacob ou Jacques Monod, et tous les visiteurs qui venaient à l’Institut Pasteur où il y avait l’effervescence scientifique que vous connaissez. Bien souvent, j’ai également rencontré des musiciens suivant en cela mes aspirations personnelles et mon goût pour la musique. J’ai eu la chance de déjeuner avec Stravinsky à l’âge de 17 ans et ce fut un émerveillement d’être en sa présence.
Rétrospectivement, j’aurais peut-être souhaité jouer du clavecin ou de l’orgue comme de grands musiciens, avoir le don de poète comme tel grand écrivain. Mais il ne m’est pas arrivé de souhaiter être comme ces personnes, de souhaiter entièrement devenir un avec elles, ou de me dire : « Si j’avais le choix, c’est comme lui que je voudrais être à la fin de mon existence. » C’est cette adéquation de tout mon être avec les maîtres spirituels tibétains qui m’a tellement inspiré quand je les ai rencontrés. Et j’ai pu la faire mûrir au fil des années que j’ai eu la chance de passer avec eux dans l’Himalaya.
Pour moi il n’y a donc pas eu de rupture. Je n’ai claqué aucune porte, je n’ai pas l’impression d’avoir changé de direction, c’était la continuation d’une recherche, celle des sciences de la nature, puis finalement des sciences de l’esprit, les sciences contemplatives. N’ayant pas eu à élever une famille, sans responsabilité au jour le jour dans la société, ma vie a été une ligne droite, depuis l’enfance jusqu’à maintenant. »
Dans Le Moine et le philosophe, Matthieu Ricard raconte en ces termes sa première rencontre avec des maîtres spirituels tibétains :
« J’avais l’impression de voir des êtres qui étaient l’image même de ce qu’ils enseignaient… ils avaient l’air si remarquables. Je n’arrivais pas à saisir explicitement pourquoi, mais ce qui me frappait le plus, c’était qu’ils correspondaient à l’idéal du saint, de l’être parfait, du sage, une catégorie d’êtres qu’apparemment on ne trouvait plus guère en Occident. C’est l’image que je me faisais de saint François d’Assise, ou des grands sages de l’Antiquité. Une image qui était devenue pour moi lettre morte : je ne pouvais aller rencontrer Socrate, écouter un discours de Platon, m’asseoir aux pieds de saint François d’Assise ! Tandis que brusquement, surgissaient des êtres qui semblaient être l’exemple vivant de la sagesse. Et je me disais : « S’il est possible d’atteindre la perfection sur le plan humain, ce doit être cela. »
Le Moine et le philosophe, dialogue de Jean-François Revel et de Matthieu Ricard, ed. NIL, Paris, 1997
Novembre 2000