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Zen et neurobiologie : la réconciliation du corps et de l’esprit

Certains neurobiologistes placent l’origine du sentiment de soi dans le cerveau primitif. Une théorie sur l’émergence des différents niveaux de conscience qui s’accorde remarquablement avec l’expérience du fonctionnement cérébral pendant zazen.

Par François Lang

Maître Deshimaru a publié en 1976 un livre intitulé Zen et cerveau qui relate sa correspondance avec le psycho-physiologiste Paul Chauchard, puis en 1985 Zen et self-control réalisé avec le Dr Ikemi sur l’influence psychosomatique de la pratique de zazen. Ces publications traduisent le désir de Maître Deshimaru de réconcilier deux approches de connaissance de soi traditionnellement opposées dans notre culture occidentale, l’approche spirituelle intuitive et l’approche scientifique rationnelle.

Ce conflit entre les deux approches trouve son origine dans la théorie de séparation entre le corps et l’esprit dont l’apôtre le plus convaincu et le plus influent fut certainement le philosophe Descartes (voir ci-dessus l’article de Francis Vendrell Je pense aussi avec mon corps).

Le cartésianisme a profondément influencé la biologie et la médecine, tant au niveau de la pratique que de la recherche. Il a conduit la médecine à négliger l’unité corps-esprit, à ne considérer les pathologies que d’un point de vue organique en négligeant les aspects psychosomatiques. De même, au niveau de la recherche, beaucoup de scientifiques conçoivent encore l’esprit comme un programme d’ordinateur qui gouverne le cerveau, ce dernier transmettant les ordres au corps-machine.

Cette vision dualiste entre l’esprit et la matière a conduit certains chercheurs à envisager d’étudier l’esprit sans étudier le corps. À travers notre pratique de zazen, nous savons que cela est impossible, que, comme le disait Maître Deshimaru, vouloir étudier l’esprit avec l’esprit est comme vouloir éteindre le feu avec le feu.

Dans ce contexte, le livre intitulé L’erreur de Descartes, publié en 1994 par un très grand neurobiologiste, le Pr Antonio Damasio, constitue une révolution. Damasio aidé de sa femme démontre, à travers l’étude de nombreuses observations de patients atteints de lésions cérébrales localisées, que les émotions, générées par des changements dans l’état interne de notre corps, sont indispensables au processus cognitif et à la prise de décision. Ainsi, l’idée chère à Descartes d’un pur esprit logique et rationnel qui pourrait fonctionner indépendamment du corps est erronée.

Dans un deuxième ouvrage, Le sentiment même de soi, publié en 1999, Damasio s’intéresse à l’émergence de la conscience et propose une nouvelle théorie permettant d’expliquer en termes biologiques le sentiment de soi. Comme je vais tenter de le présenter, cette théorie replace l’origine de la conscience dans le corps et de ce fait est remarquablement en accord avec les enseignements du zen. Ainsi, dans Zen et cerveau, Maître Deshimaru écrivait : « Zazen est une méthode d’entraînement de la conscience par l’entraînement du corps. Les maîtres zen ne veulent pas travailler la conscience par le mental. Cela est un point fondamental. »

Quelques données sur le cerveau

Notre cerveau est constitué d’environ 100 milliards de neurones. Ces neurones sont regroupés en unités fonctionnelles se présentant soit en couches à la surface du cerveau (les cortex) soit en noyaux plus profondément situés dans l’encéphale. Les corps cellulaires de ces neurones constituent ce qu’on appelle la substance grise tandis que les prolongements qui transmettent l’information à distance (les axones) constituent la substance blanche.

Chaque neurone (situé dans le cerveau, dans la moelle épinière ou dans les ganglions) reçoit au niveau de son corps cellulaire des messages activateurs ou inhibiteurs provenant d’autres neurones ou de récepteurs sensoriels, et la synthèse de ces différents messages va conduire (ou non) à l’activation de ce neurone qui va alors à son tour transmettre son message à d’autres neurones ou organes.

Cette synthèse s’appelle une intégration. Elle se produit dans chaque neurone mais également à un niveau plus élevé au sein de chaque unité fonctionnelle, noyaux profonds ou régions corticales. Ainsi, chaque structure cérébrale reçoit en permanence une masse d’informations, en fait la synthèse et génère la réponse adaptée en activant soit d’autres structures cérébrales, soit des muscles, soit des organes.

Au cours de l’évolution, le cerveau a progressivement développé des réseaux d’intégration de plus en plus complexes qui sont venus se surimposer aux unités fonctionnelles de base. Cela correspond anatomiquement à l’accroissement du néocortex. Ainsi, les poissons n’ont pas de néocortex tandis que les mammifères et en particulier les primates et l’homme ont un néocortex très développé.

Ce néocortex est le siège des activités supérieures de l’esprit tels que raisonnement, mémoire, imagination, langage, qui sont l’apanage de l’espèce humaine. C’est sans doute pour cette raison que de nombreux philosophes et scientifiques ont considéré que le néocortex était certainement le siège de la conscience. Cela permettait de plus de disqualifier les animaux comme êtres conscients. Mais ce terme de conscience est extrêmement trompeur car il recouvre de nombreuses significations.

Dans la phase précédente, lorsqu’on parle de conscience exclusivement humaine, on entend volontiers le terme « conscience » dans son acception la plus élevée, par exemple conscience morale, religieuse, philosophique. Mais si l’on définit simplement la conscience comme le sentiment d’exister, d’être soi, on peut alors concevoir que cette conscience essentielle puisse être indépendante de l’activité intellectuelle et trouver son origine ailleurs que dans les centres d’intégration supérieurs. C’est là toute l’originalité de l’approche de Damasio qui a recherché l’origine du sentiment de soi dans le cerveau primitif, en repartant des données neurobiologiques sur les fonctions primordiales du cerveau.

Les bases neurobiologiques de la conscience

En préambule, il faut mentionner que le développement technologique extraordinaire des dix dernières années a permis de révolutionner les méthodes d’investigation du fonctionnement cérébral. En effet, jusqu’à très récemment, la recherche en neurobiologie reposait sur l’analyse des liens entre une lésion cérébrale provoquée expérimentalement chez l’animal ou survenue accidentellement chez un patient et des altérations des capacités fonctionnelles.

Il est désormais possible de visualiser le fonctionnement cérébral dynamiquement sur des individus normaux réalisant différentes tâches avec des techniques non traumatiques comme la tomographie par émission de positons (PET scan) ou l’imagerie par résonance magnétique nucléaire (IRM). Cela permet de tester rapidement de nombreuses hypothèses sur les structures cérébrales impliquées dans telle ou telle activité et a déjà permis de remettre en cause un certain nombre de postulats, comme la distinction entre cerveau gauche rationnel et cerveau droit créatif. En revanche, il faut souligner que les images mentales créées chez un individu restent indéchiffrables.

Cela étant, quelle est la fonction primordiale du cerveau ? C’est d’assurer l’homéostasie, c’est-à-dire le maintien permanent des paramètres internes de l’organisme dans des limites très étroites pour permettre la survie. Damasio écrit : « Un organisme simple ou complexe n’est pas simplement en vie, il est résolu à rester en vie. » Ce désir involontaire et inconscient de rester en vie, qui se manifeste par des ajustements internes aux variations de l’environnement, est retrouvé chez les êtres unicellulaires et précède donc l’apparition d’un système nerveux et d’un cerveau.

Cependant, le développement d’un cerveau permet à l’organisme d’étendre considérablement ses capacités à sentir son état interne et les variations qui y surviennent. Ainsi, chez l’homme certaines structures cérébrales (tronc cérébral, hypothalamus et cortex insulaire) sont dévolues à cette tâche de surveillance et de réajustement constant. Elles reçoivent en permanence des informations sur l’état des viscères, des muscles, sur la température corporelle, la composition chimique du sang, établissent instant après instant un état des lieux sous forme de configurations neuronales, véritables cartes corporelles internes, et prennent les mesures appropriées pour corriger les déséquilibres dangereux.

Ce système de régulation fonctionne de façon inconsciente et autonome. Cette autonomie signifie que ce système n’a pas besoin des structures d’intégration supérieures pour fonctionner mais cela ne signifie pas qu’il en soit totalement indépendant. En effet, certaines décisions prises au niveau des centres corticaux peuvent influencer (perturber) cette activité régulatrice.

Damasio a désigné sous le terme « proto-soi » l’activité de ces structures, car bien qu’inconsciente, cette perception continuelle de l’état interne du corps sous la forme de cartes neuronales de premier ordre constitue la base nécessaire à l’apparition du sentiment de soi. Lors de l’interaction de l’organisme avec un objet (au sens large) réel ou virtuel (recréé par le mental), l’état interne du corps se trouve subtilement modifié et ainsi le proto-soi génère une carte corporelle nouvelle. Le compte rendu de ce changement entre l’ancienne et la nouvelle configuration neuronale est enregistré sous formes d’images neuronales non verbales, les cartes neuronales de deuxième ordre. Ces cartes neuronales établissent une relation causale entre le changement et l’objet. Ainsi, la représentation neuronale du proto-soi non conscient en cours de modification permet à l’être de se sentir en train de connaître ; c’est l’émergence d’une conscience, que Damasio appelle la conscience-noyau.

Cette conscience définit le soi central transitoire. Pourquoi transitoire ? Parce qu’il est centré sur l’ici et maintenant, sans cesse recréé par les objets avec lesquels l’organisme interagit dans l’instant présent. Damasio l’imagine sous forme de pulsations de conscience, qui commence avec le changement du proto-soi et se termine lorsqu’un nouvel objet vient à son tour déclencher sa propre série de changements. Il serait illusoire de rechercher une localisation cérébrale unique pour la conscience-noyau car manifestement plusieurs structures sont impliquées dans la création de ces cartes neuronales de deuxième ordre (thalamus, cortex cingulaire et certains cortex préfrontaux).

C’est de l’interaction entre ces différentes structures que naît la conscience-noyau. Il est cependant très probable que le thalamus, qui est relié aux structures d’élaboration du proto-soi et aux centres d’intégration supérieurs, joue un rôle central dans l’apparition de la conscience-noyau.

La relation avec les centres d’intégration supérieurs permet à ces derniers de mettre en mémoire l’événement et cette mise en mémoire est cruciale dans l’apparition d’une nouvelle conscience que Damasio appelle la conscience-étendue, fondement du soi autobiographique.

C’est à cette conscience que nous faisons référence lorsque nous pensons à une conscience exclusivement humaine car, de fait, elle est remarquablement développée chez l’homme. Alors que la conscience-noyau est une conscience de l’instant, la conscience étendue crée le passé et le futur, et place ainsi l’individu dans le temps. Elle permet la reconnaissance des objets, le rappel des souvenirs, la mémoire de travail, le fait d’éprouver des émotions et des sentiments, le raisonnement et la prise de décision.

Les événements mémorisés sont archivés dans plusieurs aires distinctes du néocortex et sont périodiquement réactivés. Lorsqu’ils sont réactivés, ils sont perçus de la même façon que des objets réels et déclenchent alors l’activation de la conscience-noyau. Par la pratique de zazen, nous avons une connaissance aiguë de ce phénomène, de cette possibilité du cerveau intellectuel à fonctionner en circuit fermé en générant constamment des pensées qui activent le rappel d’autres pensées.

Influence de la pratique de zazen sur le fonctionnement cérébral

Maître Deshimaru écrit dans Zen et cerveau : « Par la posture de zazen, nous pouvons ramener le système nerveux autonome à sa condition originelle, normale. La juste tension des muscles réagit sur l’hypothalamus. » Ainsi la posture, la respiration et la mise au repos de l’activité intellectuelle permettent aux structures du proto-soi d’assumer pleinement leur rôle de régulation homéostatique et de rétablir les conditions physiologiques optimales. L’énergie du corps se renforce.

Par ailleurs, dans l’enseignement du zen, il est dit constamment de revenir à l’ici et maintenant, ce que l’on pourrait traduire, avec les termes de Damasio, en disant : revenir à la conscience-noyau, à la conscience thalamique. Maître Deshimaru avait beaucoup insisté sur le rôle du thalamus pendant zazen : « En poursuivant zazen, on peut arriver à un autre mode de fonctionnement. Les excitations [du proto-soi] arrivent toujours dans le thalamus, mais ne sont renvoyées ni dans le cortex frontal [centres d’intégration supérieurs], ni dans le rhinencéphale [siège des émotions]. L’augmentation de la tension dans le thalamus favorise un état de conscience propice à l’intuition ? état hishiryo  ? au-delà de la pensée consciente, de la pensée inconsciente. »

Dans le bouddhisme, la conscience profonde est appelée alaya. Cette conscience est toujours changeante et existe grâce à l’interdépendance ; elle est comme le courant de la rivière. Par la pratique de zazen, la conscience alaya devient paisible et peut être aiguillée vers la conscience amala, la conscience cosmique parfaite. Maître Deshimaru insiste sur la relation profonde entre alaya et amala, qui ne peuvent être séparées.

Si nous revenons à la théorie de Damasio sur la conscience-noyau qui se manifeste sous forme de pulsations générées par les changements du proto-soi, on peut se demander ce qui se passe entre les pulsations. Quel est l’état de la conscience à ce moment-là ? Maître Deshimaru écrit : « Quand nous avons conscience de quelque chose, cet état de conscience n’est pas le véritable ego. Il est lié à l’objet par une relation d’interdépendance. Si nous n’avons ni sensation ni pensée, la conscience n’est pas conscience d’objet ; elle ne peut être l’objet, mais elle est exactement comme l’objet. » Ainsi, la conscience-noyau n’est pas le véritable ego, car elle dépend encore de l’objet.

Maître Deshimaru dit enfin : « De la conscience alaya, nous pouvons saisir la véritable, pure, suprême sagesse, ku. C’est la conscience amala, la sagesse transcendantale, de Dieu ou de Bouddha, la plus haute. » Ainsi, on pourrait dire qu’entre les pulsations de conscience-noyau apparaît notre véritable nature, la conscience amala.

Cette conscience-ci, Damasio n’a pas pu la décrire car elle sort du champ de l’investigation scientifique. Néanmoins, sa théorie sur l’émergence des différents niveaux de conscience est très séduisante et s’accorde remarquablement, me semble-t-il, avec notre expérience du fonctionnement cérébral pendant zazen. Cela représente certainement un pas important dans la direction que souhaitait Maître Deshimaru quand il écrivait : « Dans la condition subjective de notre zazen surgit la preuve actuelle de l’harmonie avec toutes les existences de l’ordre cosmique. La science, par la preuve physiologique, doit en apporter la démonstration objective. »

François Lang moine zen professeur de pharmacologie

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