BuddhaLine Recherche Plan du site Partenaires Forum Annuaire Newsletter CD - Le chant des Dakinis

Même rubrique

Pensées - Maître Eckhart
Comment apprendre aux enfants à méditer ? - Krishnamurti
Toucher terre : l’approche corporelle dans la relaxation naturelle - Marc Marciszewer
La prière aide-t-elle à vivre ? - Tareq Oubrou
La Vacuité - John Blofeld
Autres textes
Le sourire - Jean-Pierre Maradan
Les Calendriers Lunaires - Christiane Coppex
De coeur à coeur avec soeur Emmanuelle - Sofia Stril-Rever
Tenzin Dhargyal, dit Tendhar, peintre de Kalachakra - Sofia Stril-Rever
Avantages et inconvénients du crudivorisme - Jeanne Dumont
Les huit facultés dont dispose un grand homme - Hachi-Dainingaku - Maître Dogen
Le Buddha clarifie sa position quant à la consommation de chair animale - Dr Gabriel "Jîvasattha" Bittar
Eloi Leclerc

Bookmark and Share
- imprimer

> Bouddhisme > Intégration > Spiritualité > Pratique


Une saison en enfer

Vivre son destin comme un mystère, c’est percevoir en lui une densité de signification qui dépasse les événements eux-mêmes. On se sent soudain comme porté par une main toute-puissante. Celui-là vit en plénitude qui vit son destin comme un mystère.

Par Eloi Leclerc

Une saison en enfer

Extrait du chapitre 2 de l’ouvrage du père franciscain Eloi Leclerc « Le soleil se lève sur Assise »

Alors commença pour nous une descente aux enfers. Nous étions livrés aux bêtes. Un mois ne s’était pas encore écoulé depuis notre arrivée à Buchenwald que déjà nous comptions plusieurs morts dans nos rangs. La faim, les brutalités, les humiliations, les conditions d’hygiène, les épidémies, en particulier le typhus, tout concourait à l’écrasement de l’homme. Aux yeux de nos bourreaux, nous n’étions plus des hommes : leur objectif était de nous faire prendre conscience que nous n’avions plus aucune dignité humaine et, par conséquent, aucun droit au moindre respect ni même à la vie.

Cette expérience de déshumanisation systématique, ce tête-à-tête avec l’horreur produisirent en moi un choc pro-fond. N’était-ce pas le démenti le plus brutal qu’on pût jamais opposer à cette communion fraternelle entre les êtres, telle que je l’avais entrevue à travers la figure lumi-neuse de saint François d’Assise ? La race des seigneurs régnait. Et, avec elle, la force brutale. Tout ce qui résistait devait être écrasé impitoyablement, comme indigne d’exister.

Une question redoutable surgit alors dans mon esprit : et si ce règne de la force, avec sa froide cruauté, était la réalité ultime contre laquelle devaient se briser inexora-blement, un jour ou l’autre, tous nos rêves de communion et de fraternité ?

Je connus une grande angoisse. Au milieu de dizaines de milliers d’hommes parqués, affamés, battus et abattus comme du bétail, ou voués à une mort lente, j’ avais le sentiment de l’abandon le plus complet dans un monde régi par la loi du plus fort. Un monde terriblement froid, qui nous ignore totalement. Un monde qui n’est qu’un monstre de forces.

Nous pouvions penser avoir atteint le fond de la détresse humaine. Le pire cependant restait à vivre. Cette expérience de déshumanisation allait dépasser toutes les limites de l’imaginable. Au début du mois d’avril 1945, devant l’avance des Alliés, les SS décidèrent d’évacuer une partie du camp de Buchenwald, alors surpeuplé. On nous fit descendre à pied la colline de Buchenwald. Ceux d’entre nous qui étaient trop épuisés pour suivre la colonne étaient abattus d’une balle dans la tête. Nous fûmes embarqués en gare de Weimar dans des wagons de marchandises, à 90-100 hommes par wagon.

Ce voyage vers l’inconnu allait durer vingt et un jours du 7 au 28 avril. Les ponts étaient coupés, les voies bom-bardées. Nous restions des journées et des nuits sur des voies de garage, enfermés, mourant de faim et d’épuise-ment. Puis le train repartait, s’arrêtait à nouveau. Où allions-nous ? Où étions-nous ? Impossible de décrire ce que furent ces vingt et un jours. Entassés, serrés les uns contre les autres, au point de ne pouvoir nous étendre ni même nous asseoir. Délirants, frappés à coups de crosse, dans le sang et les déchets humains, nous mourions les uns après les autres, les uns sur les autres. Il est difficile d’aller plus loin dans l’horreur.

Chaque soir, nous devions sortir les morts. Une moyenne de deux morts par jour, par wagon. Environ quatre-vingts morts pour l’ensemble du train chaque jour. Il fallait transporter les cadavres pour les jeter dans le dernier wagon, un tombereau qui servait de morgue. Oh ! cette marche funèbre, titubante, de squelettes portant d’autres squelettes, sous les cris et les coups des SS qui trouvaient que l’opération n’allait pas assez vite. Arrivés au dernier wagon, nous prenions les morts par les poignets et les pieds, et les balancions par-dessus les hauts bords. Après avoir roulé vers l’est, jusqu’à Dresde, le convoi prit la direction du sud, gagna Pilsen, en Tchécoslovaquie, puis se dirigea vers Passau, à travers les monts de Bohême. Notre train, avec ses milliers de déportés, avan-çait lentement entre des pentes escarpées d’une beauté sauvage. La jeune lumière du printemps éclatait sur les feuillages naissants, comme un appel à la vie. Et nous, dans nos wagons, nous étions dans la vermine et le sang. Dans la mort. Un SS venait de tirer à bout portant. Ce n’était pas la première fois. Un camarade, atteint au ventre, gisait maintenant parmi nous, vomissant son sang. Un de plus.

Étions-nous donc destinés à quelque célébration barbare dans cette nature en fête ? Les historiens sérieux qui ne s’intéressent qu’aux événements importants du passé ne parleront sans doute jamais des orgies sanglantes qui se déroulèrent dans ces gorges perdues du Bohmerwald, en ce printemps 1945. L ’histoire garde pudiquement ses secrets, comme une plaie qui se ferme silencieusement sur elle-même, parfois très mal.

A certaines heures, le vertige nous prenait. A mes côtés, un jeune Français se cognait la tête contre les parois du wagon. Il était devenu fou. Il voulait mettre fin à ses jours. Il fallait tenir malgré tout. Tenir jusqu’au bout. Je repen-sais à ma famille, à mes parents, à mes jeunes frères et sœurs. Aucune nouvelle depuis bientôt un an. Ils étaient libérés certainement. Mais comment avaient-ils vécu cette libération ? En étaient-ils sortis indemnes ? Je revoyais en pensée ma Bretagne natale, la ville de Landerneau, la mai-son familiale, mes années d’enfance dans la gaieté et l’insouciance... Comme tout cela semblait lointain ! Loin-tain et irréel comme un rêve. Je me disais : si mes parents me voyaient dans l’état où je suis présentement, ils ne me reconnaîtraient même pas. Nous étions si défigurés, épou-vantablement squelettiques, noirs de saleté, avec des yeux hagards.

Ah ! quelle chose étrange que la destinée humaine ! Quand je jouais avec mes camarades dans la cour de l’école, ou avec mes frères et sœurs. dans la maison fami-liale, comment aurais-je pu imaginer un instant qu’un jour je me trouverais enfermé, affamé, agonisant dans ce train de la mort, quelque part dans les monts de Bohême ? Quelle main invisible et mystérieuse a pu me conduire jusqu’ici ? Et pourquoi ?

Je me souvenais de la chanson que nous jadis à l’école :

Dis-nous, petite source,

qui naît dans les roseaux

pour les oiseaux,

dis-nous, petite source

aux fraîches eaux :

pourquoi prends-tu ta course ?

La petite source avait pris sa course. Mais elle ne savait pas où elle allait ni ce qui l’attendait. Elle rêvait de « plaine blonde » ou de « lac bleu », aux eaux tranquilles et transparentes. La réalité était tout autre.

L’horrible réalité s’étalait sous nos yeux. Des milliers d’hommes, jeunes pour la plupart, mouraient dans le plus grand abandon, dans la plus affreuse solitude. « Et chacun se sentant mourir, on était seul. » On pouvait tendre la main. Elle se tendait et s’ouvrait dans le vide. Personne pour la saisir .

pour comble de nos malheurs, la pluie s’était mise à tomber, froide, persistante. Dans notre wagon à ciel ouvert, nous étions transis de froid. Aucune boisson chaude pour nous réchauffer. Peut-on d’ailleurs réchauffer des squelettes ?

Les morts ! Il yen avait de plus en plus. La plupart mouraient d’épuisement. Certains, de dysenterie ; d’autres, d’érésipèle. Ces derniers étaient horribles à voir. En une nuit, en une journée, ils devenaient méconnaissables. Leurs visages tuméfiés, en feu, étaient complètement défi-gurés. Délirants de fièvre, ces malheureux hurlaient dans la nuit : ils réclamaient à boire. Les SS les faisaient taire à coups de crosse. Et, au matin, ils gisaient raidis par la mort.

Ce débordement de souffrances nous submergeait. Le sentiment d’être abandonnés à la sauvagerie des hommes et du destin était plus fort que jamais.

Il se produisit alors un événement inoubliable, mais d’un éclat tout intérieur. Nous étions quatre frères fran-ciscains dans notre wagon. L’un de nous était à la dernière extrémité. Déjà son regard s’éteignait et nous avait presque quittés. Or, tandis qu’il se mourait, le Cantique de frère Soleil, de François d’Assise, vint spontanément à nos lèvres et nous le chantions. Un geste insensé de notre part ! Comment pouvions-nous chanter un tel chant en un tel moment ?

Et pourtant, c’était le seul langage qui nous paraissait convenir à la démesure de ce que nous vivions. Nos voix à peine audibles s’élevaient comme un souffle fragile. Ce n’était qu’un filet de voix, écrasé par le roulement du train et du destin. Mais c’était le chant de l’univers. Nous chan-tions la splendeur de la création, la lumière, la vie, la grande fraternité cosmique et humaine.

Loué sois- Tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,

spécialement messire frère Soleil

qui fait le jour et par qui Tu nous illumines.

Il est beau, rayonnant d’une grande splendeur :

de Toi, Très-Haut, il est le symbole.

[...1

Loué sois- Tu, mon Seigneur, pour sœur

notre mère la Terre :

elle nous porte et nous nourrit,

elle produit la diversité des fruits,

les fleurs diaprées et les herbes.

Loué sois- Tu, mon Seigneur, pour ceux

qui pardonnent par amour pour Toi ,.

qui supportent épreuves et maladies :

heureux s’ils conservent la paix,

car par Toi, Très-Haut, ils seront couronnés.

[...1

Oui, comment pouvions-nous chanter un tel chant de lumière dans une situation aussi noire où l’homme n’était plus qu’un jouet du destin, une dérision ? Et le plus sur-prenant était que nous n’avions pas à nous forcer. Une force invisible nous portait. C’est elle qui chantait en nous.

Cela n’avait rien à voir avec un défi stoïque, héroïque, lancé au destin. Ce n’était pas une affirmation désespérée de l’homme et de sa grandeur face à un monde qui l’ignore et l’écrase. Ce n’était pas non plus une évasion mystique dans un arrière-monde de rêve. C’était tout autre chose.

La force invisible qui s’exprimait dans ce chant nous faisait vivre notre destin, en cet instant, comme un mys-tère. Vivre son destin comme un mystère, c’est percevoir en lui une densité de signification qui dépasse les événe-ments eux-mêmes. On se sent soudain comme porté par une main toute-puissante. Celui-là vit en plénitude qui vit son destin comme un mystère.

Ce fut un moment unique. Une sorte de visitation d’en haut. Un rayon de soleil dans le brouillard. Puis tout s’éteignit à nouveau. Avions-nous été victimes d’une illu-sion ? Non, il y avait une présence cachée dans le dérou-lement de notre vie. La question cependant restait entière : pourquoi cette tragédie de 1 ’homme ? Et, dans cette tra-gédie, pourquoi soudain le Cantique du Soleil de François d’Assise ? Cette question allait me poursuivre toute ma vie.

Extrait du chapitre 2 de l’ouvrage du père franciscain Eloi Leclerc « Le soleil se lève sur Assise »

Desclée de Brouver, 1999, ISDN2-220-04422-X

Janvier2001






Buddhaline

E-mail:
Partenaires: O.Vision | Yoga Vision | Karuna | Matthieu Ricard



Cabinet Freling