BuddhaLine Recherche Plan du site Partenaires Forum Annuaire Newsletter CD - Le chant des Dakinis

Même rubrique

Quand la patience se fait bouddhique - Paul Magnin
Approches politiques du pardon - Paul Valadier
Question de caractère - Pierre Lévy
L’observation est naturelle, pourtant elle nous est étrangère - Marc Marciszewer
Culture et interculturalité - Raimon Panikkar
Une histoire de cailloux -
Le feu libérateur (1) : tout commence par la pensée - Pierre Lévy
Autres textes
La méditation de l’étreinte - Thich Nhat Hanh
Acuité de la vision et capacité collective d’exécution -
La féminisation de nos cultures - Thierry Verhelst
« Je pense donc je scie » ou Le bouddhisme est-il une science ? - Luc Marianni
Reconnaître la nature véritable de l’esprit - Phakyab Rinpoche et Sofia Stril-Rever
« On peut se passer de religion, mais pas d’amour ni de compassion », dit le Dalaï-Lama - Sofia Stril-Rever
Protestants et bouddhistes se sont rencontrés - Jean-François Gantois
Réseau Cultures

Action sur soi, action sur le monde ? par Réseau Cultures
La vie multiculturelle de quartier, dynamite ou dynamique ? par Réseau Cultures
Pour refonder l’action citoyenne par Réseau Cultures
Une culture de paix originale a Rio de Janeiro par Réseau Cultures
Voyage aux sources de l’inspiration par Réseau Cultures

Bookmark and Share
- imprimer

> Bouddhisme > Intégration > Spiritualité > Réflexion et essais


Une nouvelle culture pour un agir renouvelé

Des antidotes contre la globalisation, enracinement et ouverture, le yin et le yang dans chaque culture et le principe de précaution

Par Réseau Cultures

Extrait de la REVUE "CULTURES ET DEVELOPPEMENT" du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement

Rédacteur en chef : Thierry Verhelst.

Les textes complets peuvent être consultés sur le site web du Réseau Cultures : http://www.networkcultures.net/

« AILES ET RACINES »

Partage international d’expériences

sur les

Sources d’Inspiration de l’Engagement Social

I. VOYAGE AUX SOURCES DE L’INSPIRATION

II. UNE NOUVELLE CULTURE POUR UN AGIR RENOUVELE

III. POUR REFONDER L’ACTION CITOYENNE

1. Des antidotes contre la globalisation ?

Le travail de mémoire, d’analyse et de réflexion qui précède débouche sur des constats et conclusions devant servir à progresser dans l’élucidation du thème du projet « Ailes et Racines : l’incidence de la culture sur la démocratie et le développement local ». Ces constats et conclusions sont rassemblés en deux chapitres intitulés : « Une nouvelle culture pour un agir renouvelé » et « Pour refonder l’action citoyenne ».

Il ressort de témoignages et réflexions émanant des participants au projet « Ailes et Racines » qu’un changement de mentalité et de comportement semble en cours dans le monde. Ce changement constituerait un antidote contre les effets aliénants de la globalisation. Sans doute ne relève-t-il pas (encore ?) d’un phénomène social assez large pour être affirmé de manière incontestable. Il s’agit plutôt d’une mutation possible, encore aléatoire, mais quand même présente en germe au sein même des cultures aujourd’hui dominantes. L’exercice qui va suivre relève donc autant de la prospective que du constat. Il s’inspire délibérément d’un double a priori.

Primo, ces changements sont nécessaires, voire urgents et ils s’imposent à ceux qui veulent œuvrer à l’émergence d’un monde plus responsable et solidaire. Secundo, la foi en l’homme, l’espérance, et la compassion envers les victimes du modèle économique et social actuel (qui repose sur une culture de compétitivité et d’individualisme rationaliste) conduisent à la volonté de croire dans l’éclosion lente, certes heurtée mais pourtant réelle, de ces changements.

2. Le respect de l’identité

Plus le monde se « globalise », plus il est important que l’on parle d’identité locale, de racines, d’histoire et de culture. La mémoire est aussi essentielle à l’être humain que la boussole au marin. La vieille dame, sa propre mère, devenue amnésique, décrite par une participante néerlandaise, révèle l’immense douleur entraînée par la perte de sa propre identité : « Je me sens si seule ... La solitude c’est de ne plus savoir qui je suis  » confie-t-elle à sa fille. La perte de repères est cause d’angoisse. Les témoignages recueillis regorgent de références à la famille, au village, au milieu d’origine. Et cette anamnèse familiale est jugée positive et même constitutive du soi, malgré les souffrances, brutalités et injustices subies, les expériences fusionnelles étouffantes, les lourds désaccords idéologiques ... « Ma mère m’a enseigné le respect des valeurs de solidarité et de justice sociale » rapporte un syndicaliste au Sénégal. « La boulangerie familiale était un lieu ouvert, accueillant aux personnes et aux idées extérieures » rappelle un participant européen.

Les racines sont essentielles parce qu’elles servent la croissance et le changement. Au sein du Réseau-Cultures, on pense que l’identité favorisant l’estime de soi et la recherche de sens peut constituer un terreau favorable au développement local de l’économie et de la démocratie. En effet, mémoire n’est pas stagnation. Elle constitue au contraire un tremplin. « Le village qui m’a nourri de sa tradition est devenu le temple sacré de mon action » écrit un leader rural du Togo. D’Amérique du Sud sont rapportés des exemples poignants de vitalité puisée par des Amérindiens et des Négro-Africains dans leur identité. « Redécouvrant leur racines négro-indigènes, ils se sentent renaître et ils recouvrent leur capacité d’initiative » rapporte la participante venue du Nord-Est brésilien.

La question identitaire est plus actuelle que jamais en ces temps de mondialisation qui s’accompagne d’un brassage intense de cultures. Cette mondialisation semble conduire à un nivellement culturel, sorte de « Macdonaldisation » et de « Microsoftication » du monde. Cette tendance s’accompagne cependant du mouvement inverse de recours à l’identité. Il n’y a pas que les Amérindiens qui en offrent l’exemple. L’Europe elle-même devient le théâtre d’affirmations culturelles, linguistiques ou régionales (Catalogne, Flandre, Ecosse, Frise, Pays Basque, Bretagne, Pays de Galles, Lombardie, Slovaquie, etc.). Dans les Balkans ce recours prend des allures de régression tragique dans un ethnisme fanatique. Là et ailleurs, l’extrême droite brandit des arguments fascisants en invoquant de manière perverse les notions de culture, de peuple et d’identité. Le Réseau Cultures y voit une raison supplémentaire pour aborder ces questions. Dans une perspective démocratique et ouverte à l’altérité, elles sont l’anti-poison du fascisme et de la globalisation aliénante. (Ces affirmations identitaires sont l’objet du projet 1999-2000 « identités collectives, développement local et démocratie » au sein du présent Programme du Réseau Cultures intitulé « Expériences Citoyennes au Sud et au Nord »). L’enracinement en cours peut mener au pire comme au meilleur. C’est ce que le Réseau Cultures a cherché à illustrer dans son étude, conduite pour la Fondation Charles-Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (FPH) intitulé : « Cultures entre elles : dynamique ou dynamite ? »

Dans les témoignages recueillis pour le présent Projet, le recours à la mémoire et à l’identité tant personnelle que collective apparaît éminemment positif. Il barre la route au nivellement et à la superficialité d’une mentalité étroitement matérialiste et consumériste. Il s’oppose au mimétisme aveugle que risque de causer les tentatives d’occidentalisation du monde, notamment celle entraînée par la coopération au développement. (Voir à ce sujet les travaux nombreux du Réseau Cultures et en particulier sa revue « Cultures et Développement » no. 24 d’avril 1996). Enfin, il est moteur potentiel d’une action citoyenne renforcée et novatrice.

Enracinement et ouverture

Respecter son identité et faire œuvre de mémoire revient à affirmer sa dignité, la confiance en soi et la certitude intérieure indispensable à tout dépassement. « Se développer est une question de confiance en soi et en l’autre pour reconstruire une communauté, puis créer des liens, fédérer ... » dit une animatrice belge d’ONG. Cette notion de confiance en soi qui peut déboucher sur l’ouverture à l’autre fut un des leitmotive de la Rencontre. Ce que le poète et chef d’Etat sénégalais Léopold Sedar Senghor appelait « enracinement et ouverture » a trouvé de multiples illustrations dans ce Projet. La qualité d’écoute mutuelle et de respect des différences fut grande au cours de la Rencontre, sans doute à cause du travail de retour sur soi effectué par chacun au cours de l’écriture des témoignages en préparation de la Rencontre. Celle-ci se déroula dans un climat exceptionnel de vérité et d’ouverture à l’autre. La capacité de « s’accepter soi-même puis d’aimer l’autre est le point de départ » précise un participant italien. C’est cette vérité simple mais fondamentale qui fit dire récemment par le ministre belge de la coopération internationale, ancien président de MSF et lui-même chirurgien de guerre, qu’il craignait que nombre d’experts et coopérants en développement « n’aiment pas vraiment ces gens mais aiment s’occuper d’eux … ». Ce manque d’empathie serait à l’origine des innombrables malentendus et échecs qui jalonnent l’histoire de la coopération au développement.

Ces réflexions sur l’identité renforcèrent la conviction du Réseau Cultures que la coopération au développement doit changer radicalement de nature. Au terme « développement », trop eurocentrique et réducteur (l’homme réduit à ses « besoins » matériels) on préfèrera la « qualité de vie » (Thaïlande), « l’épanouissement » (Brésil), « l’amour » (Haïti), « la recherche » de dignité (Pays-Bas). « A gente e feita para brilhar » avait inscrit sur les murs de Salvador de Bahia des militants du Parti des Travailleurs (P.T.) : nous sommes faits pour briller ! Voilà une revendication bien éloignée des programmes un peu ternes de certaines agences caritatives ou de développement ou des experts de la Banque Mondiale ! La mise en question de l’ethnocentrisme occidental dans la coopération ne doit cependant pas mener les Occidentaux à la haine de soi. Si les Européens ont à faire le deuil de leur propension à considérer leurs propres inventions et points de vue comme universels, ils sont invités à aller aux sources de ce qui fait leur spécificité. Leur culture renferme un potentiel magnifique qu’il convient à chaque génération de vivifier et de renouveler. Une participante belge cite en vrac parmi les acquis de la culture européenne dont elle se dit fière « la sécurité sociale, la psychanalyse, le secteur économique tertiaire (économie sociale), les contes de fées, le féminisme, Saint Nicolas, la bande dessinée ... ».

Un participant européen écrivit à l’issue de la Rencontre « J’ai été frappé par l’ancrage traditionnel fort de nos amis des autres continents, qui contraste avec la perte de racines qui nous affecte en Occident et nous amène parfois à « butiner » d’une spiritualité à l’autre. D’un côté, je reste persuadé avec Simone Weil que l’enracinement est un besoin fondamental de l’homme ; mais par ailleurs, il est bien difficile de revenir en arrière et de s’inscrire dans des symboles que nous ne comprenons plus. Avons-nous la capacité de nous enraciner sur un plan strictement intérieur et individuel sans bénéficier d’un terreau plus collectif et marqué par une histoire ? Voilà une question que j’aimerais personnellement approfondir. »

3. Des sociétés multiculturelles à références multiples

Un participant qui fait du théâtre tant en Europe qu’au Pérou et à Cuba et dont l’ONG suscite des contacts entre citadins marginalisés (maghrébins en Europe d’une part, originaires des mégapoles latino-américaines d’autre part) écrivit ce qui suit à l’issue de la Rencontre : « Depuis la disparition du monde bi-polaire, il faut apprendre à avoir suffisamment confiance pour accepter un monde multi-polaire, accepter une vraie pluralité du genre humain. Nous sommes dans un moment exceptionnel de bouleversement des valeurs, de perte des modèles de société. A présent nous devons susciter une capacité d’imagination pour une transformation nécessaire, avec la multiculturalité comme composante principale de notre nouvelle société. Cela peut causer des crises d’identité, c’est pourquoi il faut permettre à chacun de trouver son identité, de s’enraciner mais de manière ouverte face à l’autre ». Pourtant une participante asiatique s’interroge avec inquiétude : « La percée du Front National en France, la présence de courants néo-nazis en Belgique rendent-elles possible le multiculturalisme ? Personnellement, je pense que seule une spiritualité forte peut jouer un rôle déterminant pour réaliser le changement de mentalité nécessaire. »

Le racisme en Europe comme ailleurs dans le monde est un frein terrible au développement local et à la démocratie. Dans les sociétés multiculturelles d’Europe, on ne pourra, estiment les participants occidentaux, maintenir les différences culturelles qu’à condition d’effacer les inégalités. Ne pas parler de différences culturelles entre immigrés et Européens sous prétexte qu’elles sont invoquées par l’extrême droite c’est pratiquer la politique de l’autruche et laisser aux extrémistes le monopole du discours sur la culture. C’est une grave erreur. Il faut en parler, mais comme clef de compréhension des attitudes dérangeantes de l’autre et comme source potentielle d’enrichissement mutuel.

La multiculturalité en cours trouve dans la santé un terrain particulièrement fécond et illustratif. Un participant français, jadis anthropologue en pays maya, rapporte ceci : « Les Quechuas, les Chinois, les tradipraticiens africains et les mulsulmans sont tous en train de revaloriser leurs traditions médicales. L’interaction civilisationnelle est en marche. En Europe, plus de la moitié des gens font appel à une pluralité thérapeutique. Les facultés de médecine restent enfermées dans leur positivisme rationaliste mais la vie et l’intelligence des gens les contournent de façon massive. Ainsi une interaction culturelle intense permet aux Européens de surmonter leurs propres contraintes culturelles. »

La médecine n’est qu’un domaine parmi d’autres où s’affirme la pluralité des références. L’économie en est un autre. Cette affirmation, qui dérangera les tenants de l’économisme dominant à prétention universelle, fut longuement débattue, et illustrée d’innombrables exemples lors de la Rencontre. Il en sera question dans une section ultérieure. Notons ici qu’il y a lieu d’admettre, en économie, cette notion de pluralité. Un juriste sénégalais conclut : « Il nous faut admettre et valoriser la pluralité de cultures, y compris dans le domaine de l’économie. Ainsi, l’économie de compétition a besoin de l’économie de don mais cette dernière ne pourra pas remplacer l’économie de compétition qui correspond à nos besoins mais qui ne doit surtout pas être hégémonique. »

4. La féminisation de nos cultures

Dans le chaos social, économique et politique qui s’installe dans des mégapoles telles que Kinshasa, ce sont les femmes le dernier rempart de la vie. C’est sur le marché, tenu par les femmes, que demeure vivace le lien social. Tandis que le monde kinois des hommes semble sombrer dans la violence et le désespoir, le monde des « mamans » résiste et vit. « On ne touche pas aux mamans » est un proverbe central de la vie kinoise : la femme est source de vie, de fécondité. Une morale de base, faite de respect élémentaire pour le vivant émerge sous les ruines d’une civilisation occidentalisatrice de façade que tenta d’apporter la colonisation.

L’émergence des énergies « féminines » à l’échelle planétaire fait éclore de nouvelles manières d’être. Il y a lieu de laisser s’épanouir d’autres façons de penser et d’agir. Les valeurs dites « masculines », liées à la conquête, à un sur-moi dominateur, au goût du pouvoir, à l’agressivité, tout cela a conduit à un monde en difficulté et dont tous sont victimes, qu’ils soient femmes ou hommes.

Il est donc important de laisser s’exprimer les composantes dites « féminines » de chacun : voilà l’alternative. La nouvelle culture sera « féminine » avec des valeurs d’intériorité, d’expression sincère de ses sentiments, de communication non-violente, de convivialité, de souci de re-liance, de tendresse. « Les moteurs symboliques féminins sont la mise en relation, le refus de fragmenter, de cloisonner, de s’enferrer dans des pensées dichotomiques et hiérarchiques. Ainsi, par exemple, l’économie et l’écologie sont à penser ensemble, non séparément et encore moins en termes de la supériorité de l’économique sur l’écologique » affirma une militante écologiste européenne. Autres valeurs généralement attribuées au côté féminin de l’être humain : l’accueil, la réconciliation, la paix. On y ajoute souvent l’esprit intuitif, lié à l’hémisphère droit du cerveau : un esprit cordial et holiste qui complète ainsi la raison qui analyse et conceptualise. On parlera, avec Noël Cannat, d’esprit concret qui corrige et complète la pensée abstraite, de démarche inductive proche de la vie qui corrige les excès d’une pensée déductive trop conceptuelle. Il s’agit de l’esprit concret qui observe comment les choses se font plutôt que d’imposer un système pensé à l’avance. Il s’agit encore lorsqu’on évoque les valeurs attribuées à la « féminité » d’une attention privilégiée aux « relations courtes » (de personne à personne) par rapport aux rapports entre groupes, classes et institutions qualifiées de « relations longues » et davantage associées à la « masculinité ».

Le yin et le yang dans chaque culture

Ce qui précède appelle évidemment de nombreuses nuances. Parler de la féminisation des cultures c’est plaider en faveur d’un « mouvement de libération » qui intéresse l’homme autant que la femme et qui libère toute la société du carcan trop « yang » qui la mutile. « La libération féminine », écrit un participant haïtien, ne devrait pas être dissociée de la nécessité de libérer l’ensemble de la société de toutes ses oppressions. Mais elle peut en être une étape décisive et un levier puissant. Il ne s’agit donc pas d’une opposition hommes-femmes, qui serait stérile. Il y a aussi lieu d’éviter les généralisations hâtives et d’attribuer un rôle prédéterminé à chaque genre. L’expérience d’une féministe marocaine enseigne combien l’usage de stéréotypes peut devenir enfermant : « Je ne veux pas d’une identité féminine définie par la séduction et la fragilité  ». Il s’agit plutôt de mettre en valeur en chaque être humain son côté « yin » alors que la culture patriarcale, présente à peu près dans toutes les sociétés, est excessivement « yang ». En ce sens, un féminisme qui ne serait qu’une revanche agressive des femmes sur l’homme pêcherait par masculinité extrême. Loin d’engendrer du neuf, il ne ferait que s’enfermer dans une logique guerrière. De nombreux hommes, époux et pères, souffrent de ce combat en perdant leur rôle légitime et indispensable. Cela ne veut cependant pas dire qu’il ne faille pas œuvrer fermement pour que la femme exerce des droits égaux en société : ce combat-là relève de la simple justice et il doit être mené. Mais l’essentiel ici ne réside pas dans ce féminisme-là. Il s’agit de féminisation de la culture et non d’abord de rapports de force, même si ceux-ci sont importants.

Une participante belge est tout-à-fait explicite à ce sujet : « Dans le processus de « féminisation » de la société, il s’agit bien sûr de valoriser les valeurs féminines mais encore plus d’entraîner à une autre logique, dans un mouvement de vulnérabilité qui permet aux femmes debout de dire aux hommes : nous avons besoin de vous. C’est peut-être cela le changement radical à provoquer : que le yin appelle le yang afin que, par imitation (!), le yang appelle le yin ... Je ressens puissamment le lien entre force tranquille et ouverture vulnérable et je suis heureuse d’être femme, en acceptant de vivre en même temps ma masculinité que j’aime tout autant.  »

Cette participante écrira plus tard : « J’ai été intéressée et interpellée par cette réflexion tout autant à propos de la nature même des valeurs féminines que de la manière de les incarner. Ce thème ne cesse pas de m’habiter depuis notre rencontre. Avec comme toile de fond l’urgence de nous rendre compte qu’il s’agit de vivre masculinité et féminité dans le sens d’une complémentarité interactive faite du besoin de l’autre et de l’expression de soi. »

Une autre femme rapporta ceci : « Quand j’ai été confrontée à un collègue ivre de pouvoir, je n’ai pu en sortir qu’en reconnaissant en moi mon aspect yang. En effet, hommes et femmes ont tous deux en eux-mêmes les deux polarités. Mais l’opposition homme-femme est stérile. La complémentarité des valeurs « yin » et « yang » est plus féconde.  »

C’est d’Afrique aussi, et de mâles, que vint l’appel le plus ferme à la « féminisation de la société ». « En tant que sociologue africain, je suis certain que nous n’en sortirons pas sans davantage de féminisation de nos sociétés africaines. Il faut revaloriser la fonction reproductive. Il s’agit d’un « rééquilibrage » pour se défaire d’une colonisation mentale masculine. Ceci est d’ailleurs en cours. La crise économique en Afrique a renforcé le statut économique de la femme, notamment par le développement du secteur dit informel. Cette nouvelle position de la femme africaine est en train de faire évoluer son statut politique au sein de nos sociétés » rapporta un universitaire sénégalais. Cependant, en évaluant la Rencontre, une féministe occidentale, militante dans les ONG tiers-mondismes, écrit : « On ne peut s’émerveiller d’une féminisation de la société africaine, quand les politiques d’ajustement structurel obligent les femmes à assumer seules la charge de la famille, les hommes ayant émigré pour trouver du travail et l’Etat s’étant désinvesti de sa mission de protection sociale. Au niveau des rapports sociaux, on ne peut non plus exclure la nécessité du conflit - si possible non-violent - au nom de la nécessaire harmonie dans les familles ... Cette clarification me semble utile pour cerner les enjeux. »

La prise de position « féministe » du sociologue africain n’était pas un cas isolé. Un leader paysan togolais rapporta : « La femme incarne certaines valeurs auxquelles tout le monde aspire. Dans ma société, c’est la femme qui gouverne les choses vitales, alors que ce sont les hommes qui donnent l’apparence du pouvoir. L’homme est « un tigre en papier ». Mais la femme est dans la puissance ». Et un autre leader paysan ouest-africain de renchérir : « Aujourd’hui j’ai compris que le concept de féminisation, qui est nouveau pour moi, ne revient pas à mettre la femme au-dessus de l’homme, donc à créer quelque part un conflit, mais de créer ensemble (homme et femme) une vie plus douce, comme la femme, plus humaine et plus équitable. »

Le principe de précaution

La « féminisation de la culture » dont il fut tant question au cours de la Rencontre du projet « Ailes et Racines » pourrait être définie par la valorisation du « principe de précaution » selon lequel tout ce qui peut se faire techniquement ou économiquement n’est pas automatiquement souhaitable. En conséquence, ce principe de précaution prône la capacité de mettre des limites à ce que l’être humain entreprend. Il favorise l’avènement d’une culture de résistance, non pas militaire ou violente, mais résistance comme du non-asservissement à ce qui cherche à dominer, et comme l’innovation et mise en relation (re-lier). Ce principe de précaution a des conséquences concrètes importantes dans les domaines de l’économie, du développement local et de la démocratie. Il sera évoqué dans les sections suivantes consacrées à l’action citoyenne.

5. Action sur soi, action sur le monde ?

Si la spiritualité est au centre des préoccupations de ce Projet, l’action sociale et politique pour une société meilleure l’est tout autant. Aux antipodes d’une spiritualité conçue comme luxe nombriliste ou comme retrait du monde, les participants affirment le lien intime entre le chemin spirituel personnel et l’action sociale. Une participante allemande l’affirme en ces termes : « Il s’agit de surmonter tout égoïsme personnel, social, religieux, national  ». Un Français de religion musulmane parle de la nécessaire « révolution intérieure » et de Suisse vient l’accent porté sur le travail sur soi comme condition d’une action sociale utile : « Surveiller l’émotivité, les jugements, l’irritation ». D’autres occidentaux insistent sur la sobriété de vie, à savoir une frugalité joyeuse qui confère à l’être humain légèreté et élégance. Cette frugalité doit contribuer à rétablir un peu de justice et d’égalité dans un monde déchiré par le fossé croissant entre riches et pauvres.

Gandhi le disait naguère : il existe un lien mystérieux entre le travail sur soi et le changement social, entre l’intériorité et l’extériorité. La plupart des participants au projet sont d’accord : « La haine, l’envie ou le désespoir que je laisse en mon cœur est mystérieusement complice d’un meurtre, d’une injustice ou d’une catastrophe naturelle qui se passent à des milliers de kilomètres, même concernant des gens que je n’ai jamais rencontré ». Le changement social et politique passe par le changement personnel. La spiritualité est, en quelque sorte, déjà politique. La méditation fait partie de la responsabilité citoyenne (en tous cas de ceux qui s’y sentent appelés).

A l’issue de la Rencontre, une participante écrit combien elle est remuée par les témoignages, principalement ceux venus de pays frappés par la dictature. Elle évoque ce qu’elle appelle la « puissance de la Haute Tendresse », celle de la résistance non-violente fermement et sereinement à contre-courant. La militance devient alors mutance.

Ceci est d’ailleurs un constat et un appel qui ressort clairement du Projet « Ailes et Racines » : certains « militants » de demain seront aussi des « mutants » sur le plan personnel, au niveau de leurs valeurs et de leur façon de vivre. Il s’agit de se mettre personnellement en cause, de changer son comportement en lien avec sa conscience citoyenne et sa conviction qu’il y a urgence à opposer à la logique dominante une sorte « d’objection de conscience ». Cette conclusion concerne le Nord et le Sud. D’Haïti s’élève en outre une voix qui complète utilement ce qui précède : « Les préoccupations des ami(e)s du Nord de l’Europe, tout en rejoignant les nôtres au Sud, en diffèrent un peu puisqu’ils (elles) ont à gérer les impasses et contradictions de leur propre « développement  » qui est, en quelque sorte, le revers de notre « sous-développement  » (principe des vases communicants). »

La prise de conscience de cette impasse et de l’absurdité dans laquelle elle nous a tous enfermés est une occasion d’initier « la vraie révolution » dont parle un des participants français.

Voici quelques extraits du numéro spécial « Ailes et Racines » consacré à la spiritualité de l’engagement social. Pour avoir accès à l’ensemble de la revue, veuillez vous abonner ou en commander un numéro.

I. VOYAGE AUX SOURCES DE L’INSPIRATION

II. UNE NOUVELLE CULTURE POUR UN AGIR RENOUVELE

III. POUR REFONDER L’ACTION CITOYENNE

Extrait de la REVUE "CULTURES ET DEVELOPPEMENT" du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement

Rédacteur en chef : Thierry Verhelst.

Les textes complets peuvent être consultés sur le site web du Réseau Cultures : http://www.networkcultures.net/

2000

Réseau Cultures
174, rue Joseph II - 1000 Bruxelles
Tél : +32 (0) 2 230 46 37 - Fax : +32 (0) 2 231 14 13


http://www.networkcultures.net/





Buddhaline

E-mail:
Partenaires: O.Vision | Yoga Vision | Karuna | Matthieu Ricard



Cabinet Freling