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Travaillé au corps sur le chemin de la profondeur par Père Benoit Billot

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> Bouddhisme > Entretiens


Travaillé au corps sur le chemin de la profondeur

Par Père Benoit Billot

Il y a 25 ans, j’ai été mis en contact avec le bouddhisme zen. J’ai tout de suite adopté la posture, je la pratique quotidiennement, j’ai suivi de nombreuses sessions intensives de zen et j’ai été passer deux fois quatre semaines dans des monastères zen du Japon. Je suis moine bénédictin (Etiolles) et je peux dire que ce dialogue constant avec une autre tradition monastique que la mienne a eu une influence profonde sur ma façon de vivre le monachisme chrétien.

J’ai été travaillé par de nombreux points de vie spirituelle.

Je peux en développer rapidement deux.

Une nouvelle compréhension du corps

Je me suis trouvé en difficulté, avec nombre de nos contemporains, dans ma vie corporelle. En effet notre culture occidentale (l’Eglise n’y est pas du tout étrangère) est habitée entre deux façons de voir :

- D’une part, une vision ‘ascétique’ du corps, dont on trouve une bonne expression en 1 Co 9, 27 : « Je traite durement mon corps ». Cette vision, qui convient bien aux milieux monastiques, vient d’une méfiance viscérale des mouvements, passions et sensations corporelles, sensés mettre en péril la vie spirituelle.

- D’autre part, une vision ‘mécaniste’ du corps, très répandue maintenant, qui voit dans le corps une machine capable de procurer plaisir, jouissance, ou rendement. Il faut donc l’entretenir soigneusement pour qu’elle soit productive et performante.

Or je découvrais dans la méditation du zazen et tout ce qui l’entoure une pédagogie à la fois simple et complexe visant à aider le méditant à vivre pleinement dans son corps. J’apprenais à respirer, et à vivre la respiration, en particulier au niveau abdominal, ce qui mettait en mouvement l’énergie véhiculée par le bassin. J’apprenais à me tenir droit sans raideur, et je pouvais parfois sentir l’énergie circuler de haut en bas de mon corps. J’apprenais à vivre une détente profonde, à la fois physique et psychique, et à garder simultanément une tension juste.

Ce que je croyais être une bonne préparation à la prière et à la lectio divina, je découvrais que c’était déjà prière. Car le corps, comme un bon initiateur, par son immobilité, sa détente et son ouverture, faisait entrer le psychisme dans une disponibilité et une attention qui pouvaient faire de moi une sorte de parabole réceptrice tournée vers l’infini.

Bien entendu, cela n’allait pas sans difficultés et risques, car les énergies corporelles n’étant plus réprimées, se manifestaient avec une joyeuse vigueur aux niveaux de la sexualité, du désir d’indépendance, de la créativité... Je m’exerçais à les apprécier et les canaliser.

Ainsi ai-je découvert le langage puissant et silencieux de ce ‘corps que je suis’ (expression de K. G. Dürckheim, par opposition au ‘corps que j’ai’). Il ne peut mentir, et exprime à tout instant ce que peut-être j’aimerais cacher dans mes oubliettes. Il demande à être reconnu et celui qui ne l’accueille pas dans sa pertinence se trouve vite sanctionné.

Disons, en appendice, que le rite a souvent été pour moi une question sans réponse. J’ai été formé dans la vie religieuse à une époque où on le rejetait facilement, car on le pensait vide de sens. Plongé dans la vie des monastères zen où le rite a une importance décisive, j’ai été obligé d’y réfléchir de nouveau et donc de faire un chemin de redécouverte. Par la gestuelle, par l’appel aux sensations, je le voyais me travailler au corps et prendre le chemin de la profondeur.

La découverte de la non-dualité

Comme beaucoup, j’ai été élevé dans le dualisme. Par exemple, dans mon esprit, il y avait Dieu, là-bas, infiniment pur et aimant, et moi, ici-bas, vermisseau pécheur et limité. Il y avait d’un côté la vérité dans son infinie lumière, et de l’autre l’erreur avec son cortège de turpitudes. Il avait d’un côté l’occident actif et créateur, et de l’autre l’orient passif et colonisé. Il y avait l’homme et la femme, le mal et le bien etc... C’était assez caricatural, schizophrène par moments, mais je dois reconnaître que je portais en moi ce schisme. Et même qu’il m’a servi à me structurer intérieurement.

Il y a donc eu le zazen, puis, je me suis lancé dans l’école des koans avec mon maître zen. Ces petites questions qu’il me posait étaient impossibles à résoudre grâce aux seules forces de mon intelligence. Car elles étaient généralement contradictoires en elles-mêmes. Comme je m’y suis appliqué, j’ai commencé à sentir monter en moi des réponses qui n’étaient pas naturelles, qui venaient d’un autre lieu de conscience. Elles étaient souvent bonnes. Et à chaque fois cela m’aidait à sortir du Deux pour entrer dans l’Un. J’apprenais à ne faire qu’Un avec le son de la cloche, avec le mouvement des mâchoires, avec le bruit d’une voiture, avec une pensée qui surgissait dans mon esprit, avec mon voisin qui s’agitait beaucoup, avec le goût du thé etc.

J’ai donc eu la chance de pouvoir expérimenter par moments l’unité profonde de tout ce qui est. Unité avec l’Etre Divin qu’il m’arrivait de sentir vibrer en moi. Je n’arrivais plus à dire ‘Dieu’, ce ‘mot redoutable’, ni à en parler à la troisième personne comme s’il n’était pas moi, aussi. Unité avec les humains qui m’entouraient. Et unité avec l’univers. Il y avait simultanément du un et du deux, j’étais toujours moi-même, mais en communion. Je pense que c’est là un grand cadeau pour les individualistes acharnés que sont les français, et qu’il ne retire rien à leur désir de liberté.

Par ailleurs, vivant en communion si étroite dans ces moments-là avec le cosmos, je me disais que peut-être l’Eglise a eu tort de privilégier de façon excessive la dimension historique de la foi. Bien entendu, l’Esprit Saint est au travail dans nos sociétés humaines et les achemine à travers bien des mutations vers une parousie. Mais je reprenais conscience que cette structure linéaire de la vie et de la foi ne doit pas faire oublier la structure cyclique. Les nuits et les jours, les saisons de l’année et celles de la vie portent en elles une parole d’espoir et de foi qu’on a trop oubliée. Peut-être qu’ainsi l’Eglise a laissé le champ libre à de nombreux mouvements religieux, tel le New Age, qui portent leur attention de façon privilégiée sur le corps, et le cosmos, et mettent à leur compte ce que contient le dogme de la création.

Heureusement qu’il m’a été donné de rencontrer le Bouddhisme. Comme les autres religions asiatiques, il n’a guère le sens de l’histoire qui pour lui n’est qu’un éternel recommencement. Mais par sa démarche et sa pédagogie, il m’a initié à ces quelques dimensions, nouvelles pour moi, de la vie spirituelle. Elles étaient présentes en moi, mais en sommeil. La secousse provoquée par la rencontre de ces moines non-chrétiens les a éveillées.

Fr. Benoît Billot, osb

Prieuré Saint-Benoît, Allée Saint-Benoît,1

F-91450 Etiolles, France






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