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Thich Nhat Hanh et le mouvement "Bouddhisme engagé"

Mouvement bouddhiste qui, en collaboration avec des groupes chrétiens du monde entier s’est fixé pour objectif de venir à bout des causes de l’ignorance, de l’égocentrisme, de la violence et de la guerre

Par Michael von Brück et Whalen Lai

Le mouvement pacifiste non-violent des moines vietnamiens et des militants américains contre la guerre du Viêtnam a été à l’origine d’un mouvement aux dimensions mondiales connu aujourd’hui sous la dénomination de "bouddhisme engagé". Thich Nhat Hanh, né en 1926 au Centre Viêtnam, est la pierre d’angle et l’inspirateur de ce mouvement bouddhiste qui, en collaboration avec des groupes chrétiens du monde entier s’est fixé pour objectif de venir à bout des causes de l’ignorance, de l’égocentrisme, de la violence et de la guerre. Pour bien comprendre la signification de ce mouvement pour le dialogue chrétien-bouddhiste, quelques éléments de l’histoire du Viêt-nam doivent être rappelés ici.

Un bouddhisme Mahayana traduit en chinois ainsi que des éléments du Théravada et un courant souterrain de confucianisme qui a été largement intégré dans le bouddhisme déterminent jusqu’au XVI IIe siècle de manière presque ininterrompue la société vietnamienne, bien que depuis 1583 les Franciscains et, à partir de 1615, les Jésuites y aient mené des missions. Ce n’est qu’avec la Mission de Paris que purent être créées à partir de 1666 des enclaves chrétiennes, ce qui produisit des frictions avec les couches dominantes au sein de la société vietnamienne, l’influence française sur la culture et la politique étant devenue de plus en plus forte et soutenue par le vicariat apostolique de l’Ouest tonkinois. Particulièrement entre 1856 et 1862 des mouvements nationaux eurent lieu sous la conduite des élites bouddhistes contre les influences politiques et militaires européennes ; ils furent réprimés de manière sanglante. En 1873 commença officiellement la domination coloniale française et, en 1874 , on put atteindre un certain "armistice " militaire et religieux. Pourtant, la France continua, avec l’aide de l’Église catholique, à coloniser le pays - ce qui entraîna aussi la répression contre des missions évangéliques. Mais dans les années 1930 une renaissance bouddhiste se fit jour dans la mouvance d’un réveil national - ici des parallèles avec les développements historiques au XIXe siècle à Ceylan. Après l’invasion japonaise ( 1940-45) la guerre d’indépendance et la partition du Vietnam en 1954, il y eut dans le sud une alliance entre le catholicisme et une puissance coloniale formellement indépendante de la France mais en réalité soutenue par la politique de l’ancienne puissance coloniale. Cela aboutit dans les années cinquante au régime du dictateur catholique Ngo Dinh Diem dont le frère était archevêque. L’insurrection contre le régime de Diem se transforma toujours plus en un mouvement contre le christianisme d’autant que de vieilles blessures datant de l’histoire de la mission se réveillèrent. En même temps des groupes de base catholiques se formèrent toutefois pour résister à la dictature. C’est avant tout le mouvement qui se crée autour de Thich Nhat Hanh qui chercha à créer des relations entre les bouddhistes et les chrétiens opposés au régime.

Thich Nhat Hanh fut ordonné moine en 1942, à l’âge de seize ans, au monastère de Tu-Hieu qui faisait partie de l’école bouddhiste Rinzaï. Il abandonna cependant bien vite l’institut bouddhiste lié à son monastère parce que les supérieurs conservateurs s’étaient opposés à son désir de compléter ses études des maîtres chinois classiques avec de la philosophie moderne pour être sur un terrain d’égalité avec la culture coloniale dominante et aliénante, afin de mieux la contrer. Parmi les bouddhistes conservateurs il passa pour un "traître" à la tradition. La difficile adaptation à un contenu d’enseignement européen allié à une insistance sur la tradition propre avait également conduit à des scissions et à des luttes de pouvoir au sein du sangha en Chine 362.

Thich Nhat Hanh vécut ainsi avec des amis dans des quartiers pauvres de l’ancienne ville royale de Hué et tenta, par des récits et des poèmes, d’embrasser un sentiment bouddhiste de résistance fondé sur la non-violence. Après des études de sciences couronnées de succès à l’université de saïgon, il retourna à Hué pour éditer un journal bouddhiste dans lequel il critiquait les institutions bouddhistes en raison de leur obstination conservatrice et leur orientation uniquement tournée vers le passé. Le journal fut interdit.

Sur ce, Thich Nhat Hanh fonda à Dalat une communauté monastique qui vécut selon les idéaux zen de l’attention et du travail physique - avec la pratique d’activités sociales qui furent obligatoires comme exercices de méditation En 1964, il fut possible, grâce, entre autres, à l’activité de Thich Nhat Hanh, de rassembler les groupes dispersés de résistance et les mouvements de renouveau au sein de l’Unified Buddhist Church of Vietnam. En outre, Thich Nhat Hanh porta le souci d’associer la formation spirituelle bouddhiste à la formation moderne. À partir de 1960, il étudia et enseigna aux États-Unis à Princeton et à la Columbia University. Après la chute du régime de Dinh-Diem en automne 1963, il retourna au Viêt-nam et devint cofondateur et enseignant de l’université de Hanh.

En 1965 il fut à l’initiative de la School of Youth for Social Service, rattachée à l’université de Hanh. Cette école, stimulée par des institutions similaires en Europe et en Amérique, mais conduite par des principes bouddhistes et totalement pénétrée de pratique zen, constitua le berceau du mouvement du "bouddhisme engagé".

La chute de Dinh Diem eut des conséquences religieuses. En effet, la lutte contre un maître injuste n’est pas seulement autorisée, mais aussi encouragée lorsque le dharma, l’harmonie universelle (en vietnamien chinh-nghia) est fondamentalement blessé. La résistance passive contre l’occupation chinoise était déjà une vieille tradition. La lutte de libération contre la France fut, comme nous l’avons déjà dit, en même temps mue par des motivations religieuses. C’est ainsi qu’en 1925, la libération du révolutionnaire Phan Boi Chau qui avait été condamné à mort, fut aussi obtenue sur intervention des autorités bouddhistes.

L’intolérant dictateur Diem fut soutenu dès sa prise de pouvoir en 1954 par les USA en raison de la lutte contre le communisme. Et bien que 85 % de la population fût bouddhiste, il fit réprimer cette religion sans arrêt. Lorsque le gouvernement finit par interdire que l’on hissât le drapeau bouddhiste à l’occasion de l’anniversaire du Bouddha, la foule protesta le 8 mai 1963. Les troupes gouvernementales ouvrirent le feu et neuf adolescents moururent sous les balles. Des moines bouddhistes en appelèrent dans tout le Sud Vietnam d’autant plus ouvertement à la liberté religieuse ; et cent vingt étudiants entamèrent une grève de la faim dans une pagode de Hué. De plus en plus de personnes s’y rassemblant, Diem fit à nouveau tirer sur la foule. Sur ce des moines et des moniales bouddhistes s’immolèrent par le feu en public. Des universitaires de Saïgon et de Hué démissionnèrent. Des milliers d’étudiants se massèrent dans les pagodes. Le lien entre la protestation estudiantine et la renaissance bouddhiste ébranla la dictature et conduisit le gouvernement à une brutalité toujours plus grande. Lorsqu’en octobre 1963 une commission d’enquête de l’ONU met le pied sur le sol vietnamien, un moine bouddhiste s’immola par le feu devant la cathédrale de Saigon. Cinq jours plus tard, le 1er novembre 1963, le dictateur Diem fut assassiné par des membres de sa propre troupe. L’arrogance, la brutalité et l’acceptation sans critique de la culture et de la religion occidentales avaient déchiré le pays.

Les immolations de moines et de moniales ne réunirent pas seulement les bouddhistes, mais aussi des catholiques se joignirent en grand nombre à ce mouvement de résistance, d’autant qu’un jeune clerc avait expliqué que les moines ne commettaient pas de suicide mais s’offraient eux-mêmes pour les hommes souffrants. Cette interprétation des événements fut soulignée par Thich Nhat Hanh lui-même dans une lettre à Martin Luther King. La collaboration entre bouddhistes et catholiques dans la résistance se comprend également à partir de la relation qu’entretenait avec une fédération d’étudiants bouddhistes (dont la présidente était Cao Ngoc Phuong, une disciple et camarade de lutte de Thich Nhat Hanh) le groupe catholique Trinh Bay Rebels qui proposait des publications dans lesquelles des chemins pour la démocratie sur la base du dialogue inter religieux étaient tracés. Thich Nhat Hanh fut principalement inspiré par la philosophie de la non-violence de Gandhi et le mouvement afro-américain des droits civiques. La FeIlowship of Reconcîliation qui porte fortement la marque de Thich Nhat Hanh organisait en 1966 un voyage d’études de militants pour la paix à travers les États-Unis et l’Europe, qui fut l’occasion de rencontres avec Martin Luther King, le ministre américain de la défense Robert McNamara et le pape Paul VI. Thich Nhat Hanh convainquit Martin Luther King de ce que le mouvement des droits civiques et la lutte des bouddhistes vietnamiens contre la guerre étaient une seule et même chose, ce que King reconnut ; et contre les commencements de résistance venant de ses propres rangs, il en fit son programme. Ses conférences, ses poèmes et avant tout l’impact que sa personnalité eut sur ceux qu’il rencontrait, firent de Thich Nhat Hanh le catalyseur pour beaucoup d’Américains en ces années 1967/ 1968 de la protestation contre la guerre et la dictature et la domination occidentale en Asie. Martin Luther King le proposa en 1966 pour le prix Nobel de la Paix.

Thich Nhat Hanh invita Paul VI au Viêtnam pour permettre que par sa présence fussent au moins momentanément interrompus les bombardements sur Hanoi et pour prier les catholiques de trouver avec les bouddhistes une solution non-violente pour la paix et mettre au jour une "voie moyenne" entre le développement capitaliste occidental et le communisme occidental, le Vietnam pouvant ainsi apporter ses propres valeurs religieuses. Bien que le pape ne voyageât pas lui-même à l’époque, la délégation papale de Saigon se soucia d’instaurer un dialogue de compréhension entre les catholiques et les bouddhistes en vue de l’instauration de la paix. Les groupes de base travaillant désormais de concert furent, aux dires de Thich Nhat Hanh tellement couronnés de succès que la chute de la dictature de Nguyen Van Thieu (Président de 1965 à 1975} -et avant tout du général Nguyen Coa Ky (Premier Ministre de 1965 à 1967) eût été probable, si les militaires américains n’étaient pas intervenus directement. À cette époque, un chemin bouddhiste et vietnamien eût peut-être été possible pour endiguer l’impérialisme croissant des communistes.

La politique de la non-violence de Thich Nhat Hanh et d’autres bouddhistes vietnamiens attira assurément des critiques jusque dans les rangs du mouvement pacifiste américain, parce que l’on devenait impatients. Thich Nhat Hanh était convaincu que les Américains ne savaient pas ce qu’ils faisaient et qu’une information claire sur ce qui se passait réellement au Viêtnam conduirait à la fin de la guerre. Dans ce sens, il ouvrit un bureau à Paris au nom de la Unified Buddhist Church of Vietnam en 1968 qui fut érigée en 1969 au rang de délégation bouddhiste vietnamienne lors des négociations de paix de Paris. La collaboration avec des groupes chrétiens ainsi que les contacts avec les institutions du COE à Genève s’approfondirent.

Au Viêt-nam, le livre de Thich Nhat Hanh, Lotus in a Sea of Fire, atteint les deux cent mille exemplaires. En même temps, la School of youth for Social service qu’il avait fondée avec Cao Ngoc Phuong fut plusieurs fois bombardée et beaucoup de personnes moururent. Dans le deuil et en ultime geste d’offrande, l’amie de Phuong, la moniale Nhat Chi Mai s’immola par le feu le 16 mai 1967 parce qu’elle ne pouvait plus supporter que fût constamment renié le principe de la préservation de la vie humaine. Elle s’immola dans une pagode devant la statue d’un bodhisattva féminin de la miséricorde, Quan Am (sanskrit Avalokitesvara, chin. Kuan Yin et une statue de Marie, mère de Jésus Christ. Dans des lettres d’adieu adressées au Président Johnson et à d’autres protagonistes de la guerre, elle demandait la fin des bombardements et invoqua la mort volontaire d’autres moines bouddhistes et du Quaker américain Norman Morrison qui s’était immolé devant le Pentagone en 1965 pour protester contre la guerre. Les lettres de Mai furent rendues publiques par des moines bouddhistes et des prêtres catholiques. Ils contribuèrent ainsi à mobiliser un mouvement de fond chrétien-bouddhiste contre la guerre. De nombreux catholiques, prêtres et évêques se tournèrent prudemment vers le régime de Thieu afin de venir en aide à des prisonniers politiques et appeler à la réconciliation entre les deux belligérants.

Thich Nhat Hanh se vit interdire durant la guerre et après la victoire des communistes le retour au pays en 1975. Aussi bien l’université Hanh, fondée en 1964, que la School of Youth jar Social Service furent fermées et le mouvement indépendant bouddhiste d’unité Unified buddhist Church of Vietnam fut interdit. Pourtant de plus en plus de moines, avec l’aide de Vietnamiens vivant à l’étranger, réussirent à pratiquer un bouddhisme au Viêt-nam qui n’était pas sans dimension sociale. La formation des moines, des moniales et des laïcs, l’activité de santé publique (avant tout la médecine traditionnelle sino-vietnamienne) les crèches et les jardins d’enfants, le soin des personnes âgées, l’aide en situations de catastrophe et le développement villageois étaient au centre de leur activité. l’engagement social, les bouddhistes vietnamiens le fondent selon deux principes fondamentaux : qui sont centraux dans le Sutra du c ?ur qui appartient à la littérature du Prajnaparamita et joue un rôle particulièrement important dans le bouddhisme zen :

. la doctrine de la non-dualité selon laquelle on est tout autre être qui n’est pas deux (advaita), raison pour laquelle le souci de soi et le souci pour les autres apparaissent comme une chose secondaire ;

. la doctrine de la non-forme (arupa) selon laquelle aucune chose n’a de substance mais toutes les choses vivent en dépendance réciproque, raison pour laquelle les hiérarchies, l’agir selon un modèle de groupes rivaux entre eux, etc. est irréaliste.

Toujours plus de moines et de moniales s’engagent cependant directement sur le terrain politique dans une lutte non-violente pour la liberté d’opinion et la démocratie au Viêt-nam. Le gouvernement communiste opprime toujours et encore ces tentatives de manière brutale. Lorsque, à l’occasion du premier anniversaire de la mort du patriarche de l’Unified Buddhist Church (interdite) Thich Don Hau, en 1993, il y eut des arrestations, un bouddhiste laïc s’immola devant la tombe dans la pagode Linh Mu à Hué. Des manifestations contre le gouvernement s’ensuivirent auxquelles des dizaines de milliers de personnes participèrent entre 1993 et 1995, ce qui conduisit à de nouvelles arrestations massives et à de nouvelles immolations de protestation. Sans exagération, on peut affirmer que les ordres monastiques bouddhistes constituent la seule opposition vraiment structurée au Viêt-nam, qui, soutenue par le mouvement mondial du "bouddhisme engagé" lutte pour les droits de l’homme et pour la démocratie.

L:action de Thich Nhat Hanh a acquis par cette évolution une dimension internationale encore plus grande. En outre, à la fin de la guerre se posèrent à lui les questions fondamentales des valeurs de la société moderne avant tout en regard des menaces que représentent l’industrialisation et le consumérisme. Ce souci est présent dans l’initiative qu’il prit en 1978 de fonder le Buddhist Peace FeIlowship en Amérique dont le siège se trouve à Berkeley en Californie. Il constitue un réseau mondial d’individus et de centres locaux qui se consacrent au travail de la paix et se préoccupent d’écologie en faisant fond sur une spiritualité bouddhiste ; pour ce faire ils recherchent une collaboration inter religieuse.

Thich Nhat Hanh fonda en outre dans le Sud de la France le "village des Pruniers" qui était conçu comme un "havre spirituel pour les travailleurs sociaux" et entre-temps devait aussi permettre de constituer une base pour la méditation de l’attention permettant la cohabitation entre adultes, jeunes et enfants venus du monde entier dans l’esprit et aussi les idées de Gandhi et de E.P. Schumacher (auteur du fameux Small is Beautiful paru en 1973). Thich Nhat Hanh ne se fixe sur aucune idéologie et apporte l’esprit de l’amour du prochain pour le rapprochement des bouddhistes et des chrétiens. Dans de nombreux pays, l’ordre du Tiep Hien fondé en 1964 au Viêt-nam a déjà pris pied. Tiep signifie "être en contact permanent". En prenant appui sur la philosophie du sutra Avatamsaka, il traduit cela en anglais par le néologisme "lnterbeing" , ce qui peut être traduit par "inter-être ". Le souci de Nhat Hanh est de mettre ici en relation la réalité rencontrée sans projections et les dimensions de la verticalité et de l’horizontalité telles qu’elles apparaissent dans la théologie chrétienne afin que le but de l’Ordre Tiep Hien soit atteint, à savoir "l’étude du bouddhisme et son expérience et d’en acquérir une intelligence de manière efficace pour la vie sociale et individuelle". Ceci doit avoir lieu grâce à la relation avec les valeurs, apparues avec le christianisme, de la démocratie, de l’ouverture et de la responsabilité personnelle. Le développement de ce "bouddhisme occidental" doit être passé par le dialogue avec les fondements spirituels de l’Europe et de l’Amérique, donc aussi par le christianisme. l’Ordre dont la pratique essentielle consiste dans l’attention bouddhiste et le lien avec tous les êtres dans le non-dogmatisme et dans l’unité des moyens et des buts, est aussi ouvert à des religieux et des laïcs d’autres religions. Tout attachement à des formes dogmatiques tend à l’étroitesse du coeur et à la stagnation spirituelle. C’est pour cette raison que Thich Nhat Hanh ne voit aucun problème à ce qu’un bouddhiste dans un esprit de profonde communion prenne part à une eucharistie chrétienne et vénère sur son autel domestique, à côté de celle du Bouddha, la représentation de Jésus. Les hommes peuvent se laisser inspirer par ce que chacune des traditions religieuses a de meilleur.

Thich Nhat Hanh, dans ce contexte, est moins intéressé au dialogue théologico-philosophique qu’aux dimensions spirituelles et à l’engagement social commun. Le bouddhisme, en effet, signifie être éveillé et vigilant dans l’attention au sujet de tout ce qui se passe dans le corps, les sentiments, la conscience et dans le monde. "Celui qui est éveillé ne peut pas agir autrement que dans la miséricorde afin que la souffrance qu’il découvre ainsi, soit diminuée", raison pour laquelle le concept de "bouddhisme engagé" est en fait une tautologie. Le c ?ur de la pratique est la respiration attentionnée et la marche ainsi que la méditation du sourire. Tous les exercices de méditation doivent être transposés dans tous les plus petits détails de la vie quotidienne et doivent également être vérifiés dans la pratique sociale. Comme Thomas Merton Thich Nhat Hanh fut à la fois homme de méditation et de poésie ; ce faisant, il n’entend pas l’engagement miséricordieux comme le fait de l’individu seul, mais veut l’étendre à la modification des injustices structurelles. Pour les deux, Thich Nhat Hanh et Merton, une société juste se développe toutefois et une véritable communauté voit le jour entre individus, nations, religions, peuples, etc. non seulement par la modification des seules structures politiques, mais aussi par des personnes transformées. Les quatre principes fondamentaux de l’Ordre Tiep Hien sont :

. le non-attachement à des positions philosophiques,

. la concrétisation directe de la pratique,

. l’adaptation aux besoins de l’homme contemporain,

. les moyens habiles pour faire s’exprimer le dharma en correspondance avec les besoin.

Ces quatre principes doivent selon Nhat Hanh, être concrétisés dans la coopération inter religieuse. Ce qui permet de concrétiser de manière fructueuse la formation du bouddhisme zen à l’esprit et au comportement typiques par rapport aux enjeux sociaux dans la promotion d’une paix véritable dans le monde moderne. C’est ce qui apparaît nettement dans les "techniques de réconciliation" de Thich Nhat Hanh : ce n’est pas le fait de prendre parti dans un cas de conflit, mais l’identification respective aux "victimes" et aux "agresseurs" qui correspond à la véritable manière non-dualiste de voir et qui seule peut guérir de la haine et de l’envie. Qui n’est pas en mesure de s’identifier avec son ennemi pour le comprendre de l’intérieur ne peut pas être artisan de paix. Pour cette raison Thich Nhat Hanh encouragea durant la Guerre froide ses disciples à la respiration méditative pour éprouver d’abord ce qu’éprouve un Américain puis un Russe : "Nous devons voir la vérité vraie, la situation réelle. Notre attitude quotidienne dans la vie, la manière dont nous mangeons et buvons a à voir avec la situation politique du monde. Méditer signifie prendre conscience des choses dans leur profondeur et reconnaître comment nous pouvons changer et transformer notre situation. Transformer notre situation signifie aussi transformer notre conscience. Transformer notre conscience signifie aussi transformer notre situation, parce que la situation est conscience et la conscience est situation. l’importance est dans l’éveil. La nature des bombes, la nature des injustices, la nature des armes et la nature de notre propre être sont les mêmes. Telle est la véritable signification du "bouddhisme engagé."

Pour que ceci puisse advenir dans les communautés respectives au sein desquelles on vit concrètement, il recommande la vieille pratique de la confession qui fut vécue au sein du sangha. Elle agit de manière à susciter la vie communautaire parce qu’elle inclut l’individu dans un contexte plus large. Nhat Hanh donne l’explication suivante pour cette pratique de la confession qu’il recommande : c’est en attention que l’on doit s’asseoir les uns à côté des autres dans la respiration consciente. Ensuite, il faut se souvenir au détail près, et dès le début, des situations qui ont conduit à un conflit donné pour dépasser l’entêtement de l’affirmation de soi. Ceci peut réussir dès lors que l’on devient conscient de la communauté et que l’on accepte le conseil des autres (avant tout des plus anciens de la communauté) en devenant conscient de leurs attentes, ce qui peut conduire à une dés-escalade des sentiments, des sensations et des pensées négatives. Par là une confiance et le pardon de l’autre deviennent possibles.

Et avant tout on peut apprendre à porter le regard au-delà de soi-même pour voir le bien supérieur de la communauté lorsque dans le consensus de tous un jugement a pu être accepté.

Tout ceci se révèle important pour l’édification d’une communauté inter religieuse. Ainsi le "village des Pruniers" est devenu un des centres les plus importants du dialogue entre chrétiens et bouddhistes sur le plan d’une spiritualité concrète et Thich Nhat Hanh peut désigner Jésus comme son "ancêtre spirituel", ce qui correspond à ce qui fut pour lui un long processus pour arriver à ce point de vue, parce que l’histoire coloniale de la France "chrétienne" s’interposait. L’Ordre de Thich Nhat Hanh ainsi que l’Unified Buddhist Church of Vietnam fondée par lui - aussi en collaboration avec les chrétiens - tentent de soutenir des léproseries, des orphelinats et des programmes de formation au Viêtnam. Thich Nhat Hanh prend part aux conférences de dialogues organisées par des chrétiens comme, par exemple, en Allemagne au cours d’une session très importante de l’académie évangélique de Tutzing en octobre 1991. Le nombre de ses membres chrétiens est loin d’être négligeable.

Ce texte est extrait du livre qui vient de paraître aux Editions Salvator : "Bouddhisme et Christianisme", histoire, confrontation, dialogue,(pages 667 à 676) par Michael von Brück et Whalen Lai (ISBN 2-7067-0245-1)






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