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> Bouddhisme > Intégration > Spiritualité > Franc-maçonnerie

Symbolisme bouddhiste et symbolisme maçonnique

Le symbolisme est très important en tant que véhicule d’une voie progressive intérieure, c’est-à-dire initiatique

Par Jean-François Gantois

Jean-François Gantois

Je vais tenter, après mes illustres prédécesseurs, de vous parler des convergences et des différences entre ces deux traditions spirituelles et initiatiques que sont le bouddhisme et la franc-maçonnerie avec le risque de redire moins bien ce qui a été dit précédemment.

La franc-maçonnerie et le bouddhisme sont des traditions spirituelles initiatiques.

Dans l’une comme dans l’autre, l’initiation et le symbolisme jouent des rôles importants quoique différents. Nous allons tenter de relever les convergences et les divergences sur ces deux aspects étroitement liés que sont l’initiation et le symbolisme.

Dans le bouddhisme tantrique, l’initiation (ouang) signifie transmission de pouvoir au sein d’une lignée ininterrompue depuis le Bouddha Sakyamouni. Cette initiation consiste en une cérémonie au cours de laquelle le disciple reçoit personnellement l’influence spirituelle du Maître mais à condition qu’il s’y prépare intérieurement pour entrer dans le mandala (un symbole sur lequel nous reviendrons), c’est-à-dire l’univers ou l’environnement d’un yidam. Un yidam est la représentation d’une qualité particulière de la nature de Bouddha. Mais il n’est pas une simple figure symbolique dans la mesure où, d’un être ayant parfait ce yidam, on dit qu’il en devient indifférencié, ce qui ne signifie pas évidemment qu’il a quatre, six ou mille bras ! Un yidam est au-delà de la notion de l’être ou du non-être.

Le disciple doit aussi suivre la visualisation décrite par le maître initiant, lequel touchera des points particuliers de son corps, chakras ou mains en général, avec des objets symboliques, attributs du yidam, eux-mêmes chargés de bénédictions.

La transmission est comme une graine placée dans l’esprit du disciple. A lui de préparer le terrain en éliminant les mauvaises herbes ou émotions conflictuelles. Quelques précision sont ici nécessaires. Dans le bouddhisme, deux types de méthodes sont utilisés. Celles qui s’attaquent aux conséquences de l’ignorance, les émotions conflictuelles et les voiles de l’esprit, et celles qui s’attaquent aux causes mêmes de l’ignorance en s’appuyant sur la nature de Bouddha que possède potentiellement tout être.

Les pratiques méditatives tantriques sur les yidams relèvent du second type en faisant appel à la clarté-luminosité (sambhogakaya) dans la phase de création du yidam et de son mandala et à la vacuité (dhannakaya) dans la phase de dissolution. Le monde lui-même, ainsi que le méditant, est finalement une simple projection de l’esprit, ordinairement impure car fondée sur l’ego avec tout son cortège de désir/attachement, haine/aversion et stupidité. La méditation substitue à ces projections égotiques une création pure, émanation de notre nature potentielle de Bouddha, transmise sous cette forme par le Bouddha Sakyamouni ou des maîtres éveillés. Toutefois, la graine étant semée dans un terrain favorable, il faudra encore l’entourer de soins, l’arroser, la protéger dans sa croissance jusqu’à ce qu’elle soit un arbre si solide qu’aucune tempête ne la puisse plus déraciner. Une pratique complète doit être accomplie 111.111 fois pour offrir une certaine garantie d’efficacité. Encore, faut-il ajouter que, si chacune de ces pratiques peut mener à l’éveil, à elle seule, et en une seule vie, ce n’est que sous la condition qu’elle ait été accomplie parfaitement depuis sa préparation jusqu’à son achèvement. C’est pourquoi, il est recommandé de refaire ces pratiques complètes encore et encore. Il faut enfin signaler que la pratique formelle d’un yidam doit s’accompagner d’une attitude conforme dans sa vie quotidienne, sans relâche.

Il est toutefois admis qu’un disciple puisse recevoir une initiation d’un grand maître sans s’engager à en faire la pratique complète, comme une sorte de bénédiction, une influence spirituelle positive, ou simplement une bonne connexion qui pourra s’épanouir ultérieurement, en cette existence ou en une suivante.

La symbolique du yidam a été transmise par les tantras. Emanant du Bouddha Sakyamouni, elle part d’une lettre tibétaine (ou sanscrite à l’origine) jusqu’au développement de tout un univers. Chaque couleur, attitude, rayonnement, objet a une signification précise. Ces visualisations, parfois complexes, font intervenir plusieurs yidams, eux-mêmes tenant de nombreux objets symboliques. Le méditant se visualise comme étant lui-même le yidam, -parfois double, en yab youm, ou union sexuelle, ce qui heurte notre habitude prise depuis des temps sans commencement de nous identifier à notre corps unique. Le mandala représente tout l’univers indissociable de lui-même, ou lui-même étant au-delà des limites que lui imposent son identification égotique. Il y a donc implicitement une notion de macrocosme-microcosme. Quant aux éléments symboliques : couleurs, rayonnements, objets, etc., leur sens précis n’est souvent qu’évoqué lors de l’indispensable instruction précédant la pratique. Leur sens est enrichi par leurs associations ( dorjé + cloche = union de la méthode ou moyens habiles et de la sagesse ; aux 5 chakras et aux 5 sagesses correspondent 5 couleurs ; etc. ) et ils obéissent à des canons bien définis que l’on peut voir dans les thankas, supports et aide-mémoire de la méditation.

Les symboles ne sont pas l’objet de spéculations intellectuelles, l’important étant de les mettre en oeuvre en soi-même pour amener la transformation interne souhaitée.

Les textes disent et redisent : l’étude, la réflexion et la méditation. L’étude du Dharma est supposée commencée pour être admis à recevoir une initiation. Un enseignement est toutefois requis avant n’importe quelle initiation, évoquant à la fois son origine, sa transmission, les succès qu’elle a permis et ses détails techniques indispensables. Suit nécessairement une certaine réflexion qui se poursuivra tout au long de la pratique complète. Mais la méditation est, de loin, la phase la plus importante, même si les deux précédentes sont indispensables. Il s’agit aussi d’une sorte de transmutation alchimique, c’est-à-dire spirituelle, de l’énergie engagée dans une émotion perturbatrice en une énergie de sagesse.

Une initiation tantrique ne peut avoir d’efficacité que si l’initiant l’a pleinement réalisée, car on ne peut transmettre que ce que l’on a. On peut observer d’ailleurs que n’importe quel lama n’est pas habilité à transmettre n’importe quelle initiation. Remarquons enfin que l’initiation tantrique n’est pas une cérémonie magique transformant le récipiendaire par sa seule vertu mais que l’effort personnel est indispensable. Le pouvoir transmis n’est que celui de pratiquer le yidam.

L’initiation maçonnique présente des similitudes et des différences importantes. D’abord les similitudes.

Il s’agit aussi d’un point de départ (initium signifie, en latin, commencement) et non une opération magique mais d’une sorte d’introduction dans le monde symbolique et spirituel révélé graduellement au fil des années et des cérémonies à ceux qui ont prouvé par leur travaux et leur comportement qu’ils avaient assimilé les connaissances requises et étaient donc aptes à recevoir de nouveaux enseignements symboliques. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », a énoncé

notre ancêtre Rabelais.

L’effort personnel est aussi exigé. Il passe par l’étude des symboles, principes et maximes de chaque grade et leur intégration spirituelle, autant qu’il puisse en être jugé dans la mesure où ils s’apprécient à la fois dans l’évolution du comportement et dans la capacité de chacun à l’exprimer non comme une simple retransmission d’un savoir objectif, extérieur à soi-même, mais comme intégré dans sa vie. Toutefois, ce degré d’exigence est évidemment proportionnel à la qualité des membres de la loge.

Avant chaque cérémonie initiatique, le récipiendaire est invité à se recueillir –aussi, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, avant d’entrer en loge- à faire retour sur lui-même et donc à préparer le terrain avant de recevoir la graine, pour poursuivre la métaphore végétale.

Dans les deux cas, bouddhisme et franc-maçonnerie, la méthode est très importante. Il n’y a pas de dogme mais une quête vers la réalisation des qualités potentielles de l’esprit.

Il n’est pas requis de croyance particulière mais plutôt une foi fondée sur la confiance en la validité de la méthode et confirmée par l’expérience, ainsi qu’une foi profonde, dans la maçonnerie traditionnelle, en la transcendance. (Les Constitutions d’Anderson, texte historique de base de la franc-maçonnerie spéculative de 1723, stipule que « le franc-maçon, de par sa tenure et s’i1 connaît bien l’art, ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux »).

Dans les deux cas, le symbolisme est très important en tant que véhicule d’une voie progressive intérieure, c’est-à-dire initiatique. Mais là s’arrêtent sans doute les convergences car l’usage même du symbolisme dans nos deux traditions est différent.

Voyons donc les différences.

La transmission tantrique est effectuée par un maître, éventuellement assisté par d’autres maîtres qu’il a lui-même formés et éventuellement, mais éventuellement seulement, même si c’est pratiquement toujours le cas en Occident, au cours d’une cérémonie dans un temple. Mais l’histoire rapporte des transmissions directes, dans la nature, d’un maître à un disciple, surtout pour les plus grands : de Marpa à Milarepa, de Milarepa à Gampopa, de Tilopa à Naropa, etc. Ce qui est impensable en franc-maçonnerie qui exige un cadre rituel, même si celui-ci peut être mobile et provisoire. Cela souligne l’importance et la qualité du Maître.

Un maître tantrique est un être réalisé dont la sagesse lui évitera toute erreur quant à l’opportunité de la transmission à tel ou tel disciple.

Le Vénérable Maître, comme tous ses frères (et/ou soeurs dans les loges mixtes ou féminines) sauf exception que mon absence de sagesse ne me permettrait même pas de discerner, n’est qu’un initié virtuel, élu généralement pour trois ans à une charge que la plupart seront amenés à exercer au cours de leur vie maçonnique. D’ailleurs, pour lui ramener les pieds sur terre, c’est-à-dire dans sa condition impermanente et interdépendante, dans la plupart des rites et plus particulièrement dans le rite le plus répandu (le REAA), le Vénérable Maître descendant de charge est amené à occuper l’office le plus humble : celui de couvreur.

C’est pour cette raison que l’absence vraisemblable de réalisation spirituelle du maître de loge exige de multiples précautions : cadre rituel précis, élection par ses frères et engagement de respecter les lois maçonniques, contre-pouvoir d’un officier appelé orateur en cas de transgression, formalités pour l’examen du candidat, le tout étant plus ou moins collectif.

En outre, si les deux traditions spirituelles ont en commun de n’être pas dogmatiques mais de comporter une méthode progressive dans le but de développer le progrès intérieur, la franc-maçonnerie ne s’appuie que sur quelques principes alors que le bouddhisme se fonde sur une doctrine très structurée et élaborée, même s’il importe de ne pas y adhérer sans expérience intime, sur la seule autorité de maîtres. La franc-maçonnerie dit, de son côté, par Oswald Wirth : « En initiation, rien ne compte hors ce qui s’accomplit intérieurement. » Mais elle n’a que des principes. Tels que l’homme est

perfectible : sans cela, comment espérer progresser ? Ou la vertu. Et, du moins dans la franc-maçonnerie traditionnelle : la foi en la transcendance. En raison de ses origines judéo-chrétiennes, la franc-rnaçonnerie exigeait la croyance en un Dieu créateur et en l’immortalité de l’âme. Mais la franc-maçonnerie traditionnelle, sous ses différentes formes obédentielles, accepte en son sein des bouddhistes, comme vous pouvez le constater, et même au R.E.R. qui est un rite spécifiquement chrétien. Il faut d’ailleurs considérer que la franc-maçonnerie, d’origine plus ancienne que le christianisme, puisqu’elle remonte aux collèges de constructeurs romains, comme l’a démontré Paul Naudon, historien de la franc-maçonnerie, a été christianisée. Il est confonne à sa vocation qu’elle s’ouvre aux grandes spiritualités de son temps et de sa géographie qui est aujourd’hui pratiquement mondiale.

Enfin, parmi les grands principes maçonniques : la bienfaisance, parfois malheureusement abaissée en solidarité, qui implique réciprocité, alors que la bienfaisance, comme le don bouddhiste (la première pararnita), est gratuite, sans attente de retour. Notre frère Henri Dunant, par application de ce principe et par compassion envers les blessés des champs de bataille, fonda la Croix Rouge. Bienfaisance, comme don, est un premier pas vers la sagesse.

La méthode maçonnique est, certes, une méthode de progrès spirituel, mais elle ne définit pas le but. Elle fait appel à l’étude et à la réflexion ainsi qu’à la pratique de la vertu, bien que, sur ce point, elle n’ait pas de remède particulier pour combattre chaque vice, comme le bouddhisme pour les émotions conflictuelles. Disons qu’elle s’en remet à la pratique religieuse (ou philosophique) de ses membres. Elle n’a pas non plus de méditation, au sens oriental du tenne. Tout juste peut-on évoquer que le récipiendaire est invité à penser à la mort et à l’impermanence et à faire un retour sur lui-même dans le cabinet de réflexion (ou chambre de préparation, au RER, où l’on retourne à chaque augmentation de salaire).

Ou encore que la très grande discipline de la loge exige l’immobilité de celui qui à été autorisé à parler, les signes d’ordre évoquant les lieux de certains chakras ou même les gestes que l’on retrouve dans la représentation de certains yidams. Ou enfin, le silence de l’apprenti pour lui apprendre à faire taire son petit moi jacasseur et à s’ouvrir à la transmission initiatique.

Il y a en, franc-maçonnerie, quelques éléments de la méditation, mais rien de comparable ni à chiné, ni à chiné-lhaktong, ni aux méditations sur les yidams. Il n’existe aucune visualisation en franc-rnaçonnerie. Mais la mise en scène des réceptions, ouvertures et fermetures des travaux, peut s’apparenter -d’assez loin parce qu’elle n’est pas intériorisée- à une certaine forme de visualisation avec ténèbres, lumière plus ou moins dense, batteries, invocations et prières, dans des temples qui évoquent le macrocosme avec leur voûte ou dais étoilé et, dans certains rites, la représentation du Soleil et de la Lune.

On peut donc dire que la franc-rnaçonnerie prépare ou incite à l’éveil (ou au salut) mais n’est pas suffisante pour y mener et ne le prétend d’ailleurs pas. Elle se situe plutôt en complément d’une voie spirituelle, lui apportant éventuellement, comme cela fut si souvent nécessaire dans notre dans notre Occident ou Proche-Orient monothéiste, la tolérance, la liberté dans la recherche de la vérité, la relativité des croyances et des rites par rapport à l’ultime, le respect des diverses formes

spirituelles et religieuses.

Je voudrais relever un point commun dans les débuts du bouddhisme et de la franc-maçonnerie : le Bouddha Sakyamouni a admis dans la sangha des disciples de toutes castes et des hors-castes. De même, la franc-maçonnerie d’Ancien Régime a admis en son sein et, sur un pied d’égalité, des sujets des trois Ordres : noblesse, clergé et tiers-état. Ce qui implique leur universalité et leur bienveillance profonde envers tous les humains.

Après ces aperçus sur l’initiation tantrique et maçonnique (mais rassurez-vous, je ne me prends pas pour René Guénon), je voudrais évoquer l’usage si fondamental, mais différent du symbolisme dans les deux traditions.

Le symbole le plus emblématique de la franc-maçonnerie est la construction du temple, soit de Salomon, soit de l’humanité, selon les rites. Dans cette construction, le franc-maçon est, à la fois, la pierre d’abord brute et inutilisable en l’état qu’il doit tailler grâce aux outils qui lui ont été confiés, et le temple lui-même. Il s’agit de s’améliorer soi-même pour améliorer ensuite la société. La franc-maçonnerie est donc un chantier aux dimensions infinies et de caractère spirituel et social, à la fois microcosme et macrocosme. Le compagnon opératif est d’ailleurs appelé à exécuter son chef d’oeuvre en soumettant sa volonté égotique à celle du Créateur, atteignant ainsi l’hannonie parfaite, à l’image de la création divine.

N’est-il pas lui-même créature et créateur ?

Le but général de la franc-maçonnerie, évoqué par ce symbole central, suscite un rapprochement fondamental avec le bouddhisme : la construction d’un mandala. Le mandala ou cercle représente un univers pur selon la vision de l’éveil. Créer un mandala, c’est se mettre en harmonie avec l’univers, dépasser la saisie dualiste. Etre introduit dans le mandala d’un yidam, lors d’une initiation tantrique, c’est substituer sa propre saisie d’un moi illusoire à l’environnement harmonieux et pur du yidam afin d’en acquérir les qualités. En effet, il existe trois aspects dans l’élaboration d’un mandala : le mandala extérieur, le mandala intérieur et le mandala secret. Ces trois mandalas font référence à la vision du monde, du corps et de l’esprit du constructeur. Ils sont fondés sur les cinq éléments : terre, air, eau, feu et espace qui composent à la fois le monde, le corps et l’esprit. La notion de centre est fondamentale dans les deux traditions. En maçonnerie, il est dit qu’il faut rassembler ce qui est épars, ce qui s’entend. à la fois sur le plan social, sur celui de la maçonnerie où doivent être réunis les hommes de haute valeur morale qui, sans elle, s’ignoreraient, et enfin sur le plan intérieur, trouver son propre centre qui est sa nature ultime, son essence, sa potentielle bouddhéité. Les enseignements comparent d’ailleurs souvent cette nature potentielle à l’huile qui est présente dans la graine mais qui n’apparaît pas tant que celle-ci n’a pas été pressée. En maçonnerie, on évoque parfois Dieu comme étant un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Ce qui souligne à quel point le rapprochement est riche avec le mandala ou cercle avec une importante notion de centre qui est aussi le centre du méditant. Enfin, dans les initiations maçonniques, la purification par les quatre éléments est omniprésente. Le cinquième élément, jamais nommé mais suggéré, n’est-il pas ce centre, Dieu en nous, dont le centre est partout et la circonférence nulle part ?

Dans les deux cas, il s’agit bien d’un chantier, avec son caractère impermanent et interdépendant, car les corps de métiers sont solidaires de l’oeuvre. Il est dit aussi que ce temple n’est jamais achevé. Il est en perpétuel devenir jusqu’à l’avènement de la Jérusalem céleste, tout comme le méditant tantrique se met à l’oeuvre pour vider le samsara. Hiram et Tchenrézi, même combat ! Au sujet de ce symbolisme de la pierre et du temple, on peut dire aussi que, comme lorsque l’état de

Bouddha est atteint, le un et le multiple sont transcendés.

De nombreux éléments appelleraient une analyse comparative :

- le cube, symbolisant la matière ou le monde, notamment dans le tableau du premier degré du rite Emulation, et la forme cubique de l’étage inférieur des stoupas évoquant le corps d’émanation des Bouddhas ;

- l’équerre et le compas avec la cloche et le dorjé ;

- le sens de circulation dextrocentrique autour des temples et des stoupas comme autour du pavé mosaïque ;

- le centre très présent dans la réception du RER et dans plusieurs degrés de perfection du REAA, associé à la lumière et la nature de Bouddha potentielle de tout être ;

- l’épée aux significations diverses en maçonnerie mais évoquant, notamment, les potentialités spirituelles de chacun et l’épée avec laquelle les yidams coupent la saisie de l’ego, etc.

Ces innombrables rapprochements ne doivent pas surprendre. Le symbolisme maçonnique est issu de la tradition judéo-chrétienne et l’ultime qu’il suggère ne peut évidemment être différent de l’éveil. Car il ne peut y avoir qu’un ultime, par définition, seules les méthodes pour l’atteindre étant différentes.

Les outils symboliques du maçon méritent aussi d’être rapprochées des moyens habiles que sont les vertus. Le symbolisme maçonnique accorde d’ailleurs une valeur morale aux outils, même si leur hiérarchie diffère. Toutefois, le don, la générosité, première vertu transcendante (paramita) en ce qu’elle attaque la saisie égotique, n’est pas sans rapport avec les outils de l’apprenti : le ciseau et le maillet qui sacrifient la pierre brute à la réalisation du grand oeuvre. Dans cette idée de chantier, enfin, est aussi contenue implicitement cette notion de vacuité, courant continu dépourvu d’existence propre. Le chantier maçonnique est donc marqué par les trois sceaux du bouddhisme -impermanence, interdépendance et vacuité-, que l’on peut rapprocher des trois temples ou des trois degrés de la construction spirituelle maçonnique : la pierre brute à tailler, le temple où l’on travaille qui est orienté, analogue au temple de Salomon et la Jérusalem céleste, temple spirituel dont les dimensions infinies le rendent semblable à l’espace où règne la vraie lumière, association remarquable de l’espace et de la clarté-luminosité des deux premiers kayas.

Dans le bouddhisme, le symbolisme s’exprime sur les thankas (supports de méditation), sur les yidams, la statuaire, les monuments. Les objets rituels que tiennent les yidams, leurs couleurs, les lettres racines, leur développement, leur mandalas, font appel à. des notions bien définies, doctrinales, qui sont ainsi appelées à. être mises en oeuvre en soi, intégrées au lieu d’être simplement saisies par le mental. Elles dépassent le mental, expression dans son agitation ordinaire de la clarté-luminosité de l’esprit en tant que nature de Bouddha en essence. La méditation sur les yidams est un exercice spirituel qui, sous diverses formes, vise à. vaincre l’illusion de l’ego. La connaissance du sens de chaque symbole, des points doctrinaux auxquels ils font référence, sont d’une grande utilité mais moins importante que leur intégration.

Le symbolisme monumental est plus proche dans les deux traditions. Le nombre d’étage, de marches, les formes des différents éléments des temples et des stoupas, leur orientation, ont sensiblement la même valeur dans le bouddhisme et en franc-maçonnerie. Ils font référence, l’un à l’enseignement ou à la vie du Bienheureux, l’autre à des principes de construction analogues du temple spirituel de l’humanité libérée et du temple intérieur du maçon. Ils se rapprochent sans se confondre, justement parce que les monuments bouddhistes ne sont pas des bases de méditation. Ils sont plutôt des sources de bénédiction, des supports matériels de l’influence spirituelle, comme les stoupas, les bannières et les moulins à prière, des rappels et des invitations à la pratique. Ils sont aussi sacrés.

Quant aux temples maçonniques, à l’origine, ils sont simplement nos cathédrales, où leurs constructeurs tenaient leur grandes cérémonies lorsque l’avancement des travaux le permettait. La loge, ou baraque de chantier, où se tenaient les réunions ordinaires, était le lieu de la transmission d’un savoir technique intimement lié à des valeurs spirituelles et morales graduellement enseignées à qui avait fait ses preuves, professionnellement, intellectuenement et spirituellement. La construction des édifices religieux était la méditation en action des francs-maçons opératifs. Ceux-ci étaient, en outre, étroitement associés à des ordres religieux, donc à une doctrine, chrétienne en l’occurrence.

La franc-maçonnerie est devenue spéculative par le nombre grandissant d’acceptés, bourgeois, nobles ou clercs et la disparition des opératifs, soit en raison de l’achèvement d’un chantier, soit, plus généralement, par la régression du nombre d’ouvriers initiés à cause de la raréfaction des commandes d’ouvrage sacrés, voire de chefs d’oeuvre profane, par l’évolution des techniques et du goût, le développement de la production de masse. La franc-maçonnerie spéculative est apparue en France à partir de la fin du XVIle siècle. Il a fallu remplacer les moyens de reconnaissance liés à la pratique du métier par un symbolisme coupé de son exécution matérielle, donc, beaucoup plus mental. Tant que la maçonnerie est restée fidèle à ses sources religieuses, ce symbolisme demeura lié à une pratique spirituelle et conserva une grande valeur, donnant à la religion une dimension d’ouverture et de tolérance, ignorée ailleurs. Elle a très tôt, partout où elle s’est répandue en Europe, réuni catholiques et protestants, même au plus fort des tensions interreligieuses. Il semble que les juifs aient été acceptés en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle. Au XIXesiècle, en tout cas, à partir d’Abdel Kader au moins, les musulmans furent initiés à leur tour. La franc-maçonnerie se répandit ainsi dans certains pays musulmans, Afrique du Nord et Proche-Orient. Au XIXe siècle, en Inde, les loges britanniques reçurent aussi des hindouistes et des sikhs. Des bouddhistes, je ne sais ? L’enseignement du Bienheureux avait presque disparu de l’Inde à l’époque. Actuellement, on n’y compte que six millions de disciples, soit une proportion inférieure à celle de la France !

Je ne sais si les premiers bouddhistes franc-maçons datent de cette seconde moitié du XXe siècle, ils sont relativement nombreux, appartenant aux diverses écoles et à l’origine de la fondation de grands centres autour de maîtres spirituels de premier plan.

Les symboles maçonniques suggèrent mais ne commandent pas. Ils demeurent, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, liés à des valeurs spirituelles, ailleurs parfois seulement morales, de caractère humaniste. Mais ils échappent à tout dogmatisme, ne mettant personne en contradiction avec sa propre orthodoxie confessionnelle, en tout cas au plan des principes, mais n’exigeant pas non plus ce genre de fidélité. Ils font appel à une intégration intime, à une compréhension qui, partant de l’étude et de la réflexion, doit si possible être mise en oeuvre dans son comportement et sa vie intérieure.

Toutefois, il est évident que ce symbolisme maçonnique, quoique d’une extrême richesse qui est finalement celle de notre civilisation, n’a pas de méthode d’une efficacité comparable à celle que l’on trouve dans le bouddhisme. N’oublions pas toutefois que la cathédrale gothique était un athanor alchimique où transmuer le vil plomb (l’esprit non maîtrisé, l’être du samsara) en or pur (l’éveil). Il y a donc un rapprochement essentiel, mais dans le cas de la franc-maçonnerie, les méthodes sont devenues théoriques et l’initiation, virtuelle.

Un symbolisme est comme une sorte de miroir de l’esprit. Chacun y voit ce qu’il est capable d’y voir, en fonction de sa culture et de son niveau spirituel. La longue fréquentation des loges ne mène sans doute pas à l’éveil, mais elle apporte, au moins, un autre regard sur soi et sur la société où l’illusion de l’ego n’est sans doute pas vaincue, mais apparaît tout de même comme l’ennemi à vaincre pour qui comprend bien l’art royal.

Le symbolisme maçonnique et sa mise en oeuvre sont remarquablement plastiques. Ils permettent de comprendre, au-delà des mots connotés confessionnenement, et de rapprocher les frères, de dépasser les clivages, de développer tolérance et respect d’autrui sans lesquels toute pratique spirituelle se sclérose.

Le symbolisme maçonnique est surtout celui de outils de construction auxquels sont accordés des valeurs morales et spirituelles mais jamais réductibles à un simple concept. Ils obéissent au principe de la loi d’analogie : se construire soi-même, c’est construire le temple spirituel de l’humanité, la Jérusalem céleste, selon le principe hermétique, « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, ce qui est à l’intérieur est comme ce qui est à l’extérieur. » Partant de là, la voie maçonnique est tout à fait en harmonie avec toutes les grandes voies spirituelles dans ce qu’elles ont d’essentiel. On y trouve aussi, comme dans nos cathédrales, des symboles d’origine alchimique, kabbalistique et rosicrucienne.

Cette approche des symboles se fait soit en loge, collectivement, par la lecture d’une planche d’instruction ou par l’exposé d’un débutant sur ce qu’il commence à intégrer, soit de maître à apprenti ou compagnon, hors de la loge. Intérieurement, elle se fait par la réception de ces enseignements maçonniques, des lectures, la réflexion et la mise en oeuvre par les cérémonies.

Dans celles-ci, la loge représente l’univers. Les officiers y sont placés avec des différences selon les rites, mais de telle sorte qu’ils représentent le fonctionnement de cette grande horlogerie. Le Vénérable Maître représente le Soleil et siège à l’Orient où il se lève, etc. Les divers officiers, aux charges transitoires et électives, réservées aux maîtres, portent les insignes de leur fonction sur leur sautoir : un instrument de construction ou de travail.

Le secret est avant tout l’apprentissage du silence intérieur et le contrôle de la parole, accessoirement la protection contre les indiscrétions et, dans ce cas, il n’a pas plus de valeur que le mot de passe de la sentinelle.

A souligner une autre forte et étonnante parenté entre les deux traditions sur un terrain fondamental. Les trois sceaux du bouddhisme sont que tous les êtres et phénomènes sont impermanents, interdépendants et vacuité. Malgré la recherche explicite de permanence et les notions de base de Dieu créateur et d’âme immortelle, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, notions apparemment opposées à la doctrine bouddhiste, la franc-maçonnerie véhicule, peut-être à son insu, et depuis plusieurs siècles, un enseignement ésotérique et rituel en concordance avec de Dharma, en particulier avec la méditation sur les yidams. En effet, la franc-maçonnerie fait vivre et met en oeuvre un monde symbolique créé par ses membres, avec ses rythmes, ses heures, son fonctionnement propre, entièrement chargé de sens à découvrir et cohérent jusque dans ses moindres détails, créant un autre temps et un autre espace.

Aussi l’ouverture des travaux présente-t-elle une certaine analogie avec la phase de création de la méditation, le déroulement des cérémonies avec la phase de développement et la clôture avec la phase de dissolution. Beaucoup d’éléments rituels et symboliques évoquent 1’impermanence, soit sous forme de mort, soit sous forme de changement constant, ininterrompu. Le temple est toujours à construire, seul le chantier est permanent. Mais qu’y a-t-il de plus changeant qu’un chantier ? Les heures rythment une vie éphémère qui ne s’arrête pas à sa manifestation présente dans la répétition infinie de cette chaîne faite de maillons imperrnanents sans cesse renouvelés.

La différence entre les deux est que, dans le Dharma, la transmission se fait individuellement, de Maître à disciple, même lors de cérémonies collectives, alors qu’en franc-maçonnerie, elle ne peut être s’exercer que collectivement avec un nombre minimal requis de membres pour que le rite puisse être accompli.

J’ai évoqué plus haut cet aspect, soulignant que ce cadre rituel était une sorte d’ersatz pour pallier (en partie seulement) l’absence de réalisation spirituelle, puisqu’en franc-maçonnerie on demeure dans le virtuel. D’ailleurs, en ce cas de réalisation authentique, qui la reconnaîtrait ? Les Maîtres bouddhistes se reconnaissent les uns les autres et chacun sait où il en est, alors qu’en franc-maçonnerie, on n’est franc-maçon que parce que ses frères vous reconnaissent comme tel. La toute petite sagesse d’hommes de bonne volonté et chercheurs sincères de vérité vient se substituer à l’autorité fondée sur une réalisation spirituelle authentique. Quel autre moyen concevoir sans la présence d’un Maître réalisé ?

L’initiation maçonnique est virtuelle par rapport au métier des opératifs et à la réalisation spirituelle. Elle ne peut donc que prévoir des garde-fou, ou des bornes dont la pratique de la vertu -base de toute spiritualité-, la reconnaissance réciproque et une transmission aussi horizontale : échange de témoignages, d’expériences personnelles et enfin la pratique complémentaire d’une religion. Ce dernier point n’est pas vraiment exigé formellement mais, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, elle est sans cesse suggérée. Elle allait d’ailleurs de soi jusqu’au XVIIIe siècle. La franc-maçonnerie apparaît donc comme une tradition spirituelle de complément, la transmission verticale étant supposée obtenue dans le cadre religieux avec une autre transmission verticale plus modeste, disons d’ouvrier expérimenté à débutant, et horizontale d’échanges entre pairs. La franc-maçonnerie n’est pas une religion, sans quoi sa vocation à réunir tous les hommes de haute valeur morale appartenant à diverses religions serait absurde. Elle a surtout l’immense mérite d’avoir, à notre époque matérialiste, maintenu dans ses rituels quelques fondements de la spiritualité dans ce qu’elle a d’essentiel, écrin ayant gardé la trace de la splendeur de tel joyau primitif. Malgré ses sources chrétiennes, du moins dans sa partie historique que nous connaissons à peu près, la franc-maçonnerie n’est pas une, pas plus que le message religieux. Elle en rappelle toutefois l’essence et sa mise en pratique dans la vie de métier. Elle n’est pas une voie contemplative mais unit la contemplation et le travail. Elle facilite donc son intégration dans le monde occidental ou tout simplement moderne.

Et j’ajouterai aussi, par expérience, que même les loges les plus éloignées de leurs sources véhiculent une certaine incitation à une quête spirituelle et à une incontestable générosité. Chaque loge, finalement, transmet ce qu’il y a de meilleur en chacun de ses membres et le plus exigeant va souvent chercher ailleurs ce qu’il n’a pas trouvé dans sa loge mère, sans pour autant la renier. Un fort courant, depuis une trentaine d’années, traverse toutes les obédiences, dans le sens d’un retour aux sources et à la redécouverte de la vocation spirituelle de l’ordre qui est la transformation intérieure de l’individu et non la transformation politique, sociale ou économique de la société. Bien évidemment, ce courant est très variable en intensité et en profondeur, mais il est général.

Cette quête commune de vérité, reconnaissant l’ultime, par la religion, mais acceptant de vivre dans la relativité du chantier, chantier du progrès spirituel, de l’échange, de l’amour fraternel, de la communication authentique, voire de la communion spirituelle, c’est la franc-maçonnerie. Telles sont ses limites évidentes mais aussi sa grandeur, sa véritable bienfaisance largement prônée par son histoire et toujours en vigueur, sa profonde utilité.

Son ouverture et sa tolérance ont permis à cette tradition d’inspiration judéo-chrétienne de s’ouvrir aux bonddhistes. Nombreux sont les frères et les soeurs parmi les disciples, les bienfaiteurs du Dharma, voire parmi ceux qui ont aidé à la fondation de grands centres bouddhistes. Il est patent qu’il y a une affinité profonde entre bouddhisme et franc.maçonnerie, ne serait-ce que dans cette quête non dogmatique mais qui respecte aussi les dogmes des uns et des autres. La double appartenance au bouddhisme et à la franc-maçonnerie permet aussi, probablement, à chacun de nous, de continuer à développer sa spiritualité bouddhiste dans un cadre occidental, en accord avec sa culture et sa tradition. Pour Edgard Morin : « L’Occident s’est fait en refoulant son propre Orient, pensée analogique, traditions mystiques, fondées sur le symbole. » Je pense, qu’en large part, les contacts du bouddhisme et de la franc-maçonnerie sont des retrouvailles permettant, sous une forme apparemment nouvelle, de réconcilier conscient et inconscient, raison et intuition, sur un cheminement universel. Cette relation du bouddhisme et de la franc-maçonnerie me semble pleine d’avenir.

Puissé-je, en évoquant l’un et l’autre, malgré mon absence de sagesse et mon faible discernement, n’en avoir trahi aucun mais au contraire avoir contribuer au bien des êtres !

Questions-réponses

Jean-Pierre Schnetzler

Je peux ajouter quelques éléments à l’exposé de Jean François que j’ai pour ma part très vivement apprécié et avec lequel je suis en plein accord.

En premier, il a posé une question : « Y-a-t-il eu des bouddhistes francs-maçons avant ceux qui sont dans cette salle ? » (rires...). Je dis oui, et depuis pas mal d’années. Le cas ne s’est guère posé en Inde où il y avait très peu de bouddhistes. Mais, il s’est posé à Ceylan et au Japon et il a fait l’objet d’une délibération officielle de la Grande Loge Unie d’Angleterre disant que les bouddhistes sont initiables malgré les vilaines choses que l’on répand sur eux :. Comme quoi ils seraient athées et qu’ils ne croiraient pas à l’âme immortelle mais, tout bien pesé, on s’est aperçu que cela n’était pas vrai, alors on a accepté de les initier.

Le deuxième point est à propos de ce que tu as dis concernant les éléments au sens alchimique qui seraient présents dans les initiations maçonniques. Je pense que cela n’est pas tout à fait exact car ils n’existent pas au rite Emulation ni aux rites anglais et américain. Mais, c’est vrai qu’ils existent dans les autres rites. Il semble que les éléments ont pénétré dans les rituels maçonniques sur le continent donc de façon postérieure.

Ensuite, tu as soulevé un grand problème qui est celui des rapports entre la voie maçonnique et les ésotérismes religieux :. Ce qui est caractéristique de la maçonnerie, c’est qu’elle est une initiation artisanale et qu’elle n’est par conséquent spécifique d’aucune religion particulière. Elle n’est pas chrétienne dans son essence, ni juive, bien qu’elle prenne son support dans les textes bibliques, dans le symbolisme du temple de Salomon. Elle a été christianisée au Moyen-Age, mais n’est pas essentiellement chrétienne. C’est ce qui explique qu’elle peut convenir à des adhérents d’autres religions. Il semble tout à fait légitime que des musulmans, des bouddhistes deviennent maçons. Cela a été le cas depuis fort longtemps. Je précise que les juifs sont entrés dans la maçonnerie, en Angleterre, très tôt dans le XVIlle siècle. Je ne peux : pas donner de dates précises. Mais dès les années 1720 et quelques, on a les premiers rapports d’initiation de juifs à une époque où, vous savez, ils n’étaient encore que tolérés puisqu’ils avaient été exclus de l’Angleterre au Moyen-Age et qu’ils n’y étaient revenus que très discrètement dans le courant du XVIIe siècle. Ils avaient été d’ailleurs acceptés par la Grande Loge des Anciens qui, je vous le répète, avait élaboré des prières spécialespour les juifs afin qu’ils puissent être reçus à l’égal des chrétiens, catholiques ou protestants.

De la même façon, alors que les catholiques étaient encore persécutés en Angleterre, au XVIlle siècle, la franc-maçonnerie les accueillait si bien qu’elle a élu, à cette époque, un Grand Maitre catholique. Par conséquent. Elle faisait preuve, mieux que d’une tolérance, d’une compréhension vécue de l’unité transcendante des religions sans se mettre au-dessous de la vérité religieuse mais au-dessus d’elle, ce qui est tout à fait différent.

Le fait est que la franc-maçonnerie n’est pas l’initiation spécifique d’une religion, comme par exemple la kabbale est l’ésotérisme spécifique du judaïsme. Il est impensable qn’un kabbaliste complet ne soit point juif. On peut être chrétien et s’intéresser à la kabbale, on n’est pas pour autant un juif pratiquant. Cela n’est pas le cas pour la maçonnerie. Ce qui ne veut pas dire qu’elle puisse se pratiquer sans s’appuyer sur le secours complémentaire d’une religion. Le statut d’un exotérisme par rapport à un ésotérisme est toujours celui de la complémentarité. L’ésotérisme ne peut pas exister de façon autonome, suspendu dans l’atmosphère, mais dans la maçonnerie il n’y a pas indication d’uneconfession particulière.

Ce qu’il est important d’avoir d’abord, c’est la croyance en l’existence d’un au-delà de la relativité. Appelons cela l’absolu. On peut l’appeler Dieu, Allah, Jéhovah, ou ne pas l’appeler et le remplacer par le tétragramme, ou encore l’appeler nirvana ou nature de Bouddha, peu importe. Mais il est tout à fait nécessaire qu’il y ait la connaissance de l’existence d’un principe transcendant sinon, toute réalisation spirituelle est vouée à l’échec.

Le deuxième point est que l’absolu puisse être atteint ou réalisé ou compris. Parce que, si l’on décrète qu’il y a un dieu ignorant et/ou paresseux qui se tient dans l’au-delà du monde et qui ne s’occupe pas de nous, il n’y plus de chemin pour aller le voir et cela n’a plus aucun intérêt. Par conséquent, la deuxième condition nécessaire est la croyance qu’il y a un pont. On appelle cela la révélation. S’il n’y a pas révélation de la transcendance, il n’y a pas non plus de chemin pour aller à la transcendance, sauf cas très exceptionnel.

Ce sont là les deux conditions qui sont exigées par la franc-maçonnerie traditionnelle. Elle n’exige pas que vous adhériez à telle forme particulière, elle vous demande le minimum vital pour que votre quête spirituelle soit efficace, c’est tout.

Enfin, un dernier point. Ce non-attachement obligatoire à la religion chrétienne n’empêche pas non plus qu’il y ait un rite de la maçonnerie qui soit explicitement chrétien et qui demande à ses participants d’être chrétiens : le Rite Ecossais Rectifié. En quoi, il demeure simplement fidèle aux règles qui le régissaient au Moyen-Age et qu’il n’a pas modifié depuis. Cela n’est pas contradictoire. Je pense que ceux : qui suivent une voie spirituelle ne voient pas contradiction là où il y a simplement différence.

Jean-François Gantois

J’ajouterai qu’au R.E.R., dans le régime rectifié, il est assez délicat pour un maçon bouddhiste de le pratiquer dans la mesure où, après le troisième, il s’agit de rejeter en quelque sorte l’ancienne alliance pour la nouvelle alliance... Le rite s’affirme effectivement tout à fait christique. Donc, je crois qu’il faut informer un profane juif de ce qu’il peut lui arriver s’il souhaite pratiquer le rite écossais rectifié sinon, il devient de toute évidence parjure.

Un intervenant. Nous avons apprécié avec beaucoup de plaisir les multiples sensibilités qui ont manifesté leur point de vue concernant la tradition et la transmission et en particulier celles se référant à René Guénon et Mircéa Eliade. Peut-on cependant concevoir d’autres perspectives illustrées par exemple par les travaux de Schopenhauer, Nietzsche, Freud, Bottero ou Girard. Serait-il possible d’associer aussi, dans les prochaines rencontres, à votre recherche, la sensibilité spirituelle qui a renoncé depuis 1877 à la référence obligée au Grand Architecte de l’Univers mais qui se trouve d’une autre manière en sympathie avec le bouddhisme ?

Alain Lorand

Je vous dirai tout simplement qu’ici nous avons adopté le principe de ne pas révéler notre appartenance obédentielle. Néanmoins, je peux vous redire, nous vous redisons, que toutes les grandes obédiences sont représentées ici : le G.O.D.F., la G.LN.F., la G.L.D.F., la G.L.F.F., le D.H.et Opéra. Voilà, toutes ces tendances sont représentées ici et toutes ont pu s’exprimer très librement.

Un intervenant. Du danger des mots, des images, des idées, des symboles pour traduire le Verbe, Lao Tseu disait qu’ils conduisent tout droit à l’idolâtrie via le verbiage, cela en référence à un petit livre très intéressant en vente à la boutique. Alors un colloque ?

Jean-François Gantois

Eh oui, sans doute, c’est un danger. Seulement, comment transmettre ? Comment peut-on communiquer en dehors du langage ? Si l’auteur de cette question a la réponse, je lui serai reconnaissant de nous la donner.

Un intervenant. Vous avez dit : « Le un et le multiple sont transcendés. » Le un peut-il être transcendé ou n’est-il pas déjà en lui-même le symbole de la transcendance ?

Jean-François Gantois

Ce n’est pas moi qui ai dit que le un et le multiple sont transcendés, c’est dans les enseignements bouddhistes traditionnels. Je n’ai fait que de les citer. Cela signifie qu’il n’y a plus de contradiction entre les deux.

Un intervenant. Parfois en loge, l’individu, imprégné de ce que les francs-maçons nomment égrégore -cette atmosphère ésotérique- ressent un bien-être profond fondé sur l’intériorisation.

Ce chemin n’aurait-il aucune commune mesure avec la méditation ?

Jean-François Gantois

C’est une question riche et profonde mais à laquelle il est difficile de répondre surtout d’une façon tout à fait improvisée. Comme ça, ex abrupto, je dirais que l’intériorisation est nécessaire, le calme intérieur est nécessaire pour que l’égrégore puisse se produire, pour qu’il puisse y avoir harmonie entre les êtres. C’est une première réponse qui m’est suggérée mais d’autres, ici, peuvent en faire de plus profondes.

Jean-Pierre Schnetzler

Le bien-être profond amené par l’intériorisation et la pénétration des sens symboliques du rituel est le témoin de l’efficacité de la pratique maçonnique. Ce résultat spontané, hélas non constant, est du même ordre que celui résultant de la pratique de techniques méditatives. La concentration mentale mène au calme, à la paix, au bonheur. La méditation sur des formes symboliques traditionnelles permet de réaliser profondément leurs sens multiples et de se transformer en conséquence.

Un intervenant. Comment vous toutes et tous, hommes et femmes francs-maçons travaillant à cette table, comprenez-vous cette contradiction : la franc-maçonnerie est union, la franc-maçonnerie est syncrétisme ?

Jean-François Gantois

Je n’ai pas dit cela et je n’ai pas prononcé ce mot.

Alain Lorand

Je suis sûr que ce mot n’a pas été prononcé ici. Mais comme dit un proverbe chinois : « Celui qui fait des noeuds doit les défaire lui-même. » (rires...)

Jacques Deperne

Je crois que c’est un mal-entendu d’énonciation. Car il s’agissait, dans l’esprit de Bernard Besret, de défendre l’idée du syncrétisme qui peut être éventuellement un syncrétisme positif. Mais la franc-maçonnerie n’est pas un syncrétisme. La maçonnerie ne peut pas être syncrétique.

Elle est une pratique totale dans une tradition qui s’est construite avec l’histoire. Il ne s’agit pas de pratiquer un syncrétisme, ce qui peut être dangereux. Ce que j’essayais de défendre hier, c’est l’idée qu’on peut butiner d’une certaine façon en recueillant des informations de toutes les formes de pensée et de tradition, en essayant d’extraire des choses utiles, positives. Cela dit, dans une pratique quelle qu’elle soit, il est important d’être prudent à l’égard du syncrétisme.

J’ajouterai qu’en chinois, équerre cela se dit chü et compas se dit kuei. Il y a une expression chinoise qui associe les deux caractères, équerre et compas. Quand on dit de quelqu’un qu’il est kuei-chü, compas et équerre, cela veut dire qu’il est libre et de bonnes moeurs ! Troublant, n’est ce pas ?

Et quand vous pensez qu’à l’époque des Han, entre Jules César et Marc-Aurèle, on a représenté entrelacés ceux qui sont à l’origine du monde : l’empereur mythique entrelacé avec son épouse, l’un tenant une équerre, l’autre un compas. Ajoutez à cela, l’intérêt particulier des Chinois pour le ternaire en général, bouddhisme, taoïsme, confucianisme, mais aussi et surtout la terre, le ciel et l’honnne.

Dans la Chine antique, quand on allait voir quelqu’un qui était décédé, on s’inclinait et on frappaittrois fois le dos de la main gauche... Parmi les origines de la franc-maçonnerie, il ne faut pas oublier l’origine chinoise !

Jean-Pierre Schnetzler

En complément de ce très bel éclairage traditionnel, dans la Grande Triade de René Guénon, vous avez, au chapitre 7, tout un exposé sur l’équerre et le compas. La voie du milieu, qui est celle du maçon, de l’arche royale, comme on l’a abordé hier, est donc cet homme complet et de bonnes moeurs qui est entre l’équerre et le compas, c’est-à-dire entre le ciel et la terre, selon la tradition chinoise. Merci beaucoup à Jacques de nous avoir fait un arrêt sur image sur ce très beau symbolisme de la Chine.

Alain Lorand

On peut dire aussi que l’on trouve le compas et l’équerre enlacées sur une maison, vraisemblablement d’une collège de bâtisseurs romains, à Pompéï.

Le même intervenant. Je continue à propos du syncrétisme. La franc-maçonnerie est divisée au point que certaines obédiences ne conçoivent pas qu’hommes et femmes puissent travailler ensemble et même que des femmes puissent être initiées !

Anne-Françoise Rey

Ca, c’est totalement, je vous le dis comme je le ressens, c’est totalement intérieur pour chacun. Si on a envie de retrouver ensemble en soi les deux, on peut. Si l’on veut trouver l’autre extérieur, on peut. On a toutes les possibilités avec toutes ces obédiences, c’est merveilleux. Ce qu’il faut travailler, c’est la fraternité.

Jeanine Auger

Après la veillée d’hier soir et cette petite légende du roi Salomon et de la reine de Saba, on ne peut plus oublier maintenant, lorsque l’on est un franc-maçon homme, que le roi Salomon, notre Vénérable Maître, est assis sur le trône de la reine de Saba. A partir de ce moment-là, la féminité est bien présente en loge, même si nous nous trouvons pendant quelques heures uniquement entre hommes.

Rappelez-le à vos Vénérables, l’atmosphère de la loge, l’égrégore, changera automatiquement.

Anne-Françoise Rey

Lorsque l’on s’étonne de voir pas mal d’obédiences, certaines masculines, certaines féminines, d’autres mixtes, je crois qu’il faut se réjouir d’abord de cette diversité parce que nous sonnnes tous frères et soeurs et puis que c’est la diversité qui est notre richesse et qui garantit notre autonomie. Il ne faudrait pas nous obliger à suivre un chef, un führer, à n’être que le peuple d’une seule Terre.

Mon voisin me pousse à être provocatrice (rires...) La reine de Saba, finalement, le roi Salomon, si j’ai bien compris la légende, le mythe d’hier soir, il en a fait une fille-mère (rires...). Eh oui, c’est peut-être elle, la fameuse veuve !

Un intervenant. Les serments maçonniques se prêtant sur le livre de la religion du postulant, quel est ce livre sur lequel on peut prêter serment dans la franc-maçonnerie traditionnelle ?

Jean-Pierre Schnetzler

Le livre d’une religion révélée, queIle qu’elle soit. Je peux donner l’exemple que je connais. Dans une des loges dont je fais partie, qui travaille au rite Emulation et qui comporte des chrétiens, catholiques et protestants, un juif, un musulman et deux bouddhistes, il y a, sur le plateau du Vénérable, l’Ancien Testament, le Nouveau Testament, le Coran et le canon bouddhiste. Donc, le candidat prête serment sur le livre de sa religion. En Inde, on peut trouver également des cas où il y a le canon de la religion sikh ou les Védas pour les hindous orthodoxes.

Jeanine Augé

A la G.L.F.F., bien que l’on travaille en général et en majorité à la gloire du Grand Architecte de l’Univers, il y a trois possibilités pour prêter serment. Vous avez la déclaration de principe qui figure dans l’imprimé par lequel on demande son entrée dans l’obédience et qui rappelle le principe de liberté de conscience en particulier. On peut choisir la règle qui est le troisième outil sur l’autel. On peut également prendre la Bible, dans certaines loges qui se disent plus spiritualistes.

Il y a quelques loges qui ont fait le choix, qui ont eu l’originalité de mettre un livre blanc et c’est ce que je vois faire de plus en plus souvent. Chacun gravant en début de tenue ce qui lui convient comme le prologue de Jean ou d’autres textes. Nous sommes peut-être un peu paresseux, le livre blanc, cela nous évite de transporter toute une bibliothèque (rires...).

Un intervenant. Que pensez-vous de la sexualité dans le tantrisme ? Avez-vous expérimenté la méthode ? (rires...)

Nicolle Vassel

La sexualité dans le tantrisme, elle est aussi ce qu’on veut qu’elle soit en suivant l’éthique. Si on va plus loin avec l’initiation que l’on a pu recevoir, c’est toujours le maître de méditation qui donne les instructions car la voie est une voie d’éveil. Je pense que Lama Denys pourra nous en parler un peu plus. ( rires...)

Alain Lorand

C’est ce qui s’appelle dégager en touche !

Nicolle Vassel

On dit que les pratiques doivent rester secrètes mais, en ce qui concerne mon expérience personnelle, je peux vous dire que je n’ai pas atteint l’éveil. Voilà...

Alain Lorand

Je crois, Lama, que tout le monde est haletant !

Un intervenant. Il y a plusieurs traditions dans le bouddhisme, quelles sont-elles ?

Lama Denys

Cela serait trop long d’entrer dans une description détaillée. Il me semble important d’abord de mettre l’accent sur l’unité fondamentale du Dharma. Toutes traditions, filiations et diffusions confondues, cette vérité du Dharma est souvent synthétisée par quatre points qui sont les quatre marques, les quatre caractéristiques de la parole du Bouddha. Tout ce qui

est composite se décompose, toute saisie est disharmonie, tout phénomène est dépourvu d’ex:istence inhérente, au-delà des conditionnements est une liberté, une paix . Quatrième point et point final !

Toutes les traditions et écoles se reconnaissent sur ces quatre points qui sont d’ailleurs utilisés dans les unions bouddhistes comme dénominateur commun et critère d’adhésion.

Après, il y a beaucoup de nuances concernant différents aspects, différentes méthodes. Certaines traditions sont plus monastiques, d’autres plus intégrées à la vie. Nous parlons beaucoup du Zen, c’est un aspect du mahayana, le Grand Véhicule, ouvert vers le monde et vers les autres.

Il est dangereux de faire des catégories. Nous parlons souvent de non pas de trois ou quatre yanas mais plutôt de bouddhayana, la voie du Bouddha. Le Zen est plus black and white ; le Vajrayana est plus technicolor. Le Zen est une voie du dépouillement, de la vacuité, le Vajrayana est plus une voie de la lumière, de l’énergie. Maintenant, il est faux de mettre des catégories trop rigides. Il y a dans le Zen une dimension tantrique lorsqu’elle n’a pas été expurgée par certains. Il y a, dans l’approche du Vajrayana, toutes les pratiques connues dans le Zen, comme la méditation silencieuse directe. Donc, plus importante que la tradition, finalement, est la personne qui enseigne. Elle donne le ton et la couleur qui devient une caractéristique de sa transmission.

Maintenant, je vais répondre à diverses questions concernant l’initiation, le stoupa, la sexualité.

L’initiation est certaines fois directe, de coeur à coeur, sans mot, sans parole : une rencontre... L’initiation peut utiliser des symboles. Il y a l’initiation d’esprit à esprit. Il y a l’initiation symbolique. Avec les symboles, elle prend souvent forme, et, là aussi, il y a plein de différences, au travers d’un simple geste comme au travers de formes plus élaborées, rituelles.

Le rituel initiatique est celui d’un sacre. Il suit largement la procédure du sacre royal. Dans l’initiation sacrée, nous sommes comme Bouddha, c’est-à-dire que l’initiation nous introduit à ce que nous sommes déjà potentiellement et nous donne les attributs qui permettent d’entrer dans l’actualité de cette virtualité latente. C’est là qu’il y a toute la démarche symbolique qui va être l’entrée par le symbole dans la nature de Bouddha.

Le stoupa est au Dharma ce que la croix est au christianisme, par exemple. Globalement, le stoupa est une représentation symbolique de l’éveil, de l’esprit du Bouddha, le corps-esprit d’un Bouddha. Le stoupa est une représentation du cosmos. Il y en a une lecture qui est, en même temps, microcosmique et macrocosmique. Il y a aussi une lecture de celui-ci comme étape du cheminement vers l’éveil. Bien évidemment, je ne vais pas développer tout cela, mais on retrouve dans le stoupa les cinq éléments : le carré, la base, est la terre ; le rond est l’eau ; le triangle est le feu ; le demi-cercle est l’air et, tout en haut, trois éléments qui sont la Lune, le Soleil et un joyau représentant la triade éveillée ou trikaya, les trois dimensions de la nature de Bouddha telle que l’on en a parlé hier. Dans l’équivalence qui me semble assez bien fondée, cette triade n’est pas sans rappeler le Delta radieux de la maçonnerie.

Entrer dans les détails serait trop long mais, de la façon la plus simple, le stoupa reprend le symbolisme fondamental de la terre et du ciel : une base carrée stable, immuable, qui est la terre, et un dôme qui est la voûte céleste, la terre et le ciel. Les premiers stoupas, comme il y en a en Inde, étaient clairement sur ce modèle. Au sommet du dôme, il y a une ouverture, une flèche qui, à différents niveaux, représentent la superposition des différents états supra-individuels que nous nommons ceux de bodhisattva jusqu’à la dimension la plus haute : cette triade qui est l’éveil, la nature de Bouddha. Arrêtons-nous là sur ce sujet, aujourd’hui.

En ce qui concerne la sexualité, les théories ont l’air de s’affronter. Les uns disent que l’énergie dépensée par le sexe ne peut être consacrée à la spiritualité, qu’il y aurait incompatibilité. Les autres disent que les deux sont -ou du moins peuvent être- complémentaires. Du point de vue du Dharma, la réponse est multiple suivant les statuts que l’on s’est choisis. Pour un moine, une moniale, qui a fait voeu de chasteté et de célibat, la sexualité est clairement une distraction et quelque chose qui est mis à l’écart comme une façon de simplifier sa vie pour ne pas partir dans toutes sortes de complications ou toute une dynamique passionnelle avec les implications d’une vie familiale. Pour se consacrer pleinement à la voie, on met de côté un aspect de la vie qui est la sexualité. C’est une voie, la voie monastique.

Dans l’approche des pratiquants dans la vie, il s’agit de vivre une sexualité équilibrée, normale, qui peut être bien vécue dans un compagnonnage et l’harmonie est un facteur d’épanouissement spirituel.

Dans le tantra, il y a aussi différents niveaux. Il y a une vision énergétique qui propose la transmutation de toute énergie. Comme chacun sait, la pulsion sexuelle est une des dominantes énergétiques de notre existence. Elle est donc utilisée et intégrée par certains yogas. Dans la vision tantrique, la quintessence de l’énergie corporelle se trouve dans le thiglé. Certaines pratiques apprennent à ne pas perdre ce thiglé rouge ou blanc des émissions féminine ou masculine pour en utiliser la radiance, l’énergie, comme source d’un dynamisme spirituel. En tout cas, ce qui est important -et je ne dévoilerai pas des secrets- est que l’intégration de la sexualité se fait dans le non-attachement. Donc, il est indispensable, pour que l’énergie sexuelle puisse être transmutée, intégrée et utilisée dans la voie, de vivre cette sexualité libre d’attachement. Comme c’est le cap préalable à une telle initiation, cela réduit beaucoup les candidats (rires...).

Un intervenant. Dans le bouddhisme, les moniales peuvent-elles donner l’initiation ?

Lama Denys

La réponse est simple et claire : oui. Il y a des critères pour conférer l’initiation, des compétences, des qualifications qui peuvent être également acquises par une femme ou par un homme. Il faut admettre que, dans la tradition tibétaine, il y a une majorité d’hommes, mais cela n’est pas une exclusion.

Un intervenant. Qu’est-ce qu’un moyen habile ? Est-ce tout et toute chose ?

Lama Denys

Un moyen habile est l’expression d’une méthode. Dans le cheminement spirituel, il est une méthodologie, une méthode. La discipline est une méthode ; la méditation, sous toutes ses formes, en est une autre. Vivre chaque instant dans la lucidité, l’ouverture, la compassion, est une méthode ; c’est un moyen habile.

Octobre 1997





Buddhaline

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