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Père Chevallier

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> Bouddhisme > Essais


Silence et parole dans la méditation ou silence dans la mystique chrétienne

Par Père Chevallier

Parlant de silence, nous nous posons bientôt la question :où est-il ? Où est le silence qui nous intéresse ?

La réponse ne peut être que mythologique (au sens élevé du terme système de représentations symboliques d’une réalité dont on peut affirmer l’existence sans y avoir accès) si elle est donnée en un point qui serait situé à l’origine ou au terme de toute chose, en (alpha) ou en (omega).
Physiquement, physiologiquement, où est le silence dont nous parlons, que nous cherchons ?
Nous l’avons trouvé au sein même de la parole, de l’adresse, du dialogue et de l’ écoute.
Où est-il dans la non-parole ?

Le silence dont on parle est celui dont on peut parler. Il y a un silence vide dont on a tout dit en rappelant qu’il existe. Il existe aussi un silence de plénitude que nous connaissons tous et que l’on peut détruire par la parole maladroite. Ce silence, loin de disparaître est au contraire enrichi par une autre parole, il s’étend, s’intensifie, nous devient plus proche, il nous comble et nous élève. C’est de celui-là que l’on peut parler, c’est celui-là que l’on apprend à dire dans le respect de sa valeur et dans son amour.

Pas de parole digne du silence sans l’amour du silence.

Loin d’opposer radicalement la parole et le silence, voyons d’abord comment la parole bien dite, le non-bavardage, naît du silence et fait naître le silence.
La parole s’adresse à d’autres que moi.
Elle fait taire en moi tout ce que je n’ai pas à dire, elle fait taire en l’autre ou dans les autres toute autre parole, elle provoque l’écoute.

L’adresse et l’écoute, l’adresse que je fais au public et l’écoute que j’en attends sont de part et d’autre une entrée dans le silence.
Je me recueille avant de parler, je demande par mon adresse un recueillement à mes interlocuteurs.
Je fais silence en moi avant cette adresse, je crée un silence en faisant appel à l’écoute.
Je ne sais pas d’avance ce que je dirai ou ce que j’écrirai et je fais silence pour l’apprendre de l’évènement qui me provoque, je rencontre un public qui fait silence en lui pour pouvoir vivre cet évènement et cette rencontre.
Il n’y a pas d’évènement et de rencontre sans cette acceptation voulue et consentie de faire un silence.

La nouveauté de cet évènement, ce qui fait l ’évènement est un appel pour les autres et pour moi, à faire silence et même en un sens un silence préparatoire absolu, une remise en question radicale de ce que je pense et de ce que je suis, de ce que le public pense et de ce qu’il est, silence essentiel nécessaire à la rencontre des uns et des autres.

En adressant la parole, en attendant l’écoute, je crée un temps commun que nous appelons aujourd’hui un colloque. Ce temps vécu en commun est une abolition et une suspension des autres temps. Dans cette abolition et cette suspension se fait un silence que l’on peut appeler total silence ou parole, silence on tourne, silence la Cour, silence nous célébrons la liturgie.

C’est le même silence dans cette adresse et cette écoute que le silence où vit l’artiste qui crée, le silence que s impose l’amateur d’art d’avant le chef d’ oeuvre, le silence du recueillement en poésie de Patrice de la Tour Dupin, le silence de la prière, le silence du Créateur au sein de sa création, le silence de la création cherchant un Créateur. C’est le silence ontologique, créateur.

Comme nous le voyons, le silence qui nous intéresse n’est pas avant ou après l’acte de Création, il est au sein de cet acte.
C’est ainsi que se trouve dans la Bible le silence de Dieu et le silence auquel l’homme est invité par Dieu pour vivre de l’intimité divine.
Le repos de Dieu dans le récit de la Création, tel que nous la présente symboliquement le premier chapitre de la Génèse sous la forme de "l’arrêt" de son oeuvre une fois achevée. Cet arrêt est une forme de silence et cet achèvement ne concerne que la phase d’ouverture que représente le récit. L’action de Dieu dans la nature sera prolongée dans toute la Bible par l’intervention de Dieu dans l’histoire. Le repos de Dieu se trouve à la charnière entre ces deux phases, entre la création de l’univers et de l’homme et la providence de Dieu dans l’histoire. Entre création et providence il y a silence, ce n’est pas le silence du néant ou du chaos, c’est le silence au sein de l’être, condition de l’être et de sa liberté, condition de son salut auquel Dieu fidèle ne renonce jamais.

Ce silence de Dieu est à la fois une épreuve pour l’homme et une tentation dans laquelle il éprouve sa solitude’ et son abandon, son ignorance et son impuissance conditions essentielles de la connaissance et de la reconnaissance de Dieu, Etre distinct et donc personnel, Etre toujours présent par sa fidélité, sa jalousie de la bien-aimée qui est l’homme malgré ses chutes, son désir de sauver l’homme du mal et du désespoir qu’il engendre comme nous le voyons dans le Cantique des cantiques et dans le livre de Job . Les tentatives de Dieu sont des tentations pour l’homme

Deux poèmes en effet le premier du 5e ou même du 3e siècle avant Jésus Christ, le deuxième Job du 6e siècle au temps de l’exil et de la misère du peuple, nous instruisent sur le rôle du silence de Dieu dans le progrès de la connaissance de foi. La foi ne peut progresser que dans le silence, l’épreuve de la solitude et de la misère, au sein desquels sont aperçus la fidélité et l’amour de Dieu.

Le livre de Job est un livre d’enseignements sur les rapports de l’homme avec Dieu. Dans l’épreuve subie au cours de l’exil, le Temple étant rasé, la ville de Jérusalem incendiée, le peuple étant décimé et en partie déporté ou dispersé, Israël ayant conscience des privilèges qu’il avait reçus dans l’ordre racial, économique, politique et religieux, se pense en droit de se plaindre tragiquement de l’infidélité de Dieu à son égard, de son injustice, il se croit en droit de demander des comptes à son Créateur et fondateur. Il ne pensait pas autrement que les autres peuples vivant dans les autres religions dans lesquelles Dieu, dieu ou le dieu n’est qu’un interlocuteur parmi les autres forces naturelles ou surnaturelles, captées par les instruments complexes de la magie.

Le poète de Job s’élève avec puissance contre cette conception et enseigne la foi en Dieu comme étant totale, inconditionnelle et parfaitement gratuite, hors de tout marchandage, de toute alliance différente avec les forces de la nature, ou de l’histoire incompatible avec la magie.

Certains passages inspirés font penser à des poèmes beaucoup plus anciens remontant au 3e millénaire à Sumer ou au début du 1er millénaire en langage babylonien, le Job sumérien ou le Dialogue acrostiche sur la théodicée, ancêtres probables aussi du mythe de Prométhée que l’on trouve chez Eschyle au 5e siècle.

Voici des passages de Job qui expriment vigoureusement la situation spirituelle du personnage et symboliquement celle d’Israël en détresse, à travers Israël c’est l’homme primordial. Elifaz demande en effet à Job :

"Es-tu Adam, né le premier, as-tu été enfanté avant les collines ?" (15,7)
"Aurais-tu écouté au conseil de Dieu (expression babylonienne que l’on trouve dans l’épopée de Gilgamesh) pour y accaparer la sagesse ?... Pourquoi la passion t’emporte-t’elle ? Et pourquoi ces yeux qui clignent, lorsque tu tournes ta rancoeur contre Dieu et que ta bouche pérore ?"

Dans cette zone de silence de l ’ épreuve et de l’abandon, toute parole n est que bavardage, mais vers un au-delà porte l’espérance qui meuble le coeur du désemparé
"Je dis bien, (lisons-nous dans Job) moi, que mon rédempteur est vivant, que le dernier il surgira sur la poussière. Et après qu’on aura détruit cette peau qui est la mienne, c’est bien dans ma chair que je contemplerai Dieu. C’est moi qui le contemplerai, oui moi, mes yeux le verront, Lui, il’ ne sera pas étranger. Mon coeur en brûle au fond de moi". (15,13)

Rien n’est plus poignant que de relire les imprécations et les blasphèmes de Job dès le début du poème car ce bavardage, dans la misère n’est pas innocent :
"Périsse le jour où j’allais être en faute et la nuit qui a dit "un homme a été conçu". Ce jour-là qu’il devienne ténèbres, que, de là-haut, Dieu ne le convoque pas (expression du rituel babylonien), que ne resplendisse sur lui nulle clarté ; que le revendiquent la ténèbre et l’ombre de la mort (l’expression est blasphèmatoire et signifie "qu’ il soit exclu de toute rédemption") que sur lui demeure une nuée, que le terrifient les éclipses ! Cette nuit-là, que les ténèbres s’en emparent, qu’ elle ne se joigne pas à la ronde des jours de l’année, qu’elle n’entre pas dans les comptes du mois (expression babylonienne le prêtre convoque les jours du calendrier pour une rédemption). Oui, cette nuit-là, qu’elle soit infécondée, que nul cri de joie ne la pénètre ; que l’exècrent les maudisseurs du jour (geste de malédiction), ceux qui se préparent à réveiller le Tortueux ( Léviatan, les magiciens excitent le monstre des enfers à dévorer le soleil. TOB) ; que s’enténèbrent les astres de son aube, qu’elle espère la lumière, et rien ! Qu’elle ne voit pas les pupilles de l’aurore ! car elle n’a pas clos les portes du ventre où j’étais, ce qui eut dérobé la peine à mes yeux". (3,10)

Cette deréliction ne produit que des paroles de blasphème. En elle, le silence est la seule voie de salut. La parole de Dieu entendue alors est une invite au silence Au chapitre 40ème du livre de Job, alors que se conclut le poème, il est dit :

"Le Seigneur apostropha alors Job et dit celui qui dispute avec le Tout-Puissant a-t-il à critiquer ? Celui qui ergote avec Dieu voudrait-il répondre ?"
Job répondit alors au Seigneur et dit :
"Je ne fais pas le poids, que te répliquerai-je ? Je mets la main sur ma bouche. J’ai parlé une fois, je ne répliquerai plus deux fois, je n’ajouterai rien". (40,5)
"Je sais que tu peux tout et qu’aucun projet n’échappe à tes prises. Qui est celui qui dénigre la providence, sans rien y connaître ?" (42,2)

Le silence accepté par Job est le lieu où le personnage central du poème découvre la nouvelle foi d’Israël. Dans son blasphème il parlait comme parlent les rituels paiens de Babylone, dans son silence que Dieu lui inspire, il parle le langage prophétique Dieu, nul ne lui échappe, aucune magie n’a prise sur lui, il opère dans l’histoire par la providence ; l’histoire est le lieu du mystère de l’homme en étant aussi le lieu du mystère de Dieu :

"Eh oui ! J’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent !! "Ecoute-moi, disais-je, à moi la parole, je vais t’interroger et tu m’instruiras".
"Je ne te connaissais que par ouie-dire, maintenant mes yeux t’ont vu. Aussi j’ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et sur la cendre".
(42,2-6).
Le héros, dit la traduction oecuménique de la Bible "est à la fois écrasé par la majesté divine et ému par la délicatesse de Celui qui le maintient en vie au sein d’un univers énigmatique et immense."

Il naît au silence, il naît à la foi, il naît à la connaissance de Dieu, il naît à l’acceptation, il naît à l’espérance. Bref, il se convertit en niant toute valeur à ses paroles antérieures.

Le Cantiques des cantiques, si goûté par les mystiques de l’ère judéo-chrétienne, de saint Augustin à saint Bernard et saint Jean de la Croix et objet de plusieurs études aujourd’hui dont celle de Blaise Arminjon (publié par DDB), s’il est interprété selon la spiritualité, montre en plusieurs passages la bien-aimée qui symbolise Israël et finalement tout homme et toute femme dans ses rapports avec Dieu, le bien-aimé, que l’absence de Dieu est un passage vers un progrès de l’amour, de la reconnaissance et de la connaissance au sens biblique du terme à la fois conjugal et mystique.

"Où mènes-tu ton troupeau à l’heure de midi ?" (1,7) demande la bien-aimée
à son amour considéré comme pasteur d’Israël, considéré comme absent, et attendu
à l’heure de midi où les ténèbres de l’absence seront changées en pleine lumière d’un retour.
"Alors ton obscurité sera comme le midi" lisons-nous dans Isaie (58,10) annonçant le retour d’une conversion :
"Si tu élimines de chez toi le joug, le doigt accusateur, la parole malfaisante, si tu cèdes à l’affamé ta propre bouchée, et si tu rassasies le gosier de l’humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, ton obscurité sera comme un midi".
... ce sont vos perversités qui ont mis une séparation entre vous et votre Dieu". (59,2)

Voici un passage de saint Bernard commentant longuement cette supplique de la bien-aimée à l’Epoux absent ; le texte de saint Bernard introduit à une considération fondamentale concernant le sens du silence dans la méditation chrétienne et dans la foi en Jésus Christ. La foi en Jésus Christ est foi dans sa mort et sa résurrection. Le sens de sa mort est un passage, c’est une Paques,reprenant le symbole du passage de la mer Rouge par les hébreux naissance du peuple d’Israél, révélation de Dieu au Sinaï, libération de la servitude en Egypte, ont pour écho en Jésus Christ passage de la mort à la vie, naissance d’un nouvel Israél, révélation du Père et de l’Esprit de Jésus, libération de la servitude du péché, salut.

Le passage par la mort pour entrer dans la résurrection, présenté comme nécessaire, comme voulu par Dieu, inspire toute méditation du Christ. La mort de Jésus est un silence de trois jours, silence total où les sens ne voient plus, où l’intelligence est confondue, la volonté d’amour qui semble n’avoir plus de sens sont apparemment mais réellement comme réduits.

Au-delà de ce passage, de ces ténèbres, de ce silence, se trouve une autre vie.
"Un peu de temps et vous ne me verrez plus, puis encore un peu, et vous me verrez" (Jean 16,16).
"En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et que vous vous lamenterez et le monde se réjouira . "Vous serez, vous, attristés, mais votre tristesse se changera en joie. La femme quand elle enfante, a de la tristesse, parce que son heure est venue ; mais quand elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de l’affliction, dans la joie de ce qu’un homme est né au monde. Vous donc aussi, vous avez maintenant de la tristesse, mais de nouveau je vous verrai et votre coeur se réjouira ; et votre joie, nul ne vous l’enlèvera". (Jo 16,19 ss)

HYMNES du temps de la PASSION

Voici maintenant deux hymnes du temps de la Passion placés dans le nouveau bréviaire :

Ne descends pas dans le jardin

Ne descends pas dans le jardin
Oh Jésus !
Ne descends pas dans le jardin
Avant le jour !
Si je ne descends pas dans le jardin
En pleine nuit,
Qui donc vous mènera vers les soleils
Du Paradis ?
Je descendrai dans le jardin
En pleine nuit.

Ne laisse pas lier tes mains
Oh Jésus !
Ne laisse pas lier tes mains
Sans dire un mot !
Si je ne laisse pas lier mes mains
Comme un voleur,
Qui donc pourra détruire les prisons
Dont vous souffrez ?
Je laisserai lier mes mains
Comme un voleur.

Commentaire

Les deux strophes de ce cantique montrent bien les deux aspects du silence, le silence de la connaissance, "descendre dans le jardin en pleine nuit" pour pouvoir mener "vers le soleil" et se laisser "lier les mains, comme un voleur".
Ici ajoutons pour détruire les prisons dont vous souffrez.

Mais le premier symbole est plus éclairant que le second, il faut sortir de nuit pour découvrir le soleil à son lever, tandis qu’il n’est pas aussi clair qu’il faille se laisser mettre en prison pour détruire les prisons, quoiqu’il ne soit pas impossible de le montrer dans certains exemples historiques le peuple polonais a les mains liées, et dans sa résistance il contribue à la mise en question d’une mainmise injuste du pouvoir en Pologne.

Ce cantique a le mérite de bien montrer le paradoxe d’un certain type de silence, et non pas de tout silence ; certains silences sont intimement associes a l’annonce de la Parole et à l’efficacité de l’action libératrice d’un "salut".

Quand le fouet a déchiré

Quand le fouet a déchiré
L’Homme Dieu
Quand on a frappé l’homme innocent,
On attendait ce jour-là
Que les pierres crient.
Mais les pierres se sont tues,
La colère s’est perdue
Dans l’oubli.

Quand l’épine a couronne
L’Homme Dieu
Quand on a montré l’amour enchaîné
On attendait ce jour-là
Que les pierres crient.
Mais les pierres se sont tues
La colère s’est perdu
Dans l’oubli.
Quand on a cloué au bois
L’Homme Dieu
Quand on a dressé l’amour sur la croix,
On attendait ce jour-là
Que s’ouvre le ciel.
Le ciel n’a pas répondu
La prière s’est perdue
Dans la nuit.

Le silence de la Vierge

Cardinal de Bérulle.

Le partage de la Vierge est d’être en silence. C’est son état, c’est sa voie, c’est sa vie. Sa vie est une vie de silence qui adore la parole éternelle. En voyant devant ses yeux, en son sein, en ses bras, cette même parole substantielle du Père, être muette et réduite au silence par l’état de son enfance, elle entre en un nouveau silence et y est transformée à l’exemple du Verbe incarné, qui est son fils, son Dieu et son unique Amour. Et sa vie se passe ainsi de silence en silence, de silence d’adoration en silence de transformation.
...

Silence humble, profond et adorant plus saintement et plus désertement la sagesse incarnée que les paroles ni des hommes ni des anges. Ce silence de la Vierge n’est pas un silence de bégayement et d’impuissance, c’est un silence de lumière et de ravissement. C’est un silence plus éloquent, dans les louanges de Jésus, que l’éloquence même.
...
Les pasteurs courent et parlent, et Marie est en silence. Les rois arrivent, parlent et font parler toute la ville, tout l’état et le sacré synode de Judée ; et Marie est en retraite et en silence... Siméon parle au temple et Anne la prophètesse, et tous ceux qui attendent le salut d’Israël et Marie offre, donne, reçoit et rapporte son Fils en silence.
Car aussi durant tout le temps de son enfance, nous n’avons que ces paroles qui nous soient rapportées de la conduite de la Vierge, et de sa piété au regard de son Fils et des choses qui sont dites de lui et accomplies en lui Marie conservait tout cela et elle le méditait dans son coeur.

Commentaire

Bérulle commente bien cet aspect de la vie de Marie, tout en omettant, pour les besoins de son discours de rapporter une parole de la Vierge qui se trouve dans saint Luc à propos de l’épisode de Jésus à douze ans, perdu et retrouvé au milieu des docteurs.

"Au bout de trois jours, ils le retrouvèrent dans le Temple... Et, en le voyant, ils furent frappés d’étonnement et sa mère lui dit "mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois, ton père et moi, nous te cherchons, tourmentés".

Nous remarquerons que la phrase est interrogative, comme d’ailleurs la réponse de Jésus qui va suivre :
"Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ?"

Sur ce rôle de l’interrogation à la frontière du silence et de la parole dans l’histoire du salut, il y aurait beaucoup à dire. Les différentes étapes de l’histoire du salut retracée dans la Bible sont toutes faites, en leur profondeur, d’une association intime du silence, de la parole affirmative ou négative, et de l’interrogation.
La parole interrogative naît du silence comme elle naît de l’affirmation-négation.
La forme interrogative rompt le silence et lorsque la réponse ne vient pas ou elle se fait attendre ou encore elle ne concerne pas entièrement le sens de la question posée, elle invite au retour au silence.

Silence et parole ne seraient pas conjoints dans la vie d’union à Dieu s’il n’y avait pas interrogation, et interrogation réciproque.
La parole de l’homme à Dieu s’accompagne d’interrogation ne serait-ce que pour en savoir davantage. La parole de Dieu à l’homme s’accompagne aussi d’interrogation ne serait-ce que pour être aimé davantage.
Ainsi la rupture du silence n’est pas la rupture de l’union trouvée dans le silence, elle est appel et dialogue, elle est amour et demande d’amour de la part de l’homme et de la part de Dieu.

C’est ainsi que le mystique accepte de briser le mur de l’ineffable, c’est ainsi que Dieu sait s’unir à l’homme sans s’éloigner de lui par après.
*

Après avoir parlé du silence dans la méditation, si vous avez bien senti qu’il s agissait de la méditation chrétienne, je voudrais parler d’une rencontre qui se développe à l’heure actuelle sous le nom de méditation, sans épithète. Ce n’est pas la méditation chrétienne, ce n’est ’pas la méditation bouddhique, ce n’est pas la méditation athée, souffiste. Que cette méditation n’ait pas d’adjectif ne veut pas dire qu’elle ne puisse en avoir. Mais l’adjectif est libre, la méditation étant un vécu obtenu par certaines techniques, avec une certaine pudeur d’en dire davantage. La méditation étant une technique d’ouverture, permettant aux puissances les plus élevées de l’âme de parler en faisant taire l’agitation que nous subissons par les multiples messages que nous recevons de l’extérieur. Quand il y a encombrement du téléphone, on vous répond "la ligne est occupée, veuillez rappeler ultérieurement".
Nous sommes perpétuellement en situation d’avoir à rappeler ultérieurement pour penser et être libres.

Le moment où nous pouvons le mieux rappeler, c’est dans le calme de la méditation, pour avoir communication avec nous-mêmes. Les messages reçus de l’extérieur nous empêchent d’ avoir communication avec nous-mêmes. L’activité de méditation étudiée par les moyens de la science (psychiatrie, psychanalyse) met en évidence les vertus communes aux pratiques de la méditation connues depuis des millénaires, connues même avant l’hindouisme, le bouddhisme, l’islam, l’ère judéo-chrétienne. Ces techniques de méditation établissent un plancher commun de communication entre les hommes des différentes époques, des différentes cultures, religions, un terrain de communication entre l’homme et lui-même, et ceci s’explique par des exposés techniques, employant des mots savants, rythme (alpha), (beta), (têta), ...etc.

L’extraordinaire, c’est que ces moments de lumière, que tous connaissent à toute époque et tous lieux de la planète et de l’histoire humaine, ces moments de lumière ou d’illumination, mot employé par différentes religions et cultures, correspondent à un même état vibratoire du cerveau ; l’étude des encéphalogrammes permet de repérer non pas un seul état mais différents états, des lumières douces accompagnant certaines ondes et des lumières violentes en accompagnant d’autres, les visions étant liées à certaines ondes électriques et les états non violents étant liés à d’autres ondes.

Je vous répète simplement ce que j’ai lu dans des livres ou entendu dans des conférences. Je vous le répète gauchement, à ma manière, non pas en savant, mais en homme qui a pratiqué, depuis dix à quinze ans, des exercices nermettant d’identifier ces états du cerveau et du corps. C’est au coeur des activités cérébrales que s’établit une transformation, un passage, un filtre, une activité à la fois de fermeture et d’ouverture, au sein de la méditation et qui permettent à l’homme de se réconcilier au niveau le plus élevé de lui-même.

Il s’agit ici de l’homme, tel qu’il existe, corporellement, physiologiquement, cérébralement, et non pas l’homme bouddhiste ou l’homme chrétien ou l’homme athée. Pour nous permettre un accès plus simple et plus direct à la compréhension de ce que je viens de dire, je prends un exemple très ordinaire et non pas un exercice savant pour vous faire comprendre de quoi il s’agit, quelque chose de très banal qui se trouve dans votre vie et non pas dans les laboratoires, car les méthodes pour faire naître ces états et leur donner une certaine stabilité sont diverses. Et parmi ces méthodes, il y a tout simplement les habitudes des hommes, et pas simplement des exercices compliqués qu’on appelle yoga ou autrement.

Je suppose que vous logez avec une dizaine de personnes dans un chalet de montagne, dix personnes extrêmement diverses croyants, athées, bouddhistes, anarchistes, l’un aimable, l’autre gêneur, ayant différents âges, sexes, engagements politiques. Dans le chalet, l’ambiance est assez tendue et on se divise, on s’envoie des piques, on se boude. Ça ne tourne pas rond, d’autant qu’il pleut beaucoup et qu’on sort peu, qu’on vit dans un milieu confiné, qui ne favorise pas la détente. Et voilà que le soleil brille. On sort. On s’en va sur un chemin de montagne, lentement, plein de courage accumulé pendant ces jours où l’on a été enfermé parce qu’il pleuvait. On monte lentement. Il se produit dans le corps une harmonie d’abord dans les muscles, dans la circulation, dans la répartition de l’énergie, les tensions disparaissent. Le sang circule bien. L’attention est fixée, on pense à ses pieds, à son effort, aux cailloux, aux pieds du voisin. On monte, on monte. Et tout à coup c’est l’heure de la pause. Il se trouve que ces personnes peu nombreuses qui se disputaient et qui étaient incapables de discuter de l’heure du petit déjeuner découvrent facilement un lieu pour faire la pause. Et pendant cette pause, personne ne tient à parler. Le corps demande la pause, l’esprit est au repos et si l’on faisait l’encéphalogramme des personnes, il serait très semblable. Au bout de cinq à dix minutes tout le monde se lève, il monte alors comme une vapeur de sympathie entre tous. Chacun est au meilleur de soi-même, l’exprime avec des mots de poésie, d’amour, d’admiration dans la paix et dans le sentiment d’une joie commune. Cependant le bouddhiste est resté bouddhiste, l’athée est resté athée, le stalinien est resté stalinien, le chrétien est resté chrétien. C’est le bonheur d’un état physio-logique où l’ensemble du corps et finalement le cerveau est atteint. La réconciliation physiologique permet une réconciliation de soi-même avec soi-même et de découvrir en soi des zones auxquelles on ne donne jamais la parole. L’effort interrompu par la pause, le silence de la pause réaniment ces zones profondes de l’être auxquelles on ne donne jamais la parole. On est au meilleur de soi-même. Chacun l’appelle d’un nom différent, mais nous savons, parce que nous l’avons fait et que nous l’avons rencontré, que ce meilleur existe et procure une communion.

Je vous remercie de votre attention.

QUESTIONS ET REPONSES à l’exposé du Père Chevallier

Dr J. P. Schnetzler

Le Père Chevallier nous a parlé de ce qu’il a appelé le Plancher commun à toutes ces techniques de méditation, c’est-à-dire cet ensemble de vérités et de pratiques fondamentales qu’on retrouve pratiquement identiques à travers toutes les traditions, quelles que soient les formes qu’elles aient adoptées au cours des âges. Ces manières de faire fondamentales, on les retrouve, quand on veut s’en donner la peine, en étudiant les pratiques spirituelles des religions monothéistes issues d’Abraham, ou des religions orientales. Et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles nous sommes ici ensemble mettre à jour ce que nous avons de commun. Je pense pour ma part que nous avons en commun un plancher mais aussi un plafond, ce dont il est plus difficile de parler. C’est pourquoi il est plus sage de se tenir au niveau du plancher. Il y a beaucoup à dire et j’interviens pour lancer la discussion au niveau des pratiques communes du silence ou de la parole, et du dernier exemple qui nous a été fourni par le Père Chevallier. Il utilisait pour réconcilier les participants l’attention au corps, l’attention au corps vivant, au corps tranquille et au corps qui marche, et cette attention au corps, c’est la technique fondamentale sur laquelle est assis le bouddhisme, c’est satipatthana, l’établissement de l’attention, au corps, aux sensations, perceptions et objets mentaux. Effectivement, la pratique de l’attention corporelle, qui est ce que tous les hommes ont en commun de la façon la plus grossière, est utilisée dans cet exemple comme une pratique de réconciliation efficace et minimale. Je dis efficace, et c’est une approbation, minimale, et c’est une restriction, car dans le cas du Père Chevallier, le résultat obtenu, aussi appréciable qu’il soit, est resté temporaire et insuffisant, car le stalinien est resté stalinien, et le bouddhiste est resté bouddhiste, ce qui est fâcheux. (rires)

Intervenant
Vous venez de lancer un peu en boutade que ce serait fâcheux que chacun reste ce qu’il était, pourriez-vous préciser ce que vous voulez dire ?

Dr J. P. Schnetzler

Rester ce que l’on est, enfermé dans les limites de sa personnalité empirique, de son moi, de ce que le bouddhisme appelle "atta", ou rester dans les limites de ce que St Paul appelle le vieil homme ou le vieil Adam, c’est une catastrophe. Le vieil Adam est destiné à être mis en croix, crucifié, et le moi est destiné à être dissous comme étant une illusion ; c’est en ce sens que si le stalinien reste stalinien, c’est qu’il a un moi en béton armé.

Intervenant
Mais si le bouddhiste reste bouddhiste ?

Dr J. P. Schnetzler

S’il le reste, c’est qu’il n’est pas devenu le Bouddha car à partir du moment où le Bouddha est devenu Bouddha, il n’est plus bouddhiste.

Père Chevallier

C’est un sujet très important, le fait que le stalinien soit resté stalinien, ça faisait partie de l’anecdote. Ça n’a pas de conséquence. Je crois en effet qu’il faut souhaiter que chacun ne reste pas dans son "isme" c’est-à-dire captif, emprisonné dans l’esclavage de sa vie antérieure et de son passé. Chacun, pour vivre dans le présent, a besoin de considérer le passé comme passé, et ne pas décentrer le présent dans le passé. C’est perpétuellement, à tout moment, que nous avons à nous laisser déloger, le logis étant le passé. Perpétuellement, et je crois qu’en fait, dans l’anecdote, le stalinien est resté stalinien, mais un tout petit peu moins (rires), un tout petit peu différemment. Il ne suff isait pas d’une course en montagne nour opérer cette conversion a laquelle je faisais allusion à l’intérieur du passage et le passage étant celui d’une mort, d’une souffrance, d’une tentation créatrice, de paroles indiscrètes et blasphématoires et dans cette situation seul le silence était de mise.

Intervenante

Dans l’exemple que vous citez, Père, est-ce que l’entente a été recherchée, ou est-ce qu’ils se sont mis en marche sans la poursuivre et elle est arrivée ?

Père Chevallier

Il faut compléter l’anecdote. Eh bien, c’est le soleil qui les a invités. ils avaient été enfermés à cause de la pluie et étaient dans l’attente du soleil. C’est le soleil, la lumière, le midi, le gong, la cloche, le muezzin en haut du minaret et ce qui est en profondeur d’une assemblée comme celle-ci et qui en hébreu s appelle Qaal et qui veut dire la convocation à l’assemblée (cloche, gong, muezzin...), elle est essentielle pour ce que vous demandez.

Intervenant

Vous dites que c’est dans le silence que l’on peut trouver un rapport à soi, mais que considère-t-on comme étant un rapport à soi, est-ce que ceci passe par le silence ou est-ce que ça passe par autre chose que le silence ?

Père Chevallier

Eh bien, je ne suis pas seul à pouvoir répondre à cette question, et je ne veux pas accaparer la réponse. Ça demande réflexion ; je ne suis pas très heureux que vous me posiez cette question, car cela demanderait du silence (rires). Le silence dont nous parlions appelle une parole, c’est un passage. Quelle est la situation de la réflexion et de la parole par rapport au silence auquel vous faites allusion, et dans lequel on retrouverait une certaine réconciliation avec soi-même ? J’aurais plutôt tendance à croire. Je suis prudent, je suis jésuite ; dans la grammaire polonaise l’exemple qui correspond à "deus est sanctus" (Dieu est saint) c’est "jesuita est prudens" (rires). J’aurais personnellement tendance àdire que je mettrai le vécu avant la réflexion, et je lui donnerai plus de poids. C’est-à-dire que sans la référence au vécu, la réflexion a vite fait d’autre pseudo-réflexion, sans référence au vécu, la science a vite fait d’être une pseudo-science ; sans référence au vécu, tout dogmatisme, quel qu’il soit, devient un pseudo-dogmatisme. Qu’on mette le vécu avant ou après, il fait partie du point final.

Vénérable Thich Thien Chau

Je voudrais raconter une expérience qui m’est arrivée récemment à Stuttgart. J’ai vécu avec trente-cinq religieux de cinq à six religions différentes (catholiques, protestants, bouddhistes...). Au commencement de la réunion, j’ai rencontré beaucoup d’amis parmi eux dont le Docteur Musman de Londres, qui m’a demandé si je croyais en Dieu. J’ai gardé le silence et lui ai dit qu’il n’y avait pas de temps pour discuter de cela car nous devons faire quelque chose pour la paix et attendre une autre fois pour discuter de théologie. Nous avons alors gardé tous les deux un silence dans lequel il n’y avait pas de compréhension. Un autre jour, en commission, il a été dit que les bouddhistes ne croyaient pas en Dieu. Le docteur s’est fâché et dans la session commune, ni a demandé si les bouddhistes croyaient en Dieu, et pourquoi il y avait un moine ici. Je suis alors intervenu en lui disant que nous ne croyons pas en un Dieu, mais que pour nous, il y a quelque chose d’ultime, la vérité absolue ; si vous parlez d’un Dieu impersonnel, sans le personnifier, peut-être que je crois en Dieu aussi. Tous les religieux ici, croient à quelque chose d’ultime, à une vérité absolue tandis que les cérémonies, les rites, les traditions, sont des choses secondaires. Pour moi, si vous dites Dieu est impersonnel, Dieu c’est l’amour, Dieu c’est la vérité, je crois aussi en Dieu. Après quoi nous avons gardé le silence à nouveau, mais ce silence était quelque chose de compréhensif et très amical.
Il y a deux sortes de silence qui peuvent être réalisés
- Le silence par incompréhension
- Le silence par la réalisation.
Ceci a été pour moi une expérience très vivante, à Stuttgart avec des membres de six religions, j’en suis un parmi eux un bouddhiste (applaudissements).

Père P. Verdeyen

J’apprécie beaucoup la sympathie, la bienveillance et le profond sens communautaire qui se trouve dans les paroles du Vénérable Thich Thien Chau mais je ne serais pas réellement ici, si je disais que je suis tout à fait d’accord... et je me sens très solidaire avec la question de monsieur.
Voyez-vous, il me semble qu’il y a un silence qui n’a pas grande valeur, il y a un silence imposé où il n’y a pas suffisamment de liberté pour s’exprimer. Il y a a aussi un silence d’inculture, de ne pas pouvoir s exprimer et d’avoir très peu d’expérience de quelque sorte qu’elle soit et c’est entre autre pour ces raisons là que je ne considère pas la parole comme secondaire. Le vécu est primaire, mais il n’est pas tout à fait réel, n’est pas tout à fait le même, s’il ne s’exprime pas. Pour moi, entre le silence et la parole, il y a une complémentarité absolument nécessaire, et dans ce sens-là, il faut avoir ces jours-ci le courage de nos différences.

Père L. Chevallier

Vous avez parlé de plafond, moi j ai parlé de plancher. Est-ce que je peux me risquer à marcher sur le plafond ? En effet, je crois qu’il existe un plafond, qu’il est commun au langage de l’homme c’est-à-dire que le mot Dieu existe aussi dans la bouche de l’athée et nous savons bien de quoi nous parlons, bien qu’étant en opposition radicale, dans le domaine de la foi, dans la connaissance rationnelle nous savons bien de quoi nous parlons. C’est quelque chose de très mystérieux cette situation du langage entre la connaissance et l’inconnaissance. Mais il n ’y a pas que le mot Dieu.

Si vous prenez l’encyclique de Jean XXIII, bravo, bravo, tout le monde s’embrasse : les encyclopédistes du XVIIIe siècle,le siècle des lumières, le siècle des philosophes, siècle de la raison, siècle qui a Dréparé la révolution française et la constitution des Etats-Unis, le siècle qui a abouti aux droits de l’homme. Eh bien bravo, on s’embrasse, on est tous d’accord, liberté, solidarité, justice. Ça commence comme ça et tout le monde dit très bien et le lendemain il y a des articles très sympathiques sur cette encyclique dans laquelle l’Eglise entre enfin dans la pensée du XVIIIe siècle, et je ne dis nas non. Et le surlendemain, on recommence à retrouver des divergences prodigieuses car il y avait le mot liberté où s’établissait une communication, mais le surlendemain, le même mot liberté établissait une non-communication parce qu’il y a plusieurs manières de comprendre le mot liberté, de même le mot solidarité, justice... etc.

C’est ce problème du plafond sur lequel on ne peut pas marcher. Avec le plancher il y a un repérage plus ou moins technique qui a une convergence très forte à travers les siècles, dans les activités de méditation diverses. Le plafond ce n’est pas ça, il y a une épaisseur, une existence. Lorsque nous rencontrons quelqu’un qui ne pense pas comme nous, nous arrivons tout de même à établir une certaine communication en nous servant des mêmes mots. Et quel est le rapport du mot avec la réalité signifiée, eh bien c’est là toute la distance du rapport de la parole au silence. Cela fonctionne, c’est-a-dire que l’entre en correspondance avec un ami athée. Le dialogue ne commence pas par un véritable dialogue. Si ce n’était pas un ami, le dialogue serait un dialogue de sourds, c est-à-dire qu’on ne voudrait pas s’entendre, mais n’empêche qu’il y aurait des mots. On recevrait la parole de l’autre comme moyen de contrer l’autre mais pas comme moyen de se changer soi-même. Si on peut dire que tout dialogue commence par être un dialogue de sourds, mais que tout dialogue n’est pas indéfiniment un dialogue de sourd, il y a deux attitudes tout à fait différentes dans le dialogue.

Il y a plusieurs manières de s’entendre ou de ne pas s’entendre, d’être sourd. Avec les gens qui ont une disposition à l’écoute et de la bienveillance, il y a des mots qui ont une signification autre nue purement mécaniquè. Avec cette bienveillance, cette ouverture, les interlocuteurs utilisent le mot amour en sentant qu il s’agit bien de la même chose, qu’il y a autre chose que ce qui ne peut pas être entendu. La bienveillance consiste à partir de ce moment-là à s’appuyer sur le terrain solide, c’est-a-dire commun pour faire un pas en avant et d’élargir ainsi la zone commune. Il est très vrai qu’au terme d’un dialogue profond, dans cette rencontre qu’on désigne par dialogue, au terme il y a quelque chose d’opposé par rapport à ce qu’il y avait au départ si ce n’est au départ un certain tropisme, un certain désir, un désir de changer, de connaftre un autre, une différence mais qui existe et cherche a s’atténuer.
La reconnaissance de l’existence précède la connaissance de l’autre. Ce plafond existe, nous en connaissons l’existence, nous en rencontrons l’existence et nous en explorons la réalité. On s’illusionne, s’enthousiasre, fleurit. En même temps apparaissent de nouveaux nuages, de nouvelles distances, de nouvelles immensités.

Lama Denis

Une chose qui m’a beaucoup frappé est votre exemple vécu. Dans le silence de la pause dont vous parliez, chacun s’est rencontré, il y a eu une sorte de ressourcement qui a été un apaisement, l’ascension s’est poursuivie, le stalinien était toulours stalinien, et le bouddhiste ou le chrétien, était toulours bouddhiste ou chrétien, mais un tout petit peu moins, et c’est le "un tout petit peu moins" qui me semble important. Imaginons que cela se poursuive, qu’ils refassent une autre pause et soient encore "un petit peu moins" dans leur "isme". Le stalinien sera un petit peu moins dans le discours stalinien, le bouddhiste un peu moins dans un discours bouddhiste, etc. Dans l’expérience de leur silence, ils sont amenés à se désidentifier du langage qui leur est propre. Et cette désidentification, ce lâcher-prise vis à vis de nos fixations conceptuelles est précisément ce que nous entendons par méditation. Dans le silence de ces pauses méditatives ils sont amenés à dépasser progressivement leur individualité propre, celle qu’ils se sont forgés comme "untel", "ceci", ou "cela". Et finalement, si les pauses se poursuivaient est-ce que le stalinien resterait stalinien dans le silence hors du discours stalinien et est-ce que le bouddhiste resterait bouddhiste hors du discours conceptuel bouddhiste, et est-ce que le chrétien resterait chrétien dans le silence hors du discours chrétien. Leurs différences s’estomperaient et ils pourraient trouver un terrain d’entente par-delà leurs formulations. Ils trouveraient finalement le lieu véritable du silence qui est l’épuisement du langage ou comme vous disiez de la distance du mot à la chose signifiée. Dans l’expérience de ce qui est par-delà leurs perspectives conceptuelles individuelles leurs différences seraient dépassées. Dans le silence final, il y a dépassement des singularités, des particularités de chacun, à ce niveau il y a une expérience qui est une. Pourtant en revenant au niveau du discours chacun pourra en rendre compte dans le système conceptuel ou traditionnel qui lui est propre et le communiquer de façon différente. Mais est-ce qu’une telle expérience de pause peut se poursuivre, est-ce que nous sommes prêts à continuer les pauses ?

Père L. Chevallier

Bien sûr les pauses peuvent se continuer, c’est notre vie. Tout en nous entêtant à dire que nous ne changeons pas, les gens qui nous regardent peuvent dire que nous changeons ;nous pensons souvent "j’ai raison", "j’avais raison", "j’aurai raison", et puis les gens qui nous regardent voient très bien qu’on change très bien d’idée. Les philosophes ont une fausse conscience de la cohérence de leur pensée alors que ceux qui étudient les philosophes voient très bien leur incohérence et souvent leur progrès à cause de leur incohérence.

Intervenant

Les bouddhistes décrivent leur pratique comme quelque chose d’expérimental, essentiellement vécue et presque scientifique. Est-ce que vous pensez, pour reparler de l’interprétation de cette expérience spirituelle, que dans le bouddhisme c’est quelque chose d’expérimental qui viendrait de la rencontre avec le silence et se dégagerait de cette rencontre ou bien est-ce que vous pensez que c’est un problème de foi ?

Lama Denis

Le système d’interprétation du bouddhisme, lui, ne se réfère pas à une foi, mais à une expérience. Le Bouddha lui-même a dit "Ne faites pas ceci ou cela parce que je l’ai dit moi-même, mais faites-en l’expérience vous-mêmes,vérifiez-le par votre pratique".
Au cour de l’expérience bouddhiste, il y a ce qu’on appelle le non-moi qui est la vacuité, qui est on pourrait dire l’expérience du silence dans son niveau le plus profond, le silence de toutes formes, de tous schémas de représentation conceptuelle. C’est l’abandon du filtre conceptuel, du miroir déformant dans lequel on essaie toujours d’enfermer les choses, la réalité, l’expérience. C’est cette expérience qu’on appelle "l’Eveil", le moment où l’on sort de ses rives, de la relation à ses projections oniriques, du jeu avec nos ombres, l’expérience d’éveil est une expérience immédiate dans le sens où elle court-circuite le médium qu’est le langage, le discours et le rembourrage conceptuel de la pensée discursive ordinaire. Le discours bouddhiste rend compte de cette expérience et proclame sa possibilité en même temps que le cheminement qui, par une ascèse progressive, y conduit. Mais maintenant pour commencer le cheminement et en route pour le continuer nous avons besoin de confiance, confiance que c’est possible, que nous pouvons le faire. La foi est une forme de confiance mais la confiance est aussi nécessaire au scientifique. Dans une demande expérimentale il faut avoir suffisamment confiance en la possibilité de véracité d’une hypothèse pour en tenter la vérification. Donc dans tous les cas la confiance est indispensable.

Intervenant

Est-ce que les Pères qui sont là peuvent parler de quelque chose de comparable dans leurs expériences respectives et selon leur tradition propre du silence et de la méditation ?

Chanoine J.B. Simon-Vermot

Il me semble... A première vue pour répondre à votre question qu’il suffit de lire n’importe quel ouvrage de spiritualité, ou de mystique chrétienne, que ce soit St Augustin, Denys l’Aréopagite ou St Jean de la Croix. Immédiatement on se sent en affinité avec ces expériences-là sous des conceptualisations différentes.

P. L. Chevallier

Dans la vie de St Ignace, il y a eu une chose très particulière. Il s’est produit en lui ce que lui-même appelle dans son livre des exercices, livre de pédagogie spirituelle, une intervention directe de Dieu en son âme. Ça lui est arrivé, ainsi qu’à St Paul. St Paul y fait allusion dans unede ses épîtres "Si c’est dans mon corps, je ne sais ; si c’est hors de mon corps, je ne sais". St Ignace, à propos de cette expérience qu’il a eue, et qui est une expérience très singulière, dit que si l’écriture disparaissait, cela ne changerait plus sa foi. A la suite de cette expérience où Dieu intervint directement en son âme, ce qui est très rare dans toute l’histoire des mystiques, il avait conscience que si toute l’écriture disparaissait ou s’il l’oubliait, il n’oublierait Das Dieu et serait en relation avec le Dieu de sa foi sans aucun changement.

Lama Denis

C’est quelque chose qui parle énormément à un bouddhiste
Une expérience qui n’est plus basée sur des mots, sur des idées, qui n’est plus du domaine des concepts, est ce qu’on appelle en termes bouddhistes une réalisation. Le discours, les écrits n’ont plus aucune portée à ce niveau. On dit même que le Dharma, l’écriture, est le véhicule pour arriver à cette réalisation. C’est le radeau qui nous permet de traverser l’océan des illusions et des souffrances mais arrivé dans l’au-delà, sur l’autre rive on n’a plus besoin du radeau et on ne l’emporte pas sur son dos. Le bouddhisme distingue plusieurs types de foi ou plutôt de confiance :
- la confiance de la sincérité
- la confiance qui nous fait aspirer à la perfection
- et la confiance de la certitude.
La dernière est la confiance au niveau le plus profond, celle qui ne repose plus sur des idées, mais qui est devenue partie intégrante de l’être qui la vit. Pour quelqu’un qui a fait l’expérience transcendante dont nous parlions sa conviction n’est plus une question d’avoir foi ou de ne pas avoir foi. Il est sûr et certain de ce qui a été vécu et cette certitude ne repose pas sur des mots.

Intervenant
Au fond, je pense que les premiers hommes avaient une spiritualité et qu’ils croyaient en l’au-delà.

Dr J.P. Schnetzler

Si mes souvenirs sont exacts, St Augustin a dit "Ce qu’on appelle aujourd’hui religion chrétienne existait chez les anciens et n’a jamais cessé d’exister depuis l’origine du genre humain, jusqu’à ce que le Christ lui-même étant venu l’on a commencé d’appeler chrétienne la vraie religion qui existait déjà auparavant". (Retract. 1, XIII, 3.)

Intervenante

Père jésuite, vous parliez du silence dans Job et dans le cantique. Plus encore que dans les paroles que vous citiez, il me semblait me retrouver dans l’expression relevée trois fois par les rabbis de la Bible... "Va à toi-même", elle est adressée deux fois à Abraham en tout début, on lui a dit "Lève toi et ... va à toi-même". Une deuxième fois elle lui est adressée au moment de l’histoire avec son fils, et également dans le Cantique. Alors je trouve que cette expression "Va à toi-même" est une indication très forte de silence parce que peut-être signifie-t-elle un au-delà, le lieu en moi-même, un au-delà de la dualité, une sorte de circulation entre les contraires, et je crois qu’elle se trouve trois fois dans la Bible deux fois dans la geste d’Abraham et une fois dans le Cantique.

P. L. Chevallier

Je pense ne pas me tromper en vous disant que c’est ce qu’on appelle la religion du coeur. La religion du coeur existe chez les Egyptiens avant Abraham. C’est assez stupéfiant de découvrir cela en étudiant les textes traduits relativement récemment et en ne prenant que les textes antérieurs a Abraham. Il y a donc un lieu d’intimité dans le coeur où se trouve une présence divine qui est de tyne intimité. On trouve ça aussi chez Romère entre Athéna et Télémaque.

Même intervenante

Non, je ne voulais pas dire ça, je voulais dire avoir regardé la dualité, la circulation entre les contraires de la dualité ; les opposés, puis arriver peu à peu à les résoudre. Je pense que c’est peut-être ce que signifie :"Va à toi-même", je le suggère...

Dr J.P. Schnetzler

N’y étant pas allé, suivant le conseil que Dieu a donné à Abraham, il faudrait demander ça à un Rabbi. Je signale quand même que le lieu dont vous parliez, mon Père, c’est aussi le lieu de la caverne du coeur des Upanishads, c’est le lieu de l’esprit symboliquement présent dans le coeur, dans l’hindouisme ou le tantrisme. Je crois qu il y a un accord assez général à ce sujet-là.

La lecture des textes spirituels des diverses traditions montre l’usage de la parole. N’en parlons pas. Le silence, lui, peut être règle disciplinaire extérieure, condition favorisante de la pratique spirituelle et aussi une pratique interne ; il concerne le discours intérieur en tant que discours, les phénomènes mentaux en tant qu’émotifs. Il y a enfin le silence des concepts, c’est-à-dire la purgation, par un silence profond intérieur et radical, et c’est peut-être ce moment-là que vous avez appelé créateur et ontologique.
Ces constatations vont de ce qui est le plus extérieur à ce qui est le plus intérieur ; la pratique du silence recouvre en fait la totalité du chemin spirituel. On pourrait détailler chacune de ces étapes mais cela me semble recouvrir la voie qui mène au royaume de Dieu, à l’intérieur de nous, ou la voie qui nous permet de réaliser la vacuité, qui est silence aussi, si on utilise le discours bouddhiste.

P. L. Chevallier

J’aurais fait une remarque à laquelle je tiens beaucoup En Occident, lentement, le mot mystique est devenu synonyme de bizarre, isolé, détraqué, pas dans ses pompes, inutile, non communicatif, déconnecté socialement. Je considère ceci comme un avatar des formes religieuses, des pédagogies religieuses et des situations religieuses telles qu’elles ont évolué lentement en Occident. Personnellement je crois que c’est une des grandes raisons de ce que nous appelons la déchristianisation.

Le fait qu’il y ait une expansion chrétienne dans d’autres lieux de la planète et au contraire un étiolement en Europe montre bien qu’il y a un problème européen. Et dire que les autres sont des attardés, eh bien, on en reparlera... On résume le problème européen en parlant de religion populaire et je crois qu un des immenses avantages de ces rencontres où nous rencontrons non seulement des religions différentes mais des cultures et des représentants de cultures continentales différentes est que nous pouvons retrouver des manieres d’être qui sont acceptables pour le "populo" et qui nous permettent de fraterniser avec le "populo" car je ne crois pas beaucoup à la distinction des classes selon les analyses marxistes, car je n ai encore jamais vu une réunion où il y avait vraiment une classe d’un côté et une classe de l’autre côté. C’est toujours beaucoup plus compliqué ; mais dans les réunions où il y a des gens d’origine culturelles différentes et que f i.nalement ces réunions ne marchent pas, ne durent pas ou bien n’existent pas, cela n’a rien à voir avec les classes et il y a un problème de culture populaire ou de culture qu on appelle aristocratique, élitiste ou mystique dans ce sens dégénéré du mot mystique en Occident. Et là je crois qu’il y a un problème extrêmement profond, extrêmement grave et je suis à peu près persuadé que beaucoup d’origines de formes religieuses viennent d’Asie et qu’elles se sont appauvries lentement en allant de l’Asie aux bords de l’Atlantique à travers les siècles et par les distances. Elles se sont particulièrement appauvries en Asie depuis tout au moins qu’elles ont à changer de forme par la modernité. Le changement de forme ne permet pas la reconnaissance du sens du mot mystique, du mot spirituel, du mot méditation.à l’intérieur de réalités contemporaines. Je pense que c’est un peu le problème que vous me posiez.

Il ne s agirait pas de revenir à des formes qui restent archaïques aux endroits où elles sont nées mais de comprendre qu’il en reste des avatars en particulier en Occident et en Europe pour accroître la vitalité de la religion populaire.

Dr J.P. Schnetzler

Je partage l’opinion du Père Chevallier, c’est lamentable que mystique ait fini par prendre ce sens péjoratif de nos jours et je pense que c’est justement le témoin de la dégénérescence spirituelle, culturelle et tout ce qui va avec, de notre civilisation à l’heure actuelle. C’est la perte du sens contemplatif qui èst à l’origine de nos catastrophes contemporaines et ce n’est pas d’un supplément d’âme dont la société a besoin, c’est d’une âme tout court !
En dehors de la réalisation du nirvana pour tous, de Jésus Christ à la portée de toutes les bourses, je pense qu’aucune revendication n’a de signification ; la seule chose que l’on puisse demander pour tout le monde, c’est la vérité et la béatitude. Que les gens soient prolétaires ou présidents directeurs généraux, le problème est exactement le même. Nous y avons tous le même droit et nous y sommes tous contraints par la même nécessité.

La question est d’utiliser un langage qui soit compréhensible par tout le monde aujourd’hui, c’est le problème de la communication, de l’actualisation des vérités intemporelles dans notre temps. C’est un problème de pédagogie, de pratique, mais je crois que nous ne devons pas avoir peur de revenir à l’archaique, dans le principe, non pas à ce qui est vieux, mais à ce oui est vrai en tout temps, intemporel. C’est dans le principe que nous devons revenir, ce que le bouddhisme donne d’ailleurs comme épithète au Dharma puisqu’il l’anpelle "akaliko", c’est-à-dire non soumis au temps, éternel.


http://membres.lycos.fr/cusi/index2.htm





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