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Maître Olivier Reigen Wang-Genh

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> Bouddhisme > Essais


Shoyoroku

Par Maître Olivier Reigen Wang-Genh

L’histoire.

Le Shoyoroku (chinois : Ts’ung-jung-lu) a été rédigé par maître Wansong
Xingxiu (1166- 1246). Wansong pratiqua avec maître Xueyuan, un
successeur de sixième génération dans la lignée de Fuyo Dokaï. Pour
comprendre l’origine et l’importance du Shoyoroku pour le Zen Soto, il
faut se remémorer l’évolution du Chan en Chine, du sixième siècle
jusqu’au treizième siècle où le texte fut composé. Ces sept siècles
peuvent être divisés en trois grandes périodes. La première, du sixième
au huitième siècle (dynastie des Tang), commença avec l’arrivée en
Chine de Bodhidharma. C’est l’époque des patriarches fondateurs du
Chan : Eka, Sôsan, Dôshin et Kônin, avec comme point d’orgue le
sixième patriarche Daikan E’nô. E’nô eut deux principaux successeurs :
Nangaku Ejo et Seigen Gyoshi, qui sont à l’origine de toutes les grandes
lignées qui apparurent ensuite.

La seconde période, qui va du huitième au dixième siècle (correspondant
à la périodes dite des « cinq dynasties »), est celle de l’apparition et de la
prolifération d’ une multitude de lignées. Beaucoup d’entre elles s’éteindrons mais certaines seront à l’origine des cinq grandes écoles du Chan
qui apparaîtront plus tard. Cette époque est celle des premiers textes
célèbres comme le Sandokaï et l’Hokyozanmaï et surtout celle d’une créativité extraordinaire dans l’expression de l’enseignement. Des maîtres tels
que Nangaku, Sekito, Tokusan, Baso, Yakusan, Tozan, Hyakujo, Seppo,
Rinzaï, Nansen et Joshu pour ne citer que les noms qui nous sont les plus
familiers, avaient chacun développé un enseignement original et leur
propre formulation. Par exemple Tôzan et Sôzan, considérés comme les
fondateurs de l’école Soto, ont créé un très grand nombre de formules
célèbres comme les cinq rangs (Go I), les trois chemins, les trois chutes,
les trois fuites, etc… Toutes ces formules et ces expressions différentes
devaient permettre aux disciples d’éviter les pièges de la compréhension
intellectuelle en les sortant des ornières de leurs connaissances antérieures
et en les éveillant à la réalité de la voie du Bouddha. La plupart de
ces maîtres étaient à la tête de communautés très importante, parfois
plus de mille moines. Certains eurent un nombre impressionnant de
successeurs dans le Dharma. Ainsi, Seppo transmit à cinquante de ses
disciples. Cette période est appelée l’ « âge d’or » du Chan car c’est à
cette époque qu’apparurent les cinq écoles ou cinq « maisons » du Chan :
Hôgen, Ummon, Igyô, Sôtô et Rinzaï . Les histoires et les anecdotes
concernant les patriarches et les maîtres fondateurs de ces écoles devinrent
des standards de références pour les étudiants et sont à l’origine de
ce qu’on allait appeler les koan ou « cas public » (voir encadré).
C’est dans ce contexte, particulièrement riche et prolifique, que s’ouvrit la
troisième période d’expansion du Chan (dynastie des Song). Elle vit
apparaître une littérature de plus en plus raffinée et des écoles qui
établissaient leurs spécificité et leur originalité avec un tel rigorisme que
les remèdes eux-mêmes étaient déjà en train de produire de nouvelles
maladies. Ainsi c’est au douzième siècle que se déroula la fameuse (vraiefausse)
polémique entre Wanshi Sogaku, disciple de Tanka Shishun de la
lignée Soto et Daie Sôkô, disciple de Engo Kokugon qui rédigea le
Hekiganroku, recueil et commentaires de koans de la lignée Rinzaï.

Wanshi Sogaku (1091-1157) est considéré comme celui qui ranima une
lignée Soto moribonde en redonnant son vrai sens à la pratique de
Shikantaza. Petit à petit, Zazen était devenu une pratique quiétiste
dénuée de tout esprit d’éveil ou les moines somnolaient plus qu’ils ne
méditaient. Ainsi, à force d’être absorbés dans un état proche du vide
mental, les moines ne pouvaient plus répondre aux exigences de la vie
quotidienne, notamment dans leurs relations sociales avec les laïcs. C’est
pour répondre aux critiques et à la désapprobation justifiée de nombreux
maîtres et notamment de Dai’e Soko, que Wanshi écrivit ses textes les
plus profond comme le Mokushoka où Shikantaza retrouve toute sa
dimension et son mystère. Dai’e Soko connaissait un tout autre problème.

Ses disciples qui étudiaient avec énergie les koan du Hekiganroku, le
faisait avec un tel zèle et une telle ferveur qu’ ils l’apprenaient par coeur,
perdant ainsi toute spontanéité. De plus, ils commençaient à imiter les
maîtres anciens dans des mondos qui se transformaient en joutes
oratoires et intellectuelles. La confusion devenait telle, qu’ un jour Dai’e
Soko prit l’original du Hekiganroku écrit par son maître et devant toute sa
communauté, le brûla au milieu de la cour principale du temple.

En fait Wanshi et Dai’e étaient spirituellement très proches et leur
relation, basée sur une apparente opposition fût, en fait, une vraie collaboration
dharmique. Ce qu’ils leurs importaient avant tout n’était ni
l’importance de leurs Sangha, ni même la transmission du style de leur
école, mais seulement de léguer à leurs disciples une véritable pratique
d’éveil. L’histoire entre ces deux maîtres montre un très grand respect mutuel, une confiance réciproque tellement forte que Wanshi n’hésita pas
à confier la fin de son oeuvre à Dai’e dans ses derniers moments, et
surtout la même exigence sans concession de la transmission du Dharma.


Koan

Les koan, en tant que pratique, sont apparus en Chine au début de la
dynastie des Song, au milieu du dixième siècle. La traduction
communément admise est « cas public » ; le sens originel du mot
définissait un document officiel édité par l’empereur de Chine et qui
était sur les bureaux des fonctionnaires pour être affiché. Autant dire
que la loi en question ne pouvait être remise en cause ni même
discutée par personne et qu’elle s’adressait à chaque individu de la
même manière.

Le koan zen exprime la même chose mais au niveau du Dharma : une
expression indiscutable de la chose réelle et qui s’adresse à chacun
quelque soit sa position ou son ancienneté. Une autre façon de lire ce
mot est :Ko, la chose commune, publique, partagée, ce qui efface les
différences et les particularités. An : s’occuper de ce qu’on a à faire et
que personne ne pourra faire à notre place, notre responsabilité en tant
qu’individu avec nos caractéristiques et notre personnalité.

Dans ce sens, le mot Koan exprime la réalité de notre vie : à la fois
unique , individuelle et en même temps universelle et totalement issue
de l’interdépendance. Il exprime alors clairement la réalité de Zazen :
personne d’autre que nous même ne pourra pratiquer et réaliser ce que
tous les êtres humains et toutes les existences, animées et inanimées,
ont en commun : le Dharma du Bouddha.


C’est sans aucun doute dans ce contexte historique que Wanshi , soucieux
d’éveiller (ou du moins de réveiller) ses moines, collecta cent Koan qui lui
semblait éclairer la pratique de Shikantaza. Pour chacun de ces Koan, il
écrivit un commentaire sous forme de poème ou il exprime à la fois un
talent incontestable, une culture remarquable et surtout un éveil des plus
abouti.

Quelques décennies plus tard, Wansong Xingxiu , contemporain de Tendo
Nyojo le maître de Dôgen dont la lignée remonte aussi à Fuyo Dokaï,
reprit l’oeuvre de Wanshi. Il y ajouta pour chaque koan une introduction,
un commentaire et des « paroles ajoutées » suivant en cela le style de
l’époque. Il composa ainsi le Shoyoroku, littéralement : le livre de la sérénité
ou de l’équanimité. Depuis maintenant plusieurs siècles, le Shoyoroku
est considéré comme le livre de Koan de l’école Soto et à ce titre, est
commenté par les maîtres et étudié par les moines.

L’idée selon laquelle l’étude des koan est réservée à l’école Rinzaï tandis
que le Soto ne se concentre que sur Shikantaza est évidemment un peu
simpliste. Que ce soit Wanshi au onzième siècle, Dôgen au treizième (qui
compila le Shinji Shobogenzo, un recueil de trois cent un koan), ou encore
Keizan au début du quatorzième siècle avec son Denkô-roku, tous les
grands maîtres qui ont enseignés la pratique de Shikantaza comme
source de notre école, l’ont fait notamment au moyen de koan. Ce qui
différencie les deux écoles se situe plus dans la façon d’étudier et
d’utiliser les koan, qui ne sont en définitive, que de merveilleuses
expressions de Shu- sho : pratique et éveil sont un.

La structure du texte

Chaque cas traité dans le Shoyoroku suit une structure bien définie.

Tout d’abord une introduction de Wansong Xingxiu qui pose un cadre et
installe certaines perspectives en formulant généralement une question
en rapport avec le cas. Ce qui met immédiatement le lecteur dans un
climat de grande interrogation.

Par exemple dans le chapitre cinq :

Siddharta se coupa la chair pour la donner à ses parents, il n’entre
pourtant pas dans les légendes des enfants dévoués à leurs
parents. Devadatta déplaça une montagne pour écraser le Bouddha
mais a t’il eu peur du bruit soudain du tonnerre ? Après être
passé à travers la forêt d’épines et avoir coupé l’arbre de santal,
attendez seulement que l’année s’achève. Comme par le passé, le
printemps précoce est encore froid. Ou est le corps de réalité du
Bouddha ?

A partir de références historique du bouddhisme, chaque phrase nous
ramène instantanément à la pratique de zazen. La forêt d’épines n’étant
dans ce texte, rien d’autre que le dojo et l’arbre de santal le samadhi de
zazen. La question finale donnant la vraie dimension du cas qui va être
présenté et constituant ainsi un vrai koan en soit.*

Puis vient le cas retenu par Wanshi, qui est soit une histoire traditionnelle
tirée d’un mondo entre un des grands maîtres indien ou chinois et un
disciple, soit un passage tiré d’un sutra1. Le cas exprime toujours un
aspect de Shu-Shô (pratique-éveil) et de l’art d’éduquer dans notre école.

Toujours dans le chapitre cinq, le cas est particulièrement parlant :

Un moine demanda à Seigen Gyoshi : « Quelle est la grande signification
du Bouddhisme ?

Seigen répondit : « Quel est le prix du riz à Luling ? »2

On retrouve ainsi certains des koans cités dans le Shoyoroku dans
d’autres recueils fameux de la tradition Rinzaï tel le Mumon kan, qui fut
rédigé quelques années plus tard par Wumen, ainsi que dans le Hekiganroku
, compilé par Engo sur les koans et poèmes de Setcho et qui est
antérieur de quelques décennies au Shoyoroku. Ainsi le koan « Mu » de
Joshu, le « chat coupé en deux » de Nansen ou le « renard sauvage » de
Hyakujo, pour ne citer que les plus connus.

Toutefois, la très grande majorité des koans retenus par Wanshi ont de
toute évidence une relation très intime avec Shikantaza et le coeur de son
enseignement : l’illumination silencieuse.

Après le cas rapporté par Wanshi, Wansong fait ses propres commentaires
en prose. Les paroles de Wansong ne sont en aucun cas des explications
du koan cité. Mais à partir d’autres koans ou d’histoires faisant
intervenir d’anciens maîtres, au travers d’innombrables références à la
culture bouddhiste, chan, taoïste, confucianiste et même plus simplement
à l’histoire chinoise, Wansong nous entraîne dans un monde ou la logique
n’est plus de mise et ou la poésie, l’humour et la « langue sans os »
permettent d’exposer le koan lui-même. Ainsi on peut lire chaque commentaire
mille fois, on en aura à chaque fois une intuition différente. Le
style de Wansong est vraiment remarquable, son intelligence de la voie et
la finesse avec laquelle il entraîne le lecteur vers de nouvelles perspectives
sont étonnantes.

Utilisant son immense culture, Wansong se comporte comme un maître
de la peinture expressionniste. Usant de multiples touches et d’une
palette de couleurs tellement riche, composant un tableau vivant dans
lequel notre esprit rationnel se perd et ou nos propres références ne
trouvent plus d’appui. Ce tableau ne représente jamais que la réalité elle
même.

Le commentaire de Wansong fait ainsi toujours le lien entre le koan et
l’expression poétique qu’en donne Wanshi. Pour rester dans le chapitre
cinq, le commentaire est particulièrement clair :

Lorsque Seigen Gyoshi rencontra pour la première fois le sixième
patriarche, il lui demanda immédiatement : « Que faut il faire pour
ne pas tomber dans les étapes et les degrès ?3 » E’nô dit : « Qu’avez
vous fait ? » Seigen répondit : « Je ne pratique même pas les
vérités sacrées4. »

Le sixième patriarche rétorqua : « si même les vérités sacrées ne
sont pas pratiquées, où voyez vous des étapes et des degrés ? ».
E’nô vit immédiatement les grandes capacité de Seigen et bien
que sa communauté fut très importante, Seigen en resta toujours
le premier disciple. C’est tout à fait semblable à Eka qui garda le
silence et à qui Boddhidharma dit : « Vous avez ma moelle ». Si
on regarde la question de ce moine au sujet de l’ultime signification
du bouddhisme, on peut penser que c’était un vrai débutant
fraîchement arrivé au monastère. Mais déjà il voulait cheminer
autour des montagnes de fer avec Manjusri… Seigen était un homme
qui ne pratiquait même pas les vérités sacrées, pourtant il fait
de cette rencontre une rencontre ordinaire, tournant la tête en
partant et lançant : « Quel est le prix du riz à Luling ? ». Certains
disent : « Le prix du riz à Luling ne peut pas être estimé. » Ce faisant
ils ne se rendent même pas compte qu’ils sont déjà entrés
dans les boisseaux et les picotins et qu’ils ont dressés boutique.
Voulez vous éviter d’avoir à fréquenter une telle compagnie ?

Alors demandez à Wanshi, son poème dit :

« La réalisation de la grande paix n’a pas de signe ;
Familiale, la façon d’être des paysans est des plus parfaite,
Concernés seulement par les chansons de village et les fêtes populaires,
Comment connaîtraient ils les vertus de Shun et la bienveillance
de Yao ?5 »

Chacun des cent poèmes écrit par Wanshi dans le Shoyoroku est une
petite perle d’éveil et de lucidité. Souvent complexes car riches en références
historique et en culture bouddhique, leur expression est toujours
d’une grande simplicité et peut être appréhendée à différents niveaux. Là
encore, Wansong en fait de précieux commentaires. Au sujet de ce
poème, il dit :

En 832, pendant le règne de l’empereur Wenzong de la dynastie
Tang, Niu Sengru était premier ministre. L’empereur lui demanda
 : « Quand le pays sera-t-il en paix ? ».

Sengru répondit : « Un gouvernement de paix n’a pas de forme
spéciale. Aujourd’hui, les pays voisins ne cherchent pas à nous envahir
et les paysans ne quittent pas le royaume ; bien que ce ne
soit pas l’ordre ultime, on peut tout de même dire qu’il est sain. Si
votre majesté recherche une paix supérieure à celle-ci, c’est au
delà de mes compétences. »

Puis il demanda à maintes reprises de pouvoir abandonner ses
fonctions. L’empereur l’envoya comme inspecteur dans la province
du Huainan. Je dis : il créait déjà un modèle, il esquissait un portrait.
Par conséquent, dans un style rustique, frapper la terre du
pied en chantant des chansons populaires, la musique rituelle et
les fioritures littéraires se transforment en bizarreries. Le prix du
riz à Luling est extrêmement profond et mystérieux. La vertu de
Shun et la bienveillance de Yao – leur sincérité avait une influence
naturelle. En quoi Les fêtes populaires et les chansons de village
pouvaient-elles leurs être comparées ? La lune est claire, le vent
est pur – chacun demeure dans sa propre condition. Comprenez
vous ? Ensuite retournez dans le dojo.

Pour finir et comme la tradition l’exigeait dans ce genre de commentaire,
Wansong reprend chaque phrase du cas et du poème de Wanshi et en
donne un autre éclairage, souvent avec beaucoup d’humour, toujours
avec une extraordinaire vivacité :

Un moine demanda à Seigen : « Quelle est la grande signification
du Boudhisme ? »

- Un responsable inférieur pense souvent aux règles.

Seigen répondit : « Quel est le prix du riz à Luling ? »

- Un vieux général ne parle pas du fait d’être dans l’armée.

La réalisation de la grande paix n’a pas de signe ;

- L’étoile sur la bannière apparaît elle déjà ?6

Familiale, la façon d’être des paysans est des plus parfaite,

- En quoi cela me regarde t’il, moi qui cultive mon champ et
prépare mes boules de riz ?7

Concernés seulement par les chansons de village et les fêtes populaires

- Le pauvre fantôme n’est pas réellement vivant.

Comment connaîtraient – ils les vertus de Shun et la bienveillance
de Yao ?

- Ainsi réalisent-ils la loyauté et l’esprit filial.8

Un cas.

Le premier cas du Shoyoroku est certainement le plus parlant car d’une
certaine manière il inclut les quatre vingt dix neuf autre. Ce premier cas
est également le quatre vingt douzième du Hekiganroku compilé par
Engo, le maître de Dai’e Soko.

L’honoré du monde monte en chaire.

Introduction de Wansong

Fermer la porte et dormir est la façon de recevoir les personnes
au potentiel le plus élevé. Observer, réfléchir, faire des efforts
sont des moyens habiles pour les gens de caractère moyen ou inférieur.
Comment concilier cela avec le fait de s’asseoir sur le siège
de bois sculpté en exhibant des yeux de démon ? S’il y a une
personne dans l’assemblée qui n’est pas d’accord, qu’elle s’avance
 ; vous ne pouvez pas la blâmer.

Le cas de Wanshi :

Un jour, l’honoré du monde monta en chaire.
Manjusri frappa le bois et dit : « Observez clairement le Dharma
du roi du Dharma. Le Dharma du roi du Dharma est ainsi. »
L’honoré du monde descendit de son siège.

Commentaires de Wansong

Incarnant parfaitement les dix épithètes9, apparaissant dans le
monde comme l’unique honoré, levant les sourcils, s’animant : on
appelle cela dans les écoles « monter en chaire », et dans les
forêts de méditation « s’avancer dans la salle ». Avant que vous
n’arriviez à cette salle d’enseignement et avant que je quitte ma
chambre, quand atteindrez vous la réalisation ?

C’est déjà sombrer dans les ruminations. N’avez vous pas lu les
paroles de Xuedou : « S’il y avait eut quelqu’un qui comprenne les
significations innombrables en rapport avec les situations, comme
dans le mot sanskrit saindhava10, quel besoin Manjusri aurait il eut
de frapper même un seul coup ? ». A y regarder de plus près, Xuedou
ne devrait pas demander le sel (saindhava), dès lors comment
pourrais-je lui présenter un cheval (saindhava) ?

Même lorsque Manjusri, l’instructeur ancestral des sept Bouddhas
du passé, dit : « Observez clairement le Dharma du roi du
Dharma, le Dharma du roi du Dharma est ainsi. », il a quand
même besoin d’extraire les clous de ses yeux et d’arracher les cales
de l’arrière de son cerveau avant de pouvoir le réaliser ! Depuis
ce temps là, arrivés au moment de l’ ouverture de la salle
d’enseignement, nous sonnons encore le bois et disons : « Observez
clairement le Dharma du roi du Dharma ; le Dharma du roi du
Dharma est ainsi. », évoquant par là ce précédent. Cela dit, l’honoré
du monde descendit immédiatement de son siège, il en
conserva une moitié et offrit l’autre moitié à Wanshi, dont le poème
dit :

Poème de Wanshi :

Le souffle unique de la réalité – le voyez vous ?
Sans cesse la création fait courir la navette dans le métier,
Tissant l’antique brocard avec les couleurs du printemps.
Mais que faire de l’indiscrétion de Manjusri ?

Commentaires de Wansong :

Wanshi dit : « Le souffle unique de la réalité – le voyez vous ? »
Le souffle unique de la réalité ; est-ce Shakyamuni montant sur
son siège ? Est-ce Wanshi récitant son poème ? Est-ce mon enquête
ultérieure ? Ainsi c’est déjà devenu trois niveaux – quel est
le souffle unique de la réalité ? Vraiment, chacun d’entre vous y a
sa part, mais vous devriez l’étudier attentivement.

Il dit aussi : « Sans cesse, la création fait courir la navette dans le
métier. ». « Mère de l’évolution » et « Créateur » sont des noms
différents pour la création des êtres. Le Confucianisme et le Taoïsme
sont fondés sur une seule énergie, la tradition bouddhiste sur
un seul esprit. Guifeng a dit que l’énergie originelle est encore une
création de l’esprit et qu’elle est entièrement contenue dans le
champ d’image de la conscience alaya. Moi, Wansong, je dis que
c’est la vraie source de l’école Cao-Dong, la ligne de vie des Bouddhas
et des Patriarches.

Comme la trame passe par la chaîne, le tissage est dense et de
bonne qualité ; un fil sort continuellement de la navette , fabriquant
chaque détail – comment peut on parler le même jour de
cela comme de cause erronée ou d’absence de cause ?

Ensuite le poème fait l’éloge de la généreuse abondance de l’Honoré
du monde en disant : « Tissant l’antique brocard avec les
couleurs du printemps ». Comme ces insectes vivant dans le bois
et qui tracent des motifs apparemment insensés, bien qu’il fabrique
son chariot derrière des portes closes, lorsqu’il le sort il s’ajuste
parfaitement aux sillons de la route.

Finalement, il donne une réponse cinglante à Manjusri en rétorquant
 : « Mais que faire de l’indiscrétion de Manjusri ? » Manjusri
frappa le bois et l’honoré du monde descendit de son siège ; lorsque
Mahakashyapa frappa le bois , un millier de Manjusri apparurent11
– tout vient de ce même genre de situation. Pourquoi
rassembler et laisser partir ne reviennent ils pas au même ?

Mais dites moi : où Manjusri a t’il divulgué quelque chose ?

« En ouvrant délicatement les bourgeons de l’arbuste à piment,
Il laisse s’échapper le libre printemps sur les branches. »

Paroles ajoutées de Wansong :
L’honoré du monde monta en chaire.
Tiens, aujourd’hui, il ne fait pas la sieste…

Manjusri frappa le bois et dit : « …. Le Dharma du roi du Dharma
est ainsi ».
Je ne sais pas ce qu’il a derrière la tête…

L’honoré du monde descendit de son siège.
Distribuez les cartes un autre jour.

Le souffle unique de la réalité…
Ne le laissez pas souffler dans vos yeux,
il est particulièrement difficile à déloger.

Sans cesse, la création fait courir la navette dans le métier.
Toutes les différences se mélangent dans la trame.

Tissant l’antique brocard…
Un grand adepte est comme inepte.

Mais que faire de l’indiscrétion de Manjusri ?
Yin et Yang ne se succèdent pas irrégulièrement ;
les saisons ne se chevauchent pas.
*

* Traduction du Shoyoroku en français par Henry Durand et Olivier Wang-Genh à
partir de la traduction anglaise de Thomas Cleary, « The Book of Serenity »,
Shambhala Editions, 1998.

* Les notes ci-dessous ne sont en aucun cas des explications du texte. Cependant
certaines références, qui font partie de la culture bouddhiste de base, pourront
rendre le texte plus accessible au lecteur qui ne possède pas forcément ce
bagage.

1 Le cas soixante sept est tiré d’un sutra :
« Le sutra de l’ornementation fleurie dit : « Je vois désormais que tous les êtres
sensibles, ou qu’ils se trouvent, possèdent complètement la sagesse et les vertus
des êtres éveillés, mais à cause de leurs conceptions erronées et de leurs
attachements ils ne s’en rendent pas compte ! ».

2 Luling est la capitale de la région de Chine la plus réputée pour la qualité de son
riz. Le cours du riz à Luling fixait le prix du riz pour toutes les autres régions de
la Chine, or pour la vie quotidienne d’un chinois qu’y a t’il de plus important et de
plus vital que le prix du riz ? En répondant cela à la question : « quel est la plus
haute signification du bouddhisme », Seigen veut dire : « l’infinité des causes et
conditions, la totalité de l’interdépendance est exprimée par le prix du riz à
Luling, ne recherchez pas le Bouddhisme en dehors de cette réalité. ».

3 Allusion à la célèbre polémique qui régnait à l’époque entre l’école du nord qui
prônait un éveil graduel basé sur une pratique progressive (nettoyer le miroir), et
l’école du sud , qui enseignait que l’esprit est Bouddha, immédiatement (pas de
poussière, pas de miroir).

4 les quatre nobles vérités, et notamment la quatrième : le noble sentier octuple.

5 Yao et Shun sont les derniers empereurs de la dynastie mythique des fondateurs
de l’empire du milieu, il y a plus de quatre mille ans. On dit que ce sont les
créateurs du jeux de Go. Ils symbolisent l’harmonie entre le ciel et la terre, entre
l’ordre absolu et l’ordre ordinaire. Ainsi les vertus et la bienveillance étaient leurs
qualités essentielles.

6 Traditionnellement, lorsqu’un maître allait donner un discours sur le Dharma, on
dressait une bannière à l’entrée du temple.

7 Dizang demanda à un moine : « D’ou venez vous ? », le moine dit : »Du sud ».
« Comment se porte le Bouddhisme dans le sud ces temps-çi ? » demanda
Dizang ; « on y discute beaucoup » dit le moine. « En quoi cela me concerne t’il,
moi qui cultive mon champ et fait mes boulettes de riz ? ». « Mais que faites
vous pour le monde ? » demanda le moine. Dizang dit en levant la tête : « Qu’est
ce que vous appelez le monde ? ».

8 allusion à la première phrase de l’introduction.

9 Nyoraï-Ôgu-Shôhenchi-Myôgyosoku-Zenseï-Sekenge-Mujoshi-Chôgojôbu-
Tenninshi-Busseson : Celui qui est ainsi – le saint – le parfaitement illuminé –
Complet en savoir et en action – Celui qui a pris la voie juste – Celui qui connaît
le monde – L’inégalé – l’éducateur des hommes – l’enseignants des humains et
des dieux – l’honoré du monde.

10 Saindhava : mot sanskrit qui dans les temps anciens pouvait désigner quatre
choses différentes : le sel, le pot, le bain et le cheval. Selon les circonstances, le
vrai disciple sait quel objet présenter lorsque son maître dit « Saindhava ». Voir
le 74 ème chapitre du Shobogenzo : Ösaku sendaba.

11 allusion à une très ancienne histoire : Manjusri décida un jour de pratiquer Ango,
la retraite d’été, dans un lieu interdit aux moines où se trouvaient des bars et
des bordels. Mahakashyapa, le pur ascète, voulut l’exclure de la Sangha mais
lorsqu’il frappa le bois pour rassembler les moines, un millier de Manjusri
apparurent. Lequel chasser ?

Zen Tempel
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