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Prérogatives de la papauté

Evolution des prérogatives de la papauté du règne de Constantin 1er au pontificat de Jean-Paul II

Par Jean-Pierre Sara

1. La dérive de l’Eglise vers le pouvoir temporel a commencé avec l’Empereur Constantin I qui, par l’édit de Milan en 313, mit fin aux persécutions des chrétiens et établit la liberté religieuse dans l’Empire romain. En fin stratège, il estima qu’il valait mieux utiliser les ressources de la nouvelle religion plutôt que de la combattre, d’autant plus qu’elle connaissait un succès grandissant, en dépit -ou à cause- des persécutions, et qu’elle s’était infiltrée partout. Il finit par l’instituer religion d’Etat. Et ce fut lui, et non le Pape Silvestre I [314-335], qui convoqua le concile de Nicée en 325 (auquel le pape n’assista pas). Constantin n’était même pas chrétien (1). Il ne sera baptisé que sur son lit de mort, et de surcroît par un prêtre arien. Il avait pourtant combattu l’hérésie de l’arianisme à travers le concile de Nicée. C’est dire le peu de cas qu’il faisait -en ce qui le concerne, à lui personnellement- de la religion et du christianisme.. Mais, voulant contrôler la chrétienté, il avait enjoint au concile de mettre un terme aux querelles théologiques qui déchiraient les chrétiens et menaçaient la paix dans l’Empire. En sortit le Credo, unique et unificateur, que l’on récite jusqu’à ce jour.

Un autre fait advint sous le règne de Constantin. D’une certaine manière, il fut encore plus déterminant pour l’ancrage de l’Eglise dans les choses de ce monde.

Il s’agit, en l’occurrence, d’une légende qui disait que l’Empereur, atteint de lèpre, avait vu en songe les apôtres Pierre et Paul lui suggérant d’aller quérir guérison auprès de Silvestre, l’évêque de Rome. Ce qu’il fit. Silvestre le baptisa par immersion et l’Empereur émergea de l’eau complètement guéri. Pour le remercier, Constantin "lui remit sa tiare impériale et lui confia ses pouvoirs sur Rome, sur l’Italie et sur tout l’Occident". Cette légende aurait été innocente si elle n’avait fait l’objet, quatre siècles plus tard, d’un faux en écriture qu’on appela la Donation de Constantin. Quoique forgée de toutes pièces, cette donation fut validée par les papes comme étant écrite de la main même de Constantin, pour justifier leurs possessions territoriales. Considérablement agrandies, et organisées par la suite sous le nom d’Etats pontificaux, elles durèrent jusqu’en 1870 ; et sous la forme restreinte de l’Etat du Vatican, depuis les accords du Latran en 1929 (voir infra) jusqu’à cette date.

2. Sirice [384-399] fut le premier pape au sens où on l’entend aujourd’hui. La voie lui avait été pavée par son prédécesseur, Damase [366-384]. Avant ce dernier, en effet, les évêques de Rome avaient été plutôt conciliants et fraternels avec leurs collègues d’Occident, d’Afrique et d’Orient. Mais, au concile romain de 382, Damase avait déclaré : "La sainte Eglise romaine a la suprématie sur toutes les autres, non grâce à quelque décret d’un concile, mais en vertu de la primauté que lui a conférée la parole de Notre Seigneur : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise." Toutefois, c’est à Sirice que l’on doit le titre de pape dans un usage exclusif pour désigner l’évêque de Rome, alors qu’il était précédemment utilisé pour indiquer le chef d’une église parmi d’autres (le chef de l’Eglise copte d’Egypte, par exemple, s’appelle actuellement le pape Chénouda III). Dans une lettre dénommée Décrétale, pour la première fois, le ton avec lequel Sirice s’adressait à un évêque espagnol, qui lui posait une question, avait radicalement changé. Il était devenu professoral, autoritaire et hautain. Et le titre de pape allait, dans sa nouvelle acception, être réservé au seul évêque de Rome en sa qualité de chef de toute l’Eglise. D’ailleurs, en 386, Sirice convoquait un nouveau concile à Rome dont l’ordre du jour était la réaffirmation de la primauté du successeur de Pierre.

3. Gélase I [492-496], à qui l’on doit le Décret Gélasien instaurant le canon de l’Ecriture, fut non seulement l’ardent défenseur de la primauté romaine, mais encore celui qui établit le rapport entre l’Empereur et la papauté au profit de celle-ci.

Voici un extrait de la lettre qu’il adressa à l’Empereur Anastase I [491-518] : "Deux pouvoirs règnent sur le monde : le pouvoir sacré des évêques et le pouvoir des rois. Le pouvoir des évêques l’emporte d’autant plus sur celui des rois que les évêques auront à rendre compte au tribunal de Dieu de tous les hommes, fussent-ils rois."

4. Boniface II [530-532] fut le premier pape à ne pas être appelé saint par le Liber Pontificalis, qui avait donné automatiquement ce titre à tous les évêques de Rome depuis saint Pierre. Mais, à partir de cette omission, on fera -a contrario- précéder le nom des papes des initiales S.S. [Sa Sainteté], comme le confirmera Grégoire VII en 1074 (voir infra). Et ce, même si certains de ces papes furent indignes, cupides, débauchés ou carrément criminels. Pour ne citer que ceux qui, réellement, tuèrent de leurs mains, commanditèrent un assassinat ou ordonnèrent nommément un massacre, il y a Vigile [537-555], Jean VIII [872-882], Christophore [903-904], Serge III [904-911], Jean XII [955-964], Jean XIII [965-972], Boniface VII [974 et 984-985, meurtrier de deux de ses prédécesseurs], Boniface VIII [1294-1303], Clément V [1305-1314], Urbain VI et Clément VII [pape et antipape 1378-1389 et 1394] et Jean XXIII [antipape 1410-1419]. Une énumération très restrictive sur mille ans (voir aussi les papes cités ci-après). Le détail de ce qu’ils firent sort du cadre de cette courte monographie. Mais le seul fait de savoir qu’ils aient pu se comporter de la sorte en dit long sur les prérogatives des papes et, partant, sur leur impunité.

5. Etienne II [752-757], menacé de perdre Rome par l’avance des Lombards, qui venaient de prendre Ravenne, s’en fut solliciter l’aide de Pépin le Bref, roi des Francs. Déjà son prédecesseur, le pape Zacharie [741-752], avait légitimé l’accession des Carolingiens au pouvoir en la personne de Pépin le Bref. Mais Etienne fit un pas de plus : il procéda au sacre du roi, qui s’engagea par la Donation de Pépin à restituer au pape les terres qu’il reprendrait aux Lombards. Etienne faisait ainsi d’une pierre deux coups : d’une part, il confirmait qu’il revenait au pape de sacrer les rois, ce que fit son successeur Léon III [795-816] lors du célèbre sacre de Charlemagne le 25 décembre 800, date qui a marqué la naissance du Saint Empire romain germanique et influencé tout le Moyen-Age ; d’autre part, il confirmait indirectement la Donation (frelatée) de Constatin, puisque celle de Pépin avait un objet similaire, à savoir l’octroi à la papauté de possessions territoriales.

6. Paul I [757-767] se proclame lui-même "Mediator Dei et hominum, speculator animarum", c’est-à-dire le médiateur entre Dieu et les hommes, le surveillant des âmes.

7. Grégoire VII [1073-1085] rédige le Dictatus Papae, qui constitutait à ses yeux -et demeurera substantiellement pour l’avenir- une véritable charte de la papauté. En voici quelques dispositions :

- seule l’Eglise romaine est fondée par Dieu ;

- l’Eglise romaine ne s’est jamais trompée et, selon le témoignage de la Bible, ne se trompera jamais ;

- le pontife romain, s’il a été mis en charge selon les règles, devient, par les mérites de saint Pierre, incontestablement saint ;

- tous les princes doivent baiser les pieds du pape ;

- le pape a le droit de déposer les empereurs ;

- il ne peut être jugé par personne.

8. Sous le règne d’Innocent III [1198-1216], la papauté atteint l’apogée de sa puissance. Au plan doctrinal -après une intronisation qui n’eut jamais son pareil par les pompes et le luxe qui y furent déployés- le pape se proclama lui-même "vicaire du Christ". Ce titre a traversé les siècles, et il est aujourd’hui appliqué à tous les papes. Car il leur est devenu tellement essentiel dans l’exercice de leur fonction, et donc de leur pouvoir, qu’il a été confirmé par le catéchisme de l’Eglise catholique de Jean-Paul II en ces termes : "Le pape, évêque de Rome et successeur de saint Pierre, est principe éternel et visible, et fondement de l’unité qui lient entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles. En effet, le pontife romain a sur l’Eglise, en vertu de sa charge de vicaire du Christ et de pasteur de toute l’Eglise, un pouvoir plénier, suprême et universel qu’il peut toujours librement exercer" (p.193 § 882).

Au plan politique, ses ambitions furent tout aussi hégémoniques. Il conquit les territoires contigus à ses possessions, d’où son surnom de "second fondateur des Etats pontificaux". Initiateur de la quatrième croisade, il laissa s’établir (l’éphémère) Empire latin de Constantinople, alors que les croisés -censés aller libérer Jérusalem reconquise par Saladin- s’étaient livrés en 1204 au pillage et au sac de la ville. Un désastre pour le christianisme, en général, et pour Byzance en particulier ; car celle-ci ne s’est jamais remise de ce déferlement féroce des croisés, que Innocent III n’a pas su ou voulu endiguer. 250 ans plus tard, ce qui fut la deuxième Rome tombait comme un fruit mûr aux mains des Turcs. Il décida également de réprimer le mouvement contestataire des Albigeois, qui critiquaient le faste et les richesses de l’Eglise, et chargea son légat, Arnauld Amarici, assisté militairement par le comte de Montfort, de le faire. L’expédition punitive qui s’ensuivit se solda par le massacre impitoyable des populations cathares (et parfois non cathares) du Languedoc et par les bûchers de Montségur. Il institua enfin les tribunaux de l’Inquisition -renforcés surtout par Grégoire IX [1227-1241]- dont la procédure (interrogatoires, tortures et châtiments) fut confiée aux dominicains. Aussi, son pontificat, d’un autoritarisme absolu, qui ne ne laissait place à aucune opposition ni à aucune liberté, a-t-il bien marqué l’apogée de ce qu’on a appelé la théocratie papale.

9. Avec Calixte III [1455-1458] commencent les papes de la Renaissance et, avec eux, les trois plaies : le népotisme, la simonie et l’achat des charges ecclésiastiques. Non qu’elles furent absentes dans les règnes précédents, mais elles culminèrent, entre cette moitié du XVe siècle et jusqu’à Léon X [1513- 1521], c’est-à-dire pendant près de 100 ans, à un niveau inégalé. Or, ce n’est pas tant leur contenu qui est intéressant pour l’objet de cette étude, encore que l’on soit abasourdi de voir, par exemple, que même le siège de l’évêque de Rome fut mis aux enchères et que, pour y être élu, Alexandre VI Borgia [1492-1503] dut offrir un bien meilleur prix que les 200.000 ducats misés par le roi de France, Charles VIII, sur son candidat.

Que dire alors des transactions de pourpre cardinalice, d’évêchés, de chancelleries, d’abbayes, etc., qui se négociaient dans une réelle bourse des sièges à pourvoir, pour être alloués au plus offrant, et dont le produit venait gonfler les caisses des pourvoyeurs, à commencer par la cassette du pape ? Que dire aussi des nominations par les papes et autres dignitaires de leurs enfants naturels, même mineurs, de leurs neveux (d’où le népotisme, de "nepos", neveu en grec) et divers membres de leurs familles aux plus hautes charges des Etats pontificaux et de la chrétienté d’Occident ? Que dire enfin de la vente des indulgences, créées à tour de bras et en toutes circonstances, ainsi que des années saintes, ramenées de 100 ans, à 50, 33, puis 25 ans, pour raccoler les pèlerins en plus grand nombre et leur soutirer de l’argent ? Ces fameuses indulgences qui, dénoncées par Girolamo Savonarola et Jan Hus, leur valurent le bûcher et, dénoncées par Martin Luther et Jean Calvin, valurent au christianisme son deuxième grand schisme ?

Mais là n’est pas la question. Ce qui est plus intéressant c’est de voir combien cette corruption, du sommet à la base de la pyramide, ne suscitait pratiquement aucune réaction dans le clergé et dans le peuple. A l’exception, bien sûr, des cas que l’on cite. La puissance de l’Eglise institutionnelle, et singulièrement celle de la papauté, sa capacité de réprimer toute contestation (excommunications, croisades, inquisition) était devenue telle qu’elle provoquait l’apathie de ses ouailles. Et c’est paradoxalement à la résignation des chrétiens, clercs ou laïcs, princes ou serfs, que l’on peut mesurer l’emprise de leurs chefs religieux.

Dans la ligne des outrances de cette période, on peut encore mentionner deux exemples : Jules II [1503-1513], un pape guerrier qui ne fit que développer et fortifier les Etats pontificaux. Le cinquième concile du Latran, qu’il inaugura en 1512, ne fut en fait qu’un prétexte pour un défilé militaire avec cavalerie et canons. C’est de lui, d’ailleurs, que datent les gardes suisses. Incidemment, il favorisa les chanteurs de chapelle (Sixtine et Julia), dont on castrait les enfants pour qu’ils gardassent leurs belles voix d’avant la mue. L’autre exemple est Pie V [1566-1572], grand Inquisiteur devant l’éternel. Voici les instructions qu’il donnait à Philippe II, roi d’Espagne : "Pas de pitié ! Pas de réconciliation ! Exterminez ceux qui se soumettent autant que ceux qui résistent. Poursuivez-les, tuez, brûlez, mettez tout à feu et à sang pour que soit vengé le Seigneur." Cet homme fut canonisé en 1712 par le Pape Clément XI.

10. On aurait pu penser qu’après ce temps-là viendrait un temps de répit, du moins par rapport à deux aspects du pouvoir des papes : le népotisme et l’intolérance. Il se trouva néanmoins quelqu’un pour ravir la palme à ses prédécesseurs. Ce fut Maffeo Barberini qui, élu à l’unanimité le 6 août 1632, prit le nom d’Urbain VIII et régna douze ans jusqu’en 1644. Il porta à son paroxysme la prodigalité envers sa famille, sur laquelle il dépensa plus de 100 millions d’écus. Le palais Barberini, magnifique illustration de l’architecture de cette époque, en demeure le témoignage impérissable. Quant à l’intolérance, son règne s’illustra aussi par l’affaire Galilée. Lequel avoua tout ce qu’on voulait sur l’erreur et l’hérésie de l’héliocentrisme de Copernic plutôt que de subir le sort de Giordano Bruno, brûlé vif quelques années auparavant, en 1600, pour son ouverture d’esprit et ses idées audacieuses. Mais ce ne fut que la partie émergée de l’iceberg. L’autre affaire, la Cautio Criminalis, oeuvre d’un jésuite allemand, Friedrich von Spee, est encore plus édifiante par la lumière qu’elle projette sur la chasse aux sorcières. Aumônier des prisons, ayant accompagné plus de 200 d’entre elles des chambres de torture au bûcher, sa conscience finit par se révolter : "De toutes les malheureuses, écrivait-il, que j’ai assistées jusqu’au feu, aucune, je l’affirme sous serment, n’était coupable du crime qu’on lui imputait. Malheur aux juges qui n’intentent ces procès que pour faire main basse sur les biens des condamnés !"

11. En transition vers Pie IX, il y a lieu de citer Grégoire XVI [1831-1846] qui voulait à tout prix préserver ses prérogatives dans un monde évoluant rapidement vers les libertés, voire le socialisme, et qui ne trouva rien de mieux que de publier dès 1832 l’encyclique Mirari vos, où il condamnait ainsi la liberté de conscience : "Doctrine absurde, trompeuse et, pour mieux dire, folie", la liberté de pensée et de parole : "erreur pernicieuse qui mène les Etats à la ruine", et la liberté de la presse, "concept dommageable, qu’on ne peut assez exécrer". A l’intérieur de ses Etats pontificaux, qu’il défendait bec et ongles (mais qui allaient quand même disparaître avec son successeur), la répression était à l’image de cette mentalité rétrograde. Elle ne faisait, d’ailleurs, que suivre le chemin tracé par Léon XII [1823-1829], qui était déjà déphasé par rapport à son temps, puisque sa police, dirigée par le cardinal Rivaro, pourchassait les nationalistes et les décapitait sur ce qui devint la piazza del Popolo.

12. Le 16 juin 1846, le comte-cardinal Giovanni Maria Mastai-Ferretti fut élu pape sous le nom de Pie IX. Outre la nomination au secrétariat d’Etat du cardinal Antonelli, dont les moeurs et la simonie discréditèrent le pape qui, pourtant, ne s’en sépara point, outre le sort réservé à l’opposition libérale dont certains membres furent condamnés à mort et d’autres aux galères, outre la promulgation inopportune, en 1854, du dogme de l’Immaculée Conception pour donner un lustre à son pontificat, Pie IX se distingua surtout par un événement unique non seulement dans l’histoire de la papauté, mais aussi dans celle des hommes : la proclamation de l’infaillibilité d’un être humain.

Le concile de Vatican I, ouvert le 8 décembre 1869, avait comme but déclaré cette proclamation, et Pie IX ne s’en cachait pas. Un grand nombre de prélats étaient opposés à cette étape de l’évolution de l’Eglise qui, une fois franchie, serait irréversible, pensaient-ils à juste titre. Mais Pie IX s’obstinait. Ni les interventions de personnalités comme l’éminent évêque de Mayence, ni celles d’historiens qui lui rappelèrent les erreurs doctrinales de ses précurseurs (Honorius I, par exemple, condamné par le VIe Concile oecuménique de 680), ne purent venir à bout de sa détermination farouche. Le conflit entre la Prusse et la France vint à point nommé pour le conforter dans son projet : des évêques allemands et français durent repartir vers leurs diocèses, privant l’opposition de leurs voix. Cinquante-trois autres quittèrent Rome plutôt que de ratifier le dogme de l’infaillibilité. La plupart des évêques restants étaient italiens et beaucoup dépendaient matériellement du pape. Lequel leur fit entendre qu’il pourrait leur couper les vivres s’ils se montraient récalcitrants. Finalement, il n’y eut plus qu’un quart de pères conciliaires pour se dresser contre la volonté du pape, et le dogme fut voté sans difficulté le 18 juillet 1870. Il stipulait que le pape, désormais seul, sans être obligé de convoquer un concile, était infaillible quand il s’exprimait ex cathedra sur un sujet touchant la foi ou les moeurs (2). "Les définitions du pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Eglise. Que si quelqu’un, ce qu’à Dieu ne plaise, avait la témérité de contredire notre définition, qu’il soit anathème."

Pour l’anecdote -et ceci concerne particulièrement les chrétiens d’Orient- le patriarche melkite Grégoire II (Gharighorios al-Thani Youssef Seyyour), participant lui aussi à Vatican I, avait osé, avec les évêques contestataires, émettre des réserves sur l’infaillibilité pontificale. Resté à Rome après leur départ, il vint, à la fin du concile, prendre congé du pape en baisant, selon le rituel en vigueur, la mule dont le souverain pontife était chaussé. Pie IX le repoussa en appuyant sa mule sur son crâne et en déclarant devant tout le monde : "Testa dura". C’est dire la mansuétude du pape envers tous ceux qui s’opposaient à son dessein.

Son règne, le plus long de l’histoire de la papauté, dura 32 ans. A moins qu’il ne soit dépassé par celui de Jean-Paul II qui, malgré sa maladie de Parkinson et son asthénie grandissante, s’accroche au trône pontifical. Il voulait, dit-il, conduire l’Eglise vers le troisième millénaire. En l’an 2000, année du jubilé et de ses 80 ans, après 22 ans sur le siège de Pierre, il était censé avoir accompli sa mission. Néanmoins, en réponse à la question d’un journaliste qui lui demandait si, compte tenu de son état de santé, il envigeait de se retirer pour laisser la place à un pape plus jeune, il affirma qu’il ne démissionnerait pas "pour ne pas créer un précédent (sic)". Il est intéressant de rappeler, à ce propos, que lorsqu’on recommendait aux quelque 2.500 évêques réunis à Rome pour le concile Vatican II (dont Jean-Paul II) de se démettre de leur charge épiscopale à 75 ans -ce qui, leur fit-on remarquer, excédait déjà de quinze ans l’âge de la retraite des laïcs- il ne s’est trouvé personne pour obtempérer. A plus forte raison l’évêque de Rome, jaloux de ses prérogatives et conscient d’être investi d’une mission divine, est-il en droit de se croire au-dessus de ces contingences, à savoir le délabrement physique et la sclérose mentale.

13. Le 11 février 1929, Pie XI et Mussolini signaient les accords du Latran. Si ces accords mettaient fin aux Etats pontificaux, qui s’étendaient sur une grande partie de la péninsule italienne depuis des siècles, ils n’en reconnaissaient pas moins l’Etat souverain du Vatican, dont le pouvoir temporel, à la fois législatif et exécutif, devait être exercé par le pape assisté de ses cardinaux. Cet Etat possède une monnaie, la lire de la cité du Vatican, et la pleine propriété de bâtiments dans Rome (entre autres, les basiliques de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Jean-du-Latran et de Saint-Paul-Hors-les-Murs), ainsi que de la résidence d’été du pape : Castel Gandolfo. Toutes ces propriétés jouissent de l’extraterritorialité par rapport à l’Etat italien.

14. Le 1er novembre 1950, Pie XII est le premier à se prévaloir de l’infaillibilité personnelle attachée à la personne du pape pour proclamer en ces termes le dogme de l’Assomption : "La Vierge Immaculée, préservée par Dieu de toute atteinte de la faute originelle, ayant accompli le cours de sa vie terrestre, fut élevée corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur comme Reine de l’univers, pour être ainsi plus entièrement conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs, victorieux du péché et de la mort" (catéchisme p.207-208 § 966).

15. Le 11 octobre 1992, Jean-Paul II ordonne la publication du catéchisme de l’Eglise catholique "en vertu de l’autorité apostolique", ajoutant que c’est "un exposé de la foi de l’Eglise et de la doctrine catholique" (p.8). En son exergue, il le qualifie même de "Fidei depositum [dépôt de la foi, en italiques dans le texte], rédigé à la suite du deuxième concile oecuménique du Vatican." Il est nécessaire de rappeler que l’infaillibilité papale, telle que définie au concile Vatican I, reposait sur deux critères cumulatifs : d’une part, il fallait que le pape s’exprimât sur un sujet traitant de la foi ou des moeurs et, d’autre part, il fallait que sa déclaration fût ex cathedra, c’est-à-dire littéralement "de la chaise à porteurs". En d’autres termes, il est impératif que la déclaration soit officielle, du haut de la chaise, pour atteindre tout le monde des croyants. Une autre expression permet de comprendre ce souci d’universalité : "urbi et orbi", utilisée par le pape quand il donne sa bénédiction du haut de la place Saint-Pierre. En conséquence, si le pape s’exprime publiquement sur des sujets très importants, tels que la politique par exemple, il n’est pas infaillible, dût-il inclure son discours dans une encyclique. Il n’est pas infaillible non plus s’il parle de foi ou de moeurs, mais en privé. Il est donc indispensable que ces deux conditions foi/moeurs et universalité soient réunies.

Or, que peut-on exiger de plus quand on lit le catéchisme de l’Eglise catholique ? Jean-Paul II n’y traite que de la foi et des moeurs, et visiblement pas en secret. L’édition française à elle seule, dans un premier tirage, a été diffusée à 600.000 exemplaires. L’ouvrage a été traduit dans toutes les langues de la chrétienté. Y a-t-il une plus grande combinaison de magistère ecclésial et de retentissement mondial ?

De surcroît, en se plaçant dans la "succession apostolique", en se nommant lui-même "successeur de Pierre" (p.8 pénultième §) et en précisant de prime abord que son catéchisme est "rédigé à la suite du concile oecuménique", Jean-Paul II a délibérément choisi de le revêtir du caractère de l’infaillibilité. Car indépendemment de la sienne propre, l’infaillibilité des conciles vient en droite ligne de la Pentecôte où l’Esprit Saint, appelé aussi Paraclet, couvait l’assemblée des apôtres et l’assistait en tant que troisième personne de la Trinité (et donc Dieu lui-même) par son inaltérable attribut de Vérité. Voici ce que le catéchisme dit à ce sujet : "L’infaillibilité promise à l’Eglise réside aussi dans le corps des évêques quand il exerce son magistère suprême en union avec le successeur de Pierre, surtout dans un concile oecuménique (p.195 § 891)". On voit ainsi que Jean-Paul II a voulu, en pleine connaissance de cause, mettre son catéchisme doublement sous Paraclet (c’est-à-dire tant par l’effet de son infaillibilité personnelle que par celle du concile), afin que ce document unique -depuis le concile de Trente, convoqué par Paul III en 1545, il n’y en avait pas eu d’équivalent- constituât un ensemble dogmatique que personne ne puisse remettre en cause.

De la sorte, il a fait beaucoup plus que la proclamation d’un simple dogme, qui définit un point précis de doctrine. Il a donné à l’enseignement, consigné dans son catéchisme, valeur d’un dogme global, désormais indiscutable, puisque émis en conformité avec toutes les règles de l’infaillibilité, celle-ci, elle-même, étant totalement cautionnée par le Paraclet.

Note sur le parcours personnel de Jean-Paul II En marge de son magnum opus qui est, et demeure, le catéchisme de l’Eglise catholique [l’édition référencée ici est celle de Mame/Plon 1992], Jean-Paul II a déployé une activité doctrinale intense, dont treize encycliques et dix bulles (incluses celles sur la contraception), ainsi que d’innombrables et fréquemment intempestives canonisations (3). Entre dans cette catégorie la béatification -inconcevable après ce qu’on vient de lire- du pape Pie IX, que Jean-Paul II a proclamée le 3 septembre 2000. Il avait entre temps canonisé 324 saints et béatifié 894 autres candidats à la sainteté, chiffres records jamais atteints, à aucune période de l’histoire de l’Eglise. (Le Figaro du 4 septembre 2000). Politiquement aussi, il s’est beaucoup démené. D’une part, en effet, il a lutté contre le communisme soviétique qui opprimait son pays et qui prolongeait l’horreur du nazisme, dont le souvenir du massacre des juifs polonais le hantait, lutte qui a été couronnée de succès puisqu’elle a débordé le cadre de la Pologne et abouti indirectement à la chute du mur de Berlin. D’autre part, il a sans cesse oeuvré pour le rapprochement avec le judaïsme, une tâche qui a tellement absorbé ses énergies qu’elle a dominé tout son pontificat. Pour en savoir davantage sur sa motivation profonde dans ce domaine, il faut se reporter à l’histoire suivante.

Au milieu du XVIIème siècle, Sabbetaï Zvi, un rabbin de Smyrne -alors partie de l’Empire ottoman- se proclame "messie". En 1663, il avait déjà recruté quelque 80.000 adeptes, ce qui émut la Sublime Porte. Le sultan le mit alors en demeure de choisir entre la mort et la conversion à l’islam. En 1666, lui-même et le plus grand nombre de ses adeptes choisirent l’islam, tout en gardant, cependant, des pratiques sociales et religieuses issues du judaïsme. Les membres de cette communauté prirent le nom de "donmes". En 1683, son beau-frère, Jacob Querido, retourna à Salonique et entreprit d’y convertir les juifs de cette région. A la libération de la Grèce de l’occupation ottomane, ceux-ci émigrèrent vers la Turquie, où ils se joignirent à la communauté donme. Son importance numérique et surtout la qualité de ses membres crûrent considérablement. Elle était composée de professeurs émérites, de médecins, d’ingénieurs et de puissants banquiers et hommes d’affaires. Une de leurs caractéristiques était qu’ils vivaient et se mariaient entre eux. Mustafa Kémal et quelques-uns des "Jeunes Turcs", qui supplantèrent le sultan Mehmed VI, auraient vraisemblablement appartenu à cette communauté. Ce qui expliquerait, d’un côté, le massacre des Arméniens en 1915, un groupe ethnique qui faisait concurrence aux donmes dans les postes clés de l’administration et de la société turques et, d’un autre côté, l’alliance avec Israël, la Turquie étant le seul Etat musulman à l’avoir fait.

A la même époque, un autre mouvement messianique s’est également produit au sein de la communauté juive de Pologne, où un certain Frank avait -dit-on- joué un rôle similaire à celui de Sabbetaï Zvi. Mais étant donné que la majorité de la population polonaise était catholique, ce mouvement a fini par la conversion au catholicisme de ceux qu’on appelait alors les "frankistes". Toutefois, comme dans le cas des donmes, ces convertis auraient conservé certaines pratiques sociales et religieuses du judaïsme, et vécu plus ou moins en vase clos, peut-être aussi dans une certaine symbiose avec l’importante communauté juive de la Pologne d’avant les persécutions hitlériennes.

(1) Il ne sera baptisé que sur son lit de mort, et de surcroît par un prêtre arien. Il avait pourtant combattu l’hérésie de l’arianisme à travers le concile de Nicée. C’est dire le peu de cas qu’il faisait - en ce qui le concerne, à lui personnellement - de la religion et du christianisme.

(2) "Les définitions du pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Eglise. Que si quelqu’un, ce qu’à Dieu ne plaise, avait la témérité de contredire notre définition, qu’il soit anathème !"

(3) Entre dans cette catégorie la béatification -inconcevable après ce qu’on vient de lire- du pape Pie IX, que Jean-Paul II a proclamée le 3 septembre 2000. Il avait entre temps canonisé 324 saints et béatifié 894 autres candidats à la sainteté, chiffres records jamais atteints, à aucune période de l’histoire de l’Eglise. (Le Figaro du 4.9.2000).

Jean-Pierre Sara, auteur de "Jésus avant l’Eglise", l’Harmattan, nov. 1999

Novembre 2000

Auteur de "Jésus avant l’Eglise", l’Harmattan, nov. 1999






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