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Pr. Didier Sicard

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Prendre soin

Dans le contexte d’une médecine sans cesse plus performante, le professeur Didier Sicard insiste sur le risque de privilégier l’excellence technique au détriment du soin. Au coeur de l’éthique, le soin conserve à l’exercice de la médecine sa dimension de compassion.

Par Pr. Didier Sicard

extrait de Espace éthique « La personne malade » 2001

Pr Didier Sicard, Chef du service de médecine interne, groupe hospitalier Cochin-Tarnier-Saint-Vincent-de-Paul, Président du Comité consultatif national d’éthique.

L’attente de celui qui souffre

Notre société a délégué à la médecine le soulagement de la souffrance et l’affrontement de la mort. C’est une situation nouvelle dans l’histoire de l’humanité, qui nous oblige, et nous dépasse quelquefois. Nous oblige, avec la responsabilité écrasante de répondre autant à la souffrance physique que morale ; nous dépasse parfois, car la tentation est grande en effet de privilégier l’excellence, la performance, l’exploit, le défi thérapeutique médical ou chirurgical, l’esprit d’ouverture, le dépassement du quotidien, bref d’être fasciné par le progrès médical sans fin et sans limites, plutôt que de " prendre soin ". C’est-à-dire s’approcher, écouter, garder en réserve son artillerie diagnostique et thérapeutique.

Le décalage peut ainsi être grand entre l’attente du malade, et une offre perfectionniste, sans cesse améliorée, coûteuse, généreuse, qui sonde l’intérieur du corps, l’arrangement moléculaire de nos cellules, la moindre imperfection de nos organes, et n’a de cesse de traquer en nous l’anomalie pour en faire une anormalité. Offre, qui fonde son excellence sur des circuits imprimés, où la rapidité tient lieu d’efficacité, sur des canaux de communication, qui font du malade autant un émetteur qu’un récepteur de données. Décalage, disais-je, entre cette offre et l’attente de celui qui souffre.

Exprimer sa compassion

L’exemple récent d’une femme de 90 ans, admise dans un Service d’Accueil et d’Urgence à l’occasion d’un malaise fréquent à cet âge, en est une bonne illustration. Arrivée à 16 heures, elle subit (ou bénéficie, selon l’angle d’attaque), tout ce que la médecine peut lui proposer jusqu’à 4 heures du matin, heure à laquelle elle voit pour la première fois un médecin qui la rassure en lui disant qu’elle n’a rien. Sa réaction a été d’oublier les 8 heures d’examen, et de dire qu’elle avait attendu 8 heures pour voir un médecin...

Loin de moi l’idée d’être un pourfendeur de la technique contemporaine si efficace et irremplaçable. Mais prendre soin est quelquefois antagoniste avec les mises à disposition de l’arsenal technique. Prendre soin, c’est percevoir pour celui qui souffre, qu’il est quelqu’un pour celui qui soigne. C’est prendre conscience de l’asymétrie radicale de la situation, comprendre le sentiment d’exclusion temporaire du monde des biens portants, confronté au confort mental d’une équipe soignante plus ou moins blindée dans ses défenses. Prendre soin, c’est en même temps exprimer sa compassion et ne pas fusionner, être attentif, vigilant et non-juge, dépositaire de bonnes pratiques médicales ou chirurgicales, tout en respectant le sujet.

Le dernier refuge de l’humanité de notre société

Une nouvelle ère s’ouvre, fondée sur l’information. Elle peut être la pire ou la meilleure des choses. La pire, et je n’insisterai pas, quand elle transforme l’acte médical en une succession de documents plus ou moins terrifiants, qui protègent plus la responsabilité du médecin que le psychisme du malade, quand l’automatisme des transmissions de données parle du corps comme d’une machine. La meilleure, quand elle s’approche du sujet, le respecte, le refonde dans sa désunion, sa dislocation, son exclusion du lien social, quand elle se préoccupe du récepteur plus que de l’émetteur, et tente de faire comprendre plutôt que de faire consentir. La confusion vient souvent du fait que, plutôt que de la compassion, le malade veut légitimement guérir. Il veut savoir la vérité, mais pas celle qui est " inaffrontable ". Sa demande est toujours celle d’une main tendue. Il est évident que la médecine hospitalière de l’Assistance Publique reste une grande médecine, mais c’est une médecine qui privilégie souvent l’excellence au détriment du " prendre soin ".

Prendre soin est plus le fait des équipes soignantes, toujours au contact, des aides-soignantes, des assistantes sociales, de ceux qui transportent sans cesse ces malades d’un service à un autre. Ce " prendre soin " est l’objectif central des soins palliatifs, encore trop timides dans notre structure. Ils n’ont pas l’aura qu’ils devraient avoir. Ce " prendre soin ", c’est la réflexion incessante de l’espace éthique. C’est surtout réfléchir sur notre comportement, notre crainte de l’entame, notre souci de responsabilité plutôt que celui de notre engagement.

Prendre soin, c’est donc assumer notre métier pour en faire peut être le dernier rempart face à l’indifférence de notre monde, le dernier refuge de l’humanité de notre société.






Buddhaline

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