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Pour un sentiment de responsabilité universelle

Par Sa Sainteté le Dalaï Lama

Notre devoir : être au service de tous les êtres sensibles de l’univers

Je crois que chacun de nos actes a une dimension universelle, et de ce fait, qu’une discipline éthique, une conduite saine et un prudent discernement sont essentiels à une vie heureuse et pleine de sens. Mais considérons à présent cette idée en rapport avec la communauté.
Autrefois, les familles et les petites communautés étaient en mesure d’exister plus ou moins indépendamment les unes des autres. Sans doute tenaient-elles parfois compte du bien-être de leurs voisines, mais elles pouvaient fort bien survivre sans s’en préoccuper. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La réalité de la vie moderne est si complexe et, au niveau matériel du moins, si manifestement enchevêtrée, qu’elle exige une autre attitude. De même, nos réalisations technologiques sont telles que nos activités ont désormais un effet visible sur l’environnement naturel. Et l’importance même de notre population signifie que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer les autres. En fait, nos relations sont à ce point imbriquées que nous voyons souvent nos intérêts bénéficier à d’autres, et parfois malgré nous. Quand deux familles partagent la même source d’eau, par exemple, veiller à ce qu’elle ne soit pas polluée bénéficie aux deux.

C’est pourquoi je suis convaincu qu’il est essentiel que nous cultivions un sentiment de ce que j’appelle « responsabilité universelle » . Peut-être ne s’agit-il pas là d’une traduction exacte du terme tibétain que j’ai en tête, chi sem, qui signifie littéralement « conscience (sem) universelle (chi) » . Bien qu’en tibétain la notion de responsabilité soit implicite plutôt qu’explicite, elle est clairement présente ici. Quand je dis que, sur la base de notre souci du bien-être d’autrui, nous pouvons et devons développer un sentiment de responsabilité universelle, je n’entends toutefois pas suggérer que chaque individu est directement responsable de l’existence des guerres et des famines qui sévissent dans le monde. Il est vrai que, dans la pratique bouddhique, nous revenons constamment sur le devoir qui est le nôtre d’être au service de tous les êtres sensibles de l’univers. De même, celui qui croit en Dieu reconnaît que sa piété implique le respect de toutes Ses créatures. Mais il est évident que, par exemple, la pauvreté d’un village isolé à quinze mille kilomètres de distance est hors de portée de l’individu. Ce qu’il faut donc, ce n’est pas battre sa coulpe mais, une fois encore, réorienter son cœur et son esprit de soi-même vers les autres. Développer un sentiment de responsabilité universelle - percevoir la dimension universelle de chacun de nos actes et le droit de tous au bonheur et à la non-souffrance, c’est développer une attitude d’esprit qui, quand nous voyons une occasion d’aider autrui, nous porte à la saisir plutôt que de nous soucier uniquement de nos petits intérêts personnels. S’il nous arrive alors de nous préoccuper de ce qui est hors de notre portée, nous devons reconnaître nos limites et nous contenter de faire ce qui est en notre pouvoir.


Nécessité de veiller tout particulièrement aux membres de la famille humaine dont la souffrance est la plus grande

Développer un sentiment de responsabilité universelle a pour avantage important de nous aider à devenir sensibles à tout le monde -et non pas seulement à ceux qui nous sont le plus proches. Nous en venons à voir la nécessité de veiller tout particulièrement aux membres de la famille humaine dont la souffrance est la plus grande. Nous reconnaissons la nécessité d’éviter de semer la discorde parmi nos frères humains. Et nous devenons conscients de l’extrême importance du contentement.

Lorsque nous ignorons la dimension universelle de nos actions et négligeons le bien-être des autres, il est inévitable que nos intérêts nous apparaissent comme séparés des leurs. Nous ne ressentons pas l’unité fondamentale de la famille humaine. On peut, bien sûr, soulever de nombreuses objections contre cette idée d’unité, et parmi celles-ci les différences de religion, de langue, de mœurs et de culture. Mais quand nous accordons trop d’importance aux différences superficielles et nous fondons sur elles pour établir des distinctions rigides, il en découle un surcroît de souffrance pour nous comme pour les autres. Cela n’a pas de sens. Nous avons déjà suffisamment de problèmes. N’est-ce pas assez de devoir affronter la maladie, la vieillesse et la mort -sans parler de la déception - auxquelles nous ne pouvons échapper ? À quoi bon nous créer par-dessus le marché des problèmes sans objet parce que nous ne partageons pas tous la même couleur de peau ni la même manière de penser ?

Au vu de ces réalités, on se rend compte que l’éthique et la nécessité exigent la même réponse. Pour vaincre notre tendance à ignorer les besoins et les droits d’autrui, nous devons sans cesse nous rappeler l’évidence : fondamentalement, nous sommes tous identiques. Je suis tibétain, ce qui n’est sans doute pas le cas de la majorité de mes lecteurs. Si je devais rencontrer chacun d’eux pour me faire une idée de ce qu’ils sont, je verrais bien sûr que la plupart présentent des traits superficiellement différents des miens. Si je me concentrais sur ces dissemblances, je pourrais certainement les amplifier et en faire une montagne. Mais cela aurait pour résultat de nous éloigner plutôt que de nous rapprocher. En revanche, si je reconnais en chacun un membre de mon espèce - un être humain avec deux yeux, un nez, une bouche quelles qu’en soient la couleur et la forme - la distance s’efface automatiquement. Je vois que nous avons la même chair, et que mon vis-à-vis a lui aussi le désir d’être heureux et de ne pas souffrir. Ayant reconnu cela, je suis bien disposé à son égard, et le souci de son bien-être me vient tout naturellement.

Cependant, il me semble que, si la plupart des gens sont prêts à accepter le besoin d’unité au sein de leur propre groupe, et, dans ses limites, la nécessité de tenir compte du bien-être des autres, ils ont tendance à négliger le reste de l’humanité. En agissant ainsi, ils ignorent non seulement la nature interdépendante de la réalité, mais la réalité de leur situation. Si, pour un groupe, une race ou une nation, il était possible d’atteindre à la satisfaction et à la réalisation complètes en restant totalement indépendant et autonome dans son propre cadre, alors peut-être pourrait-on prétendre que la discrimination face aux étrangers se justifie. Mais ce n’est pas le cas. En fait, le monde moderne est tel que les intérêts d’une communauté particulière ne peuvent plus être considérés comme limités à ses frontières.

Extrait du livre Sagesse ancienne, monde moderne, Editions Plon.






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