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Karl Rahner

De la patience envers soi-même par Karl Rahner

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> Bouddhisme > Intégration > Spiritualité > Réflexion et essais


Patience pour « sots avisés »

Ceux qui ne dominent pas leur sottise n’ont aucun sens des limites de leur savoir ; ils n’ont donc pas besoin de patience dans la gestion de leur situation intellectuelle. Mais les sots avisés, tels que nous espérons l’être, souffrent douleur amère pour leur sottise ; en conséquence de quoi il leur faut apprendre à la porter en patience.

Par Karl Rahner

Autrefois, l’on savait relativement peu de choses ; mais tout un chacun pouvait maîtriser cet ensemble. Aujourd’hui, l’on sait beaucoup de choses, mais tout un chacun n’en connaît qu’une part infime. Ce savoir énorme, qui pour l’essentiel se trouve à la disposition de tous, on peut certes l’engranger dans des bibliothèques et des ordinateurs - et l’on peut trouver les moyens qui permettent à l’individu d’extraire de là sans aucun retard, et de la façon la plus commode, ce qui ici et maintenant lui est nécessaire ou ce qui éveille sa curiosité, à condition toutefois que cet individu puisse ressentir encore qu’ici et maintenant quelque chose pourrait être pour lui utile et intéressant, qu’il ne connaît pas encore : une présupposition qui ne va plus de soi. Il reste que tout ce savoir engrangé n’est, considéré pour soi, que la base matérielle d’un savoir véritable, et ne devient ce savoir qu’introduit à nouveau dans la conscience d’hommes réels. Une bibliothèque humaine sur la planète Mars n’en serait plus une en vérité.

Il faut reconnaître que l’individu comme tel, pris isolément, ne cesse de progresser en sottise. En soi, ce ne serait guère dramatique, puisque l’on a coutume de dire que la sottise ne fait pas de mal. Mais cela ne vaut que pour l’individu, dès lors qu’il ne s’aperçoit pas de cette déficience dont est grevé son savoir. Aujourd’hui, pourtant, tout homme est conscient de l’incroyable ampleur de ce qu’il ne sait pas. Naturellement, au jour le jour, il lui est loisible, et même à bon droit, de refouler ce savoir d’un non-savoir ; il peut céder à la joie naïve que lui procure la somme de ses connaissances réelles ; il peut se tenir pour cultivé, jusqu’à devenir cet idiot patenté se prenant au sérieux, qui croit en vérité avoir engrangé dans sa petite tête un savoir vraiment décisif pour l’humanité. Pourtant, aujourd’hui bien plus qu’hier, on peut faire l’expérience d’une distance entre ce que l’on sait et ce que présentement l’on ne peut savoir. Que l’on puisse nommer ce non-savoir éprouvé une « docte ignorance », c’est là une question. Mais, en tout état de cause, ce non-savoir s’accompagne d’une grande douleur, et nous plonge dans l’humilité.

Ce savoir de fait qui est nôtre, et qui demeure enveloppé d’un non savoir troublant, se distingue par une particularité où l’on peut voir, en définitive, une conséquence de ce non-savoir. Par ce dernier, la clarté de nos concepts et la croissance interne de notre savoir se trouvent réduites et menacées, et ce dans une mesure totalement inédite. Le tranchant et la clarté de nos concepts, où l’homme trouvait naguère sa joie, s’estompent à grande allure. Une telle clarté, dans une large mesure, avait alors pour condition ce non-savoir naïvement inconscient qui permettait à l’individu de penser de façon claire et simple. Sur une surface plane, il est facile de tracer des lignes droites ; autrefois, l’on pouvait sans mal établir une définition, pour n’avoir pas remarqué combien imprécis et problématiques étaient les éléments concourant à cette définition ; mais aujourd’hui, toute réalité singulière prise en considération entretient de nombreux rapports avec d’autres réalités singulières, qu’il faudrait faire entrer en ligne de compte pour que cette première réalité gagne en précision et clarté ! Et toutes ces autres réalités singulières qu’il eût fallu comprendre pour comprendre la première s’effacent et disparaissent dans le brouillard épais du non-clarifié et du non-su.

Qui donc, dans le domaine des réalités matérielles, sait encore ce que représentent substance, temps, espace, lieu ? Comment serait-il possible, de nos jours, d’affirmer quelque chose d’univoque à propos de l’homme, sans être continuellement taraudé par la conscience de ce qu’en un tel propos l’on est passé à côté de mille réalités que l’on aurait dû honorer et savoir, pour peu que l’on ait voulu produire un jugement honnête et responsable ? Qui peut, aujourd’hui, user d’un concept philosophique ou théologique sans être visité par cette question : ce concept n’est-il pas employé de façon trop naïve et superficielle, si reste inconnue la complexité de son histoire ? N’est-on pas contraint de se poser cette question : est-il légitime de recourir à de tels concepts, alors que leur « histoire » se trouve narrée en des ouvrages de qualité, mais que, faute de temps, en une trop courte vie, l’on ne peut en prendre connaissance ? Ne devient-on pas de moins en moins assuré au sein de son propre discours ? Peut-on si facilement faire face à ces choses au moyen d’une naïveté maintenue par décision ? Une telle considération nous rend conscients de la disparition d’une certaine consistance de notre propre savoir. [...]

Aujourd’hui, lorsqu’un homme veut juger honnêtement de son propre savoir, il lui faut dire : dans la resserre de ma conscience se sont engouffrées de partout tant de connaissances, d’opinions et de visions des choses, qu’avec la meilleure volonté du monde je ne puis savoir si tout cela peut entrer en cohérence, dans un système fondamentalement dénué de contradictions. Nous en savons trop pour prétendre, si peu que ce soit, tirer de là une harmonie. Ce que nous avançons contredit ce qu’hier nous affirmions, et nous ne le remarquons même pas. La fragilité de notre conscience s’est accrue, et nous nous surprenons à ne pas pouvoir nous défendre de tenir pour absurdes, naïfs ou primitifs, ceux qui ne s’aperçoivent pas de cette fragilité, et qui ne prennent aucune conscience, dans leur discours, de l’imprécision de leurs concepts et de l’inconsistance de leur savoir. [... ] Il faut avoir le courage d’en convenir : cette situation de « sottise » croissante, de toujours plus grande imprécision de nos concepts et de l’inconsistance de notre savoir, est en définitive insurmontable : elle est le prix qu’il nous faut payer sans cesse à nouveau pour l’immense accroissement de notre savoir.

Que reste-t-il donc à faire dans cette situation qui nous domine inexorablement ? Cela même qu’au début de nos considérations nous avons évoqué touchant notre existence dans son entièreté. La patience est nécessaire. Il nous faut en user bien à l’égard de notre sottise. Il nous faut être au clair sur ce point : une telle patience ne saurait aller de soi, et l’on ne peut la tenir pour une tâche aisée. Ceux qui ne dominent pas leur sottise n’ont aucun sens des limites de leur savoir ; ils n’ont donc pas besoin de patience dans la gestion de leur situation intellectuelle. Mais les sots avisés, tels que nous espérons l’être, souffrent douleur amère pour leur sottise ; en conséquence de quoi il leur faut apprendre à la porter en patience. Toujours il faut se demander : en pareille situation, évitons-nous le danger de sombrer par impatience dans une résignation sceptique ? Autrement dit, est-ce que nous ne cherchons pas à nous soustraire subrepticement à ce devoir de patience, en forçant cette situation ou en jouissant de façon naïve du savoir qui nous échoit malgré tout en partage ? Il nous faut même nous demander si cette patience, nous la possédons et l’exerçons réellement lorsqu’elle semble pouvoir être comptée trop facilement au nombre de nos vertus. Pour autant que cette question nous laisse une trop bonne conscience, il nous faudrait nous demander si nous avons vraiment accueilli la douleur liée à ce non-savoir qui, aujourd’hui plus que jamais, est notre fait, ou si nous nous permettons une satisfaction indue touchant la pauvreté de notre savoir, une satisfaction qui serait abusive.

Cette patience ne pourrait-elle entretenir quelque parenté - à moins qu’elle n’en soit un préalable - avec cette docta ignorantia que les philosophes évoquent de façon lointaine, et que s’efforcent d’atteindre les mystiques d’Orient et d’Occident ? Lorsque nous faisons l’expérience de ce qu’alentour de ce pauvre îlot de notre savoir s’étend l’immense océan d’un mystère sans nom, et lorsqu’une telle expérience nous est rendue plus palpable de par l’expérience dont nous avons parlé, alors cette expérience redoublée, en son unité, est peut-être en mesure d’éveiller en nous ce courage qu’eurent les saints et les mystiques : le courage de la descente dans l’abîme. Cet océan de mystère sacré qui enserre l’« îlot de leur savoir », ils ne le perçoivent plus comme une limite resserrante, ils se risquent sur cette mer, sans craindre que son immensité silencieuse ne les engloutisse ; ils se confient eux-mêmes à ce qu’ils savent comme non-savoir, à ce mystère qui bienheureusement les garde. Ils se risquent dans le vide de leur conscience. C’est dans le « rien » des connaissances singulières, qui toutes ont disparu, qu’ils font l’expérience de la vérité authentique qui tout embrasse, cette vérité qui ne peut plus être décomposée en une collection de propositions singulières.

Ici, nous ne pouvons plus toucher à ce mystère indicible qui transforme notre douleur de non-savoir et de sottise en béatitude de lumière, qui illumine comme une nuit obscure la conscience du quotidien. Ici, nous n’avons pas davantage à nous attarder à mettre en garde contre les dangers que le chrétien, lui au moins, peut percevoir, lui qui sait que le fait de supporter patiemment le divers et le contradictoire reste en définitive la seule voie qui, de par la mort avec jésus le crucifié, conduit à l’incompréhensibilité béatifiante du Dieu de vérité ; lui qui sait que le mystique authentique doit être toujours prêt à abandonner sa haute contemplation, son silence mystique, pour tendre à l’indigent sa pitance ; lui qui sait qu’en définitive la fête insigne de l’unité béatifiante avec le mystère incompréhensible ne peut être que le résultat de longues semaines d’amertume et de devoir. Ce qu’il importait ici d’évoquer n’était que le pressentiment de ce que la patience que nous nous sommes donné pour tâche de célébrer pourrait -être aussi la porte d’entrée vers cette docta ignorantia qui porte tout savoir humain, dans l’éclatement de ses particularités, vers la lumière que nous, chrétiens, n’hésitons pas, aujourd’hui encore, à appeler Dieu.

Les deux textes de Karl Rahner, traduits par Gwebdoline Jarczyk, sont extraits d’une conférence donnée au Centre Sèvres, le 11 avril 1983. Le texte intégral a été publié dans Médiasèvres, 2éme édition, 1990.

> De la patience envers soi-même (K. Rahner)

L’homme patient est patient avec son impatience ; en toute déprise et presque sereinement, il renonce à un accord ultime avec lui-même.

> Au coeur de la vie spirituelle (H. Madelin)

La patience est la complice des chercheurs de Dieu. Elle ne fait pas de bruit, semble assoupie, mais tisse fidèlement la trame des jours. C’est grâce à elle que des murailles épaisses sont franchies. C’est avec son aide que l’oiseau peut s’envoler vers l’azur, en brisant le filet de l’oiseleur.

> Quand la patience se fait bouddhique (P. Magnin)

La patience est la troisième des six perfections (paramita) du bodhisattva. Cet être d’éveil, qui volontairement renonce à devenir Bouddha aussi longtemps qu’il existe des hommes à aider, pratique en effet dans leur perfection les vertus de don, moralité, patience, énergie, extase et sagesse

> Le désir de la vertu (D. Mercadier)

Il n’est sans doute pas mieux, pour désigner ce point de veille et de prière, d’attente de l’autre chose où se maintient Freud après Goethe, que le mot par lequel, à l’unisson, poète et psychanalyste tiennent que « l’art et la science ne suffisent pas » : « L’oeuvre réclame la patience ».

> Patience pour « sots avisés » (K. Rahner)

Ceux qui ne dominent pas leur sottise n’ont aucun sens des limites de leur savoir ; ils n’ont donc pas besoin de patience dans la gestion de leur situation intellectuelle. Mais les sots avisés, tels que nous espérons l’être, souffrent douleur amère pour leur sottise ; en conséquence de quoi il leur faut apprendre à la porter en patience.

Sommaire du n° 391-3 de septembre 1999

PERSPECTIVES SUR LE MONDE

Les Balkans dans la tempête – Jean-Arnault DÉRENS

SOCIÉTÉ

La sécurité alimentaire – Etienne PERROT

L’adoption au risque de l’homosexualité – Agnès AUSCHITZKA

ESSAI

Jeunesse des mythes – Jean-Claude CARRIÈRE

FIGURES LIBRES

Patiences de l’ombre

RELIGIONS

L’Europe peut-elle se faire sans dimension spirituelle ? – Lucien DALOZ

Minorités évangéliques en Amérique latine – Sylvie KOLLER

ARTS ET LITTÉRATURE

L’Occident et la musique écrite – Brice LEBOUCQ

Carnet de théâtre – Jean MAMBRINO

Cinéma – J. COLLET, X. LARDOUX, P. ROGER, C. SOULLARD

Notes de lecture

Revue des livres

Disques-références

Septembre 1999

Revue Etudes
14 rue d’Assas - 75006 Paris
Tél. : 01.44.39.48.48 - Fax : 01.40.49.01.92


http://perso.wanadoo.fr/assas-editions/assas-f.htm





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