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Rév. Jiken Kakudo

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Pardonner ce n’est pas oublier

Par Rév. Jiken Kakudo

Regardez, disait Dogen, votre vie, regardez votre pratique, regardez le Dharma, regardez vos illusions, regardez toutes choses que vous faites dans cette existence avec des yeux de parents.

Pardonner ce n’est pas oublier, ce n’est pas non plus châtier, c’est seulement savoir que rien ne sera plus jamais comme avant. Alors qu’allons-nous faire pour qu’il n’y ait plus jamais cela ? Souviens toi, je m’opposerai de toute mes forces pour que tu ne tombes pas à nouveau dans tes travers.

Nous avons tous entendu cette phrase : pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Le pardon est un rituel aussi important que délicat. Il faut en saisir le sens et se poser une série de questions d’usage - qui a offensé qui, qui pardonne à qui, qui pardonne quoi et pourquoi, - afin de se libérer du joug d’un pardon administré façon verdict d’une cours de justice et prendre conscience de la relation qu’il y a entre l’offensé, l’offenseur et la réparation.

En réalité, lorsque nous commettons un acte négatif, il y a en premier lieu offense faite à soi-même et la responsabilité de l’acte nous incombe totalement. Par la relation de cause à effet, tout acte délictueux commis sciemment entraîne inévitablement un karma désastreux. En accordant - ce que l’on peut appeler notre pardon - à l’autre la possibilité de ne plus être sous l’influence du karma généré par son acte, nous nous libérons nous aussi de ce cycle karmique. Le pardon est un rituel qui commence par la prise de conscience de la portée de son acte, avant même de demander à quiconque de nous pardonner - il faut savoir de quoi et dans quel dessein. C’est une démarche qui commence à l’intérieur avant de s’extérioriser. C’est important de comprendre le caca que nous avons mis dans le cosmos. Quand il y a " gros ou petit caca dans le cosmos ", chacun doit comprendre le rôle qu’il a joué.

Un jour, j’ai vu un film où une jeune nonne tibétaine avait été faite prisonnière par les chinois et avait subi des tortures dont on ne peut même pas parler tellement c’était dur. J’entends encore son maître lui dire : “ ce n’est pas vis-à-vis de toi - nature de Bouddha - que cet acte a été commis”. Lorsque vous vous sentez offensés, pensez de même et reprenez contact avec votre nature de bouddha. Celui qui a été agressé, humilié, bafoué, peu importe, doit comprendre que ce n’est pas vis-à-vis de lui que la personne a commis cet acte indigne, mais vis-à-vis d’elle-même. Ainsi, vous serez totalement protégés du karma des représailles, machine infernales.

Lorsque vous commettez une erreur, ne vous privez pas de vous excuser. Vous ne serez pas absous pour autant, car fautes et erreurs demandent toujours qu’il y ait réparation. En reconnaissant l’erreur, vous vous donnez la chance de pouvoir réparer, changer de cap, changer de vie. En accordant ce pardon demandé, nous nous pardonnons à nous-mêmes. Refuser d’accorder son pardon reviendrait à commettre une faute grave envers soi même - d’où le aussi du Pater noster. Consentir au pardon ne prend pas naissance dans la vanité qui nous fait croire que l’on ait une quelconque autorité d’absoudre. On n’offre pas son pardon, on ne le rend pas non plus, car il n’appartient ni à nous ni à quiconque d’autre. Ce n’est pas une sentence rendue dans un palais de justice. C’est la compassion qui octroie le pardon, afin que le karma engendré par cette erreur s’interdise de se renouveler. On ne souffle pas sur la braise et en faisant ainsi, on se protège et l’on protège les autres.

Regardez, disait Dogen, votre vie, regardez votre pratique, regardez le Dharma, regardez vos illusions, regardez toutes choses que vous faites dans cette existence avec des yeux de parents. Le regard du parent est le regard de compassion. C’est une mère qui voit dans son assassin de fils encore la beauté d’une âme humaine.

Il m’arrive parfois, dans certaines situations, d’être incapable de voir les choses telles qu’elles sont, alors il m’est difficile de pardonner. Avec le temps, j’ai commencé à percevoir le pourquoi et le comment qui font que je me refuse de comprendre la détresse qui a amené l’autre à agir de la sorte. Parfois, il m’arrive de croire que je ne peux pas pardonner, car je ne peux pas oublier. C’est une méprise, le pardon ne nécessite pas obligatoirement l’oubli. S’il recommence, c’est que lui-même n’a pas encore compris. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que je ne devais pas m’arrêter sur une spéculation des agissements de l’autre. Nous sommes tous égaux face au refus d’accepter et de comprendre nos erreurs. On ne calque pas son désir de cheminer vers la Voie sur le comportement des autres. Mon attitude, ma vision, mon désir de compassion ne dépendent pas d’autrui, et encore moins des mots. Et pourtant la phrase est très belle : pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. La rédemption commence par ne pas jouer dans le champs karmique des autres, même si l’herbe y est plus verte. Il ne faut surtout pas croire que nous sommes ici sur terre pour juger, condamner, emprisonner. Quand un homme comme Me Badinter ose dire : “ Papon est trop vieux, il faut maintenant arrêter, il est malade, la prison ne sert plus à rien, le peu de temps qu’il lui reste à vivre est déjà un assez grand calvaire. Pourquoi en rajouter ? ”. C’est un grand homme parce qu’il a compris que le besoin de vengeance et " de plus de réparation " n’est pas digne de ceux qui ont souffert.

Pardonner ce n’est pas oublier, ce n’est pas non plus châtier, c’est seulement savoir que rien ne sera plus jamais comme avant. Alors qu’allons-nous faire pour qu’il n’y ait plus jamais ça ? Souviens-toi, je m’opposerai de toute mes forces pour que tu ne tombes pas à nouveau dans tes travers.

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