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On n’a plus le temps de vivre ! La sagesse de la lenteur

Depuis que le philosophe Pierre Sansot a vendu à plus de cinquante mille exemplaires son “ bon usage de la lenteur ”, la mode du ralentissement a atteint la France. Mais, est-ce une mode ou un retour à la sagesse ?

Par Jean-Claude Cartier

On n’a plus le temps de vivre !

Ce n’est pas un scoop : on n’a plus le temps de vivre ! Depuis l’entrée dans l’ère industrielle, tout le monde s’est mis à courir après le temps. Réveil matin stridulant, café avalé en vitesse sur un coin de table ou de zinc, transports en commun bondés, rendement professionnel maximum, fast food, téléphone omnisonnant, carnet de rendez-vous sursaturé et encombrements de la circulation, vie familiale à peine esquissée mais pourtant souvent ressentie comme envahissante… et donnez-nous notre somnifère quotidien pour arriver à dormir après tout ça !

Non, la vie moderne n’est vraiment pas un long fleuve tranquille ! Et personne n’échappe à l’agitation, ni les enfants à qui l’on impose des rythmes scolaires avant tout conçus pour leur apprendre à être conforme, c’est à dire, aujourd’hui, à s’agiter, ni les retraités pour qui arrêter de s’agiter semble être synonyme de mourir.

Pire encore, à cette agitation individuelle s’ajoute une précipitation collective. Souhaitables ou non, l’évolution des mœurs et des technologies est devenue si rapide que beaucoup, jeunes ou vieux, perdent tous repères et ne comprennent plus rien au monde qui les entoure. Quant à la mondialisation, rien ne paraît pouvoir freiner la force aveugle qui la dirige ; et la vitesse du processus d’intégration des états au sein du commerce mondial laisse les gouvernements et les travailleurs sans autre alternative que la participation ou la marginalisation.

Ainsi, que ce soit à l’échelle individuelle ou nationale, nous voilà tous invités à nous précipiter au cœur des éléments déchaînés d’une tempête socio-économico-culturelle monstrueuse… ou à nous retrouver dans les égouts de l’exclusion.

Nul doute que cette perspective ne réjouisse pas tout le monde !

Une société rapide et… inefficace

Raisonnablement, qui se plaindrait de ce que les machines soient de plus en plus performantes, miniaturisées et rapides ? Qu’elles fassent le boulot à notre place, vite et bien, ne devrait en effet que réjouir les contemplatifs et les flâneurs. Seulement voilà : sans doute trop occupés à faire fortune, les profiteurs du système actuel n’ont évidemment pas encore trouvé opportun de prendre un peu de temps pour inventer ou promouvoir de nouveaux systèmes économiques, plus humainement adaptés aux conséquences sociales désastreuses de la robotisation et de la mondialisation. Quant aux “ exploités ” - comme ils aiment à se dénommer – ils préfèrent indéniablement rester fascinés par le scientisme et le technologisme qu’on leur propose comme solution à tous leurs problèmes, et ainsi se laisser entraîner, avec les machines, dans une accélération exponentielle du rythme de leurs activités, au lieu de marquer une pause, juste le temps de comprendre qu’il serait plus confortable de se servir de la machine plutôt que de servir la machine.

D’autant qu’il n’est pas du tout certain que l’homme précipité soit plus efficace que l’homme calme. Bien sûr, certains tempéraments s’accordent sans aucune difficulté aux impératifs de vitesse du monde moderne ; mais ils ne constituent qu’une minorité. Le plus grand nombre fait, de toute évidence, des efforts surhumains pour s’adapter, médiocrement, aux rythmes fous de l’existence qu’on lui impose. Résultat : la plupart des entreprises paye un nombre incalculable d’heures utilisées à brasser du vent. Car un organisme fatigué, manquant de sommeil, n’ayant à sa disposition que des facultés intellectuelles ou physiques sidérées par des rythmes inadéquats, n’autorise évidemment plus une efficacité optimum, et force l’individu à adopter une stratégie basée sur la simulation de l’activité… plutôt que sur un travail effectif.

Au demeurant, travailler dans la précipitation c’est toujours travailler aveuglément ! Le bon sens devrait pouvoir dicter à chacun combien de temps il lui est nécessaire de s’arrêter pour récupérer, pour prendre du recul, s’interroger, élaborer un jugement… bref, agir intelligemment et efficacement.

Mais hélas, la philosophie de gangster, qui prévaut actuellement dans pratiquement tous les corps de métiers, et qui consiste à vouloir ramasser un maximum d’argent en un minimum de temps, estime ridiculement anachronique, et de toute manière hautement indésirable, le comportement de l’artisan honnête et consciencieux qui prenait son temps pour bien faire les choses.

Non, aujourd’hui on ne travaille plus. On bâcle !

Un Carpe diem tout à fait Zen

Voilà, en tout cas, ce que pensent ceux qui éprouvent la nostalgie d’une époque où l’on prenait le temps de vivre et où l’on mettait son point d’honneur à peaufiner la belle ouvrage.

Or, parmi ces nostalgiques, certains ont décidé de passer le cap de la simple revendication, pour résister plus concrètement à l’emballement de la vitesse.

Dans n’importe quelle auto-école, n’apprend-on pas que la vitesse augmente la violence des chocs, qu’elle réduit l’adhérence du véhicule, diminue le champ de vision, et rend impossibles certaines manœuvres d’urgence… Dès lors, pourquoi ne pas comprendre que, dans la vie, la vitesse présente à peu près le même caractère de danger, et que les gens pressés ont, eux aussi, un champ de vision réduit, qu’ils ne tiennent pas très bien la route, et se remettent beaucoup plus difficilement des chocs que leur réserve l’existence ?

C’est contre ces dangers que s’élèvent les adeptes de la nouvelle mode du ralentissement. Ces anticonformistes préfèrent ostensiblement déguster l’existence plutôt que de se goinfrer d’une manière hystérique. Ils apprécient évidemment la sieste et la tranquillité, ou ces valeurs anciennes comme la rêverie et la nonchalance… mais ils recherchent également une paix plus manifestement spirituelle.

Certains, donc, pratiquent assidûment le bâillement, l’observation attendrie du vol des mouches, la pause café détendue et prolongée, la flânerie, la lecture de romans fleuves ou même la rédaction d’un journal intime ou d’un courrier amoureux qui faisait les délices du siècle dernier. Parallèlement, ils refusent de planifier leurs activités, débranchent le téléphone, accrochent systématiquement des petits panneaux “ ne pas déranger ” à toutes les portes, et reportent à demain ce qu’il ne serait définitivement pas raisonnable de faire le jour même…

Quant aux autres, peut-être plus sérieux, ils ne se ménagent en définitive des espaces de lenteur, allant parfois jusqu’à changer de métier pour pouvoir se le permettre, que dans l’optique d’une recherche métaphysique. La plupart, sans doute, se contente de répondre aux grandes questions existentielles par un retour à la nature ou par la redécouverte de rapports humains plus authentiques et plus profonds ; mais il arrive que la pratique de la méditation, Zen ou autre, ouvre la voie à une investigation intérieure plus profonde encore.

Alors vient le temps, non plus de ralentir ses activités extérieures, mais sa pensée.

La lenteur de l’intelligence

Un des enseignements fondamentaux de Krishnamurti, comme de beaucoup d’autres maîtres spirituels, consistait à conseiller, à ceux qui venaient l’écouter, de ralentir leur pensée afin de mieux en observer les mécanismes et de parvenir ainsi à la comprendre.

Cet impératif de freiner la logorrhée mentale n’est d’ailleurs pas seulement d’ordre spirituel. On sait que beaucoup de génies révolutionnaires, comme par exemple Einstein, étaient mentalement beaucoup plus lents que la moyenne.

Une certaine lenteur semble donc indéniablement liée à l’intelligence véritable, celle qui, comme son étymologie l’indique, “ lit à l’intérieur ”, c’est à dire use conjointement de l’intuition et de la pensée rationnelle pour comprendre les phénomènes dans leur intimité.

Inversement, la vitesse apparaît comme un facteur d’illusionnement. Qui pense et agit trop rapidement, non seulement reste superficiel, mais perd beaucoup de son sens critique et du recul nécessaire au jugement. En fait, tout se passe comme s’il existait une sorte de seuil, dans la vitesse du flux des pensées, au-delà duquel les capacités mentales seraient sidérées, laissant tout pouvoir aux idées reçues et aux illusions les plus lourdes.

C’est d’ailleurs bien un certain rythme illusionnant que recherchèrent les inventeurs du cinématographe. Les Edison ou les Lumière savaient en effet qu’au-delà de douze images par seconde l’œil ne pouvait plus percevoir la succession d’images fixes qui étaient réellement enregistrées, mais avait l’illusion d’un mouvement.

Il en va, de toute évidence, de même avec le mental qui, au-delà d’un certain rythme de pensées, ne perçoit apparemment plus leur nature purement conceptuelle et se laisse complaisamment aller à l’illusion de les prendre pour des réalités.

Bien sûr, ce rythme-seuil varie d’un individu à l’autre ; mais, quelle qu’elle soit, la vitesse reste, par nature, étourdissante. Et si le monde moderne use de cette vitesse comme d’une drogue, c’est de toute évidence pour échapper au questionnement métaphysique… et peut-être surtout à l’angoisse qui l’accompagne.

Inversement, tout être épris de spiritualité ne peut que rejeter cette drogue, et ralentir le rythme de sa vie et de ses pensées jusqu’à ce que le mouvement de l’illusion se décompose, et que l’observation du cinéma existentiel devienne possible.

Si l’Etre Suprême est cette Conscience immuable au centre de tout, en d’autres termes si le Réel est Statique, il va sans dire que plus la vitesse augmente plus l’illusion grandit. Et la question qui se pose à chacun est de savoir de combien nous allons trop vite pour réussir constamment à échapper à ce Réel “ caché ” au cœur du présent.

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Bibliographie

* “Du bon usage de la lenteur” - Pierre Sansot – Payot.

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Novembre 2000






Buddhaline

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