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Maitri, joyau de la vacuité

La vacuité est le lien universel unissant tous les vivants, sans distinction d’un soi séparé. Maitri est le joyau de la vue profonde de la vacuité.

Par Sofia Stril-Rever

Quand Siddharta paraît se détourner de la souffrance,

il se détourne en fait d’une illusion

Dans le livre, Sur les traces de Siddharta, maître Thich Nhat Hanh a reconstitué la vie du Bouddha. Il présente le jeune prince Siddharta comme très uni à son épouse, Yashodhara qui, selon maître Thich Nhat Hanh, « discutait souvent avec Siddharta des moyens de soulager les tourments des plus pauvres. Elle sollicitait les conseils de son mari pour ses projets d’aide sociale ». Dans le couple princier, Yashodhara incarne l’amour et la compassion qui s’efforcent de vaincre les manifestations ponctuelles de la souffrance. Alors que Siddharta développe une compassion plus profonde et radicale, visant à nous libérer non seulement de la souffrance actuelle, mais aussi des causes de cette souffrance : « Conscient de l’importance du travail de Yashodhara, Siddharta pensait que cette seule voie n’arriverait néanmoins jamais à apporter la paix. Les gens étaient non seulement pris au piège de leurs maladies ou de l’injustice sociale mais aussi prisonniers des afflictions et des passions qu’ils avaient eux-mêmes créées dans leurs cœurs. »

Et plutôt que de s’engager dans une œuvre sociale aux côtés de Yashodhara, Siddharta préféra quitter son épouse et le palais de son père, agissant ainsi pour le bien de tous les êtres, à la recherche de la vérité qui permet la délivrance ultime de toute souffrance. Dans cette reconstitution de la vie du futur Bouddha, le message de maître Thich Nhat Hanh est clair : c’est la vérité qui libère, non la nourriture donnée à celui qui a faim, ni les soins aux malades, ni le vêtement à celui qui a froid. Car la vérité traite les causes de la souffrance, pas seulement ses symptômes.

On saisit la distance avec le message évangélique. Jésus se penche concrètement vers la souffrance humaine, il nourrit les affamés, guérit les malades, rend la vue aux aveugles, console ceux qui pleurent. Alors que Siddharta paraît se détourner de la souffrance des hommes en choisissant la solitude de l’ascèse, puis de la voie méditative. Pourtant, quand il paraît se détourner de la souffrance, il se détourne en fait d’une illusion. L’illusion que l’existence dans le samsara pourrait être exempte de souffrance, que la souffrance pourrait être évitée.

Siddharta prend la décision de se retirer du monde après avoir compris la réalité inéluctable de la souffrance, qui est la nature même du cycle des existences. Loin de se couper de la souffrance, il s’immerge totalement dans la réalité de cette souffrance. Il s’engage dans une quête de la vérité où il est foncièrement solidaire de tous ceux qui souffrent. En s’éveillant, il s’éveille pour tous.

Le nirvana, essence d’une compassion et d’un amour incommensurables

L’acte d’Eveil est devenu possible parce qu’il est accompli pour le bien de tous les êtres. Siddharta est devenu le Bouddha lorsqu’il a été capable de prendre tous les êtres dans son coeur et de vouloir leur bien. Or vouloir le bien de tous les êtres implique d’avoir levé le voile du concept qui sépare, oppose et discrimine, pour accéder à des états de conscience non-duels.

Au nom d’une compassion qui s’efforce de soulager les symptômes de la souffrance accompagnant inévitablement l’existence dans le samsara, on a mal compris ce qu’aimer sur la voie du Bouddha signifie réellement. Les propos du pape Jean-Paul II, dans l’encyclique Entrez dans l’espérance, ou ceux, par exemple, du philosophe André Comte-Sponville privilégiant la charité de l’Occident chrétien par rapport à la compassion de l’Orient bouddhiste, illustrent les malentendus naissant d’une interprétation du bouddhisme à partir de références philosophiques étrangères. C’est ainsi que le pape décrit le nirvana comme « une indifférence totale envers le monde ». Mais le nirvana qui est l’accomplissement de la nature de Bouddha est au contraire l’essence même d’une compassion et d’un amour de tous les vivants qu’on qualifie d’incommensurables.

Amour se dit en sanskrit maitri, or étymologiquement, maitri signifie "devenir un, s’unir". Et dans l’acte d’Eveil, par la compréhension de la vacuité, le Bouddha a réalisé le lien universel qui l’unit à tous les êtres, à toutes les formes de vie, sans distinction d’un soi séparé. Maitri est le joyau de la vue profonde de la vacuité.

Dans le Grand véhicule, on précise que le nirvana est non statique, c’est un nirvana où l’on ne demeure pas. Par la réalisation de la sagesse, l’état de nirvana correspond à la libération du cycle des existences, mais, par compassion, l’être qui a réalisé ce degré de conscience suprême refuse de s’absorber dans la paix de la délivrance, aussi longtemps que se perpétuent les souffrances du samsara. Par la puissance de leurs voeux et leurs mérites accumulés au cours des vies antérieures, les bouddhas émanent des corps de Forme et se manifestent pour guider les êtres qui transmigrent.

Tel est l’amour de l’Eveillé qui libère de la souffrance et de ses causes, inspirant l’attitude extraordinaire de la grande compassion, active et illimitée du bodhisattva, comme l’exprime cette prière de Shantideva, reprise par le Dalaï-Lama :

Aussi longtemps que durera l’espace,

Aussi longtemps que dureront les êtres sensibles,

Puissé-je moi aussi demeurer

Afin de dissiper les souffrances du monde !


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