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Maître Doshin

Successeur de Sosan et maître de Konin, Doshin (Daoxin ou Tao-hsin, en chinois) est resté célèbre notamment pour sa ferveur et son assiduité à la pratique de zazen et parce qu’il est à l’origine de la tradition monastique du Zen.

Par Pierre Crépon

Né en 580, Doshin, dont le nom de famille était Sima, quitta sa famille dès l’âge de 7 ans pour étudier le bouddhisme. Il vécut d’abord auprès d’un maître un peu rustre puis, vers 20 ans, il rencontra le troisième patriarche Sosan, l’auteur du Shin Jin Mei. Il suivit son enseignement pendant huit ou neuf années et lorsque Sosan décida de se retirer dans le sud de la Chine, celui-ci - refusant que Doshin l’accompagne - fit de lui son successeur. Il lui remit le kesa et les bols en lui disant « Demeure ici et répands le bien à profusion. »

Doshin resta d’abord quelques années à enseigner le zazen dans un monastère du mont Lu, dans la province du Kiangsi. De cette époque date le récit d’un miracle qu’il accomplit et qui lui conféra un grand prestige. Il résidait alors dans le temple d’une ville qui fut assiégée par des bandits. La population était menacée de famine et les puits se tarissaient peu à peu. Doshin réunit tous les habitants et leur fit réciter le Sutra de la Grande Sagesse (la Prajna Pariunita). L’eau se mit à sourdre de nouveau au fond des puits et des personnages gigantesques apparurent au sommet des fortifications : les bandits, épouvantés, prirent la fuite et la ville fut sauvé.

Le fondateur des monastères zen

Quelques temps plus tard, Doshin aperçut un étrange nuage pourpre qui surplombait une montagne proche. Voyant en cela un présage, il décida de s’installer sur cette montagne et d’y fonder un monastère. Ce fut le premier monastère zen et la montagne est passée à la postérité sous le nom de « mont des deux cimes » : c’est en ce lieu qu’enseigna son successeur Konin et que le jeune Eno composa son poème fameux qui le désigna comme le sixième patriarche.

Doshin resta près de trente ans, jusqu’à sa mort, dans ce monastère. Au cours de ces années, il y éduqua quelques cinq mille disciples, le monastère pouvant abriter cinq cents d’entre eux. La communauté vivait de sa propre production agricole et non plus de la mendicité comme c’était la tradition en Inde. Doshin encourageait ses disciples à s’organiser en une véritable commune et le temps était partagé entre le zazen, l’agriculture et l’administration. Avec Hyakujo qui, plus tard, institua les règles monastiques, Doshin est le fondateur de la tradition des monastères zen qui, en intégrant le travail à la pratique, permit de mieux se faire accepter par la mentalité chinoise et de mieux traverser les futures persécutions du bouddhisme. Doshin profita aussi de la stabilité engendrée par l’unification de l’empire, d’abord avec l’éphémère dynastie Sui puis avec le début de la grande dynastie Tang. Alors que ses prédécesseurs comme Eka et Sosan vivaient dans une époque troublée qui les contraignait à un quasi-anonymat et à d’incessants déplacements, Doshin put réunir autour de lui un grand nombre de disciples venus de toutes les régions de la Chine tant sa renommée était grande et établir fermement la pratique du Zen.

L !enseignement à Hoyu

A la même époque que Doshin vivait un autre grand moine du nom de Hoyu (Farong en chinois). Il s’était retiré dans une grotte sur le mont Niu-tou, non loin du monastère de Doshin. Hoyu possédait une grande force spirituelle et l’on dit que le rayonnement de son esprit illuminé était tel que les oiseaux venaient de toute la région lui apporter des fleurs en offrande. Doshin décida donc de rencontrer ce saint homme. Après plusieurs jours de marche et de recherche, il trouva Hoyu assis en méditation sur un rocher près de sa grotte. Alors que les deux hommes se saluaient, le rugissement d’un tigre se fit entendre. Doshin sursauta. Hoyu, l’ami des animaux, sourit et lui dit : « Je vois que vous n’êtes pas encore libéré. » Doshin ne répliqua pas, mais quand, un peu plus tard, Hoyu s’éloigna quelques instants, il en profita pour calligraphier sur le rocher qu’il venait de quitter le caractère signifiant « Bouddha ». Lorsque Hoyu revint, il vit l’idéogramme au moment de s’asseoir et, surpris, se releva brusquement. A son tour Doshin lui retourna sa remarque : « Je vois que vous n’êtes pas libéré. » Hoyu comprit alors que, malgré sa pratique sainte, il lui manquait l’essentiel et il demanda à Doshin de le lui enseigner. Doshin fit alors le sermon suivant :

« Rien ne manque en vous et vous n’êtes pas différent du Bouddha. Il n’y a d’autre manière de parvenir à l’état de Bouddha que de laisser à votre esprit la liberté d’être lui-même. Vous ne devriez contempler ni purifier votre esprit. N’y laissez entrer ni désir obsédant ni haine, et n’ayez ni crainte ni anxiété. Soyez sans limites et absolument libre de toutes les conditions. Ayez la liberté d’aller dans la direction qui vous plaît, quelle qu’elle soit. N’agissez ni dans le but de faire le bien ni dans celui de poursuivre le mal. Que vous marchiez ou que vous restiez, que vous soyez assis ou couché, quoi qu’il vous arrive il s’agit de la merveilleuse activité du Grand Éveillé. Tout est joie, sérénité - c’est ce qu’on appelle Bouddha. »

Hoyu abandonna alors toute chose et les oiseaux ne vinrent plus lui apporter de fleurs.

« Coupez ma tête, vous ne pourrez prendre mon esprit »

Une autre fois, un messager impérial vint au monastère pour convoquer Doshin à se rendre au palais. L’empereur était alors Taizong, le fondateur de la dynastie Tang, un souverain particulièrement puissant. Néanmoins Doshin refusa froidement l’invitation. Quand le messager rapporta la réponse à l’empereur, celui-ci ordonna qu’on le convoque une nouvelle fois. Doshin renvoya à nouveau le messager en lui donnant cette réponse : « Si vous voulez ma tête, coupez-la et emportez-la. Il se peut qu’elle aille avec vous, mais mon esprit n’ira jamais. »

Mis au courant de la réplique de Doshin, l’empereur renvoya le messager avec un mandat de comparution adressé à la tête de Doshin mais aussi un décret demandant qu’il ne lui soit fait aucun mal. Arrivé au monastère, le messager lut le décret ordonnant la comparution de la tête ; Doshin s’inclina alors poliment et dit : « Coupez-la ! » Le messager hésita et ne cacha pas son embarras car le deuxième ordre impérial interdisait de lui faire du mal. En entendant cela, Doshin éclata de rire et dit : « Il est bon que vous sachiez que vous possédez des qualités humaines. » Lesquelles qualités ne lui permettaient pas d’aller au-delà des contradictions.

Le mausolée de Doshin

En 651, à l’âge de 72 ans, Doshin demanda à ses disciples de construire un mausolée sur le flanc de la montagne. Sachant qu’il allait mourir et plusieurs d’entre eux désirant lui succéder, ils lui demandèrent à qui il donnait la transmission. Doshin leur répondit : « Konin est pas mal. » Ainsi, Konin devint le cinquième patriarche. Le mausolée terminé, après un dernier enseignement, Doshin s’y installa en zazen et, tranquillement, mourut. Les disciples refermèrent le mausolée mais quand ils l’ouvrirent, un an plus tard, ils découvrirent que le corps et le visage de Doshin n’avaient pas bougé. Ils le recouvrirent alors d’un kesa laqué et laissèrent la porte ouverte.

Sermon de Doshin : « Fermez la porte »

« C’est avec gravité que vous devez vous asseoir en zazen ! Faire zazen est essentiel à toute autre chose. Quand vous aurez fait cela pendant trois à cinq ans, vous serez capable de prévoir l’inanition en vous nourrissant très peu. Fermez la porte et asseyez-vous ! Ne lisez pas les sutras et n’adressez la parole à personne ! Si vous avez la volonté de vous exercer de cette manière et de persister longtemps, le fruit en sera aussi doux que la chair qu’un singe tire de la coque d’une noix. Mais de telles personnes sont très rares. »

Pierre Crépon

1991

Zen - Bulletin de l’Association Zen Internationale
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