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Grimaldo Rengifo Vásquez

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Les chemins du savoir andin amazonien

Dans la région quechua des Andes et de l’Amazonie, les paysans accèdent au savoir par de nombreuses voies : celle des sens, du rêve, des rituels, en mangeant certaines plantes, etc. Il s’agit de voies complémentaires qui nous guident pour devenir chuyman jaque tel que le disent les Aymaras, ou soncco runa tel que l’affirment les Quechuas, c’est-à-dire, une personne de cœur.

Par Grimaldo Rengifo Vásquez

Publié dans Caravane No. 9 novembre 2001

1. Le yacháy : la sagesse du savoir quechua

Il y a un savoir très fortement incarné, incorporé au corps, que possèdent les guérisseurs ou les médecins naturalistes. Les paysans ne leur demandent pas quel est ton yacháy1, mais plutôt où est ton yacháy. Ce dernier peut être dans les mains, sur la langue, dans les yeux, dans le corps. Le savoir n’est pas une chose immatérielle, abstraite. Il est ’corporisé’ et d’une grande évidence.

Les guérisseurs naissent avec des qualités et des aptitudes pour guérir les autres, mais quelques-uns seulement s’intéressent à les développer. Le yacháy s’acquiert par le biais de l’ingestion d’une plante médicinale, en se ’purgeant’ lors d’un long processus rituel qui implique des diètes prolongées jusqu’à ce que la sagesse des esprits ou des âmes de la plante fassent partie de la collectivité interne du guérisseur. Une fillette le décrit ainsi :

" Toutes les plantes médicinales possèdent une âme. Par le biais de la purge que nous faisons, nous révélons alors son ’yacháy’, jusqu’à ce que l’être humain possède son âme. Plus nous nous purgeons, plus nous possèderons d’âmes parce que les végétaux sont forts. Les guérisseurs font toute sorte de purge, ils se préparent bien " (Panduro, 2000:215).

Comprendre la notion de yacháy requiert de percevoir chaque personne en tant que ayllu, comme une communauté en ’elle-même’ et non pas comme un être unitaire rationnel, une substance pensante. Le ayllu, la communauté, vit en chacun de nous. Chaque personne possède donc une âme avec laquelle elle forme un couple qui devient le fondement d’une vie harmonieuse. Si l’âme s’éloigne, la vie de cette personne se déséquilibre et elle devient malade. Dans le yacháy, cette communauté se développe par ’l’attachement’ des esprits ou des âmes avec des entités amies qui peuplent le corps de la personne.

Le savoir est lui aussi divers puisque la personne devient un tissage d’êtres, chacun apportant sa sagesse dans l’harmonisation autant de la vie personnelle que collective. Le corps de la personne n’a pas de limites précises. Il est un être poreux, ouvert, inter-pénétrable, tel que toutes les entités du cosmos amazonien et andin.

Une plante, un animal une rivière ou une déité peut aussi savoir puisque la sagesse n’est pas une prérogative ni une invention humaine mais bien un tissu, fruit de la conversation entre les humains, la nature et les déités. Il faut pour cela que l’humain sache ’lire’ adéquatement les notes mises là par les déités.

" Lorsqu’une fillette des Andes apprend à filer sa première pelote, elle va jusqu’à la rivière, s’assoit, fait une prière et offre son travail le jetant dans le courant. La rivière lui fait alors cadeau en réciprocité, de la vitesse et de la dextérité. Elle deviendra ainsi une fileuse habile et capable. " (Mires, A. 2000:36).

Il ne s’agit pas d’un transfert de savoir de la rivière à l’humain. Le filage est ici l’expression d’une action réciproque du savoir de la tisseuse et de la rivière.

2. La main sait

Dans le vécu andin-amazonien, chaque sens sait. C’est comme une personne vivant à l’intérieur d’une autre. Il possède des facultés particulières et peut aider ou freiner la vie. Selon son état de santé, il peut guérir ou entraîner la maladie. (…)

La main sait, puisque repose en elle une des modalités du savoir. Dans la partie se trouve le tout. Il existe une empathie naturelle entre personne et plante ou autres entités, dont le résultat est une crianza (relation / récolte) fructueuse, abondante et saine de ce qui a été criado (entretenu / nourri / planté). (…)

3. " Apprendre en regardant "

Dans la vie andine de tous les jours, il n’y a pas de séparation entre vivre et apprendre. Chacun de nos sens joue un rôle crucial dans cet apprentissage. L’odorat, le toucher, la vue… sont des fenêtres de conversation directe avec le monde. (…)

Le savoir est lié aux sensations et aux émotions. Il est davantage connecté avec le sapere (savourer) qu’avec le sapientia (de scire : savoir, science). Le sapere s’associe à l’action d’entendre, de palper, de goûter, de regarder ; des sensations qui sont impensables sans les sentiments et l’émotion investis dans la relation filiale avec les choses du monde. La pensée et le cerveau sont des attributs de plus dans l’apprentissage mais ce n’est pas le noyau central.

Le relation entre les humains et la nature est ainsi, filiale, parentale, empreint d’affection et de compréhension, sans contours ou limites qui pourraient séparer de façon rigide ces mondes. La relation se vit comme quelque chose de poreux, en profonde symbiose. Ce genre d’existence supprime l’urgence d’une subjectivité en opposition à une objectivité. La vie est un flux dynamique et constant de relations entre toutes les choses qui peuplent le monde. Elle n’amène pas à une relation de l’intellect avec elle mais bien à une syntonie mutuelle. La communauté humaine sait, mais la nature sait aussi, tel que le témoigne Humberto Cachique Tapullima, de la communauté de Solo, Lamas, San Martín :

" Pour nous, travailler à la ’chacra’, c’est le bonheur ! Combien de fois avec de bon soins prodigués aux plantes, d’une seule, il en pousse deux ou trois variétés. La ’chacra’ t’enseigne à aimer ". (Arévalo 1997:191)

La chacra " t’enseigne " parce qu’elle sait elle aussi. Le savoir est lié avec la capacité de converser avec la nature, à travers les sens étant donné que la nature elle-même est une personne vivante.

4. Le savoir révélé

Un savoir s’acquiert souvent dans des circonstances spéciales. Il surgit, bourgeonne, est communiqué dans les moments les plus inattendus. C’est par l’entremise de la parole d’une déité, d’un membre de la communauté humaine ou d’une plante que ce savoir se révèle pour ensuite être criado (adopté et nourri). (…)

Les rêves se vivent dans les communautés andino-amazoniennes comme des sources inépuisables de quantités de signes et avis que la vie possède pour orienter les activités des gens et non comme des représentations oniriques. On agit selon ce que le rêve nous avise et on rêve ce que l’on souhaite durant l’état de veille. La même Maria Bedith nous dit par exemple :

5. Modalités d’apprentissage : la danse plus que les pas

Dans le contexte andin, le mental, le sensoriel et l’onirique jouent des rôles similaires dans leur relation avec la nature. Les personnes réagissent devant les choses comme un tout organique dans lequel nous intéresse peu la connaissance de l’autre. Il nous intéresse davantage de converser, partager, dialoguer sans calcul ni distance puisque le monde se vit comme un pacha (tissu) duquel chaque personne est une fibre entrelacée, nouée avec d’autres fibres dans une relation de conversation et d’affection. Le vécu peut être conté et décrit mais non pas expliqué. (…) Pour le paysan andin-amazonien, le fait en soi l’intéresse peu ; ce qui l’intéresse c’est comment il le vit, comment il l’a vécu et comment il s’en rappelle. Voici en résumé, les attributs de ces modalités d’apprentissage :

- La relation de proximité inclut les rivières, les vents, les plantes, la coca, et les collines qui acquièrent une présence vitale et équivalente à celle de la communauté humaine. Il s’agit d’une relation de proximité et de porosité tant de la personne avec les choses du monde, qu’entre tous les êtres mutuellement. Le guérisseur sait et la plante sait.

- Dans les Andes, le savoir repose sur la relation de syntonie mutuelle ou empathie qu’est la crianza. Criar, c’est accueillir, allaiter, protéger, abriter, aimer, soigner, uywa en langue quechua. Se laisser criar, c’est s’ouvrir sur les plans sensitif, émotionnel et affectif vers la parole, les gestes, les mouvements des personnes humaines, naturelles et sacrées qui peuplent la réalité, en les accompagnant dans la régénération de la vie. Savoir est la capacité de ’criar’ et de savoir se laisser ’criar’.

- Dans la conception andine, le monde est pacha, un tissu et ceux qui l’habitent, des tisseurs qui recréent, taillent et incorporent de nouveaux dessins, étant eux-mêmes des membres de ce tissu. L’humain n’est pas sur la terre pour créer le tissu, mais bien pour le recréer. Il accompagne le pacha à criar. Il aide la terre à accoucher, à diversifier ce qui existe.

- Cet apprentissage ’textile’ a besoin de l’apparition spontanée de la conversation, de l’empathie et de l’affection, tout comme ces derniers requièrent aussi une communauté et un environnement propices à son développement. Le savoir repose ainsi non pas sur l’individu mais bien sur le groupe d’affection, dans le Cuyay ayllu (ceux qui s’aiment). Le savoir se confond ici avec le sentiment d’affection envers la floraison de toutes les formes de manifestation de la vie.

- Ce savoir ne prétend pas être universel. Il est local et étroitement lié à un temps et un lieu, sans s’institutionnaliser. Il est contextuel, lié à une intention spécifique, une circonstance, tel que l’affirme Santos Cahuana de Cajamarca : "Pour le paysan, chaque année se présente de façon différente. Chaque année nous devons apprendre ". (Vásquez, 1998:39)

- Le savoir andin-amazonien ne se reproduit pas ni se répète ; il se recrée. Le paysan sait plusieurs choses parce qu’il écoute, observe, palpe, pense, rêve, mais ce qu’il a écouté, pensé, vu ou rêvé, pour faire partir de sa vie, doit passer par l’expérience du vécu quotidien. Un savoir se " fait chair " s’il provient de la vie courante. Dans ce cas, la mémoire ne récupère pas le savoir de la pensée, elle le tire du cœur, de l’expérience vécue. S’il n’est pas recréé, il est facilement oubliable, tel que l’affirme le petit garçon Casario Alania, de Yunguyo, Puno : " Toutes les coutumes proviennent d’avant, et cela se trouve dans notre cœur " (Cutipa, 2000:23)

Ce dont on se souvient, c’est d’un savoir qui n’est pas répétitif, d’une émotion recréée, au-delà des opérations nécessaires à son exécution, puisqu’il est évident qu’elle change en consonance avec les cycles de la nature et parce que cette dernière parle et intervient aussi. Le paysan ne dit pas " ça se fait comme ça " mais plutôt " je le fais comme ça ". Pour un paysan, la chacra est une personne en mouvement avec laquelle il maintient une relation amicale, directe, sans médiations, une relation d’intimité et d’affection animée par la musique de la nature. Dans cette façon de faire la chacra, il te reste l’agréable souvenir de la danse plus que les pas exécutés qui seront sûrement différents lors de la prochaine fête.

Notes :

1. En quechua, le mot yachay ou yacháy, signifie le savoir mais aussi et dépendamment du contexte, il s’utilise pour dire : vivre, guérir, enseigner, harmoniser, préparer, instruire, habituer (Gonzales Holguin, D. 1989:361). Les chemins qui conduisent vers lui sont aussi variés que ses significations.

2. La chacra est d’abord le lopin de terre où le paysan fait la crianza soigneuse et respectueuse des plantes, du sol, de l’eau, du microclimat et des animaux. Chacra réfère aussi à tout ce qui est cultivé et élevé, ce qui fait dire aux indigènes des Andes que le lama est aussi un chacra qui marche et que nous mêmes nous sommes les chacras des Wakar ou déités qui nous soignent, enseignent et accompagnent.

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