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Les banques du temps : une spécificité italienne

L’expérience italienne des banques du temps est une histoire de femmes. Des femmes qui ont voulu valoriser leur activité du quotidien, non salariale. Elles ont donc mis en place un système d’échange de temps...

Par Elisabetta Bucolo

L’expérience italienne des banques du temps est une histoire de femmes. Des femmes qui ont voulu valoriser leur activité du quotidien, non salariale. Elles ont donc mis en place un système d’échange de temps, par exemple faire une heure de queue à la mairie pour des papiers contre une heure de garde d’enfants. Dans leur quête de reconnaissance sociale, elles ont obtenu le soutien des administrations, tout en préservant leur indépendance. Les hommes, évidemment, les ont rejointes.

Les années 80 ont été traversées, en Italie, par un débat national sur "les temps du vivre social", débat promu et soutenu par les femmes italiennes de toute appartenance politique. Depuis, toute administration locale, régionale ou provinciale, dispose d’une Commission pour l’égalité des chances (Commissione delle pari opportunita) qui garantit le respect d’une politique au féminin. Grâce aux réflexions menées à l’intérieur de ces structures l’idée d’une adéquation des temps de la ville à ceux des familles et plus particulièrement à ceux des femmes a pris forme. En effet, l’organisation des horaires des villes (école, travail, commerces, transports publics etc) est souvent très mal adaptée aux nouveaux changements sociaux, notamment à l’engagement plus important des femmes dans le monde du travail sans pour autant qu’elles soient déchargées des "devoirs" familiaux. La loi 142 de 1990 est le résultat de ce débat national. Elle donne aux maires des villes le pouvoir de coordonner les horaires publics et privés de la cité en partant du principe qu’ils doivent être le plus possible proches des exigences de ses habitants. En parcourant l’histoire de la majorité des banques du temps on y reconnaît une même origine : un groupe de femmes, qui a envie d’expérimenter une forme inédite d’aide réciproque capable à la fois de simplifier la gestion des temps du quotidien, et de va

loriser les nombreuses activités qui font partie de l’univers familial, mais ne sont pas monétisables et sont donc rejetées par le marché. Le premier groupe ainsi constitué est né de la volonté d’une femme, maire d’une petite commune près de Bologne (St. Arcangelo di Romagna). Avec des amies elle cherchait comment organiser un réseau d’échanges réciproques permettant aux membres d’un même groupe de se rendre des services régulièrement sans engendrer une dynamique de bénévolat.

Heures en crédit, heures en débit

En 1995 elles fondent leur banque du temps. Elles s’appuyent sur le modèle de la première BDT italienne, celle de la Uil Pensionati (Ndlr : un syndicat italien de retraités) à Parme qui existait depuis 1991, mais elles le perfectionnent et l’adaptent à leurs exigences. Dans les deux cas il s’agissait de mettre du temps à la disposition des autres en bénéficiant, en cas de nécessité, des compétences d’autres personnes. Le principe qui fonde les 258 banques recensées1 en Italie est très simple et inspiré, au tout début, par le système anglais des LETS. Les membres des groupes, qui comptent entre dix et cent personnes, s’inscrivent sur le fichier central de leur BDT en décrivant leurs compétences, au-delà des aptitudes professionnelles. Ils offrent ces compétences aux membres qui en font la demande. En même temps, ils définissent leurs besoins qui seront satisfaits par les autres membres. Au moment de l’inscription, ils reçoivent une sorte de chéquier composé de deux parties détachables : l’une est donnée à la personne à laquelle ils destinent leur temps (une heure, une demi-heure, trois heures, etc) et l’autre est envoyée à la BDT qui établit un relevé de compte où sont indiqués, pour chaque membre, les crédits et les débits d’heures. Au siège de l’association, d’autres membres du réseau donnent leurs heures pour organiser et mettre à jour le fichier, envoyer les relevés de comptes aux membres, gérer les demandes et les offres de service, et mettre les intéressés en relation.

Valoriser l’individu

Valoriser l’activité par rapport au travail

Chacun donc, s’inscrit dans un "réseau circulaire de réciprocité indirecte" : il fait un don de temps sans retour direct par la personne qui l’a reçu. Le retour est assuré par la dynamique d’échange de l’ensemble du réseau. Si Pierre offre une heure de baby-sitting à Marie et qu’elle donne une heure de cours à Fabrice, le système de débit/crédit est équilibré pour Marie. Pas pour Pierre qui se trouve en crédit, ni pour Fabrice en débit d’une heure. Le lien entre les membres se construit donc à partir du contre-don et leur redonne le goût d’échanger en toute confiance sans avoir peur d’affirmer leurs besoins. Les gens réapprennent la légitimité de l’expression de leurs besoins. Une légitimité mise à mal au fur et à mesure par le mythe de l’individualisme auto-suffisant. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer ses besoins mais aussi ses capacités. Il est intéressant de remarquer comme, au moment de l’inscription, chacun peut dire ses disponibilités de temps mais a beaucoup de mal à énoncer ses besoins ou ses savoirs. Cette valorisation de l’individu participe directement, et à long terme, à la reconstitution des liens sociaux. À partir des quartiers ces liens (relations de bon voisinage) s’étendent à la ville en créant des bassins de conscience civique ; conscience qui permet une réappropriation du territoire et du pouvoir de revendication face au politique.

Première spécificité italienne : 80 % des membres des BDT sont des femmes. Dans certains cas, l’ouverture aux hommes a été votée par l’ensemble des femmes fondatrices. En effet, nombre de prestations offertes restent liées à l’organisation du quotidien et aux activités de soins. À la différence d’autres expériences internationales la nécessité des femmes italiennes d’affirmer la valeur du temps non salarial s’est concrétisée dans le choix du temps comme valeur d’échange. Il s’agit d’un choix culturel qui met en valeur l’activité par rapport au travail contre le credo " le temps c’est de l’argent ", qui valorise le quotidien et les soins qui font partie du monde féminin. Cependant tous les membres n’ont pas cette conscience. Certains, à raison, cherchent tout simplement des moyens pas chers de faire face à leur emploi du temps. Il reste que la conquête de cet espace social représente déjà une innovation culturelle importante dans la manière d’organiser le temps individuel et collectif.

Les BDT protègent leur indépendance

Une autre spécificité italienne est le lien très fort avec les administrations locales qui, dans presque tous les cas, sont à l’origine de la création des BDT en Italie. Le soutien financier des mairies, ou tout simplement la mise à disposition des locaux, a permis à nombre de banques d’acheter l’ordinateur indispensable, de payer les premiers frais de maintenance comme l’électricité et le téléphone. De plus, les municipalités ont donné de la crédibilité aux banques du temps via des parrainages avec les services sociaux locaux. Pour préserver leur indépendance, certaines banques du temps ont intégré les administrations dans leur réseau de membres. Ainsi leurs services sont comptabilisés en heures et les autres membres de la BDT, en retour, organisent des initiatives culturelles dans les quartiers, prolongent l’ouverture des espaces publics comme les parcs, ou des garderies pour les enfants. De cette manière, les BDT ne se substituent pas à l’administration qui doit rester le premier acteur de référence dans l’octroi des services aux citoyens.

Le risque de déresponsabilisation est, en effet, toujours présent. L’affirmation de leur indépendance est devenue une règle générale pour toutes les banques qui défendent l’idée selon laquelle "le promoteur n’est pas le gérant" ; l’administration locale doit agir comme une "sage-femme" qui participe à la naissance de cette nouvelle expérience sans s’en approprier le projet. Certaines banques prévoient une cotisation annuelle, très faible, pour faire face aux dépenses de leur structure. Du côté des administrations, reconnaître aux BDT un espace, même à l’intérieur des locaux de la mairie, est un devoir institué par la loi 142 de 1990 qui oblige les municipalités à soutenir et promouvoir la libre association des citoyens et à garantir la disponibilité des sièges publics aux associations. En outre, au-delà des services offerts, la reconstitution du tissu social impulsée par la dynamique active des BDT évite des dérapages sociaux souvent très coûteux pour les administrateurs locaux.

Le temps, un allié indispensable

La finalité générale des BDT reste celle d’être des acteurs locaux qui agissent sur le territoire sans aucun but lucratif : leur organisation se fonde sur la négation de la monnaie comme élément fondant de l’échange, et les services offerts par les membres ne correspondent pas aux professions individuelles de chacun mais à des savoirs du quotidien. Cet expédient évite tout problème de taxation des services rendus et toute compétitivité avec des agents publics ou privés. On peut offrir " une épaule pour pleurer " comme " une heure de queue " pour payer les factures, du co-voiturage comme des cours de danse ou de peinture. La variété des services rendus dépend de la créativité des membres qui, avec l’expérience, arrivent à évaluer leurs savoirs et à se rendre compte de la possibilité de les partager. Le déclenchement de ces créativités n’a rien d’automatique. Toutes les banques n’arrivent pas à des niveaux d’organisation et de fonctionnement optimaux. Beaucoup d’entre elles ferment parce que le "réseau d’échanges de réciproques indirects" ne fonctionne pas. Des blocages culturels peuvent en effet survenir : les échanges sont indissociables des relations humaines. Il faut qu’une alchimie se réalise entre les membres, entre confiance réciproque, disponibilité envers les autres, valorisation de soi, participation consciente ou inconsciente à un projet de société. Cela demande du temps. Et surtout le rapport à la banque doit s’établir sur le sentiment du bénéfice et non sur l’impression d’y être enchaîné.

Auto-évaluation et critiques réciproques

Il est évident que la simple inscription à la BDT ne suffit pas. Le vécu commun se construit selon les relations interpersonnelles liées aux échanges ponctuels, mais aussi selon des rencontres périodiques organisées par les coordinateurs des réseaux. Des réunions plutôt conviviales où l’on jouit des savoirs culinaires des uns et des capacités d’animation des autres, où les problèmes sont mis en lumière sans pour autant oublier les succès. Depuis 1997, les membres des banques se réunissent, une fois par an, au niveau national pour faire l’état des lieux général mais surtout pour échanger leurs expériences dans un effort d’auto-évaluation. Chaque BDT est en effet considérée comme totalement autonome. Elle s’organise selon des modalités différentes en fonction des spécificités locales : relation avec les pouvoirs publics locaux, liens déjà existants dans la communauté de référence, etc. Seule obligation : respecter le statut général des BDT auquel il faut adhérer pour s’en approprier la dénomination. La diversité qui existe entre les banques permet un renouveau permanent des dynamiques de références, sur la base des disponibilités individuelles mais aussi en relation à la diversité des motivations qui poussent les membres à y adhérer. Ce processus "d’évaluation participée" met tous les membres en position de responsabilité et de création, car ils participent au processus de validation de cette expérience d’innovation sociale par le biais de leur action d’échange ponctuel et de valorisation théorique lors des réunions de groupe, locales ou nationales.

Une innovation sociale indéniable

Beaucoup d’enquêtes démontrent la variété des milieux et des idéologies d’appartenance des membres des BDT. Plusieurs éléments expliquent cette transversalité : l’échange, basé sur la valeur du temps, remet les individus sur un plan d’égalité car il annule toute différenciation faite sur ces valeurs économiques qui stigmatisent les appartenances. Les relations de confiance se construisent au fur et à mesure, le temps demandé pour la gestion du quotidien (surtout pour tout ce qui concerne les enfants) dépasse les frontières des relations familiales pour s’élargir aux "inconnus" qui ne sont pas identifiés selon leurs appartenances. Enfin, la dimension de valorisation de soi ne passe pas seulement par le don à autrui, elle se construit aussi grâce à l’expression de ses propres besoins et à l’affirmation de ses compétences. Cela garantit la capacité d’expression de la demande collective à l’intérieur de la polis, que les citoyens, au delà de leur appartenance politique, ne savent plus formuler.

Il est encore trop tôt pour construire un modèle analytique approfondi sur les banques du temps. Mais la seule observation du phénomène suffit à dire qu’elles représentent, sans aucun doute, une innovation sociale de grande envergure en raison des impacts qu’elles ont sur les collectivités locales.

1. Recensement juillet 98 établi par Tempomat "Observatoire national des Banques du temps". Références conseillées :

La Banca del tempo, R. Amorevole, G. Colombo, A. Grisendi. Éditions Franco Angeli, 1998.

Animazione sociale Numéro 5, mai 99.

Silence Numéro 246/247, juillet-août 99.

Le système américain des Time dollar

En France, un proverbe dit " le temps c’est de l’argent ". Aux États-Unis, Edgar et Jean Cahn, bien inspirés, l’ont pris au pied de la lettre. À la fin des années 80, ils créent un premier système Time dollar à Miami, en Floride : des retraités effectuent des heures de travail dans différents endroits de la ville, proposent leurs services à d’autres retraités, en échange de quoi ils reçoivent des Time dollar. Ces bons leur permettent d’obtenir une aide pour eux-mêmes ou pour d’autres membres de leur famille. Parfois, les Time dollar donnent accès à des soins médicaux conventionnels.

Dans les programmes mis en place par la suite, les services se diversifient : des transports, aux conseils et soins pré-nataux, en passant par la garde d’enfants. À El Paso, ville sinistrée où deux habitants sur quatre vivent sous le seuil de pauvreté, la mise en place d’un système Time dollar a baissé les frais des soins pré-nataux de 250 à 75 dollars.

" Les graves problèmes auxquels notre société doit aujourd’hui faire face proviennent de l’érosion de l’économie familiale et de voisinage " justifient les créateurs du système Time dollar. Par leur initiative, ils récompensent donc " le temps passé à reconstruire cette économie ".

L’idée fait grincer des dents. Le système Time dollar se substitue quasiment à l’État ou à l’administration locale dans certains domaines. Une attitude qui incite les autorités publiques à se désengager un peu plus. La réponse des adhérents du système Time dollar tient en deux mots : indépendance et citoyenneté. Indépendance par rapport à l’État qui ne subvient pas à leurs besoins, et citoyenneté parce que le cadre développe leur engagement citoyen et leur donne des moyens politiques de réagir. Le système Time dollar est né dans la même période que les banques du temps en Italie, sans qu’une réflexion commune en soit à l’origine. Les deux se basent sur une unité de temps, mais le programme américain s’attache surtout aux questions de protection sociale, et travaille davantage avec les institutions.

Elisabetta BUCOLO est chercheuse à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et chargée de projet au Centre international Pierre Mendès-France (CIPMF) pour l’étude des mutations.

Août 1999

Transversales, Science et Cultures
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