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> Bouddhisme > Essais


Les Tülkous, ou Lamas réincarnés : continuité sans identité

Le film "Little Buddha", et les articles s’y rapportant, ont largement contribué à mettre à la mode les "réincarnations" de maîtres défunts, et de jeune tülkous occidentaux - Ösel en particulier, la manifestation du célèbre Lama Yeshé- firent également couler beaucoup d’encre.

Par Michel Henri Dufour

Dans le Dhammapada, l’un des livres les plus connus du Canon bouddhique originel, il est dit : « Le mental est l’avant-coureur de toutes les conditions, le mental est premier, le mental les façonne. » (verset 1).

S’il est extrême de déclarer que l’esprit crée le monde, il est néanmoins certain qu’il le modèle en fonction de ses actions (pensées) bénéfiques ou néfastes. Il n’est donc pas incongru de considérer, dans une perspective bouddhique, qu’une intention de travailler au bien-être de tous puisse se révéler suffisamment puissante pour franchir les limites de la mort physique, ou, pour parler en termes bouddhiques, de la dissolution du corps en ses divers éléments. C’est cette idée, poussée à son paroxysme, qui a donné naissance dans la forme tibétaine du bouddhisme, aux tülkous, que l’on nomme à tort dans le vocabulaire populaire réducteur, “réincarnations”.

Étymologiquement tülkou signifie “corps manifesté”. Les tülkous n’existent pas dans le bouddhisme originel ni dans les premiers temps du bouddhisme au Tibet, introduit – officiellement ! – dans ce pays aux environs du VIIe siècle. Ils remontent en fait au XIIe siècle, leur apparition coïncidant apparemment avec la naissance et le développement des lignées Kagyupa (“ceux de la transmission orale”), école favorisant la relation intime se tissant entre maître et disciple.

Dans le vocabulaire abscons du bouddhisme dit tibétain « au sens plein (le tülkou) désigne le corps d’émanation d’un bouddha. Toutefois, dans le langage usuel, ce terme est appliqué à des êtres ayant atteint un certain degré spirituel, qui peut se situer dans les terres de bodhisattvas ou en deçà de ces terres et dont la réincarnation est reconnue ; ceci afin de leur permettre de poursuivre leur progression dans les meilleures conditions possibles, d’autre part afin de mettre leurs capacités au service du Dharma et des êtres. » (2)

Les plus célèbres de ces “lamas réincarnés” sont les Dalaï Lamas, les Panchen Lamas et les Karmapas, qui sont des manifestations, sans cesse renouvelées, de “bouddhas” ou énergies de sagesse et de compassion, en l’occurrence celles de Chenrézig pour les Dalaï Lamas et Amitabha pour les Panchen Lamas. Ce qui est censé passer d’une vie à l’autre n’est pas véritablement un individu ou un esprit immuable mais plutôt une énergie de sagesse, afin qu’elle puisse trouver les conditions favorables pour se manifester et agir à nouveau dans le monde. À sa mort, un grand maître spirituel laisse parfois des indications permettant de retrouver sa prochaine “manifestation”. Ses proches disciples ou des grands lamas procèdent alors à la recherche de l’enfant manifestant la “nouvelle incarnation”, souvent aidés par des prémonitions, rêves, divinations ou autres inférences. Ce n’est qu’à la suite d’un examen poussé du candidat potentiel et de divers tests au cours desquels il est censé reconnaître des objets lui ayant appartenu ou des personnes côtoyées lors de sa “vie précédente”, que le jeune tülkou est reconnu et que, éventuellement après consultation des oracles, son intronisation a lieu. Une éducation rigoureuse et une préparation intensive à sa future tâche, généralement facilitées par des dons au-dessus de la moyenne, lui permettront au bout de plusieurs années de reprendre les fonctions de son prédécesseur.

Dès son origine l’institution des tülkous a obéi à des justifications sociologiques et religieuses et, depuis quelques années, certains sont reconnus en Occident. Comment un épiphénomène du bouddhisme, toutes écoles confondues, est-il devenu un trait saillant de la vitrine médiatique actuelle de sa forme tibétaine ? Il peut exister plusieurs explications possibles, non obligatoirement exclusives l’une de l’autre. Les disciples de lamas tibétains y verront une intention précise du Maître de se manifester dans un contexte occidental de plus en plus perméable à certains aspects du bouddhisme, les autres une volonté politico-religieuse, d’autres encore une réponse habile devant l’urgence de préserver un enseignement agonisant sur son sol d’origine.

(1) Voir biblio “ L’enfant lama”

(2) Petit lexique du bouddhisme tibétain, éd. Claire Lumière, 1991

Bibliographie

– L’Enfant lama, Vichi Mackenzie, Laffont, 1991

– Panchen Lama : l’otage de Pékin, Gilles Van Grasdorff, Ramsay, 1998

– Kundun, Mary Craig, Presses du Châtelet, 1998

– Le dernier Dalaï Lama ? , Michaël Harris Goodman, Claire Lumière, 1993

– Karmapa, Nik Douglas, Meryl White, Archè de Toth, 1979.

2000

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