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Le personnalisme est mort, vive la personne

"Optimisme tragique" : Optimisme pour dire la foi, Tragique pour ne pas taire les difficultés.

Par Hubert Hausemer

L’actualité du personnalisme…

L’actualité ne laisse jamais rien au hasard. Deux événements concourent à donner au Personnalisme quelque intérêt nous rattrape doublement.

Paul Ricoeur disait « le personnalisme est mort, vive la personne ». Pour moi, si je continue à employer ce terme en « isme », ce n’est pas parce qu’il s’agit là d’un système exhaustif et plus ou moins clos, mais tout simplement j’emploie ce terme pour exprimer le caractère cohérent d’une pensée sur la personne. Alors, si le personnalisme est une certaine idée de l’homme, il y a deux termes qu’il s’agit d’analyser : le terme de « personne » , évidemment, mais aussi le terme « d’homme ».

L’homme dans une visée personnaliste

L’homme apparaît dans l’univers au terme d’une très longue histoire et d’un très long travail. Les astronomes hésitent à dater le « big bang » entre 12 et 20 milliards d’années), et les ancêtres de l’homme apparaissent il y a, à peu près 12 millions d’années. L’homme tel que nous le connaissons de nos jours « l’Homo Sapiens », apparaît il y a seulement 50 mille ans . Pour donner une idée de ces chiffres, à supposer que l’univers existe depuis 132 milliards d’années ; projeté sur un an l’homme apparaîtrait le 31 décembre à 23 heures 57 minutes 30 secondes ! Tout cela pour visualiser ce qui nous a précédé et d’où nous sortons.

L’ambivalence de l’homme

Cette vision chiffrée révèle la profonde ambivalence de l’homme ou l’ambiguïté de l’homme. En effet de « tout ce qui précède » et de « tout ce dont nous venons, on peut tirer deux conclusions à la fois. Si nous émergeons d’une longue histoire cosmique, nous sommes et nous restons liés très profondément à cet univers : nous ne pouvons pas nous en dissocier ni nous en désolidariser. En même temps apparaît avec l’homme dans l’univers un être inédit, un être qui en dépit de ce qu’il y a en commun avec les autres habitants de cet univers, manifeste des caractéristiques nouvelles et spécifiques.

Les trois caractéristiques de l’homme :

Parmi ces caractéristiques j’en retiendrai trois, qui nous intéressent ici, dans une perspective personnaliste.

Le déficit instinctuel de l’homme.

Si l’homme n’était qu’un animal comme les autres, ce serait un animal très défectueux, et il n’existerait sans doute plus. Il arrive au monde totalement démuni, et absolument dépendant. Ce n’est le cas d’aucun autre des animaux, même pas son cousin le chimpanzé, le nouveau-né humain, par rapport à un nouveau-né chimpanzé, a un retard de 12 mois. L’homme a besoin d’un très long apprentissage pour combler tous ses retards et, pour savoir à peu près se conduire et vivre sa vie.

L’homme est un être à qui fondamentalement des problèmes et des questions se posent. Quels problèmes ? Il me semble qu’il y en a essentiellement quatre qu’il a à résoudre et qui se posent à lui parce qu’il a ce déficit. Ces problèmes ne se posent pas aux animaux. C’est que tout homme est pris, qu’il le veuille ou non, objectivement dans quatre relations au moins, qui ne sont pas réglées mais qui doivent être résolues pour que l’homme survive et pour qu’il devienne lui-même.

· La relation au monde matériel.

· La relation aux autres, au plan interpersonnel mais aussi au plan collectif.

· La relation à soi : chacun avec lui-même.

· La relation à l’existence, qui se manifeste entre autres, dans ce que l’on appelle le problème du « sens de l’existence » et il ne semble pas que nos cousins les animaux se posent cette question.

Alors qu’est-ce qui a permis à l’homme de survivre, c’est à dire de donner des solutions à ces problèmes, des solutions suffisantes pour ne pas entraîner sa disparition.

La conscience

Ce qui a permis à l’homme de trouver c es solutions c’est ce que j’appelle chez l’homme la « conscience », la conscience de soi. Jusqu’à l’homme le monde était là. Il était ce qu’il était, mais cela ne se savait pas. Avec l’homme quelqu’un qui sait que l’univers existe, qui sait que lui-même existe. Et cette conscience est ambiguë, car elle est à la fois distance avec le réel et relation au réel. Elle est distance car c’est seulement en prenant distance par rapport au réel que l’on peut le connaître. Mais cette distance est également la condition même pour refuser ce réel et dire non. L’homme c’est l’animal qui peut dire non, mais cette distance aussi accable l’homme avec les questions qu’il se pose. Si l’on ne peut pas prendre un certain recul par rapport à quelque chose, il est impossible de poser des questions.

Mais cette conscience que nous avons des choses autour de nous, c’est aussi un lien, une relation, d’où la possibilité de reconnaissance, de reconnaître le réel, de se lier avec le réel, de s’orienter ver lui. En ce sens, la conscience est le symbole même, il me semble, de cette ambiguïté de l’homme, du fait que l’homme fait partie de l’univers et pourtant il peut se placer face à l’univers. Il en « fait partie », c’est l’aspect lien, unité, relation. Il se place « face à « l’univers, c’est un aspect de recul, de distance, de non-identité.

La pensée

C’est à dire la faculté d’invention et de créativité. En effet ayant pris conscience plus ou moins obscurément, plus ou moins clairement de ces quatre problèmes qui se posent à lui, l’homme, de par son esprit, peut se mettre à inventer des réponses à ces problèmes. L’animal n’a pas besoin de trouver les réponses, il a les solutions dans son corps sous forme d’instinct, de mécanisme d’adaptation, de réglage etc.

Chez l’homme donc ces questions, ces quatre problèmes ont besoin d’être réglés explicitement et l’ensemble de ces règles, de ces réglages que l’homme met en place, c’est au fond ce que nous appelons la culture.

L’Homme un être ambigu. Il est à la fois proche de ce qui l’entoure et distant, il est à la fois parent, apparenté à cet univers et il en est différent. A la fois il est animal, mais pas comme les autres. A la fois il est un être de nature, mais foncièrement un être de culture. A la foi il est intégré dans cet univers et pourtant il en émerge d’une certaine manière. Pour prendre des termes savants, l’Homme est un être immanent et transcendant.

Cette ambivalence, bien sûr fait qu’on trouve comme toujours dans l’histoire des idées, deux dérives. Des dérives vers l’une ou l’autre des positions extrêmes, parce que les positions extrêmes sont les plus faciles, à penser et à réaliser.

· Soit on trouve la position de la pure immanence qui considère l’homme comme un animal comme les autres, intégré dans l’univers. Cette position, soit matérialiste soit naturaliste, existe par exemple dans certains courants de la pensée écologiste.

· Soit on le considère comme pure transcendance, être complètement différent, non lié à ce qui l’entoure.

Alors comment régler ces quatre relations au monde, aux autres, à soi-même, à l’existence ? C’est là qu’intervient pour moi la notion de « Personne ».

La personne humaine

En tant que personnaliste je suis d’avis que l’homme peut remplir cette tâche et qu’il la remplit suivant sa nature de personne, qu’il a la capacité de répondre à ces quatre problèmes et c’est même par cette capacité que l’on peut définir la personne.

Mounier insiste sur la nature relationnelle et communautaire de la personne. C’est le personnaliste qui a le sens du social, et c’est sans doute pour cela que nous nous y référons encore. Chez Mounier on trouve la phrase suivante : « La personne est un homme que le monde interroge (ce sont les quatre relations) et qui répond : c’est l’homme responsable ». Je prétends que l’essentiel à savoir et à dire sur la personne est contenu dans cette phrase. Donc ces trois termes : l’homme est interrogé, il répond, il est responsable et j’aurai tendance à mettre le tout de la personne dans cette sorte de jeu de mots : Réponse – Responsabilité. (Etymologiquement ces deux termes, bien sûr, sont liés).

Les aspects fondamentaux de la personne

J’aimerai, pour caractériser la personne, en retirer un certain nombre d’aspects fondamentaux.

La responsabilité

Une personne est un être responsable. Ce concept est actuellement à la mode, en philosophie en tous cas. Alors, faisons un peu d’analyse. Normalement la responsabilité est affirmée par nos actes dont nous sommes les auteurs. On dit, les parents sont responsables de leurs enfants, un criminel est responsable de ses actes criminels, et c’est juste. Nous avons à répondre de nos actes mais ce n’est pas tout, ce n’est pas toutes les dimensions de la responsabilité. C’est une façon trop étroite de la considérer ; en effet, il y manque par exemple le fait qu’il y a une responsabilité en dehors de nos actes et qui est pris en considération par la loi. Il y a ce que l’on appelle « la non-assistance à personne en danger ». Si une personne et en danger et que je ne l’assiste pas, on me rend responsable, alors que ce n’est pas moi qui l’ai mise dans cette situation, c’est bien elle. Je ne suis pas auteur du drame ou de la situation difficile, et pourtant si je n’interviens pas c’est alors que je deviens ou que je suis considéré comme responsable.

C’est un aspect de la responsabilité. Dès que je suis confronté à quelqu’un ou quelque chose je suis responsable avant tout acte de ma part, par la seule présence de cet autre. Dès qu’un autre entre dans le champ de mon existence, quoi que je fasse, cela aura des conséquences positives ou négatives pour cet autre, et quand je dis « quoi que je fasse », il faut dire : « même si je ne fais rien ! » Ne rien faire à ce moment-là, c’est encore prendre position ;

Donc, la seule manière de ne pas être responsable d’un autre ce serait d’être Robinson dans son île et encore, je serais responsable de Moi. Il y a donc là une situation de responsabilité que je n’ai pas choisie, que je ne peux pas refuser.

Et puis, troisièmement, il y a une responsabilité par rapport au futur, responsabilité à laquelle nous ne sommes devenus conscients que récemment. Nous sommes responsables par rapport aux générations futures. C’est dans le contexte des problèmes d’environnement que cette responsabilité nous est devenue consciente (elle a sans doute toujours existé mais nous n’en étions pas conscients).

L’événement

Qu’est-ce qui nous interroge finalement et nous demande une réponse ? Qu’est-ce qui nous interpelle ? Qu’est-ce qui nous défie ? C’est un autre concept important pour définir la personne et je me réfère à Mounier, il appelle cela l’événement. C’est l’événement qui nous appelle, nous interpelle, qui nous demande une réponse. Il y a plusieurs couches de sens dans ce terme événement.

· L’événement c’est d’abord ce qui advient c’est l’étymologie, ce qui me tombe dessus sans que je l’aie demandé et ça montre déjà que face à l’événement je suis en position de récepteur, de celui qui répond.

· L’événement c’est ce qui est inédit. C’est ce qui représente une rupture de ma routine, de mon habitude, qui dérange.

On peut, si l’on veut, distinguer deux sortes d’événements. Car normalement, nous entendons par événements, des événements ponctuels, qui se présentent à un moment donné, mais il me semble aussi, que l’on peut envisager l’idée d’événements structurels, d’événements qui ont la forme d’une situation. En ce sens, la crise écologique est un événement et qui dure et qui nous défie et nous demande des réponses. Parmi ces événements structurels, on retrouve les quatre événements que j’ai déjà cités :

· Le monde

· Les autres,

· Soi-même

· L’existence

Ce sont des événements car ils ne cessent de nous interpeller toujours d’une nouvelle manière. Ils sont pleins de surprises et de changement pour nous.

Pour Mounier, l’essentiel dans l’événement, qu’il soit structurel ou ponctuel, c’est qu’il a toujours la présence d’une altérité, une étrangeté ? Il y a quelque chose d’autre, de différent qui apparaît dans l’événement.

La personne c’est l’être capable d’accueil des événements et qui, dans une vision éthique, est l’être qui doit les accueillir. Et bien sûr, la personne est l’être capable, une fois l’accueil fait, de répondre à ces événements, car, en un sens il ’est pas possible de ne pas répondre aux événements. Ne pas répondre, c’est encore une façon de prendre position.

La réponse

J’en viens alors à un troisième terme important après la responsabilité, et l’événement et maintenant réponse.

Qu’est-ce qu’une réponse ? Disons rapidement ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un instinct, un réflexe, une réaction plus ou moins automatique, ou schématique. Une véritable réponse est un acte, qui en connaissance de cause prend en considération la question qui a été posée, la situation, le fait, qui a provoqué la question. C’est un acte qui met en place un autre fait, une autre situation, voir même une autre question. Ainsi, une réponse présuppose un certain nombre de capacités, de compétences de la personne :

· Louverture à l’événement,

· La capacité d’interpréter l’événement, de le décrypter, car l’événement ne parle pas forcément de lui-même. Il faut peut-être, la plupart du temps, le faire parler.

· La faculté de décentrement de l’homme pour saisir l’événement tel qu’il est en lui-même, pour ne pas tout de suite le déformer, le manipuler. Il faut justement quitter son point de vue habituel, son lieu, son repos dans lequel on se trouve.

Pour qu’il y ait cependant après l’accueil, après l’interprétation, vraiment réponse, il faut bien sûr, un minimum de liberté chez la personne pour que son choix, sa réponse, soit authentique et non pas déterminés d’avance. C’est sa condition.

C’est dans la réponse que la personne met en place, dans ce qu’elle a de précis, d’unique à faire ou à dire, c’est là où elle pose un début.

C’est dans sa réponse que la personne pose un début, un commencement. Certes elle répond à, et en ce sens la question donne une certaine orientation, mais à l’intérieur de ce cadre, la personne peut commencer quelque chose qui n’existait pas. Et je me référerai là à une philosophe germano-américaine, Hannah Arendt pour qui c’est justement ce caractère d’initiative qui est propre à l’être humain, et je dirai à la personne.

Voilà quelques aspects de ce que veut dire "une réponse".

Mais j’ajouterai que la personne ne donne pas seulement une réponse aux événements, elle donne en même temps toujours sa réponse. Chaque personne a de quoi (du moins c’est la conviction du personnalisme), donner sa réponse. En dépit de toute ressemblance avec les autres, en dépit de l’appartenance de toutes les personnes au même genre humain, en dépit de toute fraternité et solidarité, chacun est strictement unique, irréductible, irremplaçable. Personne ne peut répondre à la place d’un autre, personne ne peut donner ma réponse. Quelqu’un peut se substituer à moi, mais alors il ne donnera pas ma réponse mais sa réponse.

Et quand je ne donne pas ma réponse, il y a quelque chose qui manque et qui manquera une fois pour toute au monde.

L’identité

Parler de l’unicité de la personne c’est aussi parler de l’identité de la personne. Toute personne a une identité. C’est aussi un thème à la mode. Voyons ce que d’un point de vue personnaliste on peut dire sur ce point : il me semble que trois questions au moins se posent par rapport à l’identité

l’identité est de l’ordre de l’unité

D’un point de vue personnaliste, l’identité n’est pas une donnée toute faite qui serait seulement à trouver ou à découvrir, comme le dit Mounier : "elle n’est pas un plan tracé d’avance", L’identité est à construire. Il est vrai que cette construction n’est pas une "création pure". La personne doit commencer par accepter ses données et y faire un tri et ensuite essayer de faire une unité, toujours imparfaite, toujours à recommencer, une unité des éléments qui s’agitent en soi. En ce sens on peut dire que l’identité est de l’ordre de l’unité, mais à bien comprendre ce terme d’unité, qui veut dire mise en relation, intégration d’une multiplicité.

L’Unité ne veut pas dire qu’il y a un bloc monolithique. Unité ça veut dire qu’il y a la multiplicité mais que je mets dans une certaine relation, que je relie d’une certaine manière En ce sens donc, l’identité n’est pas "une donnée" elle est le résultat provisoire d’un travail, d’un travail d’unification, de mise en lien. En ce sens, cette identité, cette unité est en lien avec l’idée d’une œuvre permanente et que nous appelons personnalisation ou dépersonnalisation ;

L’unité est de l’ordre de la personnalisation.

On ne peut parler de l’identité de la personne en dehors d’une telle dynamique, c’est à dire devenir davantage une personne, devenir davantage responsable et aussi davantage soi-même. Mounier dit "la vie personnelle est la recherche jusqu’à la mort d’une unité pressentie, désirée et jamais réalisée" (jamais réalisée définitivement). Cette unité n’est pas l’identité d’un tout que l’on embrasse dans une formule mais des abîmes de l’inconscient, des abîmes du subconscient, du jaillissement de la liberté, mille surprises la remettent sans cesse en question". Bien sûr, qui dit personnalisation dit aussi risque de dépersonnalisation

Donc, voilà une première chose, l’identité est de l’ordre de l’unité de la remise en relation des éléments qu’il y a en nous, une mise en relation qui n’est jamais terminée, qui n’est jamais acquise.

Alors comment se constitue cette identité ?

La réponse de Mounier va à l’encontre de l’esprit du temps. Il dit : "toute préoccupation directe de réaliser sa personne achoppe à (ce qu’il appelle) "la personnalité". C’est à dire une sorte d’arrêt sur image de ce que nous sommes à un moment donné. Elle achoppe, et par là, dit-il : "elle risque d’arrêter autant que de promouvoir, l’effort d’auto-identification et d’auto-développement". Nous pressentons que l’on ne trouve la personne, en un certain sens, qu’en se détournant d’elle, en la rejoignant sans la chercher. Les formules de Mounier sont peut-être un peu durs là dessus mais il dit : "si l’on prend comme objectif de son travail de constituer sa propre identité, on est presque sûr de la rater". L’identité, pour lui, n’est pas l’objectif, le but recherché, c’est plutôt une retombée, un effet secondaire. Et en effet, mon identité peut très bien être ou devenir autre que je ne croyais ou souhaitais. Mounier dit "ma vocation" (Il entend par vocation, pratiquement, ce que j’appelle ici l’identité) "doit être le développement de mes talents naturels", elle peut être cela. "de mes initiatives, même spirituelles", elle peut être aussi bien dans leurs échecs. "Elle n’est pas comme une idée toute faite que je n’aurais qu’à déchiffrer, elle subit des rebroussements, des coudes, des déviations, des accélérations, selon les réponses que je donne aux événements". C’est à dire que notre identité se constitue, non par un travail où je la prends comme objectif, mais par le travail qui consiste à chercher à répondre humblement, correctement, personnellement aux événements tels qu’ils se présentent.

Comment connaître son identité ?

Et bien, là aussi, il faut dire dans l’optique personnaliste, non pas en la prenant comme un objet direct d’une investigation (par exemple par observation de soi, par introspection par soi ou par autrui), car cela ne nous donne que notre personnage, notre personnalité, c’est à dire quelque chose de figé. La seule manière à peu près adéquate de nous connaître, c’est de nous voir à l’œuvre. Nous voir à l’œuvre dans nos réponses aux événements, car c’est là dedans que se constitue notre identité, avec toutes les surprises que ce travail de réponse peut amener.

Un autre avertissement nous vient de Hannah Arendt, selon laquelle il faut bien distinguer quand nous parlons de notre identité, entre "ce que je suis" et "qui je suis". "Ce que je suis", c’est un petit peu ma carte d’identité (mon nom, mon sexe, ma nationalité, ma profession etc …) c’est à dire mon personnage à un moment donné. Et "ce que je suis" s’exprime en termes qui pourraient être appliqués à d’autres. Par contre "qui je suis", c’est là où s’exprime mon unicité, ma véritable identité. Seulement, "qui je suis", cela m’échappe en grande partie, ne fût-ce que parce que c’est presque impossible à formuler. Si vraiment je suis unique, alors je ne peux pas l’exprimer par les moyens habituels, entre autre par le langage, car la langage est formé de mots qui sont généraux et qui ne peuvent pas vraiment saisir ce qu’il y a d’unique en moi.

Cette réponse que la personne donne, exprime son identité. C’est là-dedans qu’elle s’exprime, c’est le lieu de l’identité.

L’engagement.

Comment la personne peut exprimer son identité dans sa réponse ? La réponse du personnalisme va encore à l’encontre de l’esprit du temps car Mounier nous dit : "une réponse est ma réponse dans la mesure où je m’y engage".

Nous devons prendre en compte ici, cette notion importante d’engagement, ce qui est essentiel de la personne. Bien sûr, c’est un terme un petit peu vieux jeu, un peu démodé, mais il ne faut pas se laisser influencer par cela. La notion d’engagement comporte, je pense, trois niveaux de sens qui doivent être présents et doivent se compléter.

· Être engagé signifie être embarqué. La réponse de la personne est la réponse d’un être situé, incarné et Mounier, par un terme qu’il a pris aux existentialistes, dit embarqué : "on parle toujours de s’engager, comme s’il dépendait de nous, mais nous sommes engagés, embarqués, c’est pourquoi l’abstention est illusoire".

· Un deuxième sens qui vient s’ajouter c’est le sens étymologique : s’engager cela veut dire "se mettre en gage". C’est être dans une présence active.

· Et puis, le sens courant du terme l’engagement au sens du militantisme, engagement dans des structures existantes ou à créer, sur le plan politique ou syndical, associatif, individuel etc… ce sens a à voir avec les deux autres sens, car pour être vrai et personnel l’engagement militant, doit intégrer les deux autres significations de l’engagement ; Ce doit être un engagement bien situé et dans lequel je suis présent.

La dimension communautaire.

L’engagement comme structure constitutive de la personne montre cet autre aspect, à savoir la dimension d’emblée communautaire de la personne. Comme la citation de Mounier le montrait tout à l’heure, la personne n’est pas seulement un jardin secret ou un domaine intérieur. Elle est toujours tournée vers les autres, elle est toujours en rapport avec le monde matériel, humain, les autres, etc … Et en ce sens, la réponse de la personne est sa réponse, si elle est personnalisante pour les autres, c’est à dire si elle les aide à devenir davantage des personnes. Cette aide n’est pas de la condescendance ou de l’assistanat, car il s’agit justement de ce que les autres arrivent à devenir autonomes, à devenir responsables et à se passer de cette aide.

Ne pas confondre "personne" et "individu"

J’aimerais terminer par la mise en évidence d’encore une dimension de la personne qui me paraît fondamentale, très actuelle et qui, à première vue peut être, vous paraîtra banale. Déjà Mounier se battait contre la confusion entre la personne et l’individu au sens ou par individu nous entendons un être centré sur lui-même, sur son noyau dur qui lui donne indépendance et autarcie. Ce combat de Mounier se situait dans les années trente. Il me semble qu’entre temps l’individualisme n’a pas reculé, au contraire.

L’histoire du concept de la personne nous montre qu’il y a eu toujours deux conceptions de la personne.

· Il y a eu un courant toujours majoritaire, et qui a été proche d’une interprétation individualiste de la personne, en terme d’indépendance

· et un courant incarné par Mounier qui développe une conception relationnelle de la personne.

La notion de relation.

La personne se développe, elle existe dans et par des relations. Relations qui ne viennent pas après coup comme une sorte de surplus, qui ne lui viennent pas après être devenue une personne. Ces relations sont là, dès le départ, et elles sont constitutives et constructrices de la personne. Ces relations sont conditions de possibilité, d’avènement et de développement la personne : ce sont des conditions permanentes de la personne.

Mounier par exemple dit pour la personne : "la communication est un fait primitif ; la personne nous apparaît comme une présence dirigée vers le monde et les autres personnes, les autres personnes ne la limitent pas, elles la font être. L’expérience primitive de la personne est l’expérience de la seconde personne. Le Tu, et en lui le Nous, précède le Je ou au moins l’accompagne".

La personne est donc d’abord un être relationnel et communautaire. Il dit encore : "la personne ne se réalise que dans la communauté, voilà pourquoi elle est appelée à créer des communautés de personnes". En ce sens, le personnalisme s’exprime contre tout individualisme (comme contre tout collectivisme d’ailleurs).

Alors, j’aimerais voir avec vous, d’un peu plus près cette notion de relation qui peut paraître si banale et qui, en fait, est quelque chose de très ambiguë . Nous retrouvons ici l’ambiguïté de l’homme-même. Car Relation : ça veut dire, bien sûr "lien", mais ça veut dire "lien avec ce que Je ne suis pas". Donc, dans la relation même, il y a une différence et une distance.

La relation est à la fois proximité et distance, présence et absence, parenté et altérité, elle est fondamentalement ambivalente ou ambiguë. On peut dire qu’à cause de cette ambiguïté la relation est au fond tragique (si on prend le terme dans son sens propre où tragique ne veut pas dire triste et malheureux mais contradictoire).

Toute relation comporte toujours deux aspects en soi inconciliables, mais inséparables en même temps. Si je suis en relation avec quelqu’un ou quelque chose, je suis bien sûr en lien, mais si je m’approche trop, si j’abolis toute distance et toute différence, j’étouffe et je détruis ce avec quoi je suis en relation ; la fusion n’est pas l’idéal de la relation : c’est la mort de la relation.

Mais inversement aussi dans toute relation il y a distance et différence. Si je m’éloigne, si le champ de la liberté devient terrain vague ou désert, il n’y a plus relation : il y a "juxtaposition", il y a "côte à côte", il n’y a plus relation ;

La relation est toujours entre ces deux positions extrêmes, la fusion d’un côté, l’abîme de l’autre, non pas au milieu mais entre les deux, quelque part entre les deux et le point juste de la relation est toujours de nouveau à trouver. En ce sens, toute relation comporte à la fois plaisir et bonheur, parce qu’il y a lien mais en même temps douleur et souffrance puisqu’il y a distance et différence et ça se vérifie dans toute relation.

Si vous prenez la relation au monde ou à la nature, la modernité nous a montré une relation à la nature de l’ordre de la distance. Descartes nous disait que nous pouvons nous rendre maître et possesseur de la nature, et c’est devenu une sorte d’assimilation de la nature, qui a amené à sa destruction.

Dans certain courant écologique on trouve l’idée inverse d’une sorte d’immersion de l’homme dans la nature et c’est tout aussi illusoire. La relation de la nature est toujours relation dans ces deux pôles : parenté et distance. On peut le regretter, ça peut faire souffrir, mais c’est comme mais c’est comme cela.

La relation à autrui, elle aussi, comporte ces aspects ambiguës et ambivalents. Je prends comme exemple ces rapports à ces autres que sont les enfants ; D’un certain côté ces enfants sont "de moi"’, sont "moi", mais aussi ce sont des "moi" "étrangers à moi". Le philosophe Lévinas qui a beaucoup réfléchi à la paternité écrit dans un de ses livres Le temps et l’autre (je demande aux dames d’excuser qu’il ne parle que de paternité et de fils n’est-ce pas ) "La paternité est la relation avec un étranger qui tout en étant autrui est Moi. La relation du moi avec un moi-même, qui est cependant étranger à moi. Le fils en effet, n’est pas simplement mon œuvre, comme un poème ou comme ma propriété. Ni les catégories du pouvoir ni celles de l’avoir ne peuvent indiquer la relation avec l’enfant ni la notion de cause ni la notion de propriété ne permettent de saisir le fait de la fécondité. La paternité n’est pas simplement un renouvellement du père dans le fils et sa confusion avec lui, elle est aussi l’extériorité du père par rapport au fils".

On peut prendre aussi l’exemple de la mère. Au départ de la grossesse, il y a quasi fusion et puis il y a la naissance. C’est à dire pour que l’enfant vive, pour qu’il y ait authentiquement relation avec l’enfant, il faut d’abord l’éjecter, s’en séparer, couper le cordon ombilical. La vraie relation de la mère à l’enfant présuppose cette distanciation et cela se retrouve d’ailleurs dans l’éducation.

L’étymologie du mot éducation est intéressante, cela vient du latin educare, c’est à dire "conduire hors de ’" (Le Duc c’est celui qui conduit). "hors du sein de la mère, hors de la famille"’, le "conduire hors de’" pour que par la suite il n’y ait pas rupture ou absence, mais qu’il y ait relation d’un autre type.

La même chose se vérifie dans la relation à soi. C’est une authentique relation ; certes, je suis "moi", mais déjà, en le disant j’affirme une sorte de dédoublement. "Je suis Moi" : Qui est ce "Moi" qui dis "je" et qui est ce "je" qui est "Moi" ? Qu’en est-il alors de mon identité et de mon unité ? Il y a foncièrement une dualité voire une pluralité en MOI, une pluralité intérieure, c’est un fait de base et permanent. D’où éventuellement des conflits intérieurs, d’où des projets que l’on fit sur soi avec des succès et des échecs. L’identité n’est donc pas de l’ordre de la coïncidence avec soi mai plutôt de la cohabitation pacifique ou non. L’identité de quelqu’un est à mon avis comparable à celle d’un couple, par exemple. Elle est de l’ordre du lien qui est établi entre une pluralité, le lien que j’établis entre Moi et Moi et cette relation à soi est tout aussi tragique que tout autre relation, tout autant contradictoire, empreinte de bonheur et de souffrance et la même chose pour la relation à l’existence …

Une pensée forte, tonique

J’espère que j’aurai pu vous convaincre que le personnalisme est une pensée forte et tonique, peut être utopique dans ce sens qu’elle ouvre des horizons qu’elle oriente, qu’elle motive, qu’elle appelle. Mais, qu’elle soit utopique, cela montre qu’elle n’est pas résignée ou cynique.

Une pensée qui n’est pas idyllique, car il y a dans cette pensée une vision tragique de l’homme. foncièrement, la personne est considérée comme cette être ambiguë ambivalent, dialectique. C’est une pensée qui ne tait pas les obstacles et les difficultés.

Le personnalisme, dans ce sens prend les hommes au sérieux, les appelle ou les rappelle à leur responsabilité et leur en indique les voies et les orientations ; Mais en même temps c’est une pensée qui croit que l’homme peut cela, que l’homme et capable de répondre.

… Et en ce sens, on pourrait se reporter à cette expression de Mounier "optimisme tragique" : Optimisme pour dire la foi, Tragique pour ne pas taire les difficultés.

Hubert HAUSEMER{{}}

Professeur de philosophie et membre

Du secteur personnalisme de "La Vie Nouvelle"

Transcrit par Marc FRAISSENET à partir de son enregistrement de l’exposé d’Hubert HAUSEMER, Angers, le 10 février 1996, dans le cadre de la formation "initiation au personnalisme"

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