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Professeur David Khayat

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Le médecin, garant des droits humains fondamentaux

Le Professeur David Khayat, chef du service d’oncologie médicale, au groupe hospitalier Pitié-Salpétrière de Paris, examine les valeurs fondatrices de la pratique médicale, alors que la question de l’éthique se trouve radicalisée par les récents développements des sciences de la vie. Le médecin se doit d’être aujourd’hui non seulement celui qui traite la maladie, mais aussi le garant des droits humains essentiels.

Par Professeur David Khayat

Article paru dans le Journal de l’OCDE, 03 novembre 2001

Sens et identité du médecin et de l’hôpital

Le médecin est confronté chaque jour davantage à la question du sens de sa pratique. En effet, le contenu de ses connaissances est nécessairement limité face au vertige que lui procure la lecture de toutes les découvertes issues de la biologie moléculaire et des sciences du génome. Mais il y a aussi son sens de la compassion et de l’altruisme, et son souci d’aider et de soutenir la personne malade qui vient lui confier sa vie. En même temps, il est responsable aux yeux de la collectivité de l’usage qu’il va faire des ressources que celle-ci est prête à consacrer à la santé et il est témoin de la judiciarisation et la médiatisation de son métier. Enfin il voit la désagrégation progressive des structures sociales classiques et donc de son statut de notable.

Cette question, à son tour, en engendre une autre : Quelle est l’identité du médecin, qui est-il avant tout ? Une machine à apprendre et qui doit tout savoir ? Un acteur économique qui doit faire attention aux dépenses qu’il génère ? Un praticien qui doit se protéger par une médecine défensive ? Un rempart illusoire contre la souffrance, l’angoisse ou la solitude de ses concitoyens ? La solution serait simple si la médecine était une science. Malheureusement (ou heureusement peut-être !), elle n’est qu’un art. C’est-à-dire, une recherche permanente d’un absolu philosophique, la Santé, le Bien-être ou, en quelque sorte, le Bonheur peut-être.

La science en elle-même et à elle seule ne permet pas de façon exclusive de définir la pratique médicale, elle n’en est qu’un outil, elle n’en est qu’un moyen, et le sens probablement se perd si à côté de la maladie, le médecin venait à oublier le malade, si à côté de la douleur, le médecin venait à oublier la souffrance, si à côté de la réalité, le médecin venait à oublier l’espoir. Mais, allons plus loin. À côté de la question du sens et de l’identité du médecin et de l’hôpital, une autre question se pose et se posera davantage encore dans l’avenir. Il s’agit de la question du pouvoir.

Le pouvoir médical

Ce pouvoir médical, à son apogée à la fin de la deuxième guerre mondiale, s’exprimait dans le rapport perpendiculaire d’un médecin debout, en bonne santé, propre et bien habillé avec un malade couché, innocent, inculte et muet.

L’absence de loi sur l’éthique, sur le respect des personnes soumises à la recherche biomédicale, l’absence d’association de patients capables de revendiquer les droits légitimes et inaliénables de toute personne entrant dans un hôpital ou soumettant sa vie ou sa santé aux mains d’un médecin, tout ceci concourrait à déséquilibrer cette relation au profit unique du médecin, tout puissant dans son univers hospitalier, terrifiant autant qu’opaque.

Heureusement, l’immense majorité d’entre eux ont usé avec sagesse de cette puissance dans le seul but d’aider les patients. Mais, nous avons vu, ailleurs et dans d’autres temps, les effets pervers que pouvaient entraîner l’usage immodéré, inadapté, inadéquat de cette puissance, de ce pouvoir.

Qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure d’Internet, des associations de lobbying, des médias, à l’heure où le médecin n’apparaît le plus souvent aux yeux de la société que comme le responsable des déficits de la sécurité sociale, de l’augmentation des prélèvements sociaux, que comme un être souvent incompétent, capable de toutes les erreurs, incapable de charité ou d’amour ?

S’il y a dans cette image profondément caricaturale et grotesquement fausse du corps médical, une envie sous-jacente de briser, à sa source, l’origine du pouvoir médical, il n’y a pas pour autant de véritables propositions concrètes pour l’établissement d’un système de santé, d’un vrai système de soins capable de promouvoir la santé, d’éradiquer la souffrance et de respecter la vie, la valeur et la dignité de tout être humain.

La France a dépensé cette année près de 900 milliards de francs pour la santé (10 % de PIB) mais les Français sont-ils satisfaits de leur système de santé ? Sont-ils d’accord pour dépenser autant pour une valeur, la Santé qui leur semble bien abstraite tant qu’ils sont à l’âge de payer pour elle et non à l’âge d’en bénéficier ?

Le monde de la santé est-il heureux de disposer de tous ces moyens alors qu’en France sur 800 000 infirmières, 50 000 ont mis fin prématurément à leur carrière, que sur 39 000 postes de praticiens hospitaliers, 3 000 sont toujours vacants ? Avons-nous su répondre aux espérances légitimes de la jeunesse en terme d’équité, de compassion, quand nous acceptons silencieusement l’idée que des malades atteints de SIDA ou de cancer en Europe seront soignés et guéris grâce à des traitements efficaces mais que ces mêmes malades, simplement parce qu’ils sont africains, asiatiques, pauvres et dociles, meurent de ces mêmes maladies dans l’indifférence et l’abandon ?

Le Partage donne tout son sens à la pratique médicale

Si l’on ne veut pas aboutir à un effondrement de nos systèmes de santé sous l’effet combiné des contraintes économiques qui s’essoufflent à financer le progrès médical, de la crise de conscience d’un monde médical qui ne comprend plus ce que l’on attend de lui et de l’émergence d’une citoyenneté « patiente » qui vient combler le vide d’un pouvoir médical déchu, il nous faudra trouver des réponses à cette question du sens.

Mais, malgré les difficultés, malgré les soubresauts d’un monde en profonde évolution, il n’y a pas lieu d’être pessimiste.

D’autres valeurs viennent aujourd’hui nous aider à trouver des réponses aux interrogations pressantes d’un système qui ne sait plus très bien vers où aller.

Car en réalité, le pouvoir et le sens ne se comprennent qu’au travers du Partage. C’est dans la relation singulière, unique, privilégiée, c’est dans le respect de l’autre, c’est dans le rôle de garant des droits, du droit à l’universalité de l’accès à des soins de qualité, du droit à l’information, du droit à partager la connaissance, du droit à l’équité en matière de santé, du droit enfin à la dignité et à l’espoir. C’est dans tout cela, dans une alliance devenue invincible, que les patients comme les médecins, les administrateurs comme les économistes, les industriels comme les chercheurs, pourront enfin créer des conditions pour qu’un système de soins à la hauteur des espérances de tous et des réalisations, et plus encore des potentiels, de la science, puisse se mettre en place. Il garantira à chacun que tout sera fait, dans les limites du disponible, pour que toute vie s’épanouisse, cherche sa voie, trouve son bonheur, dans la sérénité et le silence d’un corps bien portant.

Bien sûr, chaque pays, chaque région devra définir démocratiquement ses priorités en matière de santé, en tenant compte de ses besoins mais aussi de ses ressources. De la même manière, il est fondamental que la « gouvernance » globale de ces problématiques passe par le partage entre le Nord et le Sud. Enfin, il faudra encourager les initiatives visant à soutenir le droit des jeunes à s’engager dans les actions philanthropiques liées à la santé.

L’économie d’un pays ou du monde ne peut se substituer à l’éthique. Elle ne peut être une Éthique. Mais l’économie nous impose des choix et l’éthique nous aide à les faire. En quelque sorte, à une éthique aveugle adossée à un pouvoir médical absolu doit se substituer une éthique des choix, basée sur le partage.

Alors, dans une éthique rénovée, dans un pouvoir partagé, dans une médecine efficiente et accessible à tous, chacun prendra sa part du pouvoir avec un objectif commun, une seule idée en tête, celle qui veut que tous, citoyens d’un même monde, nous ayons tous les mêmes droits et face à la maladie, la souffrance ou l’adversité, les mêmes chances.






Buddhaline

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