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Le corps de Kalachakra : voie de l’éveil

Par l’identification à la déité, le méditant réalise la jouissance-vacuité du mahamudra, le « grand sceau », tout en intégrant dans le microcosme qu’il est le macrocosme de l’univers.

Par Sofia Stril-Rever

CERCLE D’ETUDES KALACHAKRA

Jeudi 7 juin 2001

LE CORPS DE KALACHAKRA : VOIE DE L’EVEIL

La méthode des Tantras, véhicules du fruit

En préparant la rencontre de ce soir, je me suis dit qu’il était bien présomptueux de ma part d’avoir mis au programme le thème du mahamudra. Car en parlant du mahamudra, je vais parler d’un état de conscience auquel j’aspire, mais un état de conscience dont je n’ai pas l’expérience. Le mahamudra est en effet le cœur de l’expérience de l’Eveil et je n’en ai qu’une compréhension intellectuelle qui est bien, bien loin d’une réalisation.

Alors que je m’interrogeais à ce sujet, il m’est revenu ce point que j’avais soulevé avec Kirti Tsenshab Rinpoche après un enseignement qu’il m’avait donné sur le corps subtil et notamment la circulation des essences et des gouttes. Je lui avais demandé comment ces notions du corps subtil qui n’étaient pour moi, à ce stade, que des concepts, pourraient un jour peut-être devenir une réalité d’expérience. Rinpoche m’avait répondu que pour l’instant il s’agissait d’une première approche. En un premier temps, il était important de comprendre un certain nombre de notions de base concernant la physiologie subtile. Il est vrai d’ailleurs que, selon l’école Gelugpa, on examine au préalable de manière analytique la nature véritable du soi et des phénomènes. La méthode d’investigation rationnelle n’est donc pas condamnée, elle est encouragée en tant que moyen, étape de ce chemin qui conduit à l’absorption contemplative.

Car le chemin tantrique est appelé le véhicule du fruit, par opposition au chemin des perfections ou des sutras qui est le véhicule des causes. Parce que, dans les Tantras, on médite sur l’Eveil, du point de vue de ses qualités et de ses réalisations. Et selon les Tantras, la voie des sutras ne contient pas la cause dite proche de l’obtention d’un corps de Bouddha. On considère en effet que la cause proche est le corps subtil qui prend naissance dans la phase d’engendrement de la méditation, puis mûrit dans la phase d’achèvement.

Or le corps subtil, bien sûr nous le décrivons de manière externe, sans avoir encore réussi à devenir « une seule saveur » avec lui comme nous le disions la dernière fois. Mais Kirti Tsenshab Rinpoche m’a expliqué qu’il était bon de se le représenter, de s’en imprégner dans la méditation encore et encore jusqu’au jour où, grâce à l’accumulation de sagesse ainsi réalisée, « on voit réellement » a-t-il dit, Kalachakra.

Telle est l’application de la méthode du fruit où on se concentre sur le résultat final. En imaginant qu’on est Kalachakra, en développant la fierté d’être ici et maintenant la déité, on s’efforce de passer de la simulation à la réalisation, de l’imaginaire à la réalité, afin d’arriver à l’expérience.

J’ai éprouvé le besoin de rappeler ces particularités de la méthode tantrique, étant donné la nature même du sujet de ce soir. Et je me suis dit qu’au fond j’aurais pu commencer par là, dès notre première rencontre. Car les autres fois, quand j’ai parlé des corps de Bouddha, j’ai également parlé de notions dont je n’ai pas l’expérience directe. On pourrait dire que nous sommes en fait en train de regarder une carte, d’examiner l’itinéraire d’un voyage qui doit nous conduire dans un pays auquel nous aspirons d’aller, mais que nous n’avons pas encore exploré. Le mois dernier, nous avions parlé de l’expérience de Kalachakra et aujourd’hui, avec le mahamudra, nous sommes au cœur de l’expérience de l’Eveil. De ce cœur de l’expérience, je ne ferai que décrire le chemin d’approche et cela en toute conscience de mes limites puisque je parle seulement d’une expérience à laquelle j’aspire, non d’une expérience vécue.

Mahamudra, « le grand sceau »

Il existe différentes voies d’accès à la réalisation du mahamudra mais je n’ai pas l’intention de me lancer dans des comparaisons savantes entre ces différentes voies que je ne pratique pas. Il est déjà bien assez difficile de parler de Kalachakra.

Mahamudra est un terme sanskrit où maha signifie grand et mudra sceau. Le sceau est une marque de reconnaissance qu’on imprime à la cire fondue. Une fois de plus, on remarque à quel point l’image est vraie. Car la cire fondue est ici notre esprit dans lequel la pratique du guruyoga imprime notre maître, notre yidam dont nous sommes devenus inséparables. Et le sceau est imprimé dans le chakra du diadème, au sommet de la tête, par lequel nos communiquons avec l’esprit de notre maître, que nous lui offrons lorsque nous nous prosternons devant lui ou lorsque nous recevons sa bénédiction. On se représente ce que signifie le sceau de la déité en se rappelant le cas de ces grands méditants qui prennent spontanément une attitude, une position de la tête ou qui font un geste des mains en rapport avec leur déité de pratique. Car ils sont totalement imprégnés de leur déité yidam, au point de l’avoir incorporée dans leur body language. On cite le cas notamment de Serkhong Rinpoche, ancien tuteur du Dalaï-Lama qui avait cette grâce non-ordinaire de voir directement Chenrezig en la personne de Sa Sainteté. Or Serkhong Rinpoche avait coutume de reproduire inconsciemment le geste d’un des bras de Chenrezig, tenant le lotus.

Les bodhisattvas portent le sceau du Bouddha qui est leur chef de lignée, par exemple Amitabha est scellé dans le diadème d’Avalokiteshvara et, en ce qui concerne Kalachakra, il porte le sceau du Bouddha Akshobhya, indiqué par l’aura de couleur verte rayonnant de sa tête puisque, dans le mandala de Kalachakra, Akshobhya est asocié à l’élément espace. Cela s’explique par le fait qu’Akshobhya est le chef de la lignée du vajra, or Kalachakra est de l’essence de Vajrasattva.

Il est intéressant de voir comment les Tibétains ont glosé mahamudra, littéralement traduit dans leur langue par cha gya chen po, où chagya signifie « sceau royal » et chen po « grand ». Selon Bokar Rinpoche, cha correspond à la conscience primordiale, gya ou « royal » signifie « rien au-delà » et chenpo « rien de plus grand ». Et Bokar Rinpoche ajoute que le « grand sceau » est l’essence de notre esprit qui est clarté et vacuité recouvrant la totalité des phénomènes du samsara et du nirvana, voilà pourquoi il n’y a rien ni de plus haut, ni de plus grand.

Si, pour toutes les écoles du bouddhisme tibétain, on peut dire que le mahamudra est un système de méditation visant à découvrir la clarté-vacuité originelle de l’esprit, les méthodes pour reconnaître cette essence de notre esprit diffèrent selon les écoles. Le Tantra de Kalachakra notamment a développé une voie spécifique de réalisation du mahamudra. Dans la classe des Tantra de l’Union insurpassable, les Anuttarayogatantra, le Tantra de Kalachakra est considéré comme un « Tantra mère » à cause de l’insistance sur la sagesse tantrique plutôt que sur les moyens. Quand les moyens sont plus développés que la sagesse, on parle de « Tantra père », comme l’est par exemple le Tantra de Guhyasamaja.

L’expression sagesse tantrique signifie que, dans les Tantra mères, la connaissance de la vacuité est inséparable de l’expérience de la félicité. En réalité, ce qu’on appelle félicité ou encore béatitude, est désigné dans le Tantra de Kalachakra du terme sanskrit mahasukha. Maha, comme dans mahamudra, signifie « grand » et sukha signifie « jouissance » avec un sens sexuel qui a été gardé dans la traduction tibétaine du terme. Or cette jouissance est grande parce qu’elle est associée à la vacuité, parce qu’elle est l’expérience vécue de la vacuité, l’expérience de la vacuité incorporée à notre conscience. C’est pourquoi dans ma traduction j’ai renoncé à des termes comme félicité ou béatitude. Ils ont l’avantage de montrer qu’il ne s’agit pas d’un type de jouissance ordinaire et physique. Mais ils ne restituent pas la réalité des processus tantriques. J’ai opté pour l’expression « jouissance-vacuité » parce que cette jouissance est dite aussi « simultanée », sahaja en sanskrit. Et elle est dite simultanée car elle naît simultanément, elle s’élève simultanément avec la conscience de la vacuité. De plus j’ai tenu à conserver le mot jouissance, avec la connotation sexuelle du terme, parce que dans les Tantra, la sexualité est intégrée au processus de transformation de notre corps ordinaire.

Et à ce point, je voudrais revenir au corps de Kalachakra. La dernière fois, nous en avions fait deux types de lecture, en montrant les correspondances du corps de Kalachakra avec d’une part le Kalachakra dit externe, à savoir les périodicités cosmiques, les révolutions d’astres, et d’autre part avec le Kalachakra interne, à savoir les périodicités de notre respiration, les déplacements de la force de vie. La roue du temps externe, au plan du monde, et la roue du temps interne, au plan de l’individu, entrent en relation sur la base d’une synchronicité des rythmes de la force-de-vie, cette énergie subtile qui fait à la fois se déplacer les corps célestes et qui nous fait respirer.

Ce soir, je voudrais proposer une troisième lecture du corps de Kalachakra, liée au Kalachakra alternatif. On appelle Kalachakra alternatif la troisième roue de Kalachakra car on considère les deux premières roues, externe et interne, comme les bases à purifier. La roue alternative correspond précisément au processus de la purification. Or selon la méthode spécifique aux Tantras, la purification n’est pas une opération désincarnée, mais elle prend appui au contraire sur des supports physiologiques concrets.

La « bodhicitta » père – mère dans la Roue du temps


Kalachakra enlaçant Vishvamata Kalachakra, debout au centre du mandala, tient la déesse Vishvamata enlacée. Il a la jambe droite tendue et la jambe gauche légèrement fléchie. Nous avons vu la dernière fois que la jambe droite, de couleur rouge, symbolise la veine subtile solaire. Or la jambe est tendue, et cela traduit la remontée de la bodhicitta mère incandescente, depuis le nombril jusqu’au sommet de la tête, dans la veine centrale. A l’inverse, la jambe gauche fléchie, de couleur blanche, signifie la rétention du flux de la bodhicitta père qui coule depuis le sommet de la tête.

Dans cette description, le sens du terme bodhicitta ne se limite pas à l’acception générale d’« esprit d’Eveil » qui en est donnée dans le Mahayana. Le sens tantrique de bodhicitta est spécifique aux tantra de l’insurpassable union. Dans ce contexte particulier, la bodhicitta, ou « esprit d’Eveil », est entendue comme l’une des composantes du corps vajra. L’esprit d’Eveil est la sublimation d’un support somatique concret, et on traduit bodhicitta par « semence » ou « nectar » d’Eveil, en référence au liquide séminal de la bodhicitta père, de couleur blanche, ou au sang menstruel de la bodhicitta mère, de couleur rouge.

Dans cette acception, l’esprit d’Eveil est très proche du bindu, la « goutte », issue de lui et conçue comme « goutte » sublimée de la semence père ou de la semence mère. Dans le véhicule vajra, chaque état de conscience est corrélé à une énergie, ayant un support corporel, et se manifestant comme souffle, esprit d’Eveil père-mère, ou encore bindu, « goutte ».

Le bindu est un signe linguistique du sanskrit, le « point » que l’on inscrit au-dessus des consonnes pour indiquer leur nasalisation. Le Tantra de la Roue du temps donne du point une interprétation particulière qui conduit à traduire bindu par « goutte ».

Les « gouttes », au sens physiologique ordinaire, sont celles du sperme ou du sang menstruel, contrepartie visible de l’ovule. Les « gouttes » sont les semences, les « points » primordiaux, à l’origine de toutes les manifestations de la vie. Au sens tantrique, les « gouttes » ont la nature de l’esprit d’Eveil père, de couleur blanche, et de l’esprit d’Eveil mère, de couleur rouge. De la taille d’une graine de moutarde, la « goutte », dite « indestructible » de la conscience qui transmigre d’une existence à l’autre, se trouve au niveau du cœur. Elle est décrite comme une capsule minuscule, contenant l’esprit d’Eveil père, dans sa partie supérieure, et l’esprit d’Eveil mère, dans sa partie inférieure.

Au cours de la gestation, l’esprit d’Eveil père remonte, depuis la « goutte indestructible » du cœur, jusqu’au chakra de la couronne, à travers la veine médiane, tandis que l’esprit d’Eveil mère descend jusqu’au nombril. Tous les lotus subtils renferment, à l’état de traces, l’esprit d’Eveil père-mère, mais la bodhicitta blanche est concentrée à la couronne, et la bodhicitta rouge au nombril. Au cœur, où elle est « indestructible », la bodhicitta est, en proportions égales, rouge et blanche, père et mère, lunaire et solaire.

Nous avons conservé à bodhicitta la traduction « esprit d’Eveil », en précisant « père » ou « mère », afin de signifier que, dans le contexte de Kalachakra, bodhicitta a un sens tantrique et représente un élément essentiel à la réalisation du corps vajra. Mais il faut préciser que, même dans le contexte des Tantra de l’insurpassable union, la référence aux fluides corporels sublimés n’exclut pas les significations de la bodhicitta posées par le Mahayana. Car la motivation altruiste à devenir Éveillé est la condition de la transmutation des supports organiques en « esprit d’Eveil père-mère ».

Dans la pratique des yogas de Kalachakra et des visualisations qui leur sont associées, les semences père ou mère, supports de bodhicitta, telles que le sperme ou le sang menstruel, sont conçues sous un aspect transcendant leur réalité physiologique ordinaire. L’union du méditant, devenu-un en Kalachakra-Vishvamata, fait couler l’esprit d’Eveil père, désigné sous le terme de « sperme », un terme qui en sanskrit, se dit shukra et qui a aussi le sens de « brillant ». Or, dans ce contexte, le sperme est en effet conçu comme un nectar de lumière, recueillant l’essence de l’Illumination. Son rayonnement se répand sur tous les êtres, telle une bénédiction qui les comble du bonheur et des bienfaits associés à la réalisation de l’Eveil.

L’utilisation d’un vocabulaire enraciné dans la vie physiologique, pour désigner un plan suprasensible, indique la réalité de la conversion qu’opère le processus tantrique. Le corps n’est ni rejeté, ni même dévalué. Il est au contraire purifié. Les agrégats, les éléments, les consciences sensorielles, les fonctions et les constituants corporels deviennent des déités. De notre rapport au corps sont extirpés les poisons de l’ignorance et du désir. Ainsi le plaisir sexuel n’est plus recherché comme la satisfaction d’une pulsion égocentrique, renforçant notre attachement à l’existence. Il se transforme en l’absorption méditative de jouissance-vacuité, réalisée par la dépolarisation des énergies masculine et féminine du pratiquant, s’identifiant à Kalachakra père-mère.

La sexualité, voie de libération

Notre culture a de la sexualité une représentation extrêmement restreinte et appauvrie. Dans le contexte du Tantra de la Roue du temps, la sexualité nous relie au cosmos. C’est un échange d’énergies polarisées, incluse dans la polarisation universelle des énergies. Ainsi la respiration est-elle sexuée. Nous avons vu la dernière fois que les souffles sont alternativement lunaires-masculins, et solaires- féminins. La succession des jours est sexuée : nous avons dit que les jours pairs sont d’essence masculine, les jours impairs d’essence féminine. De même, les constellations sont sexuées : Bélier, Gémeaux, Balance, Sagittaire et Verseau, constellations dites « impaires », sont solaires et féminines. Taureau, Cancer, Vierge, Scorpion, Capricorne et Poissons, constellations dites « paires », sont lunaires et masculines. Les planètes, les étoiles et les corps célestes sont sexués : le nœud ascendant lunaire, Rahu, la lune, Mercure, Vénus et le nœud descendant lunaire, Ketu, d’essence lunaire sont masculins. La comète Kalagni, le soleil, Mars, Jupiter et Saturne sont solaires et féminins. La sexualité est cet échange des énergies, puissant et ininterrompu, qui, à travers l’infinité du cosmos, est créatrice de vie.

Tandis que la sexualité ordinaire nous enferme dans le cycle des existences, en nous attachant aux plaisirs de l’érotisme, la transmutation de la sexualité dans le Tantra de la Roue du temps peut nous délivrer ultimement du cycle des existences. La même énergie sexuelle, qui cause le plaisir, au niveau physiologique ordinaire, ou la jouissance-vacuité au niveau psychique non-ordinaire, a donc des effets opposés. Dans l’un et l’autre cas, il se produit une « dépolarisation », mais elle intervient sur deux plans distincts : celui de la fusion des identités masculine et féminine, dans l’étreinte amoureuse – ou celui de la sagesse et de la compassion, dans l’union en la déité. La première « dépolarisation » ne met pas un terme aux obscurcissements du désir et de l’ignorance. Seule la seconde « dépolarisation », engendrée par la puissante énergie de l’esprit d’Eveil père–mère, transforme effectivement la sexualité en voie de libération et d’Eveil.

La visualisation et l’identification avec les déités renforce d’ailleurs la capacité du méditant à transcender les références biologiques simples de l’identité sexuelle. En reconnaissant en lui-même les bodhicitta rouge et blanche qu’il unifie dans la veine centrale, le pratiquant tantrique devient-un avec la nature de Bouddha, sous forme père-mère.

Par l’identification avec la déité, le méditant réalise la jouissance-vacuité du mahamudra, « le grand sceau » – représenté par Kalachakra et Vishvamata enlacés. Il intègre, dans le microcosme qu’il est, le macrocosme de l’univers. Il éprouve « la joie innée dans le monde des phénomènes », que certains traducteurs occidentaux, comme Robert Thurman, ont appelée la « conscience orgasmique », dite « un million de fois » plus intense que l’orgasme sexuel. L’intensité même de cette joie la situe au-delà des facteurs d’attachement à l’existence. Force vive d’amour et de compassion, elle est dirigée activement vers tous les êtres sensibles, à l’image des déités tantriques dont les multiples bras sont l’expression d’un amour sans-limite embrassant l’univers pour le faire renaître à l’Eveil.

Les quatre visages de Kalachakra ou les quatre états et les quatre gouttes

La déité Kalachakra a quatre visages et, la dernière fois, nous avions associé ces quatre visages aux quatre directions cardinales reliées à quatre Bouddha ainsi qu’aux quatre événements géophysiques des solstices et des équinoxes. Cette interprétation concernait le Kalachakra externe. Sur le plan du Kalachakra alternatif qui nous intéresse ce soir, le visage bleu foncé de Kalachakra qui regarde vers nous correspond précisément à l’« état de conscience » de jouissance-vacuité que nous venons de décrire. Et les trois autres visages sont eux aussi associés à des « états de conscience » particuliers.

Le visage blanc correspond à l’état de veille ou encore à ce que le Tantra appelle la « goutte du corps ». Entendons que l’esprit d’Eveil père-mère est porté par les souffles dans les veines subtiles jusqu’aux lotus du front et du nombril. L’accumulation des souffles dans ces deux chakras correspond à l’état de la conscience éveillée, caractérisée par l’extraversion des sens et de la pensée qui produit la perception des phénomènes. Comme dans le système de Kalachakra, ni l’existence, ni la conscience ne se conçoivent en dehors des cycles temporels, cet état de conscience est associé au jour.

Le visage rouge est celui des « moments » que le Tantra désigne comme intermédiaires, les moments de « jonction entre le jour et la nuit » et, si l’on y pense, l’aube et le crépuscule sont effectivement de couleur rouge. Or le visage rouge correspond à « la goutte des rêves », pendant « l’état onirique ». Dans cet état-là de la conscience, il se produit une activation de l’esprit d’Eveil par les souffles, aux lotus de la gorge et de l’organe secret. Il en résulte une dissociation de la pensée d’avec le corps et le monde extérieur.

Le visage jaune de l’ouest est celui de « l’état de sommeil profond », pendant lequel les souffles stimulent l’esprit d’Eveil au cœur et au centre de l’organe secret. Le sens de l’ego, la conscience du corps et du monde phénoménal disparaissent, tandis que se manifeste la troisième « goutte », de l’état dit « ultime » dans le Tantra de la Roue du temps.

Enfin le quatrième visage, noir est caractérisé par l’accumulation de l’esprit d’Eveil, sous forme d’une « goutte » dite « de sagesse-connaissance », aux lotus du diadème et de l’organe secret. Cet « état » est le support du plaisir sexuel ou de la jouissance-vacuité éprouvée lorsque la bodhicitta rouge, allumée au nombril par le feu du désir, s’embrase, et fait fondre la bodhicitta blanche, au diadème. Elle coule par la veine centrale jusqu’au lotus de l’organe secret, s’épanchant comme sperme et sécrétion vaginale au plan de la physiologie ordinaire, ou bien comme « goutte de sagesse-connaissance » dans l’absorption méditative.

On mesure donc la richesse symbolique du corps de Kalachakra. Mais d’ailleurs ce n’est pas tout. Car les 4 états de conscience état de veille, de rêve, de sommeil profond et 4° état sont appelés à être purifiés. Au plan ordinaire, ils sont appelés « la racine des voiles », entendons qu’ils contiennent toute la force des obscurcissements karmiques. Une fois qu’ils sont purifiés, tous les voiles sont levés et ils sont alors appelés les « quatre vajra » correspondant aux quatre corps de Bouddha, le nirmanakaya, le sambhogakaya, le dharmakaya et le sahajakaya, ou corps de jouissance-vacuité.

Or les quatre corps vajra mûrissent dans la phase d’achèvement qui correspond au yoga en six parties de Kalachakra. Et l’iconographie illustre ce yoga avec les six clavicules dont nous avions parlé la dernière fois, mais aussi avec les trois paires de quatre bras. Car le yoga en six parties est divisé en trois phases correspondant aux trois corps. La première phase est celle dite de « rassemblement et absorption » qui permet la réalisation du nirmanakaya. Elle correspond aux bras de couleur blanche. Les souffles sont regroupés durant cette phase. La 2° phase dite « de contrôle et rétention » permet la réalisation du sambhogakaya. Elle correspond aux bras de couleur rouge. Les souffles sont alors introduits dans le canal central. La 3° et dernière phase dite « d’attention et ravissement » permet la réalisation du dharmakaya. Elle correspond aux bras de couleur bleue. Les souffles dépolarisés introduisent à l’état de jouissance-vacuité représenté par l’enlacement du dieu et de la déesse. Et l’union obtenue dans la dernière phase des yoga de Kalachakra devient la cause proche de l’Eveil.

Lors de cette dernière phase d’attention / ravissement, les souffles polarisés, supports de la conscience samsarique sont arrêtés et la conscience samsarique cesse avec eux. C’est l’étape ultime du ravissement ou de la jouissance-vacuité. Alors les gouttes de bodhicitta blanche s’accumulent à partir de l’organe secret à la base du canal central. Inversement, les gouttes de bodhicitta rouge remontent vers le chakra du diadème. C’est la raison pour laquelle, pendant l’initiation de Kalachakra, les lamas portent des coiffes tressées de fils rouges. Ces fils de laine rouge symbolisent la remontée de bodhicitta mère de couleur rouge.

Le mahamudra, « voie de la fumée »

Au fur et à mesure de leur accumulation, les 21 600 souffles karmiques que nous avions évoqués la dernière fois sont progressivement consumés. Or l’accumulation des gouttes dans la veine centrale est divisée en douze sections. Ce sont les douze bras gauche pour la bodhicitta père et les douze bras droits pour la bodhicitta mère. Nous avions vu d’ailleurs que le symbolisme des attributs des bras de la déité était en rapport avec les essences père et mère.

A chaque accumulation de bodhicitta père et mère dans les douze sections de la veine centrale, le corps physique grossier est transformé, sublimé pour laisser apparaître le corps pur de Kalachakra, un corps dit « de forme vide ». Vide signifie ici subtil, le corps subtil de Kalachakra est produit à partir du support physique du corps grossier. Il est l’aboutissement d’une série d’opération de retraits et de dissolutions des souffles samsariques, supports de conscience.

Or ce travail sur les souffles dans le Tantra de Kalachakra est appelé « voie de la fumée » et le mahamudra est défini comme « la voie de la fumée ». Pourquoi voie de la fumée ? Parce qu’on dit que lors de la première étape du retrait et de la dissolution des souffles, il apparaît à la conscience la perception d’une fumée. Ce premier retrait équivaut à la dissolution de la terre dans l’eau. Et on retrouve la même séquence que dans le processus de la mort. La terre se dissout dans l’eau, on a la perception d’une fumée, puis l’eau se dissout dans le feu et c’est l’apparence d’un mirage, le feu dans l’air, ce sont des étincelles et l’air dans l’espace, on perçoit une lumière grésillante comme la flamme d’une lampe à beurre. On appelle les apparences produites lors de ces quatre premières dissolutions les apparences nocturnes. Elles sont suivies de six apparences diurnes qui sont le soleil, la lune, Rahu ou l’éclipse du soleil, un éclair et une goutte bleue. Au centre de la goutte bleue se manifeste un point noir et c’est de ce point noir qu’est émanée la déité Kalachakra. C’est alors la réalisation du mahamudra, l’aboutissement de la voie de la fumée. Ce processus s’appelle aussi « prendre la mort pour la voie » puisque les étapes de l’absorption méditative reprennent les étapes du processus de la mort physiologique.

Quand on a la chance de parcourir ce chemin au cours de cette vie, il y a bien effectivement mort, mais c’est la mort de notre être samsarique et notre naissance en Kalachakra. La déité n’est plus alors simplement comme cette image extérieure projetée sur le mur, mais elle est littéralement engendrée à partir de notre force-de-vie purifiée et la déité est indissociable de nous. Elle coule dans les veines de notre corps subtil. Nous l’inspirons et l’expirons. Elle est scellée à notre esprit. Nous parlions de la justesse de l’image du « grand sceau ». En effet, notre esprit dans ce samadhi particulier ressemble vraiment à la cire fondue lorsque la bodhicitta mère de couleur rouge est remontée au chakra du diadème et que le grand sceau peut être littéralement et durablement imprimé en nous.

L’initiation de Kalachakra

Méditer sur Kalachakra, contempler son image ou réciter le mantra qui correspond à sa réalité sonore, ou encore pratiquer le guruyoga de Kalachakra, revient à s’imprégner d’un symbolisme exceptionnellement riche. Or ce symbolisme contient tout l’enseignement du mahamudra, tout l’enseignement qui peut nous conduire à l’Eveil parfait. C’est pourquoi les images de déité sont l’objet d’une si grande vénération. Elles nous donnent tout de manière directe et intuitive. A nous de le recevoir, de le vivre et de développer l’aspiration qui sera capable de vaincre notre paresse spirituelle. Il ne faut pas négliger la puissance de l’aspiration.

J’ai été très inspirée personnellement par la réponse que fit le Bouddha à Ananda au sujet des cinq premiers disciples qu’il rencontra à Sarnath où il avait tourné la roue de la Loi pour la première fois, dans le parc aux Gazelles. A Ananda qui demandait quel lien karmique particulier le Bouddha avait avec ces cinq disciples, le Bouddha répondit que lors d’une de ses vies antérieures, alors qu’il était déjà un bodhisattva, cinq démons buveurs de sang étaient venus le trouver. Ils se plaignaient d’être torturés par la faim parce que la grâce de sa présence protégeait les êtres sensibles et donc ils ne pouvaient plus les vampiriser. Les démons lui dirent que s’il était un vrai bodhisattva, il devait avoir pitié d’eux aussi et considérer leur souffrance. Alors le Bouddha leur dit qu’ils étaient cinq, l’un sucerait le sang de son bras droit, le 2° celui de son bras gauche, le troisième et le quatrième celui de ses jambes et le 5° celui de son tronc. Pendant que les démons se nourrissait de son sang, le Bouddha fit le vœu qu’ils deviennent eux aussi des êtres saints et parviennent à l’Eveil. Or ces cinq anciens démons furent effectivement capables d’accumuler suffisamment de mérites pour devenir les cinq premiers disciples du Bouddha. Commentant ce jataka, Bokar Rinpoche insistait sur « la force infaillible des souhaits » en soulignant l’importance des prières d’aspiration.

La force de ces prières se trouve considérablement augmentée si nous avons la chance de pouvoir les faire dans des lieux saints. De ce point de vue, recevoir l’initiation de Kalachakra à Bodhgaya représente vraiment une bénédiction extraordinaire. J’espère que beaucoup trouveront la force de s’y rendre car il n’est jamais facile de prendre la décision d’un tel voyage. Pour m’encourager, personnellement je pense aux cinq premiers disciples et surtout j’éprouve une immense gratitude pour Sa Sainteté qui l’année prochaine donnera deux fois l’initiation de Kalachakra. L’initiation de Bodhgaya sera la 27°, celle de Graz la 28° que Sa Sainteté aura donnée depuis mai 1954 lorsqu’à Lhassa, à l’âge de 20 ans, il donna la première initiation de Kalachakra.

Il faut savoir que cette initiation ne peut être donnée que très peu de fois dans la vie d’un maître spirituel. Seul le Dalaï-Lama peut la donner à plusieurs reprises parce que sa réalisation spirituelle le rend capable d’émaner l’énergie de compassion nécessaire pour cela. Et l’actuel Dalaï-Lama est la réincarnation du 2° kalkin Shri Pundarika qui composa le grand commentaire du Tantra de Kalachakra, la Lumière Immaculée. Il joue donc un rôle particulièrement important dans la diffusion de ce Tantra qui, grâce à lui, est parvenu jusqu’en occident et qui, de son vivant, a fait l’objet de traductions et de présentations de plus en plus exhaustives dans nos langues.

Je termine en faisant le souhait que nous soyons le plus nombreux possible à recevoir le don de Kalachakra en 2002. Et je remercie très fort Elisabeht et Kunsang du centre Kalachakra qui ont permis ces rencontres et les autres rencontres que nous envisageons à partir d’octobre prochain.

En attendant je vous propose de dédier les mérites de nos rencontres à Sa Sainteté le Dalaï-Lama, notre maître en Kalachakra.

Rencontres :

les Jeudi 5 avril, 17 mai et 7 juin 2001

à 20 heures, au Centre Kalachakra

Participation aux frais : 30 F par rencontre

Inscription et réservation par e-mail : sofia@buddhaline.com

ou par courrier : BuddhaLine - 1 place de la Coupole 92084 Paris La Défense

tél. 01 47 96 48 76 – fax 01 47 96 46 88

Retrouvez le monde de Kalachakra sur www.buddhaline.com/kalachakra

Mars 2001


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