BuddhaLine Recherche Plan du site Partenaires Forum Annuaire Newsletter CD - Le chant des Dakinis

Kalachakra
Kalachakra ou l’expérience du lien universel - Sa Sainteté le Dalaï Lama
Le corps de Kalachakra : voie de l’éveil - Sofia Stril-Rever
Tenzin Dhargyal, dit Tendhar, peintre de Kalachakra - Sofia Stril-Rever
Kalachakra pour la paix dans le monde - Sofia Stril-Rever
L’initiation de Kalachakra - Sa Sainteté le Dalaï Lama
L’Initiation de Kalachakra - Sofia Stril-Rever
Le mandala de Kalachakra est associé au royaume, à la communauté, à la société - Sa Sainteté le Dalaï Lama
Sofia Stril-Rever
Visions du futur, une histoire des peurs et des espoirs de l’humanité - Sofia Stril-Rever
La transmission du Tantra de Kalachakra - Sofia Stril-Rever
« Je m’appelle Dorjé Tseten » ou des hommes descendus du ciel pour me sauver - Sofia Stril-Rever
Ne pas condamner, mais aider concrètement : entretien avec Véronique Jannot - Sofia Stril-Rever
Raudra Chakrin, vingt-cinquième roi-kalkin de Shambhala - Sofia Stril-Rever
L’Initiation de Kalachakra (2° partie) - Sofia Stril-Rever
Une éthique du bonheur et de la bonté - Sofia Stril-Rever
Même rubrique

Initiation de Kalachakra pour la paix dans le monde - Centre Kalachakra
Kalachakra pour la Paix dans le monde - Sofia Stril-Rever
Discours de Lama Zopa Rimpoche le 1er mai 2001 au centre Kalachakra - Lama Zopa Rinpoché
URGENCE TIBET : RENCONTRES AVEC SAMDHONG RINPOCHE -
Actualités septembre 2009 : Le monastère de Bat Nha au Vietnam -
Les notions d’amour et de compassion dans le bouddhisme - Matthieu Ricard
Attentat de New York - Sa Sainteté le Dalaï Lama
Autres textes
Les huit aspects de l’éveil du grand homme - Maître Dogen
Embrasser sa colère - Thich Nhat Hanh
Les Calendriers Luni-Solaires - Christiane Coppex
Le moment le plus heureux de votre vie - Matthieu Ricard
Le Dharma en deux mots - Dzongsar Khyentse Rinpoché
Identité et non-identité - Paul Carus
Bouddhisme et franc-maçonnerie -
Sofia Stril-Rever

"L’autobiographie spirituelle" du Dalaï-lama recueillie par Sofia Stril-Rever ou le bilan de 50 ans d’exil par Sofia Stril-Rever
Aller à Lhassa, oui, mais certainement pas en otage de la Chine par Sofia Stril-Rever
Aniruddha, vingt-deuxième et actuel roi-kalkin de Shambhala par Sofia Stril-Rever
Ce que j’ai appris en recueillant l’Autobiographie spirituelle du Dalaï-lama par Sofia Stril-Rever
Danses tibétaines interdites à Katmandou par les Chinois par Sofia Stril-Rever
De coeur à coeur avec Jetsun Pema par Sofia Stril-Rever
De coeur à coeur avec soeur Emmanuelle par Sofia Stril-Rever

Bookmark and Share
- imprimer

> Bouddhisme > Conférences


Le corps de Kalachakra : miroir cosmique

Le corps de Kalachakra contient tous les éléments du processus de transformation qui nous permettent d’évoluer du plan de la physiologie ordinaire au plan de la sagesse transcendante des Tantras.

Par Sofia Stril-Rever


En septembre 2014 nous mettons en avant quatre articles sur l’initiation de Kalachakra, afin d’apporter des informations aux participants de l’initiation de Kalachakra par Khentrul Rinpoche les 4 et 5 octobre 2014 au centre Menla Ling :
- Les 4 et 5 octobre 2014 : initiation complète de Kalachakra
- Du 6 au 12 octobre 2014 : retraite des Préliminaires/Ngondro de Kalachakra
[Plus d’information]


CERCLE D’ETUDES KALACHAKRA

Jeudi 17 mai 2001

LE CORPS DE KALACHAKRA : MIROIR COSMIQUE

La saveur de Kalachakra

Lors des rencontres précédentes, nous avons examiné la transmission du Tantra de Kalachakra et les conditions de cette transmission. Ce soir, nous allons entrer pour ainsi dire dans le vif du sujet et qu’est-ce que le vif du sujet, sinon l’expérience ? En regardant la fresque du monastère de Namgyal qui représente la déité de Kalachakra, mon souhait est qu’à travers les informations que je vais faire passer, le corps de Kalachakra, c’est à dire le dharmakaya du Bouddha, ne soit pas seulement l’objet d’un discours et d’une curiosité, mais que ce corps de Kalachakra devienne pour chacun de nous le début d’une expérience, ou la continuation d’une expérience. Or cette expérience n’est pas une expérience ordinaire car Kalachakra représente une forme particulièrement puissante de l’énergie d’Eveil.

Les textes nous parlent souvent de la saveur et du goût des déités. Dans les prières, nous exprimons le souhait de nous fondre dans la saveur de la déité, afin que la déité et nous ne soyons plus qu’un seul et même goût. C’est la manière très concrète, très sensible, d’exprimer le processus d’identification du méditant avec la déité. En sanskrit, pour désigner cette saveur particulière de l’union avec la déité, on emploie le terme samarasa, ou ekarasa. Sama, dans samarasa signifie "le même" et eka, dans ekarasa, "l’un, l’unique". Rasa que l’on trouve dans les deux termes, correspond au sens propre à la faculté gustative et c’est d’ailleurs un mot qui désigne la langue, au jus d’un fruit ou à la sève d’une plante, et, au sens figuré, à l’essence, à la substance profonde d’une chose et à la joie, au bonheur. Et il est vrai que la saveur de la déité s’éprouve dans un sentiment de profonde joie, de bonheur.

On remarque qu’en français, saveur est étymologiquement relié à savoir, de sorte qu’on retrouve dans notre langue cette idée que la connaissance profonde se déguste, que la vérité essentielle se savoure. Nous allons tenter de savourer ensemble ce soir la joie de goûter à la saveur non-ordinaire de Kalachakra.

La roue du temps

Kalachakra enlacé à VishvamataCe qui frappe à première vue, lorsqu’on regarde la déité de Kalachakra, c’est que son corps est à l’image d’une roue, avec un schéma corporel comportant plusieurs bras dont le déploiement circulaire évoque effectivement la forme d’une roue, chakra en sanskrit. Une roue oui, mais de quelle façon une roue du temps, kalachakra ? C’est le décodage symbolique des éléments du corps de la déité qui donne la réponse à cette question. Nous allons voir comment la déité Kalachakra est la synthèse des microcycles du temps incarné en nous et des macrocycles du temps cosmique. Car chaque membre du corps, au détail près – je dirais à la phalange près et vous comprendrez pourquoi dans ce contexte – chaque partie du corps de Kalachakra est reliée à la totalité de l’espace et du temps.Les deux jambes de Kalachakra, rouge à droite et blanche à gauche, symbolisent la division de l’année en deux périodes égales de 6 mois, qu’on appelle ayana en sanskrit et qui correspondent d’une part à la déclinaison septentrionale du soleil, du 21 décembre au 21 juin – jambe droite – et d’autre part à la déclinaison méridionale du soleil, du 21 juin au 21 décembre – jambe gauche.

Les quatre visages de Kalachakra regardent les quatre directions cardinales et ont les couleurs de ces directions associées aux Tathagata du mandala : bleu foncé à l’est corrélé à Amoghasiddhi, rouge au sud corrélé à Ratnasambhava, jaune à l’ouest corrélé à Vairocana, blanc au nord corrélé à Amitabha. Les quatre visages correspondent à la partition de l’année en quatre trimestres, séparés par ces événements géophysiques remarquables que sont les deux équinoxes et les deux solstices.

Ces quatre périodes sont chacune équivalente à trois mois que représentent les trois cous invisibles de Kalachakra qui portent les quatre têtes de la déités. Le cou central est bleu sombre, de la couleur de la veine subtile médiane, Avadhuti, « l’Ardente », Uma en tibétain. Le cou droit est rouge, de la couleur de la veine subtile droite, Rasana, « la Goûteuse », Roma en tibétain, et celui de gauche, est blanc, de la couleur de la veine subtile gauche, Lalana, « la Lécheuse », Kyangma en tibétain.

Les six clavicules de Kalachakra sont décrites dans les traités d’iconographie, même si on ne les voit pas sur l’image de la déité elle-même car, comme les cous, elles sont cachées par les bras. Ces six clavicules figurent les six saisons indiennes de deux mois chacune : printemps, saison chaude, saison des pluies, automne, hiver et saison froide. Chaque changement de saison représente pour le corps une bascule énergétique affectant l’équilibre des humeurs, ce qui risque de provoquer une irrégularité dans la répartition des souffles, avec une prédominance lunaire ou solaire de la respiration.

Les six clavicules sont encore les six moments de la journée, propices à la méditation. Minuit, quatre heures, huit heures, midi, seize heures et vingt heures correspondent en effet au rythme d’alternance régulier des polarités du souffle, convenant à la pratique de certaines techniques respiratoires.

Les douze épaules sont les douze mois de l’année, que détermine le transit par le soleil des douze constellations du cercle de l’écliptique.

Les vingt-quatre bras de Kalachakra correspondent aux vingt-quatre quinzaines lunaires, claires et sombres de l’année. Et les vingt-quatre mains de la déité totalisent les 360 jours de l’année. Les mains peuvent représenter 360 jours parce que chaque doigt est divisé en 3 phalanges. Pour le pouce, on compte le premier métacarpien à partir du poignet pour une phalange. Donc une main comporte pour, 5 doigts, 15 phalanges qui, multipliées par les 24 mains de la déités, font un total de 360.

Pour résumer, on peut dire que le corps de Kalachakra contient des périodicités géophysiques liées aux cycles de la lune et du soleil. Les 2 jambes représentent la division de l’année en 2 périodes de 6 mois déterminées par les deux solstices. Les 4 visages correspondent à 4 périodes de 3 mois, représentées par les 3 cous, et séparées par les 2 solstices et les 2 équinoxes. Les 6 clavicules sont les 6 saisons de 2 mois et les 12 épaules, les 12 mois. Enfin les 24 bras sont les 24 quinzaines lunaires et les 120 doigts des 24 mains sont les 360 jours de l’année.

Méditer sur Kalachakra, revient donc à s’incorporer ces périodicités. En vous décrivant les parties du corps de Kalachakra, je n’ai pas pu m’empêcher de montrer mon visage, mes bras, mes mains et chacun de nous a certainement ressenti aussi des correspondances avec sa propre image corporelle. Car dans un tel système de méditation, l’image corporelle ne peut manquer de se transformer dans une expérience subjective où nous vivons la vacuité de manière très physique, en ressentant la synchronie entre notre corps et l’univers, en nous reliant à notre cosmos interne, miroir du cosmos externe. Nous comprenons de l’intérieur l’expression abstraite, un peu sèche, « absence d’existence inhérente », qui se révèle de manière sensible dans les 4 visages, les 24 mains ou les 360 phalanges de Kalachakra.

Ces détails iconographiques rendent très concrète la dénomination de la déité comme Kalachakra ou « Roue du temps ». Mais à ce point nous n’avons envisagé que l’aspect externe des cycles du temps qui correspond à la succession des jours terrestres, dans le système soli-lunaire. Or il y a dans le Tantra de Kalachakra une dimension essentielle qui est celle du temps interne et elle est essentielle car elle détermine la voie de la transformation à laquelle ce système de méditation nous engage.

Le temps interne des souffles subtils,

corrélé au temps externe du monde

Cette lecture chronologique est spécifique au système de Kalachakra et on ne la retrouve pas dans les autres grands systèmes de méditation des Tantra de l’union suprême qui n’incluent pas le facteur temps. Car dans le Tantra de Kalachakra, la déité est une projection symbolique intégrant les configurations énergétiques corrélées du microcosme qu’est le corps humain et du macrocosme de l’univers, en fonction de périodicités précises à un quart de souffle près.

Nous avons vu que les deux jambes de la déité, figurent la partition de l’année en deux semestres, les ayana, mais elles figurent aussi, au plan interne, la respiration alternée et les veines subtiles solaires et lunaires. On considère en effet, dans Kalachakra, que la respiration est polarisée. Au cours d’une journée, un certain nombre de souffles sont effectués de manière prédominante par la narine gauche et ils vont activer la circulation de l’énergie dans la veine gauche, blanche, de nature lunaire. Un nombre égal de souffles sont effectués par la narine droite et vont donc activer la circulation de l’énergie dans la veine droite, rouge, de nature solaire. Car notre physiologie reproduit l’alternance des énergies du monde.

On considère que la partition de l’année, en fonction de la déclinaison du soleil au nord ou au sud, n’est pas sans incidences sur la physiologie humaine. L’ayana solaire va en effet entraîner une activation de l’énergie correspondant à l’essence mère rouge, tandis que l’ayana lunaire stimulera l’essence père blanche. A travers les veines subtiles et les chakra faisant circuler ces énergies subtiles qui sont supports de conscience, le yogi de Kalachakra pourra réaliser des états d’absorption méditative en liaison avec les cycles temporels.

Les quatre têtes de Kalachakra, multipliées par ses trois cous, donnent le chiffre douze qui correspond aux douze pétales centraux du lotus du nombril où s’effectuent les transferts des souffles subtils. Or, dans le système de Kalachakra, le chakra du nombril est la roue des jours zodiacaux, ayant en son centre la vacuité.

Zodiaque solaire au lotus du nombrilLe chakra du nombril réfléchit au plan interne le chakra zodiacal avec les douze constellations que transite le soleil en une année au plan externe du monde. L’ensemble des constellations représente les douze transferts de l’énergie solaire, au plan du monde, ou de la force-de-vie, au plan interne de l’être humain. Force-de-vie se dit pranashakti en sanskrit, de prana « souffle vital » et shakti « force, puissance ». Les tibétains ont traduit ce terme par srog-Lung, qu’après eux, nous traduisons littéralement comme « force-de-vie ». Cette force-de-vie est une énergie cosmique traversant l’organisme de tous les êtres sensibles ainsi que les corps célestes. Elle se manifeste en nous très clairement, sous forme « interne », dans la respiration qui relie pranashakti à l’ensemble de nos fonctions vitales, physiques et psychiques. Les révolutions de planètes et d’étoiles, selon des cycles réguliers, sont l’expression observable de la force-de-vie, au plan macrocosmique, dit « externe » dans la Roue du temps.

Le Tantra de la Roue du temps définit la base théorique de la progression de pranashakti dans les zodiaques internes du corps, établissant des corrélations entre la force-de-vie qui anime les roues du temps interne des êtres incarnés et la force-de-vie qui anime les roues du temps externe que sont les corps célestes. L’établissement de cette synchronie, entre macro- et micro- cosme, est en effet un facteur d’existence déterminant et elle concerne tout particulièrement le chakra du nombril.

Dans ce chakra corrélé au zodiaque, Le Tantra de la Roue du temps introduit une polarisation des constellations en distinguant les signes du zodiaque sur la base du pair et de l’impair. De 1 à 12, les signes impairs sont, dans l’ordre, le Bélier, 1° signe du zodiaque, les Gémeaux, 3° signe, le Lion, 5°, la Balance, 7°, le Sagittaire, 9°, et le Verseau, 11° – et les signes pairs sont le Taureau, 2° signe du zodiaque, le Cancer, 4° signe, la Vierge, 6°, le Scorpion, 8°, le Capricorne, 10°, et les Poissons, 12°.

Nous retrouvons dans cette polarisation des constellations, la grande partition duelle des énergies symbolisées par les deux jambes rouge et blanche de la déité et correspondant à la division de l’année en 2 semestres. L’analogie entre la polarisation des signes zodiacaux, pairs ou impairs, et la physiologie humaine, se développe sur la base de la respiration. Les signes impairs sont associés à la respiration qui s’effectue par la narine gauche, ils sont lunaires, masculins ; les signes pairs sont associés à la respiration par la narine droite, ils sont caractérisés de solaires et féminins.

Lorsque la respiration est prévalante à droite, elle stimule la veine subtile droite, de nature solaire. Cette veine part de l’orifice de la narine droite, remonte au-dessus des sourcils et descend jusqu’à un point situé douze doigts sous l’ombilic, croisant la veine subtile gauche aux différents nœuds que constituent les chakras. Lorsque la respiration est prévalante à gauche, elle stimule la veine subtile gauche, de nature lunaire. En partant de la narine gauche, la veine de gauche suit un tracé identique à celle de droite.

Le temps polarisé des souffles karmiques

Cet ensemble de paramètres, partition de l’année solaire en deux ayana, ou caractérisation paire et impaire des signes zodiacaux, permet de déterminer la polarisation des souffles solaires et lunaires qui sont reliés aux deux principales veines latérales du corps subtil. Ces souffles sont dits aussi « karmiques », dans la mesure où ils font circuler la force des obscurcissements mentaux du désir, associé à Rasana, la veine subtile droite, et les obscurcissements de la haine-aversion, associés à Lalana, la veine subtile gauche. C’est pourquoi le Tantra de la Roue du temps compte, au nombre des facteurs d’existence, les souffles karmiques qui font circuler la force-de-vie.

Au lotus du nombril, la force-de-vie passe d’un pétale de lotus à l’autre, en un cycle respiratoire égal à trois cent soixante souffles. Comme la force-de-vie contient les cinq éléments, terre, eau, feu, air et espace, sous forme subtile, on considère qu’elle doit effectuer cinq cycles, un cycle par élément, pour que le transit de chaque pétale soit intégralement accompli. En comptant trois cent soixante souffles par cycle multipliés par les 5 éléments, cela donne un total de mille huit cent souffles. Ces souffles sont dits « binaires », entendons soli-lunaires, répartis en neuf cents souffles solaires et neuf cents souffles lunaires.

En une journée, la force-de-vie parcourt douze pétales. Il se produit donc douze fois mille huit cents souffles, soit un total de vingt-et-un mille six cents souffles totalisant dix mille huit cents souffles dans la veine lunaire et dix mille huit cent souffles dans la veine solaire.

Le Tantra de Kalachakra calcule le mouvement du soleil pendant une année, sur la base de cycles semblables. Seule l’échelle de grandeur diffère. Un jour du zodiaque interne correspond à un an du zodiaque externe. De même en effet qu’il faut mille huit cents souffles à la force-de-vie pour parcourir le pétale d’une constellation en deux heures, de même il faut au soleil mille huit cents degrés, qu’on appelle des danda, pour parcourir une constellation en un mois de trente jours (un degré solaire ou danda est une unité de mesure égale à vingt-quatre minutes). Si l’on convertit mille huit cents danda en minutes, on obtient effectivement trente jours. Une année solaire comporte 21 600 danda et un cycle de respirations d’une journée est égal à 21 600 souffles soli-lunaires. L’articulation du monde et du corps s’accomplit grâce à la dynamique énergétique des rythmes de la force-de-vie. Pranashakti, qui porte en elle la quintessence des cinq éléments, fait se déplacer le soleil et nous fait respirer selon des périodicités rigoureusement synchronisées.

Et je voudrais revenir aux mains de Kalachakra pour montrer que si, au plan externe du monde, elles représentent les 360 jours de l’année, au plan interne, elles correspondent à nos 360 souffles internes. Or comme le montre l’iconographie, chaque doigt a une couleur qui correspond à un élément et à un Tathagata représentant la forme sublimée de cet élément : le pouce, de couleur jaune, symbolise l’élément terre et le Bouddha Vairocana, l’index de, couleur blanche, l’élément eau et le Bouddha Amitabha, le majeur, de couleur rouge, l’élément feu et le Bouddha Ratnasambhava, l’annulaire, de couleur bleu foncé, l’élément air et le Bouddha Amoghasiddhi, et l’auriculaire, de couleur verte, l’élément espace et le Bouddha Akshobhya. Chaque main de la déité Kalachakra est donc un enseignement qui contient tout l’enseignement et nous relie à nos racines à la fois cosmiques et divines. Je me rappelle que Kirti Tsenshab Rinpoche m’a enseigné tout cela en me montrant ses mains et c’est un enseignement qui s’est gravé dans ma mémoire.

Dans les mains de Kalachakra,

les armes de notre transformation

Ces mains de la déité dont l’iconographie est particulièrement riche n’ont pas encore livré toute la richesse de leur signification. Car nous n’avons pas examiné les attributs que porte chacune d’elle.

ATTRIBUTS DES 24 MAINS DE KALACHAKRA
couleursdes mains gauchemains de la méthode droitemain de la méthode
1. cloche 1. vajra
2. bouclier 2. épée
3. khatvanga 3. trident
bleu foncé 4. coupe crânienne 4. couperet
1. arc 1. trois flèches
2. lasso 2. crochet vajra
3. joyau 3. damaru
rouge 4. lotus blanc 4. maillet
1. conque 1. roue
2. miroir 2. lance
3. chaîne vajra 3. massue
blanc 4. bâton/4 têtes Brahma 4. hache

ATTRIBUTS DES 8 MAINS DE VISHVAMATA
gauchemain de la sagesse droitemain de la méthode
1. coupe crânienne 1. couperet
2. lasso 2. crochet
3. lotus blanc/100 pétales 3. damaru
4. joyau 4. mala

Les différents attributs de Kalachakra et de Vishvamata sont répartis en fonction des mains droites, qu’on appelle « mains de la méthode » et des mains gauches, ou « mains de la sagesse ». Si on voulait entrer dans les détails du symbolisme des attributs, il faudrait y consacrer une séance entière. Je m’en tiendrai ce soir à des caractéristiques générales.

Sur les 24 attributs de Kalachakra, 17 sont des armes. Leur origine est védique, elles ont été les armes des dieux du panthéon hindouiste avant de passer aux mains des dieux du bouddhisme. On a eu l’occasion de le dire lors de la précédente rencontre, les déités bouddhistes sont guerrières. Elles livrent une guerre contre les Mara et les Rudra qui nous voilent notre véritable nature de Bouddha. L’enjeu de cette guerre est celui de notre transformation et ces armes sont les armes de notre transformation.

Examinons par exemple le kathvanga que tient la 3° main gauche bleue de Kalachakra. Trois têtes sont empalées sur cette épée. L’une, de couleur rouge, représente une tête fraîchement coupée ; celle qui est de couleur bleue, une tête en décomposition, et la troisième, de couleur blanche, est un crâne. Les couleurs des trois têtes sont aux couleurs des trois veines principales et le fait qu’elles soient empalées sur un même bâton symbolise leur conjonction dans la veine centrale. Or c’est l’objectif final des yoga de Kalachakra que de faire passer l’énergie des veines latérales dans la veine centrale. Le kathvanga est donc l’arme qui représente cette transformation.

L’épée enflammée que tient la deuxième main bleue de Kalachakra est de couleur bleu foncé, symbolisant la veine centrale. Les flammes qui entourent le sommet de l’épée représentent l’union des veines latérales qui se fondent dans l’incandescence de la chaleur psychique, ou tumo, engendrée dans la veine centrale.

Une interprétation très proche peut être également donnée du trident que tient la 3° main droite de Kalachakra. Les trois pointes du trident symbolisent les trois veines principales. Les rubans blancs représentent la veine lunaire et la bodhicitta blanche, la queue de yak de couleur rouge correspond à la veine solaire et à la bodhicitta rouge. Le crâne blanc qui les surmonte est la réalisation de la vacuité obtenue par l’union des deux veines latérales.

8 des armes de Kalachakra sont des épées, adoptant une variété de formes, le kathvanga, le trident, le javelot, la lance, le bâton aux quatre têtes de Brahma etc. Or un des mots sanskrits désignant la lance ou l’épée est shakti. Nous connaissons ce mot plutôt dans son acception de puissance ou de force créatrice fondamentale, représentée comme énergie sexuelle, source de vie. Or, dans les mains des déités du bouddhisme, shakti correspond aussi à une puissance, mais une puissance de transformation.

Pour comprendre la nature de cette puissance de transformation, je me réfèrerai aux mains invisibles de Vishvamata, décrites dans les commentaires. Ces mains, croisées derrière le visage blanc de Kalachakra au nord, tiennent à droite, dans la main de la méthode, le couperet et, à gauche, dans la main de la sagesse, la coupe crânienne remplie de sang frais. Ces mêmes attributs sont aussi ceux des 4° mains bleu foncé de Kalachakra.

Fonctionnant par paires, ces attributs doivent être interprétés comme des symboles de polarité. Le couperet, dans la main de la méthode, est aussi appelé le couteau des dakinis. Il est conçu sur le modèle des couteaux de bouchers servant à retirer la peau des animaux. Il représente la sagesse qui sépare les apparences et tranche les concepts. Dans la main gauche, la coupe crânienne, de couleur blanche symbolise la bodhicitta blanche qui est unie à la bodhicitta rouge, le sang frais qu’elle contient. Dans la description de l’embryogenèse du Kalachakra interne, on dit que l’essence lunaire père donne les os et l’essence solaire mère le sang. La coupe crânienne remplie de sang symbolise donc la réunion de ces deux essences qui, unifiées, forment la goutte indestructible du cœur. Elle correspond à l’état de conscience subtil du dharmakaya réalisant la vacuité, symbolisée par le couperet.

L’ensemble des attributs dans les mains de Kalachakra expriment donc la puissance de transformation de l’énergie d’Eveil. Mais peut-on définir la nature de la transformation à laquelle le Tantra de Kalachakra appelle les êtres ordinaires que nous sommes ? Trancher les passions, transpercer les illusions, éradiquer l’ego, ne sont pas des enseignements propres à Kalachakra. Quelle est la spécificité de ce Tantra et le travail de transformation particulier vers lequel il nous guide ?

Les souffles « dépolarisés » ou « souffles de sagesse »

A la description des souffles binaires, lunaires et solaires, représentés par les deux jambes de Kalachakra, le Tantra de la Roue du temps ajoute une troisième catégorie de souffles dits « équinoxiaux », selon une traduction littérale. L’équinoxe correspond à deux moments particuliers de l’année, le 21 mars et le 21 septembre, où la durée de la nuit égale celle du jour, la course du soleil suivant alors le tracé de la ligne équatoriale qui divise en deux les terres émergées. Les équinoxes partagent donc les déclinaisons nord et sud du soleil en moitiés égales. En vertu de leur symbolisme « médian », les souffles « équinoxiaux » désignent « les souffles du milieu », ne parcourant ni la veine lunaire de gauche, ni la veine solaire de droite. Ces souffles s’effectuent en effet lors du passage de la force-de-vie dans la veine subtile du milieu.

Les souffles « équinoxiaux », qu’on dira « dépolarisés » parce qu’ils ne sont ni lunaires, ni solaires, se produisent tandis que la pranashakti quitte un pétale, ou une constellation, pour un autre. Le moment du transfert équivaut à une « dépolarisation » dont la durée a été évaluée à cinquante-six souffles-et- quart (nous disions que dans Kalachakra les calculs sont précis à ¼ de souffle près !).

Lorsque les souffles sont dépolarisés, ils font circuler l’énergie dans la veine subtile médiane, Avadhuti, « l’Ardente ». Cette veine descend du sommet de la tête, du point dit « la porte de Brahma », jusqu’à douze doigts sous le nombril. Elle représente la transmutation de l’obscurcissement fondamental de l’ignorance qui, retournée en son contraire, se révèle comme l’aspect absolu de la sagesse non-duelle. Les souffles dépolarisés rendent possible une telle opération de conversion, pour le yogi qui a la maîtrise et le contrôle de la force-de-vie. S’il sait maintenir pranashakti dans Avadhuti, la force-de-vie, en montant dans la veine subtile médiane ouvre les nœuds des chakras, et purifie les souffles karmiques polarisés.

Selon l’enseignement des lama tibétains, la force-de-vie, ainsi portée par les souffles dépolarisés, devient « l’air-de-sagesse inhérente » et « l’esprit d’Eveil inhérent ». Dans son état réalisé, Avadhuti, la veine centrale, est la « veine de sagesse inhérente » qui rend possible la méditation du dharmakaya, le corps de Dharma, au lotus subtil du cœur.

Alors que la respiration ordinaire nous enferme dans les cycles soli-lunaires du temps samsarique, la dépolarisation des souffles introduit au temps dépolarisé de la vacuité qui est le temps de la délivrance. Tel est le symbolisme ultime de la Roue du temps : les mains de Kalachakra représentent les jours du monde mais elles tiennent des armes qui, animées par l’énergie d’Eveil, ont le pouvoir de trancher la racine des jours. Nous l’avons dit déjà et l’iconographie nous le confirme, le Tantra de la Roue du temps est, au plan ultime, le Tantra de la vacuité des phénomènes.

En regardant Kalachakra, nous voyons en images et en couleurs que oui, l’Eveil est à portée de nos souffles. Il nous reste à le réaliser, à le vivre, à en faire notre expérience. Je vous propose de regarder Kalachakra, quelques instants, silencieusement, tout en sachant que c’est déjà une immense bénédiction en cette vie, simplement de voir cette image de Kalachakra. Après avoir examiné en détail le symbolisme de la déité, laissons-nous imprégner de sa shakti, l’énergie d’Eveil, la puissance de transformation qui rayonnent en elle – et cela, sans forcément vouloir comprendre, sans faire d’effort particulier, dans un état de réceptivité et de lâcher-prise.

Pour finir, à propos de cette image qui nous vient du temple de Kalachakra, au monastère de Namgyal, je voudrais évoquer en quelques mots ce qu’elle représente de foi, de courage, de détermination. Après l’exil du Dalaï-Lama en 1959, les moines de Namgyal se sont peu à peu regroupés autour de Sa Sainteté à Dharamsala. Afin d’assurer leur subsistance, pendant le jour ils construisaient des routes pour le gouvernement indien qui leur versait deux roupies par jour. Le soir, les plus anciens, transmettaient aux plus jeunes les textes fondamentaux et les rituels. C’est ainsi qu’a été préservé l’héritage de Kalachakra et, à partir de 1989, trente ans après les débuts de l’exil, les moines ont entrepris la construction du temple de Kalachakra à Dharamsala.

La vie m’a récemment donné une rencontre merveilleuse et inattendue, celle de Tendhar, l’artiste qui a été plus particulièrement chargé de peindre la fresque de Kalachakra et de Vishvamata. Nous avons mis en ligne et édité une version courte de l’histoire de sa vie que vous trouverez sous le titre « Tendhar, peintre de Kalachakra », dans l’espace Kalachakra.

Je vous propose de dédier les mérites de la rencontre de ce soir au courage et à la foi des Tibétains, religieux et laïcs, qui continuent de traverser l’Himalaya au péril de leur vie, pour que les enseignements du vajrayana ne meurent pas.

Mai 2001


http://www.buddhaline.net





Buddhaline

E-mail:
Partenaires: O.Vision | Yoga Vision | Karuna | Matthieu Ricard



Cabinet Freling