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Le conte en prison

En 1992, un éducateur stagiaire au C.N.O. (Centre national d’observation) de Fresnes demande si quelques conteurs accepteraient d’ouvrir un atelier-conte auprès des détenus.

En 1992, un éducateur stagiaire au C.N.O. (Centre national d’observation) de Fresnes demande à la branche “Art du Conte” de l’Association de retraités l’Age d’Or de France, si quelques conteurs accepteraient d’ouvrir un atelier-conte auprès des détenus. J’ai répondu positivement à cette demande.

Le C.N.O. situé dans le centre pénitentiaire de Fresnes, reçoit régulièrement toutes les six semaines, un groupe de 60 détenus. C’est le passage obligé pour tout détenu condamné à plus de dix ans d’incarcération.

Une importante équipe médicale et une équipe socio-éducative font avec chacun le point sur son passé, sa famille, sa situation psychique et physique, son passage à l’acte et son “avenir” de détention. En fin de cycle, elles “proposent” une orientation vers le lieu de détention le plus approprié, lieu que le détenu ne rejoindra souvent que bien des mois plus tard.

C’est pour le détenu une période difficile et angoissante : il vient d’apprendre sa condamnation définitive dont la durée l’assomme, il ignore où et quand il ira pour sa future affectation et supporte en général assez mal cette continuelle observation.

Pour maintenir une relation avec l’extérieur, l’éducateur propose des activités diverses : quatre au maximum pour chaque cycle, qui vont de la musculation à la musique. Elles changent ou sont supprimées continuellement au cours des années. C’est dans ce cadre particulier, qu’il tente l’expérience d’un atelier-conte. Nous sommes deux à accepter : Charlie Eldin et moi-même, Jacqueline Sève. L’activité proposée s’est poursuivie sans arrêt depuis.

A chaque cycle, quatre séances de 2 heures 30 avec le même groupe de dix hommes, francophones, volontaires. Ils sont choisis, en principe, différents par l’âge, la durée de la peine et son motif, pour essayer de casser la hiérarchie qui règne en prison et créer une rencontre entre des détenus qui ne se “fréquentent” pas habituellement.

Cela paraît une gageure d’essayer de transformer en un groupe, où chacun s’exprime et s’écoute, ces dix hommes individualistes et méfiants.... à partir de contes !

Pas de programme possible à l’avance : chaque cycle est unique.

La première séance est toujours angoissante : les détenus vont-ils réagir et comment ?

Tout d’abord, nous leur présentons ces quatre rencontres comme un espace de libre parole (l’Administration ne nous demande aucun compte rendu).

En tant que conteur nous croyons en la force de la parole qui peut être la pire ou la meilleure des choses. La seule règle que nous leur demandons d’appliquer c’est donc le respect de la parole des autres : “Ils nous écoutent, nous les écoutons, ils s’écoutent entre eux“.

Puis, pour rompre l’anonymat, chacun à son tour (nous y compris) donne son prénom en répétant auparavant le prénom de ceux qui se sont exprimés avant lui. A notre grande surprise au début, chaque détenu s’y prête volontiers comme à un jeu de mémoire amusant qui arrive à créer une certaine atmosphère de détente et de complicité. Petit à petit et au cours des quatre séances tout le monde s’appelle par son prénom et se regarde en face.

Enfin, au cours de chaque rencontre, Charlie ou moi (une femme et un homme c’est important) lançons un conte ; les détenus réagissent : suit une discussion qui éveille un nouveau conte et ainsi de suite ; parfois les détenus eux-mêmes en racontent...

Quels contes ? Des légendes ou des contes de terroir souvent pour commencer, suivant la province ou le pays d’où ils sont originaires, puis des contes facétieux, de sagesse, fantastiques, d’avertissement et même merveilleux à la quatrième séance.

Les contes de tradition oral sont insérés dans la vie journalière et cherchent à répondre aux questions essentielles de la vie. Ils n’ont pas de morale, chaque auditeur réagit selon son propre imaginaire. Par leur intermédiaire, on se lance donc dans des discussions sur la mort, l’argent, le bonheur, les enfants, l’amour, la fidélité, la foi, les voyages, les différences de culture, la liberté, etc... Sujets qu’il serait impossible d’aborder dans une conversation directe.

Il y a toujours une séance, la troisième habituellement, centrée sur l’intérêt qu’il y a “à se faire comprendre” lorsqu’on a quelque chose à dire, que ce soit un conte ou une idée à défendre : séance d’exercices d’articulation où l’on rit beaucoup.

Nous constatons aussi l’importance de la relation avec l’extérieur, l’étonnement que l’on accepte de leur consacrer du temps. Nous avons obtenu l’autorisation de leur laisser chaque fois des journaux et avons pris l’habitude, lors de la dernière séance, d’apporter un gâteau-maison à partager. A chaque cycle revient la question : pourquoi faites vous cela ?

Bien sûr, il y en a qui parleront peu ; certaines fois la conversation s’enlise ; il arrive qu’un ou deux ne reviennent pas. Mais, en règle générale, la confiance s’installe vite.

La mobilité des visages, la qualité de l’écoute ne trompent pas.

Certains, murés dans le silence depuis longtemps, réapprennent à parler, à s’exprimer sur autre chose que “leur affaire “.

Ils renouent avec leur histoire personnelle, rappellent devant les autres des souvenirs d’enfance, des moments de leur passé avant le passage à l’acte ....

Ces deux heures sont en fait un espace de liberté “lorsque la porte est close,... on est libre de parler... on oublie les murs”.

Il ne s’agit pas d’être naïfs. Ce n’est qu’une face de l’individu qui se manifeste, mais toute personne est complexe. Faire resurgir la face claire de soi-même et accepter de l’exprimer devant d’autres, ne serait-ce que quatre fois, ne peut pas ne pas laisser une trace, si faible soit-elle.

Jacqueline Sève

(La Vie Nouvelle, Boucles de la Marne)

Ci-joint deux textes, parmi d’autres, écrits par des détenus.

Que sera ma journée ...

Vais-je me réveiller
sous les cris d’un enfant levé tôt,
sous les mots d’un enfant qui me dit
que dehors il ne fait pas beau ?
Vais-je me débarbouiller
au savon rose et parfumé
que l’enfant aura usé au fil de l’eau,
entre ses petits doigts et sur sa peau ?
Vais-je prendre mon café
en apprenant le nombre de victimes
d’une catastrophe aérienne,
ou en beurrant les tartines
de l’enfant qui a peu sommeil ?
Va t-elle me donner l’addition
qu’elle a faite en guise de devoir
pour éviter la punition,
pour une note favorable ?
Vais-je faire avec elle
le plan d’une journée mouvementée ?
Vais-je lui promettre la lune,
bien que le soleil se soit fait la Belle ?
Nous ferons s’envoler les plumes
de l’oreiller que très tôt elle a quitté.
Que sera sa journée ?

Je me suis réveillé
sous le bruit d’énormes clés
qui m’ont à peine dit Bonjour.
Je me suis passé des cris de l’enfant gai.
Je me suis contenté de sa photo sur mon mur ...

Jean Michel

1999





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