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Le cercle de l’esprit : sagesse sacrée et traditions

Mettre en lumière quelques principes universels que les deux traditions des Indiens Navajos et de celle des Tibétains ont en commun et de les rapprocher de ceux de la maçonnerie universelle

Par Christian Bodson

Christian Bodson.

En 1979, dans l’ambiance incongrue de l’hotel Wilshire, eut lieu, à Los Angeles, une rencontre assez extraordinaire. Sa Sainteté le DaLaï Lama rencontrait trois anciens de la nation Hopi qui s’exprimaient dans leur langue maternelle. Les premiers mots du grand-père David, chef de la délégation, à l’adresse du Dalaï Lama, furent : "Bienvenue à la maison". Sa Sainteté nota la ressemblance étonnante, avec celles de son pays, des turquoises du collier que portait le grand-père David. Sa Sainteté, étonnée, répondit en souriant : « Où avez-vous trouvé vos turquoises ? » La prédiction faite au VIIIe siècle au Tibet par Padmasambhava venait de s’accomplir. Elle disait : « Lorsque les oiseaux de fer voleront, le Dharma parviendra au pays de l’homme rouge. »

M’intéressant depuis quelques temps aux Indiens d’Amérique, l’année dernière, je suis tombé sous le charme d’un ouvrage remarquable de l’anthropologue américain Peter Gold (l) qui, précisément, traite de la sagesse sacrée des Indiens Navajos et de celle des Tibétains. Connaissant un peu la culture tibétaine, et surtout le bouddhisme tibétain, j’étais curieux de découvrir ce qu’il pouvait bien y avoir de commun entre ces deux peuples aussi éloignés dans l’espace que par la langue et la culture. Mais l’oeuvre de Peter Gold ne se livre pas aisément, il s’agit en effet d’un travail d’anthropologie spirituelle, fruit d’une odyssée personnelle d’allers et retours entre deux continents s’étalant sur plusieurs années.

Puisque le thème de notre rencontre est tradition et transmission, il m’a semblé intéressant de mettre en lumière quelques principes universels que les deux traditions ont en conunun et de les rapprocher de ceux de la maçonnerie universelle. Il aurait été intéressant de parler de tout ce qui conceme ces deux traditions : cosmogonie, mythologie, chamanisme, rites, etc. Mais il sera seulement possible d’évoquer les points les plus significatifs pour tenter de faire passer le message suivant : les peuples traditionnels, comme les Tibétains et les Navajos, peuvent-ils nous aider à retrouver ce que nous avons perdu, le sens du sacré ?

Carl Gustav Jung avait déjà observé que l’humanité moderne avait vendu son âme pour une masse de faits déconnectés les uns des autres. Les peuples traditionnels regardent notre société comme fondamentalement déséquilibrée. Nous avons perdu le contact avec la terre et nous ne comprenons plus les rapports entre le ciel et la terre. La fragmentation et la complexité du monde moderne nous ont fait perdre le sens de la totalité. Un ancien de la tribu maya, Lacandon, exprime cette totalité en disant : « Toutes les choses sont reliées. Lorsque vous coupez les arbres, vous devez demander leur pardon ou alors une étoile disparaîtra du ciel. » Cette citation est à rapprocher de ce que disait le poète anglais : Qui cueille une fleur, dérange une étoile ou de la notion d’interdépendancedans le bouddhisme.

Les Navajos ont survécu aux conquistadors espagnols et à leurs successenrs, les colonisateurs anglo-saxons. N’oublions pas que c’est seulement depuis 1979 que par l’American Indian Religious Freedom Act, les Native Americans, comme on les appelle maintenant, ont le droit de pratiquer librement leurs rituels religieux et leurs cérémonies traditionnelles. Les Tibétains eux, ont moins de chance et subissent toujours une colonisation des plus sévères dans l’indifférence générale.

Caractéristiques des deux peuples

Les Tibétains et les Navajos habitent sur deux des plus hauts plateaux inhospitaliers de la planète. Le plateau tibétain s’étend au creur de l’Asie centrale et le plateau du Colorado au centre de l’Amérique du Nord. Ils s’élèvent tous les deux à une même latitude et approximativement à la même longitude mais de signe opposé. Il est certain que la géographie joue un rôle important dans la création des mythes originels de ces deux peuples et c’est pourquoi nous l’examinerons succintement.

Le Tibet. Le nord-est de la province, ou Amdo, est constitué de prairies, lacs et montagnes. Le Kham, parcouru par trois des plus grands fleuves asiatiques, connaît une grande variété climatique qui va des massifs montagneux aux forêts subtropicales des régions du Sud. Parmi les canyons de roches rouges et les hauts sommets de l’ouest du Tibet prirent naissance quelques-uns des plus anciens royaumes. C’est dans cette région que se trouve le précieux mont Kailas, l’axe du cosmos pour tous les Tibétains. Dans la majeure partie du nord du pays s’étend le Changtang, vaste steppe herbeuse, domaine des nomades. Enfin, au centre du Tibet, les provinces de U et Tsang combinent la majeure partie des caractéristiques des autres régions. C’est aussi le berceau de la civilisation tibétaine avec sa capitale, Lhassa, la cité des dieux. Les Tibétains font remonter leur origine mythique à l’union d’un singe et d’une féroce déesse de la montagne. De nos jours, ils assimilent leur singe père au bodhisattva de la compassion infinie Tchenrezi (Avalokiteshvara) et la déesse de la montagne à Drolma (Tara). De même, la cosmogonie qui prévaut est celle d’une succession de mondes ayant subi création et destruction au cours d’infinité d’éons. Notre monde serait le quatrième de l’éon actuel.

Le pays Navajo

La nation navajo Diné Bikeyah occupe actuellement la partie centrale du plateau du Colorado. L’est du plateau comprend de hautes steppes arides et herbeuses où les Navajos font paître leur bétail. La masse compacte du plateau est largement creusée par d’importants réseaux de canyons et elle est parsemée de mesas et de ces collines caractéristiques en grès rouge, aux flancs abrupts et aux sommets aplatis : les buttes. Le sud du plateau offre un paysage varié dépendant de l’altitude et des conditions climatiques. Il est fonné de collines boisées, de maigres prairies, de canyons rocheux, de mesas, de zones volcaniques et de régions aux sols dénudés. L’ouest du territoire est semblable à l’est et au sud, mais sur une plus grande échelle, avec notamment le Grand Canyon. Le nord du pays navajo est composé de vastes steppes couvertes de stagebrush (variété d’armoise) parsemées de buttes et de mesas comme celles que l’on voit à Monument Valley. Là, s’élève la montagne navajo, le point le plus élevé du pays. Au-delà coule la rivière San-Juan et, plus loin encore, s’élève le mur massif et blanc des montagnes rocheuses du Colorado. Au centre de la réserve actuelle se trouve la résidence des dieux : le canyon de Chelly. Les limites du territoire navajo sont indiquées par quatre montagnes cardinales sacrées : à l’est Blanca Peak, au sud le mont Taylor, à l’ouest les San-Francisco Peaks et, au nord, le pic Hesperus. Comme chez les Tibétains, les mythes orignels navajos parlent de mondes successifs d’où viennent leurs ancêtres spirituels, créés par la Grande Déesse à partir de sa propre chair, elle-même étant née du ciel et de la terre.

A tous points de vue, il est clair que les Navajos et les Tibétains se considèrent eux-mêmes comme la cristallisation de la substance et de l’énergie des lieux qu’ils occupent sur terre. Ce sont des peuples de la terre. Des racines physiques aussi profondes entraînent une connexion conceptuelle très forte avec les lieux, avec leurs conceptions de la réalité et leurs travaux spirituels et matériels.

On peut se demander pourquoi les anciens Navajos et Tibétains ont finalement choisi ces plateaux pour s’y fixer. Avec Peter Gold, on peut penser que ces lieux sont propices à l’inspiration et à la vue profonde et que, de plus, se sont des sites aux eaux pures, à la nourriture sauvage abondante et qu’ils fournissent de nombreux matériaux pour la construction. Mais aussi et surtout, la profondeur du bleu des ciels des plateaux tibétains et du Colorado, le climat rude, les arcs-en-ciel somptueux, la fraîcheur de l’air, les montagnes enneigées, les vastes plaines, les profonds canyons rouges, les rivières tumultueuses, une faune sauvage variée, les forêts, les lacs et les sources, tout cela constitue une nourriture sans fin pour la pensée spirituelle. Dans ces lieux, on se perçoit comme le partenaire vivant de cet équilibre entre les élements terre, eau, feu et air. Il y a des siècles, les Tibétains et les Navajos ont chacun découvert des paysages qui contribuent au développement d’états d’être qu’ils appellent respectivement « l’illumination et la beauté. C’est sur cette toile de fond que nous allons tenter de suivre les Tibétains et les Navajos dans leur chemin vers le monde sacré et le cercle de l’esprit.

Le cercle de l’esprit

Le cercle est un symbole plein de sens pour tous les maçons. C’est pour cela qu’il m’a paru intéressant d’évoquer le diagramme de Peter Gold pour décrire les quatre grands principes qui forment la base des systèmes philosophiques naturels des Tibétains et des Navajos. Le cercle est le moyen le plus élégant pour exprimer l’enveloppement, la stabilité et l’unité. C’est un des symboles de l’humanité le plus répandu et on le retrouve à toutes les époques dans l’art spirituel de toutes les cultures aussi bien que dans les systèmes naturels. Le cercle est l’archétype de l’unité sans rupture de la psyché individuelle et de l’esprit du cosmos. Rappelons-nous au passage la définition de Dieu attribuée à Hermès Trismégiste : Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Le diagramme du cercle de l’esprit

Le cercle intérieur est connecté au cercle extérieur par quatre rayons semi-cardinaux définissant quatre quadrants. Le petit cercle représente le microcosme, le corps-esprit, le soi limité. Le grand cercle représente le macrocosme, le corps-esprit infini de l’univers. Les quatre quadrants sont les lieux des formes ordinaires, des énergies vitales, des processus mentaux qui affectent le microcosme et le macrocosme, le fini et l’infini, la matière et l’esprit. Les Indiens d’Amérique, comme les mystiques, situent leur place au centre d’un cercle sacré.

Voici les grands principes universels qui sous-tendent la spiritualité des Navajos et des Tibétains.

Premier principe universel. Principe d’éveil et de relation à la nature des choses. Pour les deux peuples, la terre, le ciel et toutes les choses entre les deux sont belles, sources d’inspiration et sacrées. Au début du voyage spirituel, nous ne comprenons pas notre identité avec la nature des choses et, pour illustrer ce principe, Peter Gold propose le diagramme représentant l’intersection d’un petit et d’un grand cercle.

Deuxième principe universel. L’équilibre et l’unification du ciel et de la terre. Le petit cercle se trouve complètement à l’intérieur du grand cercle. Leurs centres sont confondus. Par la puissance de l’énergie vitale et de l’esprit, peut être atteint l’équilibre avec l’unité du réél et de l’idéal, des états relatifs et absolus de l’être. L’unification du ciel et de la terre est le principe gouvernant la vie des Navajos. Ils s’efforcent de trouver un équilibre entre les énergies polarisées qui nous affectent et celles du cosmos. Le ciel, lieu de la vie supérieure, représente une énergie mâle, et la terre, lieu de la vie inférieure, une énergie femelle. Le ciel est le royaume du soleil, de la lune, des étoiles, des nuages, des orages, des oiseaux, etc. Tous sont des êtres sacrés, entités physiques et énergies uniques entièrement reliées au ciel père qui incorpore le chemin vers la beauté. La vie inférieure est le royaume de la terre mère qui englobe tous les êtres, les végétaux et les minéraux. Tous ces êtres portent en eux un principe subtil qui est l’esprit. De même, il faut assurer l’unité de notre corps dont le côté gauche, celui du physjque et du mental, est mâle, tandis que le côté droit est celui de la féminité.

Troisième principe universel. Le centrage des mandalas du soi et du cosmos. Au diagramme précédent s’ajoutent les quatres rayons définis précédemment. Nous avons maintenant le diagramme complet d’un mandala à quatre secteurs, chacun représentant une qualité essentielle, une énergie ou un aspect de la connaissance, dont la somme est simultanément le petit et le grand cercle. Les quatre rayons relient le cercle du microcosme à celui du macrocosme, le monde réél au monde idéal, le ciel et la terre. Le mandala, rappelons-le, est le lieu de passage du monde matériel au monde transcendantal, le lieu où se dissout le soi ordinaire et limité et d’où il s’échappe vers un état idéal de conscience et de vitalité qui, une fois découvert, est ramené au coeur du mandala par le héros spirituel pour le bien des autres. Les Navajos utilisent le mandala sous forme de peintures de sable qu’ils nomment iikàà ce qui signifie « le lieu où vont et viennent les déités tutélaires ». Le mandala à quatre secteurs sert aussi de modèle à la carte du monde sacré des Navajos.

Quatrième principe universel. Les rites sacrés de transformation. Les Navajos comme les Tibétains ont développé de nombreux rites et pratiques adaptés aux besoins spirituels des êtres. Ce sont des rites d’initiation, visant à dissiper les obstacles sur la voie spirituelle ou curatifs du corps et de l’esprit.

Aperçus de la mythologie des Navajos. Les Navajos voient dans le monde différentes divinités leur servant de modèle de comportement. La grande déesse, ou Dame Changeante, est née de l’union de la terre mère et du ciel père. Elle apparaît sous deux aspects principaux : l’aspect jeune ou Perle Blanche et l’aspect mature de grande déesse, ou Dame Turquoise. Elle est source d’émanation des divinités des quatre directions, de même qu’elle est reliée aux énergies primordiales des éléments terre, montagne, bois et eau. La légende dit qu’à la puberté, Dame Turquoise a été mariée au Porteur du Soleil (celui qui a la charge de porter chaque jour le soleil de l’est à l’ouest) et elle a donné rapidement naissance aux Jumeaux Guerriers qui sont les archétypes du guerrier spirituel porteur des valeurs de bravoure, de puissance et protecteurs du peuple navajo. Dame Turquoise et le Porteur du Soleil vivent dans leur résidence paradisiaque de l’ouest, une île joyau, quelque part dans dans l’océan Pacifique.

Les Navajos ont d’autres personnifications de l’état idéal de l’être. Ce sont les Yéis ou peuple sacré, divinités tutélaires, liens entre la réalité ultime et la réalité terrestre. La vie est le chemin vers l’état de beauté spirituelle qu’ils peuvent atteindre avec l’aide de leurs divinités tutélaires. Parmi les plus importantes se trouvent le dieu Maitre de la Parole ou grand-père des dieux, la divinité de l’est, de l’aube. Il symbolise la pensée elle-même. Il est l’initiateur de la lumière et sa couleur est blanche. En complément, à l’ouest, se trouve le dieu qui appelle, qui équilibre le Maître de la Parole par son pouvoir de donner la vie et de fournir les moyens matériels de subsistance. Sa couleur est jaune.

Le rêveur et le rite de la voie de la nuit

Après ce bref aperçu de la mythologie navajo, voici la légende du rêveur et de son voyage initiatique qui est à l’origine du rite de la voie de la nuit, rite d’une des les plus importants lignées de la spiritualité navajo. Le rêveur est un héros spirituel personnifiant le maître invincible qui s’est engagé dans la quête dangereuse de la sagesse sacrée auprès des divinités tutélaires. Après un voyage imaginaire auprés du peuple sacré, il revient parmi les êtres terrestres pour leur transmettre les enseignements sacrés qu’il a recuellis et devenir le fondateur de la lignée de la voie de la nuit. La vision de son voyage est représentée par une peinture de sable ou mandala dit des bûches tournantes.

Donc, le réveur décida d’atteindre le lac des Eaux tourbillonnantes, dont l’entrée est défendue par un canyon très étroit et dont l’image, peinte sur un nuage, lui fut révélée par le peuple sacré lors du rite de la voie de la nuit, exécuté pour la première fois à la Maison Blanche du canyon de Chelly. En évidant un tronc de peuplier, le rêveur confectionna, de façon un peu folle et imprudente, un bateau peu étanche. Puis, il partit sur la rivière sacrée San-Juan. Mais, très vite, le bateau coula et il faillit se noyer. Heureusement, des gens du peuple sacré vinrent à son secours. Mais ils se montrèrent d’abord réticents pour l’aider à poursuivre son voyage. Cependant, le rêveur réussit à les convaincre. Ils construisirent pour lui un bateau en bois plus solide, équipé de hublots en cristal de quartz. Plusieurs d’entre eux l’accompagnèrent même et l’aidèrent à franchir les rapides et les tourbillons dangereux de la rivière. Après avoir négocié plusieurs obstacles et calmé Téehooltsodii, le puissant monstre des eaux, par des offrandes, le rêveur parvint à un premier lac. Celui-ci précédait le lac des Eaux tourbillonnantes, le but du voyage. Après avoir fait quatre fois le tour du lac dans le sens dextrogyre, le rêveur accosta à la rive sud.

En sortant de son bateau, le Rêveur entra dans la hutte des Fringemouths, divinités à la bouche en franges. Ce peuple sacré est composé d’êtres au corps peint moitié en rouge, moitié en bleu. Ils ont des allures de cerfs, des casques faits de nuages d’orage et ils vivent sur terre et dans les eaux.

Après que le rêveur eut regardé, projetée sur un nuage, la peinture des divinités à la bouche en franges, l’un d’entre eux, accompagné de sa déesse consort, entra dans la hutte au son du tambour et des maracas. Le rêveur fut aussitôt pris d’une violente crise d’épilepsie et s’écroula sur le sol. Les divinités le raménèrent à son état normal au moyen de chants, d’un rituel et de fumée d’encens. En même temps, ils l’instruisirent sur la façon de soigner ceux de son peuple qui seraient atteint du même mal. Ensuite, il fut instruit sur la manière de reproduire la peinture vue sur le nuage en utilisant du sable coloré. Le rêveur regagna ensuite son bateau. Après avoir fait quatre fois le tour du lac dans le sens dextrogyre, il accosta à la rive nord où il entra dans la hutte du dieu Maître de la Parole et du Dieu-qui-Appelle. Là, il vit une grande peinture sur un nuage qui représentait des divinités tutélaires dansant sur deux rangs. C’est alors qu’il reçut l’enseignement sur l’emploi des herbes médicinales.

Le rêveur repris son bateau et quitta le lac en suivant le courant d’un étroit chenal creusé dans les falaises de sable rouge. Très vite, il parvint au lac caché des Eaux tourbillonnantes, lac sans sortie ni fond. Au centre du lac flottait une croix faite de deux troncs d’arbres. Elle tournait non pas autour de son axe, mais en décrivant un cercle dans le sens dextrogyre autour du centre du lac. C’était la croix des bûches tournantes. A chacune de ses extrémités, étaient assises deux divinités tutélaires, une mâle et une femelle, quatre paires en tout. Dans les quatre directions du lac sacré poussaient des plans de maïs colorés. La croix décrivait autour du lac des spirales de plus en plus larges. Le lac était maintenant sous la pluie. La croix aborda ensuite la rive ouest où débarquèrent les huit divinités qui partirent en procession vers leur hutte. Le rêveur les suivit et entra à son tour dans la hutte. Là, sur un nuage répandu sur le sol, il put observer une peinture qui représentait la croix des bûches tournantes telle qu’il venait de la voir tourbillonner sur le lac. Une des divinités lui demanda pourquoi il était ici. Il répondit qu’il était venu pour voir la peinture et être instruit dans la médecine et la connaissance. Il reçut alors un enseignement de médecine sacrée pour traiter les humains.

Après avoir beaucoup chanté, le rêveur, accompagné des divinités, se rendit en procession vers la croix qui flottait au bord du lac. Elle émettait maintenant des éclairs de lumière. Une première paire de divinités prit place à l’extrémité ouest de la croix et le rêveur vint s’asseoir entre elles après avoir embarqué en utilisant une passerelle faite d’un arc-en-ciel. Les autres paires de divinités prirent leurs places aux extrémités nord, est et sud de la croix.. Tous les neuf se dirigèrent vers le centre du lac où ils décrirent quatre fois un cercle avant de regagner la rive du lac d’où ils étaient partis.

Après avoir quitté le lac, le rêveur apprit comment faire pousser les quatre sortes de maïs qu’il avait vues précédemment. Les graines en mains, il retourna vers son peuple, accompagné de quelques divinités du peuple sacré. Ils voyagèrent vers le royaume terrestre sur un court arc-en-ciel et arrivèrent, enveloppés par un nuage, à la maison familiale du rêveur.

Les divinités tutélaires dirent alors au rêveur d’un air approbateur : « Vous avez ramené à la maison le bon maïs blanc, le bon maïs bleu, le bon maïs jaune et le bon maïs de toutes les couleurs. Vous avez ramené le bon pollen, les bons nuages, la bonne brûme noire, le bon éclair, les beaux arcs-en-ciel, la bonne pluie mâle et la bonne pluie femelle. Vous avez ramené la médecine du peuple sacré, sa peinture, ses rites et ses chants de la campagne. Telles sont les bonnes choses que vous avez ramenées avec vous. Vous connaissez maintenant tous les mystères des divinités tutélaires. Conservez-les dans votre mémoire et apprenez aux autres les peintures, les rites, les chants qu’ils vous ont donnés. » Alors, les divinités tutélaires disparurent en un clin d’oeil et ainsi se termina le voyage sacré du rêveur. Sa vision est réactivée, à chaque fois, au cours des cérémonies rituelles et elle est représentée par le mandala des bûches tournantes en sable coloré. La croix, avec les divinités tutélaires à ses extrémités, forme le symbole bien connu de l’union ultime : la svastika. Elle est entourée par une déesse arc-en-ciel formant un cercle de protection. Ce mandala pouvant atteindre plusieurs mètres de diamètre, représente un cosmos en mouvement existant simultanément avec notre propre corps-esprit. Les huit divinités tutélaires représentent l’union des énergies mâles et femelles ainsi que les qualités du corps-esprit indiqué par les enseignements navajos.

Après ce bref exposé de la philosophie de la religion navajo, il faut maintenant conclure. Dans l’esprit occidental, les structures de la pensée ainsi que la relation entre la conscience et la matière sont dans un déséquilibre dangereux. De ce fait, notre monde est totalement imprégné par le matérialisme qui menace de nous écraser et de nous conduire à la mort. Nous sommes dans un état d’hypertrophie matérialiste et notre possible autodestruction ne serait pas autre chose que la conséquence logique de nos attitudes.

Les peuples navajo et tibétain ont survécu parce qu’ils ont su protéger leurs traditions, leurs rites et leurs religions. De nos jours, la nation navajo vit en grande majorité sur un territoire qui constitue la plus grande réserve indienne d’Amérique du Nord. Sa population s’élève à environ 220.000 personnes, soit la population indienne la plus importante après les Cherokees. La nation navajo possède son gouvernement autonome, sa justice et ses institutions d’éducation dont la plus importante, le Dine College, donne autant d’enseignements conformes à la tradition que des connaissances indispensables à la vie moderne. Les Navajos ne distinguent pas, dans leur vie quotidienne, le sacré du profane et ils continuent à pratiquer leur religion grâce à différentes lignées d’officiants qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours. Ils ont conservé leur identité tout en faisant montre d’une grande adaptabilité au cours des siècles. Des Espagnols, ils ont appris le tissage, le travail des métaux et l’orfèvrerie. Des Anglo-Saxons, ils ont appris l’élevage du bétail et le commerce en même temps qu’ils amélioraient leur agriculture.

De jeunes Navajos fréquentent les universités américaines et certains des leurs sont devenus des érudits et font autorité dans le domaine des études indiennes. Nous avons donc là l’exemple de la transmission d’une tradition vivante qui a permis à un peuple de conserver son identité culturelle et religieuse malgré les souffrances imposées par les conquérants et la pression matérialiste de la société moderne.

(1) Navajo § Tibetan Sacred World, The Circle of Spirit, Peter Gold. Inner Traditions. Rochester, VT, !994.

Octobre 1997






Buddhaline

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