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Traleg Rinpoché

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Le bouddhisme et les Européens

A partir de l’Inde, le bouddhisme a pu s’adapter à de nombreux pays, de nationalités et cultures distinctes. Mais il nous met toujours à l’épreuve. Nous apprenons par exemple que nous sommes déprimés parce que nous attachons trop d’importance aux circonstances et situations extérieures

Par Traleg Rinpoché

Bonsoir tout le monde. Quel plaisir de pouvoir enseigner dans ce merveilleux nouveau centre bouddhiste. Voilà la première fois que je viens ici, pas à Schoten dans ce centre, mais dans cette nouvelle salle. Comme tout le monde peut le constater c’est un très beau temple et je me réjouis d’avoir le privilège de pouvoir donner une conférence ici. Je crois que le sujet de ce soir est « Le bouddhisme et les Européens ». N’est-ce pas ?

Enrichir notre culture

Je pense qu’il est important pour nous, même pour ceux qui vivent en Occident, de réfléchir sur les philosophies, points de vue et pratiques bouddhistes, précisément parce que le bouddhisme est riche de telle-ment de possibilités qu’il peut s’adapter à toutes sortes de conditions sociales. C’est la raison pour laquelle le bouddhisme a pu se répandre à tant de pays différents à par-tir de son foyer d’origine : l’Inde. Le boud-dhisme a pu être adopté par des personnes originaires de toutes sortes de pays et de nationalités aux cultures très distinctes. Sans cesser d’être Tibétains, les Tibétains ont adopté le bouddhisme comme d’autres sans cesser d’être Japonais, Chinois, Sri Lankais, Thaïs, Vietnamiens, Cam-bodgiens. Maintenant le bouddhisme est arrivé en Occident. Les bouddhistes européens ne sont donc pas obligés de tout faire pour ressem-bler aux Japonais, aux Chinois ou aux Tibétains, à moIns qu’ils ne soient moines ou moniales. Il vaut mieux qu’ils gardent leurs propres habitudes culturelle et Uti-lisent le boud-dhisme pour enrichir leur culture. Non seulement pour enrichir leur culture qu’elle soit philosophique, artistique, architecturale, poétique, littéraire ou théâ-trale. Aujourd’hui les touristes visitent aussi tous ces pays du Sud-est asiatique pour voir les monuments bouddhiques et apprécier un peu la littérature et la poésie bouddhiques. On l’oublie un peu. Nous ne voyons trop souvent le bouddhisme que comme une sorte de religion pratiquée par des moines et par quelques moniales. Mais la riche culture asiatique n’existerait pas sans le bouddhisme. Le temple ici en est un bon exemple : c’est une oeuvre d’art très belle aussi bien pour son contenant, telles les fresques par exemple, que pour l’archi-tecture du bâtiment lui-même. Les occi-dentaux, et en particulier les Européens, s’ils s’intéressent au bouddhisme, peuvent l’utiliser pour enrichir leur vie, pour se transformer. Ils ne devront pas rejeter ce qui leur est familier, mais en utilisant les idées, les pensées et les pratiques boud-dhistes ils pourront modifier ce qui leur est familier, même parfois de manière radi-cale. Ce qui est très important c’est de découvrir que le bouddhisme se pratique, qu’il est même utile de le mettre en pra-tique. On peut s’attendre à en recevoir des bienfaits tout de suite. Il n’y est pas une question d’être récompensé à la fin de sa vie, dans cet état post mortem, où on ira au ciel et puis on vivra au paradis pour l’é-ternité en écoutant de la musique de harpe ennuyeuse pour toute l’ éternité (rires). Si ça était le cas, je pense que le paradis ris-querait de devenir un enfer. En tant que bouddhistes nous ne devrions pas nous concentrer sur ces choses-là, parce que ce qui nous intéresse est de savoir comment on peut transformer notre vie, donner un sens à notre vie au lieu de simplement vivre pour survivre. Nous devons bien vivre. Nous devons nous épanouir. C’est extrêmement important.’ Et quand nous apprendrons à enrichir notre vie, nous serons beaucoup plus heureux. Si nous sommes incapables de le faire, toute la richesse qu’on pourrait accumuler, ne fera jamais le poids. On peut être très riche, un milliardaire et l’époux d’une des femmes les plus belles, mais si son propre esprit est appauvri et a fait banqueroute morale-ment, alors on ne mène pas une vie épanouissante. Mais évidemment, cela ne signifie pas pour autant qu’il faut aller trouver la plus laide des femmes et vivre avec elle(rires) simplement parce qu’on est bouddhiste. Nous sommes généreux, mais pas généreux à ce point-là (rires) ! Je plaisante.

Un entraînement

Mais pour rester sérieux, la pratique du bouddhisme implique toujours un défi, parce qu’il nous met toujours à l’épreuve. La pratique du bouddhisme assouplit notre esprit. Nous devons élargir notre horizon mental. Parce que notre esprit, à cause de la façon dont nous l’utilisons nor-malement, est devenu tellement limité et a rétréci, nous devons apprendre comment développer et élargir notre vision des choses, nous épanouir intérieurement, cultiver notre sagesse intérieure, de sorte que la vraie puissance de l’esprit puisse s’exprimer de façon appropriée. L’essence de la pratique du bouddhisme réside dans cet entraînement de l’esprit. Même notre éthique et notre moralité dépendent de cet entraînement de l’esprit. Nous devons apprendre à être moins illusionnés, moins confus et apprendre à être moins pris par nos conflits émotionnels. C’est ce que nous voulons en tant que bouddhistes. Réduire nos illusions et accroître notre appréciation du moment présent, voilà l’essence de la pratique bouddhique. Mais comment devons-nous faire ? Comment réduire nos illusions ? En réfléchissant, en étant conscients, en étant présents. Nous ne devrions pas nous occuper trop des choses que nous avons besoin de surmon-ter, des choses dont nous voulons nous défaire : si nous prêtons plus d’attention à être attentifs, présents, conscients, alors le nombre d’illusions que nous nous faisons sera déjà réduit.

Un étourdissement

Nous sommes tous des êtres conscients. Nous avons des ambitions, des attentes, des rêves, des anxiétés, des frustrations, des désespoirs, des accablements et donc telle-ment de soucis !

Nous faisons des soucis au sujet de tout et en particulier à notre propre sujet, d’ap-parence physique de nos conditions de vie en général. Je suis trop gros, je suis trop maigre. J’ai besoin d’une opération pour me faire maigrir, il faut qu’on me corrige le nez par une intervention chirurgicale. Mes yeux ont l’air trop asiatiques. Je vais subir cette opération-là, pour avoir l’air plus européen. On a des soucis quand on a des enfants et on a aussi des soucis quand on ne peut pas en avoir.

On se fait des soucis quand on a une épouse mais on s’en fait aussi quand on n’en a pas. C’est pour cela qu’on appelle cette vie le samsara, dans le bouddhisme. Et c’est pour cela qu’il est tellement impor-tant d’apprendre à mener une vie con-sciente. En fait, nous ne vivons pas con-sciemment. Nous sommes dans un état d’étourdissement, nous sommes somnam-bules. Voilà pourquoi on appelle le Bouddha « l’Eveillé ». Nous trébuchons tout le temps. Nous pataugeons dans l’ob-scurité. Nous ne connaissons pas vraiment ce que nous ressentons. Nous ne savons pas vraiment quelles sortes d’émotions nous expérimentons. Nous ne savons pas quels sont les effets bénéfiques ou nocifs de ce que nous croyons. Voilà la raison de la pratique bouddhiste. Nous sommes dans la confusion tout le temps. Parfois notre esprit peut être un peu plus clair et lucide et à d’autres moments il le sera moins. A certains moments nous sommes (encore) plus dans la confusion qu’à d’autres moments. En particulier quand vous avez tout donné à une femme, qu’elle vous a quitté et que tout ce qu’elle a laissé derrière elle est un billet disant : « Tu es l’homme le plus minable que j’aie jamais rencontré ». Quand vous étiez ensemble, même si elle vous battait avec ses chaussures, vous tapant sur la tête, vous aviez dit « merci »…et elle s’en va quand même, et vous voilà dans la confusion. Parce que vous pensez : si je donne, je vais aussi trouver de l’amour en retour. Mais l’amour n’est pas réciproque, et donc vous êtes dans la con-fusion. De toutes façons, en tant que bouddhistes nous devons réduire notre état de confusion pour précisément toutes ces raisons-là.

L ‘esprit avant tout

Parce que nous avons un esprit, que cet esprit a tellement de valeur, est tellement précieux et qu’il renferme pour ainsi dire tant de secrets, à moins d’avoir la clé pour en ouvrir les portes, certains recoins de l’esprit demeureront fermés à jamais et nous mourrons sans avoir ouvert ne fût ce qu’un accès qui pourrait renfermer de grands trésors. C’est à cause de l’esprit que nous devenons suicidaires, déprimés, anxieux, rongés par l’anxiété et c’est aussi à cause de lui que nous devenons plus éveil-lés, plus présents, plus conscients et capa-bles d’avoir accès à différentes sortes de pouvoirs mentaux. Alors tout est possible, grâce à l’esprit. L’esprit peut nous rendre limités, contraints, confinés. Mais si nous nous rendons compte que c’est l’esprit qui crée ces situations, cette prise de con-science en elle-même nous donne déjà du pouvoir. Comment cela ? Car nous réali-sons que nous sommes déprimés parce que nous attachons tellement d’importance aux circonstances et situations extérieures, car nous nous rendons compte que la dépression est un état mental. Alors si nous nous sommes mis dans cet état mental, nous pouvons aussi nous en libérer parce qu’on ne verra plus la dépression comme conditionnée ou dépendante de situations et circonstances extérieures. Ce n’est qu’un exemple. Ce n’est peut-être pas un bon exemple, parce que c’est déprimant. Si nous comprenons la puissance de l’esprit, ce que l’esprit peut créer, alors nous pouvons utiliser cette puissance à notre avan-tage, nous cessons d’être victimes de nos comportements habituels, de ce qui nous arrive normalement dans la vie. Je veux dire, si nous nous sentons désemparés, nous nous sentons incapables, nous pen-sons que nous n’avons aucun contrôle sur notre vie, nous sommes hors de contrôle, nous sommes décentrés et notre esprit est déboussolé. Le bouddhisme nous donne l’occasion de redevenir plus centrés, plus concentrés, plus conscients, plus présents. Par conséquent notre vie sera enrichie.

Se détacher

Les gens ont cette impression que les bouddhistes disent qu’il faut renoncer à tout, se détacher de tout. Oui, nous devons renoncer à certaines choses. Mais à quoi devons-nous renoncer ? Nous devons renoncer au désir excessif, à la colère, au ressentiment, à l’amertume, au désespoir, à la frustration, à l’anxiété. Telles sont les choses que nous devons abandonner et nous pourrons le faire si nous persistons dans notre pratique bouddhiste. Ce que nous développons à la place, c’est un sens de confiance en soi, d’appréciation de la vie et pas l’inverse. Nous apprenons com-ment vivre, être pleinement présents et mener une vie pleine de sens et pas une vie samsarique. Je pense que beaucoup de per-sonnes ont cette idée que les enseigne-ments bouddhiques sont une spiritualité dans le sens où l’on attend de vous que vous rejetiez tout ce qui est matériel : ce n’est pas le cas. En fait, les textes nous enseignent que ce ne sont pas les choses matérielles qui nous lient, mais notre atti-tude envers elles. Voilà ce qui nous empris-onne, pas les choses elles-mêmes. Si vous voyez une Ferrari et puis que vous voulez l’avoir, c’est la façon dont vous réagissez qui joue. Ce n’est pas la faute de la Ferrari que vous la désirez. Et si vous avez une Ferrari et vous êtes bouddhiste, c’est très bien, il n’y a pas de problème. Mais l’im-portant, c’est que le bouddhiste ne doit pas s’attacher à sa Ferrari, aux dépens de sa femme ; par exemple votre femme court les rues et flirte avec d’autres hommes, vous l’acceptez sans réagir. Mais si quelqu’un fait une égratignure sur votre Ferrari vous êtes vraiment en colère. « Il va y avoir un procès, vous savez, je vais traîner en justice cette. . . ». Donc, en tant que bouddhistes nous devrons apprendre à bien vivre, devenir une personne de bonne nature.

Transformer la vie

Beaucoup d’entre vous ont entendu parler le Dalaï-Lama. Il parle toujours de la trans-formation de soi. Les enseignements et les maîtres bouddhistes disent : « Soyez bons les uns envers les autres, soyez bon envers votre prochain. Ce n’est pas une bonne chose de mépriser votre prochain ou de coucher avec sa femme ». On peut mener une vie très morale, ne nuire à personne, être plein de bonté, impressionner tout le monde avec sa générosité, charité. . . Mais ce n’est pas assez selon le bouddhisme. Nous devons apprendre à nous trans-former. Nous devons apprendre à penser différemment, à ressentir les choses dif-féremment, à conduire nos vies différem-ment. C’est pour cela que le bouddhisme est significatif. C’est pour cela que les Européens devraient s’intéresser au boud-dhisme. La transformation de soi est réelle-ment plus importante que la conduite morale. On le dit dans les enseignements. La moralité est importante. Elle est surtout là pour nous aider à nous transformer.

L’Eveil est quelque chose que l’on acquiert par son propre effort. L’Eveil n’est pas une récompense qui nous est donnée parce que nous étions des gens tellement gentils quand nous étions en vie sur cette terre. Ce n’est pas donné. Il faut le mériter. Il faut le réaliser soi-même. Quand nous apprenons à vivre consciemment dans le moment présent, alors nous nous approchons de l’Eveil. On peut mener une vie correcte mais sans avoir conscience du moment présent. Dans ce cas-là, on considérera bien sûr cette personne comme digne de louange et de respect, c’est vrai, mais cette personne ne trouvera pas la réalisation spirituelle à moins qu’elle choisisse de se transformer. C’est pour cette raison que, dans le bouddhisme la réalité intérieure est supérieure aux normes éthiques ou à la conduite morale. Il est beaucoup plus important d’apprendre à développer la sagesse intérieure et la compréhension, que de demeurer une personne de bonne con-duite. On ne dit pas bien sûr, que la per-sonne ne doit pas bien se conduire, au con-traire, mais la personne doit aller au-delà de la bonne conduite et élargir son horizon mental comme je l’ai dit auparavant. Là se situe vraiment le but ultime du boud-dhisme. D’où l’importance de la compas-sion et de la sagesse. Nous devons appren-dre à devenir des êtres humains positifs, mais sans le développement intérieur, nous demeurerons encore dans des conditions samsariques. Nous ne réaliserons pas notre liberté, la libération spirituelle. Nous res-terons coincés dans notre vieil état sam-sarique.

L’esprit et la conduite

Si nous transformons notre esprit, notre conduite changera automatiquement. Il n’y a pas de doute à ce sujet.

Il n’y a pas de doute si notre esprit change, la façon dont je ressens les choses, la façon dont je vis mes émotions, la façon dont je conceptualise les choses, la façon dont j’entre en rapport avec l’extérieur, si toutes ces choses-là changent, alors bien sûr ma conduite changera elle- aussi. Mais si nous nous fixons sur notre conduite d’avant, nos sentiments, émotions, pensées, attitudes et croyances resteront les mêmes. Je crois que je devrais m’arrêter bientôt, mais avant je voudrais dire que c’est de cette façon que le bouddhisme aide à transformer l’esprit, c’est ce que nous pouvons apprendre du bouddhisme. Nous pouvons voir les choses, littéralement voir les choses, dif-féremment avec les organes des yeux. Nous pouvons entendre les choses différem-ment, les sentir différemment, vivre nos émotions différemment et avoir des atti-tudes différentes envers les circonstances de notre vie. L’entraînement de l’esprit est vraiment la chose la plus fondamentale que nous puissions apprendre du boud-dhisme.

Souvent on entend que les bouddhistes doivent se détacher de tout, Est-ce vrai-ment possible ?

Beaucoup de gens ont ce problème-là au sujet du bouddhisme. Mais le détachement n’est pas la même chose qu’indifférence. Quand nous sommes trop attachés aux choses, nous sommes accapareurs, que ce soit vis-à-vis d’une personne où des choses matérielles, nous rencontrons des prob-lèmes. Mais si nous pouvons vraiment , apprécier cette personne et si nous pou-vons vraiment apprendre à aimer cette per-sonne et prendre plaisir à sa compagnie, alors c’est une bonne chose. Dans les enseignements bouddhistes nous ne par-lerions pas autrement. Dans le boud-dhisme nous apprenons à aimer, à nous soucier des autres, à devenir affectueux. Bien sûr que nous serons tristes lorsque quelqu’un nous quittera. Mais nous n’allons pas, en dramatisant exagérément par nos plaintes sur nous-mêmes, encore alourdir notre souffrance.

Au lieu de cela nous devons être très ouverts à la vie, et c’est ce qu’on appelle le non-attachement, être ouverts, être récep-tif". Cela ne veut pas dire que nous n’ap-précions rien. Si on n’apprécie rien alors on n’a pas besoin de pratiquer le boud-dhisme. Encore une fois je dois reprendre ce que j’ai dit avant. Notre esprit a ten-dance à se fixer. En tant que bouddhistes nous devons apprendre à abandonner nos fixations mais cela ne veut pas dire que nous n’apprécions pas les bonnes choses de la vie. En fait, nous pourrions être capables d’apprécier les bonnes choses de la vie encore plus, parce qu’il n’y a plus de fixa-tion. Mais au contraire, notre esprit est lancé tout le temps dans un état de turbu-lence, nous sommes poussés, et là, déchirés, éparpillés, décentrés, presque amenés au bord de la folie.

Quelle pourrait être l’entité dans l’être humain qui regarde l’esprit ?

Nous l’appelons l’image réfléchie. L’esprit qui se regarde lui-même. Notre esprit ne nous est pas clair, c’est pour cela que nous avons besoin de l’image réfléchie. L’essence de la pratique bouddhiste se rapporte à cela. En prenant conscience de cette image réfléchie, nous pouvons intervenir sur notre esprit et en transformant notre esprit nous nous transformons nous- mêmes.

Qu’est-ce que cela veut dire exactement, transformation ?

D’une certaine façon le catholicisme se rapporte à une transformation d’un certain type. Une autre approche serait celle de la psychothérapie où l’on s’exprime en extéri-orisant toutes sortes d’émotions. Une autre sorte de transformation fait suite à la ren-contre avec de bonnes personnes. Alors, en relation avec ces exemples, que pourrait être exactement la signification du mot transformation dans la terminologie boud-dhique ?

En termes bouddhistes il existe une trans-formation psychologique et une transfor-mation spirituelle. Elles ne sont pas effec-tuées par quelque agent extérieur, mais par le biais de notre propre initiative. La ques-tion n’est pas simplement de changer notre état d’esprit psychologique, il faut accom-plir une véritable révolution spirituelle à l’intérieur de notre conscience. Et comme je le disais auparavant, c’est ainsi que nous nous enrichissons. Au moment présent nous sommes totalement appauvris, appauvris spirituellement. La transforma-tion psychologique et la transformation spirituelle sont aussi liés. On ne peut le nier. Néanmoins en même temps elles sont tout à fait distincts. La transformation psy-chologique n’est pas la transformation spirituelle. Mais quand nous sommes transformés spirituellement, si nous avons une expérience qui nous transforme spi-rituellement alors bien sûr qu’une transfor-mation psychologique en découle. Quand nous nous sentons tonifiés et vivifiés spi-rituellement, inspirés, alors bien sûr, cela affectera notre état psychologique. En d’autres mots, les expériences spirituelles peuvent être libératrices, vivifiantes, tonifi-antes. Nos expériences spirituelles n’amènent pas nécessairement une suspension de tout ce que nous estimons dans la vie. Comme si, lorsque vous avez réalisé une percée spirituelle, il ne vous resterait plus rien. Les gens pensent de cette façon. Tellement de personnes qui viennent au bouddhisme ont cette idée au sujet du but spirituel. Notre but serait de tout arrêter parce que la vie est un tel pétrin. Au point où lorsque nous rencontrons quelqu’un de très ennuyeux, nous nous imaginons presque automatiquement que cette per-sonne doit être bouddhiste (rires) ! En fait, en tant que bouddhiste nous devrions essayer de devenir plus intéressants. Avoir une vie passionnante.

Comment contribuer à l’idée du détache-ment dans le bouddhisme et s’accommoder avec l’idée d’être attaché à son propre pays, en l’occurrence être ému par la situation au Tibet ?

Le détachement ne veut pas dire l’indif-férence. Vous voyez, quand nous sommes attachés, notre attention se rétrécit telle-ment, nous sommes fixés sur une chose unique, nous ne pouvons penser qu a une chose. Nous ne voyons qu’un aspect. C’est ça le problème. Mais le détachement ne veut pas dire que nous n’ayons aucun intérêt. L’intérêt et le détachement peuvent coexister. Vous pouvez écouter la musique que vous aimez, et aller voir le film que vous aimeriez voir, au lieu de penser « je suis détaché » et je n’ai donc plus besoin d’écouter de la musique, je ne devrais pas regarder de films, je ne devrais pas m’en-gager dans une relation avec quelqu’un d’autre. Cela n’est pas le détachement, c’est l’indifférence. Et il est important que nous ayons de l’intérêt et que nous nous enga-gions dans la vie. C’est pour cela que si nous assumons une cause, une cause parti-culière sociale ou politique, comme la situ-ation au Tibet, alors nous devons le faire avec un sens de détachement, parce que si nous devenons trop obsédés notre esprit sera perturbé et puis confus. Nous en par-lons dans la vie quotidienne. On devient si concernés, ça vous préoccupe tellement et puis vous devenez si agités…quand vous êtes dans cet état-là, vous ne vous souciez plus de rien d’autre. Ce qui vous préoc-cupe précède tout ce qu’il y a d’autre dans la vie. Et ce n’est pas une bonne chose. Nous devons vivre une vie équilibrée. En tant que bouddhistes nous devons être bienveillants. Nous ne pouvons pas tout simplement nous désintéresser de tout. En tant que bouddhistes nous devons nous soucier des autres plus que la plupart des gens. C’est important.

Cela ne veut pas dire qu’en tant que boud-dhiste nous ne devrions pas ressentir le deuil ou l’amour. Si quelqu’un qui nous est proche meurt, pourquoi ne pas ressentir du chagrin ? Sinon nous ne serions même pas des êtres humains. A plus forte raison nous ne serions pas de bons pratiquants bouddhistes. Mais mener une vie équili-brée veut dire : nous ressentons du chagrin mais nous ne laissons pas nous accabler et perdre le contact avec la réalité. Si nous ressentons trop de chagrin nous devenons impuissants. C’est la même chose avec l’amour. Un vrai amour doit aussi avoir un équilibre. Sinon quand nous nous sommes entichés de quelqu’un alors nous ne voulons même pas plus aller travailler. Et quand vous êtes avec cette personne parti-culière, vous voulez que cette personne fasse attention à vous chaque minute, jour et nuit.

Y a-t-il une différence dans la façon dont vous enseignez la transformation aux Occidentaux et aux Asiatiques ?

Oui, tout à fait. Ca change. Je pense aussi que les laïques participeront plus ici en tant qu’enseignants du bouddhisme. Les Occidentaux doivent intégrer le boud-dhisme dans leur vie en tant qu’Occidentaux, Européens. Je veux dire, pas seulement les Occidentaux en général. Les Belges devront le faire à leur façon, et les Français et les Allemands dans leur style. L essence du bouddhisme restera la même, mais sa forme devra sans aucun doute changer. C’est la raison pour laquelle je ne suis pas un bouddhiste moderniste, précisé-ment parce que la tradition bouddhiste, le contenu des enseignements doivent être gardés tels quels. Mais la façon dont les enseignements sont présentés aux gens, peut être adaptée. Et il le faut, parce qu’ils doivent être liés aux expériences de la vie de chacun, sinon les idées bouddhistes res-teront étrangères, non naturelles, difficiles à accepter, à intégrer, à digérer.

Avant de partir je voudrais remercier le Lama Karta et tous les autres Lamas de Yeunten Ling de m’avoir amené jusqu’ici et tous les membres du centre de m’avoir donné cette occasion, et bien sûr je veux remercier tout le monde d’être venu ce soir. Merci.

Nous avons gardé le style oral de l’enseigne-ment afin de maintenir l’ambiance un peu spéciale des conseils donnés par Rinpoché. (Kunchab Magazine)

Cet article a été mis en ligne avec l’aimable autorisation de Franz Goetghebeur, président de l’Union des Bouddhistes de Belgique.

Juillet 1999






Buddhaline

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