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Vincent Bardet

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Le bouddhisme "engagé" selon Maître Thich Nhat Hanh

"Le Bouddha dit qu’il est possible de vivre heureux dans le moment présent, cela c’est déjà une base du bouddhisme engagé. La sagesse profonde c’est de prendre conscience que tout ce que nous avons c’est ce moment présent. Pendant la guerre du Vietnam nous avons vu la mort, la destruction, la colère, la discrimination,..."

Par Vincent Bardet

Vincent Bardet : Depuis toujours vous présentez la figure d’un bouddhisme engagé, vous étiez ami du pasteur Martin Luther King qui vous a proposé pour le prix Nobel de la paix. Et vous conduisiez la délégation des bouddhistes vietnamiens lors des pourparlers pour un accord de paix en 1972 à Paris. En lisant vos livres, je me demande si du fait que le Bouddha lui-même était issu de la caste des guerriers ksatriya, le bouddhisme n’apporte pas seulement un message de détachement, le Dharma peut nous aider aussi à vivre ensemble en société. Quelle est votre expérience au Village des Pruniers et d’une façon plus générale ?

Thich Nhat Hanh : Le Bouddha dit qu’il est possible de vivre heureux dans le moment présent, cela c’est déjà une base du bouddhisme engagé. La sagesse profonde c’est de prendre conscience que tout ce que nous avons c’est ce moment présent. Pendant la guerre du Vietnam nous avons vu la mort, la destruction, la colère, la discrimination, etc. Avec la méditation bouddhique et la compréhension de l’interdépendance, on constate que des deux côtés les gens souffrent, les communistes comme les anticommunistes, les soldats et les civils américains également. Pour tuer il faut devenir moins que des hommes, on a besoin de discrimination, de colère, de haine pour plonger la baïonnette dans le corps de l’autre. Et la machine de guerre nous conditionne, elle nous nourrit de colère, elle nous fait décrire l’autre comme un monstre, un danger à éliminer. Or l’autre est un être vivant comme nous, il a peur de mourir, il a une famille dont il doit prendre soin, c’est la machine de guerre qui l’a placé là pour tuer et pour être tué. Le bouddhisme aide à maintenir vivace cette vision de l’autre, c’est pourquoi les deux parties belligérantes nous attaquent pour notre pacifisme, pour notre fraternité et pour notre compassion. Nos écrits sont interdits par les deux gouvernements du Sud et du Nord, les poèmes et la littérature anti-guerre circulent dans la clandestinité, grâce au Dharma nous avons pu rester humains dans cette machine de guerre. Les bombes tombent sur nos villages, causant des morts et des blessés, on a dû alors sortir des monastères afin d’aider les gens. La méditation c’est aussi être là pour témoigner de ce qui se passe dans le moment présent. Nous voulons soulager la douleur et la souffrance de nos compatriotes, tout en continuant notre pratique, le bouddhisme engagé est né de la situation de guerre, c’est la méditation en action, la compassion en action, et non pas dans l’imagination. La réconciliation est l’unique chance d’arrêter la guerre mais le mot même est banni par les deux camps. Il nous reste à alerter l’opinion publique internationale, en Amérique et en Europe, en lui fournissant des informations sur la réalité de la guerre au Vietnam, sur les aspirations authentiques du peuple vietnamien, composé d’une majorité de paysans et de gens pauvres qui ne veulent pas de la victoire d’un camp mais l’arrêt de la destruction. Les bombes et les mortiers pleuvent, les mass-média appartiennent aux belligérants, le suicide par le feu devient une méthode de communication afin que le message parvienne, et soit compris, en Amérique et en Europe. Il faut beaucoup de courage, de compassion, de sens du sacrifice pour accomplir cet acte, ce n’est pas la colère de la protestation. Je suis sorti du pays pour témoigner auprès des communautés religieuses et intellectuelles, on m’empêche de retourner au pays. Dans l’exil, pour survivre et pour vivre tout simplement, j’ai dû rassembler une sangha. Je continue ainsi à pratiquer le Dharma et je suis amené à le partager avec les autres. Vis-à-vis de nos amis occidentaux notre intention n’est pas de déraciner les gens, car notre propre vécu nous montre qu’une personne déracinée ne peut être heureuse. Nous exhortons donc nos amis, surtout les jeunes, à revenir à leurs traditions, à leur culture, à pratiquer la non-dualité bouddhique pour réintégrer leurs familles, leur propre milieu.

Vincent Bardet : Justement, à propos de votre livre « Bouddha vivant, Christ vivant », je voudrais vous demander quand et comment vous avez personnellement rencontré le personnage du Christ dont vous parlez de manière extraordinaire dans ce livre ?

Thich Nhat Hanh : Grâce à des moines chrétiens qui ont su incarner l’esprit du christianisme, j’ai pu toucher Jésus comme un maître et cela était difficile au Vietnam à cause de l’Histoire du colonialisme. Dans le bouddhisme nous avons des clés telles que l’impermanence, l’interdépendance des êtres, le non-soi, qui permettent de comprendre Jésus, et d’ouvrir les portes ou les coffres, et de découvrir des joyaux, certains mêmes cachés à des chrétiens qui n’ont pas pu les identifier. Nous disons que « ceci étant, cela est », c’est une vérité universelle. Donc le Créateur, la créature et la création ne peuvent être dissociés. Le Père contient le Fils et le Saint Esprit, le Fils contient le Père et le Saint Esprit, tout comme Jésus est à la fois le fils de Dieu et le fils de l’Homme. Pour un méditant bouddhiste il est merveilleux d’entrer dans d’autres traditions en pratiquant le regard profond, il pourra faire des découvertes spectaculaires. Je pense qu’au 21e siècle la rencontre entre le bouddhisme et l’Occident sera particulièrement excitante si nous savons emprunter l’avenue de la contemplation profonde.

Vincent Bardet : Je m’adresse maintenant au poète et au romancier. J’ai apprécié votre souffle, votre talent, votre audace dans le roman « Sur les traces de Siddhartha ». Que s’est-il passé en vous en tant qu’écrivain, quel était le déclic pour vous lancer dans cette entreprise qui a finalement donné un très grand roman ?

Thich Nhat Hanh : J’ai constaté que les poèmes, les nouvelles, les romans communiquent mieux que les essais. Un poème dit des choses qu’un essai ne dit pas, c’est un meilleur véhicule pour exposer le Dharma, dans ma prose il y a toujours de la poésie insérée à l’intérieur. Quand je raconte la vie du Bouddha, j’ai dû utiliser mes propres expériences, mes propres douleurs, ma propre souffrance pour le comprendre intimement. J’ai écrit avec ma propre vie et ma propre pratique, et non pas avec mon intellect ni avec mes recherches. Nous devenons nous-mêmes un instrument, tel le microscope ou le télescope, pour examiner profondément les choses et découvrir ce qui reste invisible aux yeux d’autrui. C’était au Village des Pruniers, en 1987-1988, il n’y avait pas de chauffage central, c’était comme s’asseoir avec le Bouddha et prendre une tasse de café, non de thé, avec lui ! (éclats de rires) Il faut se comprendre et comprendre le Bouddha. Pour moi ce ne fut pas un dur labeur mais un bonheur d’écrire ce livre, j’espère que les lecteurs auront du plaisir à le lire. L’enseignement du Bouddha est extrêmement profond mais très simple aussi, on peut le vérifier en lisant le Digha-nikaya, le Majjhima-nikaya, l’Anguttara-nikaya. Ce n’est pas rendre service au bouddhisme ni à nous-mêmes que de vouloir le rendre compliqué. Et la sagesse du Bouddha après son illumination est vivante, elle se développe et grandit avec le temps. Comme nous, le Bouddha apprend aussi en enseignant.

Nguyên Huu Khoa : Maître, pouvez-vous nous évoquer quelques souvenirs de votre maître Chân Thiêt Thanh Quy et nous expliquer le nom qu’il vous a donné ? On vous connaît sous le nom de Trung Quang Nhât Hanh, que signifie-t-il et quel en est le symbole ?

Thich Nhat Hanh : J’ai beaucoup de chance d’avoir un maître comme lui, il était très gentil, très aimant. Une fois je suis sorti de la salle et je n’avais pas refermé la porte de manière correcte, elle a claqué. Il m’a rappelé et il m’a dit : « Novice, tu vas me refaire cela, tu ressors de nouveau et tu refermes la porte derrière toi avec la pleine conscience. » J’ai fait comme il me l’avait demandé et il n’a pas eu à répéter cette leçon une seconde fois. Pour toute ma vie je sais comment refermer une porte. Il m’aimait beaucoup mais il ne le disait pas en parole. Ce poème que vous voyez derrière moi est le poème de transmission. En 1966, avant de partir en Amérique apporter le message des victimes de la guerre, je suis revenu à la pagode pour dire au revoir à mon maître. J’ignorais alors que c’était la dernière fois que nous nous voyions. Je lui ai dit que j’allais m’absenter trois mois et cela fait trente ans que je suis loin du pays. Il a tenu à me garder quelques jours pour procéder à la cérémonie formelle de la transmission de la lampe. Après mon ordination je n’aimais pas le nom de Phùng Xuân, « la Rencontre avec le Printemps », qu’il m’avait donné, je le considérais comme un nom de fille mais plus tard j’ai compris son intention. Phùng Xuân est opposé à la méditation Khô Môc, « l’arbre desséché, mort », c’est une pratique rigide, sans âme, sans joie, destinée à détruire toutes sortes de désirs, même le désir du bodhisattva de revenir. On veut se détacher de tout et on déracine tous les plaisirs et tous les désirs. Phùng Xuân est exactement l’opposé, un poème dit : Une goutte de rosée tombant de la branche de saule que tient le Bodhisattva suffit à redonner vie à un arbre mort. Arroser l’arbre mort c’est comme faire revenir le printemps. Je comprends alors que mon maître veut que ma pratique amène la verdure, la joie aux gens. Nhât Hanh signifie « Une Action, Une Pratique ». Mon nom de lignage est Trung Quang, « la Lumière qui naît de la concentration, qui jaillit d’un point localisé ». Il y a trente ans je n’ai pas bien saisi le sens du poème de transmission, avec le temps il devient de plus en plus clair dans mon esprit. Les quatre vers sont écrits en caractères chinois, ils contiennent mes deux noms Phùng Xuân et Nhât Hanh.

Nhât huong Phùng Xuân dac kiên hành

Hanh duong vô niêm diêc vô tranh

Tâm quang nhuoc chiêu ky nguyên thê

Diêu Phap dông tây kha tu thành

La première phrase signifie : En se dirigeant vers la direction unique à la rencontre du printemps, on obtient la marche héroïque.

La deuxième phrase : Pendant l’action on doit être sans concept et sans concurrence, on doit pratiquer la non-pensée et la non-lutte, ne pas chercher le succès, la renommée.

La troisième phrase : Si la lampe du coeur, de l’esprit, se tourne vers elle-même et éclaire la vraie nature, la source originelle.

La quatrième phrase c’est la conclusion : Alors le Dharma merveilleux se réalise de lui-même à l’Est et à l’Ouest, dans le monde entier.

Par ce poème mon maître me donne une recommandation pour l’action et pour la pratique. Quand je donne à mon tour la transmission de la lampe à mes disciples, je procède de même pour que les disciples aient une direction claire en ce qui concerne leur pratique leur vie durant. Frère Doji et frère Sariputra sont les deux premiers moines occidentaux à avoir reçu la transmission de la lampe, des laïcs occidentaux et des moines vietnamiens l’ont également reçue et commencent à enseigner un peu partout dans le monde. En tout, une soixantaine de personnes ont ainsi reçu l’autorisation d’enseigner, c’est la continuité et j’en suis très heureux. Tous les deux ans nous organisons une retraite de vingt et un jours pour former de futurs instructeurs du Dharma, la prochaine aura lieu en septembre de cette année. Au Village des Pruniers c’est la sangha qui propose les personnes dignes et qui décide du moment de la transmission, ce n’est pas de ma seule décision souveraine. Nous avons véritablement confiance dans la sangha, ses membres pratiquent la pleine conscience en permanence, tous ensemble ils émettent des jugements pertinents et sûrs. La sangha est très importante, le roi de Vaiçali a dit un jour au Bouddha : « Quand je vois votre sangha, vos moines et vos nonnes, j’ai encore plus confiance en vous. » Pour moi un maître sans sangha ne peut pas faire grand chose, je mets donc beaucoup de temps et d’énergie à construire la sangha. Une centaine de personnes vivant ensemble 24 h sur 24, ce n’est pas facile en raison des diversités des gens venant d’horizons différents, mais nous pouvons confirmer qu’il y a de l’harmonie et du bonheur dans notre communauté. Des pratiques telles que « le traité de paix, le nouveau départ, etc. » ont été créées spécialement pour permettre la communication et la compréhension mutuelle, quoi qu’il arrive.

Je voudrais ajouter un mot sur notre voyage de trois mois en Asie l’année dernière. Nous avons visité Taiwan, le Japon, la Corée et la Chine, c’est une expérience très riche et nous avons pu vérifier que le bouddhisme a besoin d’être rénové, réactualisé dans ces pays mêmes. On cherche maintenant un langage nouveau pour transmettre le Dharma, les jeunes ne peuvent comprendre le langage archaïque du passé. En Chine Populaire nous avons offert l’enseignement à un total de 1200 moines et nonnes, avec de la vraie pratique lors des retraites et pas seulement par des conférences. Nous avons été très touchés par l’accueil des deux générations de moines chinois : il y a les plus de 70 ans et les 18-35 ans. Les premiers ont reconnu que nous apportions l’enseignement authentique du Bouddha et ont encouragé les jeunes à suivre cette voie-là. Nous avons passé des moments très heureux avec eux.

À notre époque il faut faire face à nos vrais problèmes actuels, l’objet de la contemplation doit être de résoudre nos problèmes personnels, de dénouer les noeuds constitués à l’intérieur de nous-mêmes. Il ne faut pas s’adonner à la théorie, au formalisme qui n’ont rien à voir avec notre douleur, avec notre souffrance, avec notre désespoir. C’est en s’attaquant aux difficultés de l’homme moderne que le bouddhisme pourra se renouveler, et le développement du bouddhisme en Occident pourra aider le bouddhisme à rajeunir en Orient pour redevenir encore plus vivant et encore plus vigoureux.

Octobre 2000






Buddhaline

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