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Dr Béatrix Paillot

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La relecture de la vie

Par Dr Béatrix Paillot

La relecture de vie, ce travail de mémoire, cette visitation (ou cette re-visitation) du passé, est une composante fondamentale du travail spirituel du sujet parvenu en fin de vie. Mon expérience étant d’avantage gériatrique, je soulignerai quelques spécificités propres aux vieillards. Et si je m’intéresse plus particulièrement au thème de la mémoire, c’est parce que je travaille actuellement dans une de ces nombreuses consultations « mémoire » que l’on voit apparaître un peu partout sur notre territoire national.

Faire mémoire, relire sa vie, en relier les événements marquants est un des besoins spirituels les plus manifestes de la personne en fin de vie, et peut-être plus encore de la personne âgée. Cette relecture de vie peut se dérouler en quelques instants ou bien s’étendre dans le temps, s’exprimer dans le secret du coeur ou bien dans un échange singulier avec une personne de l’entourage. Nous en avons tous l’expérience.

Ce travail de la mémoire a deux aspects fondamentaux :

1- il participe fortement au processus identitaire
2- il permet à la personne de retrouver le fil conducteur de toute son existence

La mémoire humaine a de nombreuses dimensions. S’il existe une mémoire corporelle d’un vécu sensoriel, une mémoire affective riche de multiples résonances émotionnelles, ravivée à l’occasion par un stimulus sensoriel (une odeur, un son...), une mémoire cognitive faisant appel à plusieurs types de processus mnésiques, il existe encore une mémoire proprement spirituelle.

Par cette mémoire spirituelle, l’homme conserve précieusement ce qui est le plus important, ce qui reste quand tout disparaît, ce qui a du sens, ou encore ce qui a du prix. Elle permet de se retrouver soi, de se réapproprier sa vie comme un tout, de retrouver l’unité intérieure. Elle sous-entend un travail d’intériorisation, de pacification et de méditation des événements de l’existence, pour les accueillir, un à un, tels qu’ils sont, les soupeser et en retirer la lumière dont ils sont porteurs et dont on a besoin pour continuer d’avancer.

Souvenirs bons ou mauvais, tous sont porteurs d’enseignements. Certains révèlent des blessures et des cicatrices de la vie passée. D’autres sont des poids dont il est bien difficile de se libérer. Vraies ou fausses culpabilités, tout invite à un travail de libération et de réconciliation avec soi et avec les autres. L’heure est venue d’une purification de la conscience. Il est temps de vivre une guérison intérieure tandis que la vie semble approcher de son terme. Certains souvenirs sont comme des pierres précieuses que l’on garde comme de merveilleux cadeaux que l’on n’aurait jamais osé espérer, ni même imaginer. Ils sont tellement signifiants, qu’ils restent gravés au fond de la mémoire comme inoubliables et porteurs d’un poids d’éternité. Certains peut-être auront le sentiment de frôler le divin. D’autres y verront plus précisément la présence de Dieu les rejoignant dans leur histoire personnelle et les accompagnant jour après jour. Quoi qu’il en soit, cette mémoire spirituelle des souvenirs heureux conduit l’homme à l’émerveillement le plus profond pour ce qui lui est donné gratuitement et qu’il reçoit comme un don inestimable.

Mais, à travers ce travail butineur dans le champ des souvenirs, la personne se trouve aussi confrontée à l’épreuve de ses oublis. Oublis bénins liés à l’âge, oublis fonctionnels liés à une dépression, une anxiété, des troubles du sommeil, des effets secondaires de médicaments (etc....) ou encore oublis organiques liés à une pathologie cérébrale (séquelles d’accident vasculaire, métastase, maladie d’Alzheimer...) Lorsque les oublis s’aggravent au point de détruire des pans entiers du stock mnésique de la mémoire autobiographique, de multiples questions peuvent se poser. Entre autres, que devient la mémoire spirituelle ? Peut-elle encore s’exprimer ? Comment accompagner ? Ici, les champs d’exploration sont vastes...

Des études portant sur la mémoire autobiographique dans le vieillissement cérébral normal, montrent que le sujet âgé autonome, contrairement aux idées reçues, garde une bonne mémoire des faits récents et évoque spontanément 80% de souvenirs datant de moins d’un an. Ces souvenirs récents font partie de ses préoccupations actuelles de vie. Par contre, chez le sujet âgé institutionnalisé, ce sont surtout des souvenirs anciens qui sont évoqués. Nous sommes ici véritablement dans la relecture de vie. Parmi les souvenirs anciens que le vieillard exprime spontanément, ce sont de manière prédominante des souvenirs enregistrés lorsqu’il avait entre 10 et 30 ans. Ce pic de réminiscence se vérifie dès l’âge de 40 ans et jusqu’aux âges les plus avancés. Son rôle contributif dans le renforcement du processus identitaire ne fait pas de doute. Mais il pourrait être intéressant ici de comprendre d’avantage le mécanisme fonctionnel de cette mémoire autobiographique et d’en analyser les éventuelles interactions sur la relecture de vie. En effet, un des rôles de l’accompagnant pourrait être d’aider le patient à réinvestir des souvenirs enfouis, dont l’accès n’est pas spontané chez lui, mais qui pourraient se révéler importants pour sa relecture de vie et sa recherche de sens.

Pour terminer et pour illustrer ces quelques propos, je vais vous lire un texte qui a été retrouvé dans la doublure du manteau d’une vieille dame après sa mort :

La vieille dame grincheuse « Que vois-tu, toi qui me soignes, que vois-tu ?... Une vieille femme grincheuse, un peu folle, Un regard perdu qui n’y est plus tout à fait, Qui bave quand elle mange et ne répond jamais. Qui, quand tu dis d’une vois forte « essayez », Semble ne prêter aucune attention à ce que tu fais... Alors ouvre tes yeux, ce n’est pas moi. Je vais te dire qui je suis... Je suis la dernière des dix, Une jeune fille de quinze ans, des ailes aux pieds... Mariée déjà à vingt ans... J’ai vingt-cinq ans maintenant et un enfant à moi Qui a besoin de moi pour lui construire une maison... Cinquante ans, à nouveau jouent autour de moi des bébés. Nous revoilà avec des enfants moi et mon bien-aimé. Voici les jours noirs, mon mari meurt. J’ai regardé vers le futur en frémissant de peur, Car mes enfants sont tous occupés à élever les leurs. Et je pense aux années et à l’amour que j’ai connu. Je suis vieille maintenant... Mon corps s’en va, la grâce et la force m’abandonnent, Et il y a une pierre là où jadis j’eus un coeur. Mais dans cette vieille carcasse, la jeune fille demeure, Et le vieux coeur se gonfle sans relâche. Je me souviens des joies, je me souviens des peines, Et à nouveau, je sens ma vie et j’aime. Je repense aux années trop courtes et trop vite passées, Et j’accepte cette réalité implacable que rien ne peut durer. Alors ouvre les yeux, toi qui me soignes, et regarde. Non la vieille femme grincheuse, regarde mieux, tu me verras. »

Surprenant document qui révèle l’intériorité d’une femme âgée dont l’attitude a été de se laisser disqualifier, telle une potiche, dans un mutisme durable du fait de sa dépendance et de ses limites physiques. C’est un phénomène bien connu chez la personne âgée, même lorsque ses capacités intellectuelles sont préservées. Mais a-t-on seulement essayé de lui donner la parole : c’est une question qui se pose aussi. Nous ne développerons pas toutes les remarques que l’on pourrait faire à propos de ce texte, mais sous l’angle de notre sujet du jour, nous avons ici une relecture de vie dont le but premier est de rappeler au soignant que le sujet qui parle est bien une personne vivante, riche d’une histoire personnelle et d’une identité bien spécifique. En voulant se dire comme une personne, la vieille dame entre dans le vif de son histoire et en oublie presque l’interlocuteur. Dans l’évocation de ses souvenirs de vie, la voilà embarquée dans une recherche du fil conducteur de toute son existence, et une prise de conscience des joies comme des peines. Elle se redécouvre comme une éternelle jeune fille, même si la vieille carcasse est là pour susurrer le contraire. « Le pire quand on vieillit, c’est que l’on reste jeune » disait Jean Cocteau. Et voilà l’expérience douloureuse au possible : « il y a une pierre là où jadis j’eus un coeur ». Impression pénible de ne plus savoir aimer... Mais le miracle de la relecture de vie s’accomplit. Oscillant entre bons et mauvais souvenirs, le vieux coeur se prend à revivre, l’amour jaillit de nouveau comme une source vivifiante, et la guérison la plus intime s’opère, si bien que même la finitude peut être admise.

« Et toi, le soignant qui regarde sans comprendre, semble dire cette vieille dame mutique qui en représente tant d’autres, ouvre les yeux, et tu verras dans le silence de cette rencontre ce que je te chuchote sans pouvoir te dire dans des mots. Regarde mieux et essaye de voir au-delà du visible ce qui ne peut pas toujours se dire en parole. Tend moi la main et aide moi à retrouver ce chemin qui fait revivre, écoute-moi dans mon silence et donne moi la parole juste quelques instants : je te dirai qui je suis. »

En conclusion, cet aspect de la relecture de vie est une des manifestations les plus originales du travail spirituel accompli par la personne en fin de vie. Peut-être ce champ d’exploration reste-t-il peu investi dans une réflexion commune au sein de la SFAP ? Ne pourrait-on y voir une orientation possible de recherche qui garderait un juste équilibre entre les réalités spirituelle, psychique et organique du patient ? De plus, sur le plan pratique, et en tant que médecins, sommes-nous suffisamment inventifs pour créer l’espace de parole dont les malades ont besoin pour s’exprimer dans leur relecture de vie ? Peut-être pourrions progresser par un échange d’expériences.

Dr Béatrix PAILLOT
Praticien hospitalier Consultation de la mémoire
Service de gériatrie Hôpital de St Germain en Laye






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