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La présence du bouddhisme en Europe

Les défis du Bouddhisme pour l’Occident et les implications qui en résultent pour l’Eglise

Par DIMMID

Consultation organisée par le Conseil des Conférences épiscopales européennes et le Conseil pour le Dialogue entre les religions

A. Les défis du Bouddhisme pour l’Occident et les implications qui en résultent pour l’Eglise

Synthèse des réponses à l’enquête de la commission centrale du DIM/MID européen

Vingt-huit correspondants ont aimablement répondu à une enquête préparatoire à la Consultation qui devait se tenir à Rome ; qu’ils soient ici remerciés

1. Causes de la diffusion du Bouddhisme et Analyse des motivations

L’intérêt de l’ Occident pour les religions asiatiques et pour le Bouddhisme n’est pas neuf. Ce qui est nouveau est la diffusion de la pratique du Bouddhisme. Ce phénomène est dû d’abord aux brassages de populations et aux guerres (Vietnam, Corée, Tibet). Mais nous devons reconnaître que le Bouddhisme répond aussi aux questionnement des occidentaux en quête de sens dans une société post-chrétienne (rationalisation, laïcisation, technicisation).

L’attirance vers le Bouddhisme provient de motivations L’intitulé des paragraphes est formulé à partir d’une conférence donnée par D. Gira à l’ISTR de Paris en février 1999 très variées.

Insatisfaction vis a vis du monde actuel

De nombreuses personnes perçoivent les limites de la mentalité actuelle : matérialisme, consommation, compétition, individualisme, technicisme à outrance.

La réponse du Christianisme est perçue de façon simpliste : il dit ce qu’il faut être, ce qu’on doit faire, beaucoup moins comment le faire. Cela entraîne culpabilisation et découragement.

Le Bouddhisme a la fraîcheur de la nouveauté, il offre des voies psychologiques (méditation et pratiques) et philosophiques (perception de l’interdépendance universelle) de transformation de soi au sein de l’univers. Il suscite donc l’intérêt des écologistes, psychologues, enseignants et des soignants.

Difficulté d’accepter le discours chrétien sur Dieu

Nos contemporains contestent une dogmatique qui serait immuable même si son expression verbale est adaptée. Le dogme catholique, chemin de vérité, semble déconnecté de l’expérience spirituelle et il est devenu incompréhensible à ceux qui n’ont pas dépassé le stade du catéchisme de leur enfance. Pour beaucoup, les sacrements ont perdu leur signification et la liturgie n’est plus une entrée dans le mystère du Christ. La morale est perçue comme un ensemble de règles extérieures imposées par des hommes au nom de Dieu, restreignant la liberté de conscience dans une sphère éminemment personnelle.

La proposition du Bouddhisme concernant la dogmatique et la morale est séduisante pour nos contemporains. C’est une religion sans dogme, le Bouddhisme n’a pas de théologie mais il encourage la recherche personnelle de l’Ultime. Il offre des expériences plus que de la théorie. Il enseigne une morale de compassion fondée sur le précepte de ne pas nuire aux êtres vivants. Ce critère est simple, même s’il peut se complexifier extrêmement.

Primauté de l’expérience

L’homme d’aujourd’hui veut prendre en main son propre progrès spirituel, il ne veut plus entendre parler d’une grâce à recevoir passivement. Toutefois, il fait l’expérience de sa fragilité et de sa faiblesse. Le Bouddhisme l’accueille là où il est, sachant que tôt ou tard la nature du Bouddha va se réaliser. Il n’y a pas de rejet de celui qui se trompe.

La praxis catholique quant à elle a beaucoup insisté sur les engagements éthiques comme la charité et sur la connaissance des dogmes. La tradition spirituelle occidentale qui consiste à laisser l’image du Christ se former en nous a été considéré comme l’affaire des contemplatifs.. La connaissance de soi, la sérénité intérieure, le contrôle paisible du mental et de l’émotionnel que procure la méditation bouddhique remplissent donc une carence importante et répondent aux exigences de notre temps.

Désir d’intégrer le corps à la démarche spirituelle

L’enseignement de la non-dualité est central dans les religions orientales. Actuellement, il y a un courant d’approche holistique de la personne. Le christianisme est bien la religion de l’incarnation ; le comportement de Jésus n’est jamais dualiste. Mais l’influence du platonisme et du cartésianisme a accentué la séparation du corps et de l’âme. Ce dualisme s’est glissé dans la religion populaire. L’expression corporelle est presque absente de la prière sauf peut-être dans les courants mystiques, comme la prière de Jésus où le souffle a gardé son importance.

La méditation bouddhiste est attirante car il s’agit d’être simplement éveillé à son corps et d’utiliser la respiration pour pacifier l’intellect et unifier corps et esprit.

Souhait d’une réconciliation entre la science et la religion

En Occident, il y a un fossé entre la science et la religion, la cosmologie biblique traditionnelle ne s’ajuste pas aux découvertes scientifiques récentes. Le souvenir des condamnations faites par l’Eglise n’est pas encore effacé !

Or, le Bouddhisme n’entre pas en contradiction avec la recherche scientifique. S’abstenant du dogmatisme, il est prêt à inclure dans sa croyance les nouvelles approches et découvertes. Sa cosmologie fondée sur l’interdépendance universelle s’ajuste assez bien avec les sciences modernes. Même les doctrines du karma et du samsara sont populaires et donc ‘satisfaisantes’. La faiblesse de cet enseignement n’est pas encore apparente : l’interprétation est souvent simpliste et extrapolée du contexte originel.

Besoin de s’appuyer sur un Maître spirituel et sur une communauté

Les personnes ont aujourd’hui un immense besoin d’être écoutées, guidées, aidées à trouver leur propre chemin. Du côté chrétien, être dirigé par le clergé ne semble plus possible. Il y a bien le circuit des monastères mais le parcours pour aboutir à une rencontre n’est pas toujours aisé.

Les maîtres tibétains ont un bon profil : ils ont une grande qualité d’écoute et ils vivent ce qu’ils enseignent à partir de leur propre expérience. (La perception n’échappe pas à une idéalisation). Rencontrer un maître peut être l’expérience de la rencontre avec le Seigneur ‘comme un feu dévorant’. Elle rend capable à son tour de rencontrer l’autre à un niveau profond. A cela s’ajoute l’attrait de communautés chaleureuses (ce même attrait guide des chrétiens vers les communautés nouvelles) qui rassemblent laïcs et moines, hommes et femmes pour des engagements exigeants mais temporaires.

2. Interrogations et apports de cette nouvelle situation à la pastorale des paroisses et des monastères

En général

1. Engagement

Comment mettre mieux au clair l’engagement face au pouvoir, à l’argent, à la consommation et l’enseignement évangélique ? Comment apprendre aux personnes à vivre en paroles et en actes leur appel à la sainteté ?

2. Spiritualité

L’enseignement spirituel et pratique de l’Eglise rencontre-t-il les veritables besoins spirituels et psychologiques de ses membres ? Comment l’Eglise peut- elle passer d’une spiritualité psychologisante à une spiritualité de l’habitation de l’homme avec lui-même, avec la société, avec la création, avec Dieu ? Comment l’Eglise peut-elle présenter la beauté de l’illumination (de la sainteté) à ses membres ? Comment faire redécouvrir le riche patrimoine mystique de notre tradition ? Comment faire redécouvrir à ceux qui fréquentent paroisses et monastères le sens du don total et généreux de soi au Christ ?

3. Accompagnement

Comment l’ Eglise peut-elle répondre à la demande, faite par ses membres, de guides spirituels au niveau des paroisse et des monastères ? Où trouver des maîtres qui vivent la vie qu’ils enseignent avec autorité, à partir de leur expérience ? Comment leur assurer une formation doctrinale et spirituelle solide ? Comment accompagner des chrétiens qui approfondissent une recherche intérieure dans le Bouddhisme ? Comment les stimuler et confirmer la démarche de leur conscience en gardant les fondements de la foi chrétienne ?

4. Dialogue

Comment les laïcs peuvent-ils œuvrer davantage au dialogue ? La présence des moines est importante mais pas exclusive.

En particulier :

1. Aux paroisses

Comment revitaliser les paroisses pour en faire des communautés fraternelles où l’individualisme fait place à un personnalisme solidaire ? Comment en faire davantage encore des lieux d’écoute, d’enseignement vivant de la foi pour les jeunes et les adultes, des lieux où se partage l’expérience de la prière, des lieux où toute célébration liturgique est une entrée dans le mystère du Christ ?

2. Aux monastères

Les moines chrétiens vivent-ils avec assez de radicalité de la recherche de Dieu ? Développent-ils assez leur vie spirituelle, s’enracinent-ils profondément dans leur propre tradition mystique, en portent-ils les fruits pour aujourd’hui ? Les communautés monastiques sont-elles prêtes à créer des ‘espaces de spiritualités’ avec un accueil, un horaire, des programmes de rencontres... ? Les communautés sont-elles prêtes à l’accueil temporaire de croyants ou de non-croyants ? Offrent-elles à leurs hôtes un climat fraternel de silence, de recueillement propice à la recherche spirituelle ? Les communautés veillent-elles à la formation de certains de leurs membres pour le dialogue interreligieux ?

3. Enjeux pour l’Eglise

1. Débat théologique (quelques questions récurrentes)

L’existence de Dieu

Le Bouddhisme met Dieu en question, il dénonce l’existence de Dieu comme non démontrable sinon comme une expression de notre désir de durer. Le Christianisme affirme la permanence de Dieu . Dieu se révèle comme ‘Celui qui est, qui était et qui vient’. Au niveau du langage, il y a tout un travail d’élucidation à faire : la représentation de Dieu en tant que personne apparaît anthropomorphique pour le bouddhiste ! Le Christianisme utilise le langage de la ressemblance / dissemblance ; il a aussi une théologie apophatique. Mais la proposition bouddhiste, dans sa radicalité, va au-delà du langage.

La question de l’âme immortelle

Pour le Bouddhisme, la notion d’âme est illusoire, la cristallisation ‘âme’ aboutit à des individualités capables d’entrer en conflit les unes avec les autres (violence de la civilisation européenne occidentale ). Pour le chrétien, Dieu appelle l’homme à travers les transformations de sa vie et de la mort à vivre en Lui. Dieu est le mystère secret de l’être, l’homme est à l’image de Dieu !

Le salut

Bouddhisme et Christianisme sont des chemins de salut. Mais le principe du salut, dans le Bouddhisme, doit être cherché en soi-même. Tout recours extérieur est une abdication et une perte d’énergie. Les chrétiens croient en Jésus-Christ unique médiateur et sauveur universel. L’ appréciation théologique de la valeur salvifique des autres religions, interpelle en profondeur la christologie et l’ecclésiologie. Pour nos contemporains croyants, relever ce défi est une grâce, un ‘kairos’ que le magistère doit saisir.

2. Spiritualité

Mystique

Le renouveau de la spiritualité peut consister à revisiter la tradition mystique chrétienne (qui est à la fois épiphanique et apophatique) et à se mettre humblement à l’écoute des grands spirituels des autres Traditions. Cela implique, à la fois, d’être clair sur les pratiques chrétiennes de contemplation et d’éviter de trop vite christianiser les techniques orientales. Il faut reconnaître que cet appel profond d’intériorité qui est un défi de l’Esprit.

Engagement

Le service et l’amour de l’autre trouvent leur fécondité en s’enracinant dans une vie spirituelle intense autant dans le Bouddhisme que dans le Christianisme. Charité et compassion sont un terrain d’entente, principalement au plan existentiel. Il faut souhaiter que l’engagement des chrétiens et des bouddhistes ait assez de force pour manifester le mystère d’une plénitude fondatrice de l’expérience commune de compassion.

4. Chemins pour un authentique dialogue avec les bouddhistes

1. Dissiper la méfiance

De part et d’autre, des attitudes conservatrices introduisent le soupçon quant aux intentions du dialogue interreligieux. Du côté chrétien, il convient de confirmer qu’il ne s’agit pas d’une manœuvre mais de la vocation même de l’Eglise.

2. Avoir conscience de son identité

Il n’y a dialogue que s’il y a des partenaires solidement enracinés dans leur propre religion au niveau des connaissances et de l’engagement, vivant l’ouverture à ce qui est unique dans la tradition de l’autre. Il s’agit donc d’être clair sur ce qui rapproche et sur ce qui différencie Bouddhisme et Christianisme et d’accepter les interrogations perspicaces du partenaire.

3. Pratiquer le dialogue de la vie

Collaborer à la réflexion sur le témoignage commun que la société actuelle (matérialiste, en quête de sens) attend de nous et œuvrer ensemble pour la justice et la paix. Cela implique des attitudes de compréhension et de coopération et la volonté de saisir les opportunité d’agir.

4. Poursuivre un dialogue doctrinal

Echanger, dans un climat de respect et d’ ouverture, sur les points de convergence possible : compassion / charité, approche de l’Ultime par la voie apophatique et par la voie épiphanique, complémentarité de l’ enchaînement du karma et des structures de péchés...

Echanger, avec les mêmes dispositions intérieures, sur les points de divergences :

création / non création, importance de la personne / non-moi

5. S’engager dans le dialogue de l’expérience spirituelle

S’asseoir ensemble avec un cœur qui écoute et communier dans le mystère en laissant derrière soi son ego, visiter les ‘lieux saints’ en pèlerin, poursuivre les ‘échanges spirituels’ monastiques, organiser ensemble et animer des temps de ressourcement ouverts à ceux qui le veulent .

B. Le Bouddhisme en Europe : un défi pastoral

Pierre-François de Béthune, OSB

Après deux mille ans, des chrétiens découvrent enfin le Bouddhisme dans sa profondeur spirituelle, et cela non seulement en Asie, mais, de façon très spécifique, en Occident. Pour bien aborder un tel événement il convient de procéder tout d’abord à une étude sociologique pour en mesurer l’ampleur. Il faut surtout écouter en chrétiens le message de l’Eveillé, pour en relever les interpellations théologiques et spirituelles. Mais, dans la mesure où ce phénomène touche un nombre toujours plus grand de chrétiens, il devient nécessaire d’aborder la question pastorale.

Je parlerai successivement de l’attitude générale à développer dans ce contexte, des compétences particulières exigées et finalement de l’aide au discernement spirituel que nous pouvons apporter aux personnes ou aux groupes que nous rencontrons.

I. Un accueil évangélique

1. Tous les humains

Notre souci pastoral ne peut pas se limiter aux seuls chrétiens.

Les situations diffèrent bien sûr beaucoup, mais la plupart des chrétiens qui sont appelés, par les circonstances ou par vocation personnelle, à rencontrer des bouddhistes sont évidemment en contact avec un milieu très pluraliste. Le premier témoignage évangélique à rendre dans ces cas est le respect absolu pour toutes les personnes, et en particulier pour leur recherche spirituelle. Si au contraire l’accueil est sélectif ou si l’abord de ceux qui, dans ces milieux, ne se considèrent pas (ou plus) des chrétiens est tant soit peu teinté de jugement, de reproche ou de commisération, il en résultera nécessairement un contre-témoignage chrétien.

Nous devons clairement attester que l’enjeu de la situation spirituelle de notre temps dépasse les préoccupations internes de l’Eglise. Notre première tâche pastorale est de témoigner avec magnanimité de cette sollicitude évangélique pour toutes les personnes rencontrées. Nous n’avons certes pas de mandat canonique pour ainsi prendre en compte ces autres personnes, mais cette situation particulière fait précisément apparaître une autre dimension de la nouvelle ‘pastorale’ à laquelle certains chrétiens sont désormais appelés par leur Baptême.

2. Témoignage chrétien spécifique

En contrepoint avec cette ouverture radicale il convient de souligner notre appartenance chrétienne. En effet nous ne pouvons pas nous contenter d’apporter une attention ‘passe-partout’. Il est important de nous présenter pour ce que nous sommes : religieux/religieuses, prêtres, laïcs engagés. Dans le domaine de la recherche spirituelle notre principale contribution au service de nos contemporains, chrétiens ou non, procède de notre propre vie spirituelle chrétienne. Cela doit être manifeste, même aux non chrétiens, pour attester que le travail spirituel n’est pas seulement une recherche individuelle, mais qu’il doit pouvoir puiser son énergie à une source qui nous dépasse tous.

A l’égard des chrétiens nous devons également signifier clairement notre attachement intelligent et cordial à l’Eglise, pour faire pièce au soupçon de ceux qui doutent de sa capacité actuelle de conduire les fidèles sur les sentiers de la grande spiritualité.

Tous doivent donc pouvoir être accueillis d’où qu’ils viennent et dans l’état où ils sont. Le cheminement spirituel et religieux, on le sait, comporte souvent des méandres, des détours, voire même des reculs. Ce qui est le plus utile aux personnes délibérément engagées sur ce chemin est la compréhension et la compassion. D’ailleurs elles ont en général moins besoin de directives que du témoignage d’une personne vraiment vivante et heureuse dans sa foi.

Cela ne nous dispense cependant pas d’être compétents et de pouvoir donner des conseils pertinents !

II. Des compétences particulières

La bonne volonté ne suffit pas. Si nous voulons être au service de nos contemporains dans cette rencontre avec le Bouddhisme, nous devons veiller à acquérir une réelle compétence en une matière aussi complexe. C’est une question de respect, tant vis-à-vis des bouddhistes que de ceux qui tentent d’entrer en dialogue avec eux. Il faut pour cela mener deux approches complémentaires, toutes deux indispensables.

1. Connaissance

Une connaissance objective du Bouddhisme en général et de l’une ou l’autre école particulière est absolument nécessaire. Tant d’idées fausses ou approximatives circulent depuis bientôt deux siècles à ce sujet ! Même des personnes par ailleurs très cultivées disent encore quelquefois des banalités, voire des contresens à propos de l’anatman ou du nirvâna. Nous devons donc être très circonspects et ne pas trop vite croire que nous avons ‘compris’ le Bouddhisme. Nous ne pouvons pas non plus nous dispenser de lire les grands textes, même si de nombreux adeptes actuels du Bouddhisme se contentent des explications données par des maîtres contemporains. Les habitants des pays traditionnellement bouddhistes reçoivent le dharma dès leur enfance, comme par osmose, mais pour les Occidentaux il faut commencer par faire un effort d’acculturation. L’expérience seule ne suffit pas, il est nécessaire de la faire précéder d’une approche théorique.

Si nous voulons aider d’autres, nous ne devons pas non plus négliger une certaine connaissance sociologique de la situation du Bouddhisme en Occident. Il y a en effet de nombreux Bouddhismes. Tous ne conviennent pas au même degré ; ils ne sont d’ailleurs pas tous aussi bien représentés chez nous. Pour que cette connaissance soit possible, des centres et des réseaux ont été crées, tant bouddhistes que chrétiens. Il sera nécessaire d’y avoir recours pour y trouver de la documentation, mais aussi pour se renseigner sur la valeur de telle ou telle implantation que nous ne pouvons pas visiter personnellement.

2. Expérience

Les meilleures connaissances théoriques ne remplaceront cependant jamais une expérience personnelle. Chaque fois que je lis une description purement objective et très pertinente du Bouddhisme, par exemple dans une bonne encyclopédie, je ne puis m’empêcher de me demander pourquoi tant de personnes ont pu adhérer, au cours de tant de siècles, à un enseignement aussi sec. C’est que, de fait, sans une expérience directe, le Bouddhisme est franchement rébarbatif. Si donc nous n’en avons aucune expérience personnelle, nous ne pourrons jamais avoir d’empathie pour les bouddhistes.

On peut distinguer deux espèces d’expériences.

Il y a d’abord la rencontre de personnes bouddhistes, si possible dans leur cadre de vie.

L’autre expérience, encore plus indispensable, est celle de la pratique personnelle. Une connaissance expérimentale, même inchoative, de la méditation bouddhique ou d’un art zen peut, mieux que toute autre approche, révéler ce qui rend le Bouddhisme fascinant. Il s’agit d’une expérience d’unité intérieure et de communion avec tous les êtres sensibles, une expérience qui invite à poursuivre cette recherche pour vivre toujours plus à ce niveau de vérité existentielle. Une telle expérience n’est pas exclusivement bouddhique, mais il importe que celui qui a vécu une expérience analogue, par exemple dans la tradition chrétienne, puisse établir le lien entre son vécu et celui des Bouddhistes. D’ailleurs quand on a fait soi-même cette expérience toute simple, on reconnaît facilement ceux qui l’ont faite également. Une certaine connivence s’installe avec ces autres compagnons sur la voie. Inversement, celui qui n’a pas senti cela ne pourra que difficilement avoir de l’empathie pour les Bouddhistes et il sera toujours gravement handicapé dans ses efforts pour les rencontrer en profondeur.

Connaissance et expérience s’appellent l’une l’autre. La vraie compétence vient du juste équilibre entre les deux.

III. La pratique du discernement

Il me reste à indiquer quelques critères de discernement qui nous permettront de donner au besoin des conseils utiles. Certains critères sont généraux et valables pour tous, d’autres concernent plus précisément les chrétiens qui s’engagent dans une rencontre existentielle avec le Bouddhisme.

1. En général

1. Equilibre personnel

La première précaution à prendre, au cours d’un entretien avec une personne désireuse de s’engager plus avant dans une voie inspirée du Bouddhisme ou d’une autre spiritualité, est de s’assurer discrètement de son équilibre psychologique, intellectuel, relationnel, etc. En effet ceux qui font une telle démarche la font quelquefois parce qu’ils vivent un malaise, plus ou moins conscient. Le recours à des méthodes venues d’ailleurs est alors tentant, mais le résultat n’est pas nécessairement celui qu’ils escomptaient. Pour ne prendre qu’un exemple, il est évident que le zen n’est pas une thérapie. Il faut au contraire être déjà en bonne forme pour se risquer sur une voie qui peut mettre les nerfs à rude épreuve. Dans un certain nombre de cas je décourage nettement les gens à chercher une issue à leurs problèmes dans la pratique de méthodes orientales ; je leur conseille au contraire à chercher plus modestement une aide psychologique.

Dans le même ordre d’idées nous devons être soucieux de favoriser la largeur d’esprit. Un manque de culture générale empêche souvent de voir les choses en perspective et de les apprécier à leur juste importance. Aux personnes qui font preuve d’un attachement étroit et exclusif pour leur maître ou leur école je conseille de découvrir d’autres formes de Bouddhismes présentes dans leur région ou encore de commencer par jeter un regard neuf (un ‘regard zen’ !) sur le Christianisme ou l’Islam.

2. Liberté

Ceux qui n’ont pas suffisamment de largeur d’esprit risquent de perdre leur autonomie de jugement. Il est vrai que les voies spirituelles demandent aux adeptes une attitude d’obéissance, mais cela ne dispense pas du devoir de vigilance. Nous devons constater que certaines personnes se laissent trop facilement inféoder de façon peu critique à un centre ou à une école particulière, alors que ceux-ci ne sont pas nécessairement les mieux adaptés ni même, en certains cas, tout à fait authentiques. Au besoin nous devons donc aider ces personnes à mieux prendre conscience de la situation.

3. Energie

Un troisième domaine auquel nous devons prêter attention est celui de l’énergie spirituelle engagée dans cette rencontre avec le Bouddhisme. Quand quelqu’un vient me parler de sa démarche, souvent déviante par rapport à sa foi chrétienne initiale, je commence par lui conseiller d’être fidèle à cette conversion qui l’a poussé à avoir recours au Bouddhisme ou à une autre religion pour aller jusqu’au bout de sa démarche. Le plus grand risque de la vie spirituelle est en effet de stagner ou de papillonner au gré de sa fantaisie ou d’influences de tous ordres. La fidélité à un chemin, s’il est valable, est toujours féconde. C’est pourquoi il convient de la recommander. Nous devons reconnaître que les personnes baptisées dans leur enfance et qui ont opté pour le Bouddhisme n’ont le plus souvent pas vraiment vécu leur foi chrétienne. La rencontre avec la spiritualité bouddhique a été pour eux un point de départ pour leur quête spirituelle. Quand donc ils viennent parler à un prêtre ou un religieux, ils ne viennent pas parce qu’ils envisagent de renoncer à cet engagement sur la voie du Bouddhisme, mais ils savent cependant bien qu’ils rencontrent un témoin officiel de la religion de leur enfance. Et leur approche du Christianisme est alors très positive. Nous pouvons donc entamer avec eux un dialogue dans la confiance pour les aider sur leur chemin. Mais nous faisons bien de laisser à l’Esprit Saint l’initiative pour la suite du processus.

2. En particulier : avec des chrétiens

Outre ces exigences générales les chrétiens doivent tenir compte de leurs engagements particuliers. La responsabilité des pasteurs est donc considérable parce qu’il s’agit d’accompagner les personnes dans un domaine particulièrement central pour la vie chrétienne. Les rencontres et pratiques spirituelles faites dans ce contexte peuvent en effet affecter profondément la vie religieuse des fidèles. Il s’agit donc de faire voir d’emblée comment ce qui est ainsi vécu touche de près l’engagement chrétien.

1. Situer cette expérience par rapport aux deux traditions

Un premier service à rendre consiste à faire connaître les éléments trop souvent ignorés de la tradition chrétienne elle-même, et en particulier de la tradition de prière. La rencontre avec le Bouddhisme fait certes découvrir des dimensions de la pratique spirituelle insuffisamment développées dans le monde chrétien de ces dernières années. Mais il est juste de rappeler l’existence de nos richesses, plus immédiatement accessibles et conformes à la mentalité occidentale. Ainsi cette nouvelle expérience pourra harmonieusement être située dans l’ensemble de la tradition chrétienne.

Mais pour bien apprécier le Bouddhisme par rapport au Christianisme, il faut également signaler les incompatibilités qui demeurent entre les deux. Il faut en particulier aider à identifier les risques courus par ceux qui s’engagent résolument dans les pratiques issues du Bouddhisme

2. Aborder les situations en dialogue

Deux issues extrêmes doivent être évitées quand on entre en rapport avec d’autres traditions. D’un côté il y a le risque de se laisser absorber par une autre spiritualité, parce qu’on a oublié la sienne. De l’autre côté il y a le risque symétrique d’absorber l’autre et de vouloir faire, par exemple, du ‘zen chrétien’, parce qu’on a négligé de prendre en compte la nature irréductible des spiritualités. Ces deux voies sont des impasses et les tentatives faites en ce sens exaspèrent tant les bouddhistes que les chrétiens. Il est vrai que nous pouvons découvrir beaucoup d’analogies entre le Bouddhisme et le Christianisme. Il est nécessaire de les signaler et il est toujours possible de les mettre à profit. Mais si une telle démarche conduit au concordisme ou à l’amalgame, elle n’est plus féconde. Il importe en tout cela de respecter les lois de tout vrai dialogue. Ces exigences d’écoute, de probité, de patience et de bienveillance dessinent déjà toute une ‘voie spirituelle’. Dans la rencontre avec le Bouddhisme ces exigences sont encore renforcées à cause de la profondeur toute particulière de cette Voie.

3. Encourager la recherche spirituelle

Signalons enfin que le souci pastoral qui doit nous animer ne se limite pas à signaler les écueils caractéristiques pour cette nouvelle situation, ni même à étancher de quelque façon la soif de vie spirituelle chez ceux qui s’adressent à nous. Nous devons contribuer, quand nécessaire, à réveiller et, en tout cas, à aviver cette soif. Tout défi est une mise en demeure de donner le meilleur de nous-mêmes. La rencontre avec le Bouddhisme constitue un tel défi, une chance pour réveiller le meilleur de notre tradition. Je suis persuadé qu’en respectant les exigences du dialogue nous pouvons promouvoir un grand dynamisme et une sainte émulation pour participer à ce mouvement de renouveau contemplatif qui irrigue l’Eglise ces dernières années.

C. Document final

1. A l’invitation du CPDI et du CCEE, un groupe d’évêques, de théologiens et de spécialistes du dialogue interreligieux, se sont réunis à la Domus Aurea, Magliana, Rome, pour réfléchir sur la présence bouddhiste en Europe. Les participants, venant d’une douzaine de pays européens, de l’Espagne à la Russie, de la Suède à l’Italie, ont apporté chacun leur expérience du Bouddhisme et de la rencontre entre bouddhistes et chrétiens. La réunion qui eut lieu du 19 au 22 mai 1999, quelques mois seulement avant le Synode pour l’Europe, est la première sur ce thème à être organisée conjointement par le CCEE et le CPDI.

2. Les participants se sont donné comme première tâche de regarder de près la situation actuelle des relations entre bouddhistes et chrétiens dans leurs pays respectifs. Aujourd’hui, il existe un large éventail de présences bouddhistes en Europe, allant des groupes déjà établis depuis longtemps jusqu’aux communautés d’immigrés et de réfugiés. Mais la préoccupation principale du groupe était le nombre croissant de chrétiens européens qui sont attirés par la pensée et la pratique bouddhiques. Ce phénomène est bien différent de la présence des communautés musulmanes qui ont un sens très fort de leur identité et affirment une foi en un Dieu créateur et personnel. Il se distingue également de la situation de ceux qui adhèrent aux nouveaux mouvements religieux avec leur grande diversité. Pour de nombreuses personnes en Europe aujourd’hui, le Bouddhisme apparaît comme une tradition ancienne de sagesse spirituelle et en tant que telle offre une alternative à la religion et à la culture dans lesquelles ils ont été élevés.

3. Le groupe des participants a commencé ses réflexions sur cette nouvelle situation en notant comment l’Eglise reconnaît avec respect et affirme les vérités et les valeurs contenues dans une tradition qui offre des réponses cohérentes ‘aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le coeur humain’ (Nostra Aetate 1). En particulier, comme le déclare le Deuxième Concile du Vatican : « Dans le Bouddhisme, selon ses formes variées, l’insuffisance radicale de ce monde changeant est reconnue » (Nostra Aetate 2). L’Eglise voit donc dans le Bouddhisme une voie sérieuse qui conduit à une conversion radicale du coeur de l’homme. En raison de sa propre préoccupation à demeurer éveillée à la présence du Seigneur, l’Eglise ne peut que montrer du respect pour une tradition qui attire l’attention sur le potentiel salvifique du moment présent. La pratique de l’attention crée le sens d’un silence plus grand qui nourrit l’attitude de compassion envers autrui, une attitude qui se déploie souvent dans l’engagement et l’action. Cette pratique bouddhique, et bien d’autres, encourage ces fruits spirituels - paix intérieure, joie, égalité d’âme, etc. - qui accompagnent toute discipline spirituelle intense.

4. De tels aspects du Bouddhisme font que cette tradition trouve facilement une réponse chez des personnes en quête d’un sens spirituel de la vie. Elles sont impressionnées par l’enseignement bouddhique de l’interdépendance de toute réalité créée et de tous les êtres vivants. Parfois il en résulte une forte poussée vers une attention à l’écologie. Mais l’adhésion à une vision bouddhiste du monde soulève pour l’Eglise de sérieuses questions théologiques et pastorales. Du point de vue théologique, le dialogue avec les bouddhistes soulève des questions sur les thèmes centraux de la théologie chrétienne, en particulier sur la nature du Créateur et sur le mystère unique de la création et du salut. Dans le domaine de la pastorale, le dialogue questionne l’Eglise sur la façon de répondre à ces ‘post-chrétiens’ qui ont adopté une conception tout autre de ce mystère.

5. Fidèle à la révélation chrétienne du Dieu qui accueille tous les hommes, l’Eglise est avant tout appelée à pratiquer l’hospitalité envers les bouddhistes. Cela doit se faire à plusieurs niveaux : - il s’agit des quatre types de dialogue : échanges théologiques, échanges au niveau de l’expérience spirituelle, dialogue de la vie et dialogue de l’action commune (cf. Dialogue et Annonce 42). Pour les catholiques, accueillir les bouddhistes veut dire tout d’abord reconnaître que l’Eglise est elle-même une communauté qui existe seulement à cause du dialogue établi avec l’homme par le Dieu d’amour. Elle est donc appelée à faire vivre ce dialogue dans ses relations avec tous les hommes, partenaires dans un pèlerinage commun.

6. A ce moment critique de la transformation de la société européenne en cette fin du millénaire (cf. Redemptoris Missio 38 ; Tertio Millennio Adveniente 52-53), un tel accueil implique un renouvellement de la responsabilité évangélique de l’Eglise vis-à-vis de tous ceux qui, pour quelque raison que ce soit, recherchent l’illumination spirituelle en dehors des frontières visibles de l’Eglise. Par cette quête, ils prétendent chercher une alternative à ce qu’ils perçoivent souvent comme un dogmatisme stérile. Ils ont souvent le sentiment que l’Eglise est trop institutionnalisée et emploie un langage démodé et incompréhensible. Nombreux sont ceux qui se plaignent du fait qu’ils n’ont pas reçu une initiation adéquate à la prière personnelle, à la méditation et à une expérience de salut intégral.

7. Cette responsabilité évangélique a des dimensions diverses. D’un coté, l’Eglise, dans son souci pastoral envers tous ceux qui ont choisi de vivre en recherche, continue à proposer Jésus-Christ comme le Chemin, la Vérité et la Vie (cf. Jn 14,6) et elle se présente elle-même comme une vivante communauté de foi qui les accompagne dans l’Esprit du Christ (cf. Lumen Gentium 13). D’autre part, L’Eglise cherche à engager le dialogue et, par un renouvellement de l’ancienne discipline du ‘discernement des esprits’, elle les invite à être pleinement fidèles à eux-mêmes et à ce que l’Esprit est en train d’enseigner (cf. Redemptoris Missio 56). Un tel discernement met en garde contre un éclectisme facile et attire l’attention sur les problèmes inhérents au phénomène d’une double appartenance qui risquerait de minimiser la signification des différences religieuses.

8.Nous recommandons comme priorités pastorales de donner les ressources nécessaires pour la formation, l’information et la coordination des effort pastoraux dans ce domaine :

1 : Formation :

Les centres pastoraux ayant la responsabilité pour la catéchèse devraient tenir compte des besoins créés par la présence croissante en Europe de ces ‘nouveaux’ bouddhistes. L’éventail d’activités de ces centres requiert la formation de spécialistes et de personnes capables de donner des points de repères pour un discernement théologique et spirituel et d’exercer une diakonia veritatis (cf Fides et Ratio 49-50) pour le bien de l’Eglise.

2. Information :

Il faut trouver le moyen de rassembler les ressources nécessaires et les matériaux valables pour l’éducation tant dans les écoles qu’au niveau des adultes, pour des célébrations interreligieuses dans le contexte de la rencontre entre bouddhistes et chrétiens et pour diverses questions pastorales délicates, comme l’accompagnement de ceux qui s’engagent dans des mariages mixtes, l’accompagnement des malades, les aumôneries de prisons, etc.

3. Coordination :

Il semblerait opportun que chaque conférence épiscopale désigne une personne pour coordonner les demandes soulevées par ce ministère de l’accueil interreligieux. Une telle personne serait chargée de représenter l’évêque et/ou la conférence épiscopale dans les rapports avec les groupes bouddhistes du pays et de maintenir le lien avec des centres - en particulier avec les communautés monastiques, les institutions académiques et les organisations interreligieuses. Selon les possibilités, ce ministère devrait revêtir une dimension oecuménique.

DIMMID
Commissions pour le Dialogue Interreligieux Monastique
Pierre-François de Béthune
Monastère de Clerlande B-1340 Ottignies Belgique
Tél. : 32 010 42 18 33 - Fax 32 010 41 80 27


http://www.dimmid.org/





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