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Frank Ostaseski

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La nécessaire réciprocité dans la relation de soin

Par Frank Ostaseski

L’attachement au rôle de soignant

Trop souvent dans la relation de soins, nous ne cherchons pas tant à voir ce qui est utile, qu’à confirmer une idée que nous avons de nous-mêmes. Nous voulons être quelqu’un. Nous disons : « Je travaille avec les mourants », en insistant sur « Je », et nous nous investissons dans le rôle plutôt que dans la fonction. J’appelle parfois cela la maladie du soignant et c’est une épidémie rampante pire que le sida ou le cancer. Nous essayons de nous trouver une place à l’écart de ceux qui souffrent. Nous nous mettons à l’écart par notre pitié, notre peur, notre chaleur professionnelle et même nos actes charitables. Mais travailler ainsi n’a rien à voir avec de la charité.

Il y a quelques années, une femme du Zen hospice était à quelques jours de sa mort, triste et déprimée. Cela me semblait naturel, elle était en train de mourir. Mais une infirmière proposa de lui administrer de l’Elavil, un médicament qui donne du tonus et qui prend à peu près trois semaines avant d’agir. Je demandai à l’infirmière : « Pourquoi cette prescription ? ». Elle répondit : « Elle souffre et c’est dur de la voir souffrir. » Je lui dis alors : « Ce serait peut-être toi qui devrais prendre l’Elavil. »

L’attachement au rôle de soignant est ancien chez la plupart d’entre nous ; aider les autres nous donne un sens de pouvoir et une respectabilité dont nous avons besoin. Nous les ramassons en fin de semaine comme un salaire. Mais si nous n’y prenons pas garde, cette identité deviendra notre prison et la prison de ceux que nous servons. Après tout si je dois aider, il me faut trouver quelqu’un qui a besoin d’aide !

Au service de la totalité dans la relation de soin

Mon amie Rachel Remen, directrice du Centre anticancéreux Commonweal en Californie, s’exprime très bien à ce sujet : « Servir et aider sont deux choses différentes. L’aide est basée sur l’inégalité, il n’y a pas de relation entre personnes égales. Quand on aide, on use de sa force envers quelqu’un qui a moins de force. C’est une relation entre un supérieur et un inférieur, et les gens ressentent cette inégalité. Quand nous aidons, il se peut que, sans le vouloir, nous prenions plus que nous ne donnons, en diminuant le sens qu’a la personne de sa propre valeur et de sa propre estime.

Dans la relation d’aide, je suis très consciente de ma propre force, mais je ne sers pas avec ma force, je sers avec ce que je suis. Je sers avec toutes mes expériences, mes blessures, mes limites et même mon obscurité. La totalité en nous sert la totalité de l’autre et la totalité de la vie. Aider crée une dette : quand on aide quelqu’un, il devient débiteur. Alors que la relation de service est réciproque. Quand j’aide, je retire un sentiment de satisfaction et quand je sers, un sentiment de reconnaissance. Servir est aussi autre chose que réparer. On répare des tuyaux cassés, pas des personnes. Si je pense que je répare quelqu’un, c’est que je le vois comme cassé. Réparer implique un jugement qui sépare les uns des autres et crée de la distance.

En fait, aider, réparer et servir sont des visions différentes de la vie. Quand on aide, on voit la vie dans sa faiblesse ; quand on répare, on voit la vie cassée et quand on sert, on voit la vie dans sa plénitude. Quand on sert ainsi, on comprend que la souffrance de cette personne est aussi ma propre souffrance, sa joie est ma joie et alors l’inclination à servir vient naturellement - notre sagesse et notre compassion naturelles se présentent dans toute leur simplicité. Celui qui sert, sait qu’il est utile et a le souhait d’être utile au service de quelque chose plus grand que lui. Nous pouvons aider ou réparer des choses dans notre vie, mais quand nous servons, nous sommes au service de la totalité. »

Toucher la douleur de l’autre avec compassion et non peur ou pitié

Soigner ceux qui souffrent, qu’ils soient mourants ou pas, nous réveille. Cela ouvre nos coeurs et nos esprit. Nous nous ouvrons à l’expérience de la plénitude. Pourtant, dans la plupart des cas, nous sommes prisonniers des rôles et idées habituelles qui nous maintiennent séparés des autres. Egarés dans un état d’esprit purement réactif, occupés à nous efforcer de protéger l’image de nous-mêmes, nous nous coupons et nous isolons de ce qui servirait vraiment dans la connaissance de notre métier. Pour soigner, nous devons être capables de vouloir amener au chevet des malades notre passion, nos blessures, notre peur, notre moi au complet. Car, oui, c’est l’exploration de notre propre souffrance qui crée un pont vers la personne que nous servons.

Si nous refusons d’explorer notre souffrance, nous ne ferons que tenter de comprendre nos patients. C’est explorer notre souffrance qui nous permet de servir autrui. C’est ainsi que nous touchons la douleur de l’autre avec compassion et non peur ou pitié. Et nous devons être capable d’écouter, non seulement le patient mais aussi nous-mêmes.

Si nous nous mettons au service d’autrui, il nous faut faire attention à la situation telle qu’elle se présente, agir en intervenant le moins possible, et cultiver ce faisant la même attention et impartialité que nous cultivons sur notre coussin de méditation. La fraîcheur toujours renouvelée avec laquelle nous serons capables de vivre l’instant présent donne la mesure de notre capacité à vraiment servir. Quand le coeur est ouvert et l’esprit tranquille, quand notre attention est pleinement concentrée sur l’instant et le monde, nous ne sommes pas séparés du monde et savons que faire. Chacun de nous est capable de cela, on n’a pas besoin de vingt années de pratique bouddhiste. Chacun de nous a la capacité d’embrasser la souffrance de celui qui souffre, comme si c’était sa propre souffrance. Nous avons fait cela pendant des centaines d’années - nous l’avons simplement oublié et il nous faut nous le rappeler les uns aux autres.

Traiter chaque personne rencontrée comme un être cher

La pratique bouddhiste inclut cette notion que nous sommes tous nés bien des fois auparavant et que nous avons tous été mères, pères et enfants les uns pour les autres. Nous devrions donc traiter chaque personne que nous rencontrons comme un être cher. Si nous y réfléchissons, au coeur de la relation de service, nous voyons apparaître un schéma : toutes les habitudes faisant obstacle à notre travail, ont pour trait commun le sentiment de séparation ; alors que le trait commun à tous les moments et actions de vrai service, est l’expérience d’unité. Sogyal Rinpoche a repris cette citation d’Einstein sur le sujet, dans Le Livre tibétain de la vie et de la mort : « L’être humain fait partie d’un tout que nous appelons l’univers, il demeure limité dans le temps et l’espace. Il fait l’expérience de son être, de ses pensées et de ses sensations comme étant séparés du reste - une sorte d’illusion d’optique de sa conscience. Cette illusion est pour nous une prison, nous restreignant à nos désirs personnels et à une affection réservée à nos proches. Notre tâche est de nous libérer de cette prison en élargissant le cercle de notre compassion afin qu’il embrasse tous les êtres vivants et la nature entière, dans sa splendeur. »

Quand le coeur n’est pas divisé, toute expérience fait partie de notre pratique bouddhiste. Le service devient un échange sacré, comme l’inspiration et l’expiration. Nous recevons une nourriture physique et spirituelle du monde, cela c’est inspirer. Puis, parce que nous avons tous des cadeaux à donner, et qu’une part du bonheur en ce monde est d’offrir, nous expirons. Un ami appelle cela la bonté de base de l’être humain. Notre métier consiste, je pense, à exprimer notre sagesse et notre compassion innées, cette bonté de base de l’être humain, en laissant agir notre capacité spontanée à comprendre le besoin d’autrui, au service des mourants et des vivants.






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