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Ulrich Schnabel

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La nature inspirée : comment l’esprit devient matière et la matière esprit

On peut tirer d’intéressants parallèles entre la physique moderne et le bouddhisme. Certaines formules zen anticipent même de grandes découvertes scientifiques. Où commence la conscience ? Où finit-elle ? Les plus récentes recherches sur le cerveau montrent que l’esprit s’enracine dans la matière biologique qui, elle, renferme une potentialité spirituelle.

Par Ulrich Schnabel

Nombre de savants importants ont conçu leur recherche comme l’expression d’une aspiration religieuse. Par exemple, l’astronome Johannes Kepler voulait démontrer « la divine harmonie des sphères » au travers du mouvement des planètes. Le grand physicien Isaac Newton était soucieux de mettre ses lois mécaniques en résonance avec « un souverain absolu de la Création ». Et même Albert Einstein se laissait guider par la conviction que « Dieu ne joue pas aux dés » dans sa recherche d’une théorie complète des champs, une sorte d’équation universelle.

Malgré leur complaisance pour le divin, les découvertes et théories scientifiques ont, depuis le XVIIe siècle, dramatiquement transformé la vision du monde des sociétés occidentales chrétiennes. L’homme, tout d’abord « sommet de la Création », n’est plus, à la lueur de la théorie de l’évolution, que le simple produit, comme tout autre animal, d’une longue et naturelle série de mutations et de sélections. Dépouillé de son statut d’exception, l’Homo sapiens dérive aujourd’hui sur une planète quelconque, au bord d’une galaxie moyenne, à travers un Tout incommensurable, qui ne serait, à en croire de récentes théories cosmogoniques, qu’un univers parmi une infinité d’autres.

À l’inverse de la chrétienté, qui depuis trois siècles se trouve plutôt en conflit avec la science, le bouddhisme apparaît hautement compatible avec les découvertes des astrophysiciens, des biologistes et des neurologues. Les notions d’impermanence et d‘interdépendance présentent une plate-forme conceptuelle commune entre la science et le bouddhisme.

« Tout phénomène est considéré comme un nœud dans un réseau de causalité et ne peut donc avoir de substance propre. Cette vision s’oppose à celle des grandes religions révélées qui affirment l’existence de substances immuables (Dieu, l’âme) échappant à la loi de causalité », dit Francisco Varela, neurobiologiste et directeur de recherche au CNRS.

Ce rapprochement entre la philosophie bouddhique et la science moderne ne se fonde pas, en dernier lieu, sur une certaine ressemblance entre démarche scientifique et pratique bouddhique. Au lieu d’en référer dogmatiquement à des Écritures saintes ou à un insoupçonnable principe divin, l’homme de la Voie se repose sur le vécu empirique de sa propre pratique : seul ce qui se réalise dans cette expérience obtient – comme dans la recherche scientifique – considération. La devise d’Isaac Newton : « Hypotheses non fingo » (Je n’invente pas d’hypothèses) pourrait être celle d’un moine zen.

On peut également lire certaines formules bouddhiques comme une anticipation de découvertes scientifiques modernes : Shiki soku ze ku, ku soku ze shiki – forme devient vide, vide devient forme. Cette vision fondamentale du Sutra de la sagesse semble être aussi le leitmotiv de la physique des particules et de la cosmologie. En effet, la théorie du microcosme des atomes, la mécanique quantique, ne décrit pas le vide comme un espace complètement vacant. S’il est vrai que, dans la vacuité, la somme moyenne des particules, énergies et charges équivaut au zéro, lorsque l’on y regarde de plus près, cette même vacuité se transforme en un lieu empli de potentialités.

Continuellement, d’infimes fluctuations quantiques – énergies positives et négatives, charges et décharges, particules et antiparticules – se produisent et s‘annulent réciproquement dans le même temps. (Si vous avez des difficultés à suivre, ne vous faites pas de soucis : c’est au moins aussi dur à comprendre que le zen.) Pour un instant, cette bouillonnante mousse quantique peut avoir une amplitude énergétique gigantesque. Certains cosmologistes ont calculé qu’une telle bulle d’énergie pourrait être à l’origine de la naissance de notre univers, il y a quelque quinze milliards d’années. Cette bulle se serait « gonflée » durant une miette de microseconde dans de telles proportions qu’elle aurait créé son propre espace et son propre temps, empêchant le rééquilibrage des énergies opposées – le vide devint forme.

D’un autre côté, la théorie quantique montre qu’une observation rapprochée des particules, supposées concrètes, les découvre de plus en plus inconsistantes : un atome est constitué de plus de 99 % d’espace vide. Les composants restants, comme les électrons et les éléments du noyau, sont décrits comme ondes de probabilité. À la place de particules distinctes et saisissables, restent des formes immatérielles et fantomatiques – la forme devient vide.

De tels points communs entre les déclarations de la physique moderne et le bouddhisme ne sont éventuellement rien de plus que d’intéressants parallèles. En effet, la science moderne ne peut pas plus apporter la preuve d’une vérité spirituelle que les philosophes d’autrefois avec leur « argument divin ».

Par ailleurs, la Voie du Bouddha ne dépend pas du fait que l’on puisse ou non l’éclairer scientifiquement. Puisqu’elle dépasse la pensée dualiste humaine, elle ne peut donc pas être appréhendée par cette pensée. Pour avancer sur la Voie, « il importe peu d’être intelligent ou pas », comme le dit Dogen.

Et pourtant, il n’est pas inintéressant de faire une comparaison avec les sciences qui travaillent sur le corps et l’esprit humain car, en fin de compte, la pratique bouddhique se préoccupe aussi de l’existence humaine. Ce sont en particulier la neurologie et les sciences cognitives qui se développent très tumultueusement depuis une vingtaine d’années.

Tout d’abord, les chercheurs sur le cerveau ont éliminé la vieille démarcation occidentale entre le corps et l’esprit. D’après eux, l’esprit humain et ses différents états de conscience se rapportent directement à l’activité des trois livres de matière grise qui se trouvent dans notre tête. Si ces chercheurs sont encore loin de posséder une compréhension complète des méthodes de travail de l’esprit humain, ils sont tous d’accord sur un point : l’ancienne vision dualiste, qui conçoit au côté du cerveau une âme insaisissable qui aurait les commandes de la conscience, est depuis longtemps dépassée.

Le corps et l’esprit dépendent inséparablement l’un de l’autre, s’influencent et se déterminent réciproquement en permanence (voir l’article Zen et neurobiologie de François Lang).

Ce jeu étroit, que la pratique du zen souligne depuis longtemps, commence enfin d’être appréhendé par les médecins occidentaux. Lentement, ils entreprennent de concevoir l’effet placebo (qui décrit l’étonnante évidence que de pseudo-medicaments produisent des effets clairs et mesurables) non plus comme une anomalie mais comme l’expression de la force curative de notre imagination.

Dans le cas de malades aux douleurs chroniques, s’impose aussi l’idée que la souffrance propre a sa cause non seulement dans le corps mais également dans la tête. Ainsi, suite à des douleurs chroniques ressenties pendant des années à un endroit du corps, la zone de perception correspondante dans le cerveau pourrait s’agrandir de telle façon qu’à la fin la moindre sensation à cet endroit deviennent intolérable.

Ainsi également sont emmagasinées nos perceptions, visions, catégories dans la structure individuelle de notre cerveau. Le réseau complexe qui lient les quelque 100 milliards de neurones dans notre tête est pour chaque être humain aussi unique que son empreinte digitale.

Et ce n’est pas seulement l’héritage de nos ancêtres (en terme de gènes) qui s’y reflète mais aussi notre évolution, les sensations et les convictions que nous avons accumulées au cours du temps. C’est ce « karma dans la tête » qui détermine notre manière de réagir toujours de la même façon aux mêmes choses. Pour mettre fin à cet état de fait – comme cela se passe par exemple en zazen – ce sont nos structures biologiques qui doivent changer. Il devient alors clair que ce processus exige de l’exercice répété et de la patience.

Admettre que l’homme et son esprit ne sont finalement qu’un produit biologique, résultant d’un processus d’optimisation vieux de milliers d’années, passe pour certains comme une offense, pour d’autres comme une libération. Le devoir de notre cerveau n’est pas de reproduire une image complète ou objective du monde extérieur mais une représentation avant tout réduite aux exigences de survie de l’Homo sapiens. Nous ne pouvons par exemple percevoir les ondes électromagnétiques que dans un certain domaine de fréquences (la lumière visible) ; et nous ne pouvons pas voir, comme d’autres animaux, les fréquences infrarouges ou ultraviolettes : cela ne nous est pas nécessaire.

Autre exemple : la carte, enregistrée dans notre tête, de la surface de notre corps. Dans la partie du cortex liée au sens du toucher, les différentes parties du corps sont représentées selon leur degré de sensibilité sensorielle. La bouche, les doigts et particulièrement les pouces apparaissent extrêmement agrandis, tandis que le tronc est, en comparaison, rapetissé (cela explique au passage pourquoi, pendant zazen, la concentration sur les mains et les pouces a tant d’influence sur l’activité cérébrale).

Notre perception est donc nécessairement réduite sans que nous le remarquions. C‘est seulement dans les cas rares de troubles du cerveau dus à des accidents, maladies ou drogues que nous en devenons conscients. Une attaque d’apoplexie dans le cerveau droit peut avoir pour conséquence la perte de la perception des parties gauches du corps et de l’espace gauche environnant. D’autres accidentés du cerveau ne reconnaissent soudain plus les visages de leurs parents et amis ou ne comprennent plus le sens des mots ou de la grammaire. Dans quelques cas extrêmes, c’est la personnalité du sujet qui change radicalement : certains perdent le contact avec leurs émotions ; la compassion et l’aptitude à l’empathie leur deviennent complètement étrangères.

Ces destins, souvent tragiques, ont amené le philosophe allemand Thomas Metzinger à conclure : « Le moi est une forme particulière de l’illusion ; de fait, la meilleure que la nature ait jamais inventée. » L’indissoluble impression que chacun a de lui-même en tant que sujet n’est pour Metzinger qu’une invention, un modèle que notre cerveau conçoit afin de mieux s’adapter à son environnement : « L’organisme se confond avec le contenu de sa représentation et considère son propre modèle comme réel, ce qui rend ce dernier d’autant plus efficace. »

Ce sont seulement dans des situations extrêmes, dans les cas de détérioration du cerveau, sous l’influence de drogues – ou par la méditation – que cette parfaite illusion s’écroule parfois, nous dit Metzinger. Le moment où justement on pénètre cette construction mentale serait donc l’éveil au sortir du monde de l’illusion.

Avec cela, « la meilleure idée de la philosophie asiatique de l’esprit pourrait résoudre le plus brûlant problème de la science occidentale », pense Metzinger. Mais il ajoute aussi que « croire que l’on a compris cela intellectuellement ne suffit pas pour être illuminé ».

Il y a très peu de chercheurs qui s’intéressent sérieusement aux expériences que les pratiques religieuses ont accumulées depuis des siècles. Le neurobiologiste Francisco Varela, qui s’entretient régulièrement avec le Dalaï Lama, reconnaît les bouddhistes méditants comme « des experts en la connaissance de l’esprit humain », et postule déjà que leurs expériences auront dans l’avenir beaucoup de valeur pour la science.

La plupart de ses collègues ont pourtant du mal avec la spiritualité. Même le concept neutre de « conscience » n’est considéré que depuis une décennie comme un sujet de recherche sérieux. La raison en est simple : la science ne s’occupe par définition que des faits mesurables objectifs et reproductibles partout. Le vécu conscient est toujours subjectif et dépend de la perception individuelle du témoin. Donc il n’est ni mesurable objectivement ni facilement reproductible par d’autres sujets.

À défaut, ce sont à des exercices apparemment aussi absurdes que la simulation artificielle de conscience dans un robot que s’essayent les sciences cognitives. Jusqu’à présent on a bien réussi à construire un ordinateur joueur d’échecs qui bat les meilleurs joueurs du monde, mais les chercheurs ont dû aussi admettre l’évidence frustrante que la conscience ne se laisse pas produire aussi simplement, mais qu’elle est, comme les bouddhistes zen le savent depuis longtemps, un phénomène qui vit exclusivement de l’interdépendance de toutes choses.

En effet, les résultats des neurosciences montrent que la conscience ne relève pas seulement des événements cérébraux mais qu’elle est aussi déterminée par les réponses du corps et des émotions. De plus, le sujet conscient est aussi un phénomène social, qui s’est développé avec l’apparition du langage et de la culture. C’est d’abord à travers les autres que notre propre conscience devient possible.

Pour créer quelque chose de semblable, il faudrait donc inventer une structure qui soit aussi flexible que notre cerveau ; qui évolue et soit capable dans le même temps d’accumuler et de jauger des impressions ; qui s’adapte à toute sorte de situations et pourtant conserve son intégrité ; qui apprenne à automatiser une grande partie de ses fonctions essentielles (communication, motricité, réflexes de survie) ; qui échange avec d’autres et soit capable de réagir à l’intérieur d’un groupe social ; qui, au travers de son expérience propre et de son héritage culturel, développe quelque chose comme la perception subjective...

Peut-être sera-t-il mis un jour en évidence que la nature, avec l’évolution de la Terre et de l’Homo sapiens, a de fait pris le chemin le plus court possible pour produire la conscience. Les tentatives sur l’intelligence artificielle ne sont donc pas nécessairement causes de la dévalorisation de l’esprit humain ; au contraire : sa valeur s’en élève davantage.

Ce qui commence comme un programme réductionniste pourrait bien à la fin déboucher sur un nouvel enchantement du monde. Car si l’esprit se rapporte en dernier lieu à de la matière biologique, cela signifie en retour que cette prétendue matière contient une potentialité spirituelle.

Où commence la conscience et où finit-elle ? La recherche cognitive et celle sur le cerveau, appliquées aux animaux, montrent notamment que l’on ne peut pas tracer à ce sujet de limites distinctes. La conscience est plutôt un continuum qui commence quelque part dans le règne animal ou avant la naissance et ne s’achève peut-être pas de sitôt avec l’âge adulte.

Ainsi se referme le cercle : la controverse actuelle sur une théorie du tout tourne autour d’une notion qui soutient que toutes les particules élémentaires connues se ramènent à des unités essentiellement plus petites – de minuscules et vibrants filaments d’énergie nommés strings (cordes). Ce sont leurs vibrations qui créeraient, comme dans une grande symphonie cosmique, tous les phénomènes. Et leurs propriétés se laisseraient déduire, en dernière instance, de réflexions purement logiques.

En partant de là, la nature serait définitivement aussi inspirée. Et l’esprit, par ailleurs, serait de fond en comble matériel. Une belle image que ne nous ne pourrons jamais éprouver avec certitude. Mais que cela ne nous effraye pas : la compréhension rationnelle de l’ordre cosmique ne sert pas à son actualisation. Et vice versa.

Ulrich Schnabel
moine zen, physicien
rédacteur scientifique pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit

(Traduction française : Nathalie Schnabel-Mouillot)

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