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La méditation bouddhique, une voie vers la libération de l’esprit

Par Dr Trinh Dinh Hy

LE BESOIN DE SPIRITUALITE EN NOTRE FIN DE SIECLE

Lorsque l’on essaie de dresser le bilan du XXè siècle qui est en train de se terminer, on se trouve devant un tableau fort contrasté, avec deux grands faits marquants. D’un côté, l’épanouissement de l’intelligence, avec d’extraordinaires découvertes scientifiques et avancées techniques qui ont permis à l’ homme de devenir dans bien de domaines "maître et possesseur de la nature", et de l’autre, l’explosion de la barbarie, avec deux guerres mondiales et d’inombrables guerres régionales, civiles, des génocides, massacres, tortures, violences, oppressions de toute sorte qui se perpétuent, infligés par les hommes eux-mêmes les uns aux autres. L’homme n’a jamais été aussi fort matériellement et faible spirituellement, aussi "fort de tête et faible de coeur", pourrait-on dire.

C’est aussi un constat angoissant, car l’on peut se demander dans quelle direction se dirige l’humanité, que nous réserve le XXIè siècle, et quel serait l’avenir de nos enfants, de nos petits-enfants ? Avec le déclin progressif des religions traditionnelles, la chute de l’idéologie marxiste-léniniste, le règne sans partage de la société de consommation, chacun de nous éprouve confusément un sentiment de vide spirituel, de manque de valeurs morales, pourtant nécessaires à notre équilibre mental. Car il s’agit bien du spirituel, du moral, dont le monde a besoin aujourd’hui. Il n’est pas possible de régler autrement les multiples problèmes de société : violence urbaine, drogue, délinquance, maltraitance, conflits sociaux et familiaux, stress, dépression, suicides, etc. Ni la répression par les lois, la police, ni les béquilles comme les subventions et les médicaments ne permettront de régler ces problèmes, dont les solutions ne peuvent venir que de l’intérieur des acteurs de ces drames.

Karl Marx disait : "Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer". Mais il faudrait, je crois, ajouter ceci : "Ce qui importe, ce n’est pas de transformer le monde, c’est de transformer notre façon de voir le monde". En effet, transformer le monde n’est qu’une douce utopie (ou plutôt une utopie meurtrière, comme on l’a vu). Le monde change, sous l’effet de multiples facteurs sociaux complexes, et l’on n’y peut rien. Mais par contre, ce que l’on peut faire, c’est changer notre façon de voir les choses, à l’intérieur de chacun de nous, par une transformation spirituelle complète. Comment ? En prenant le chemin du perfectionnement intérieur, de la méditation. Il s’agit, comme le dit le Lankavatara Sutra (un sutra du bouddhisme Mahayana), de "faire demi-tour dans le siège le plus profond de notre conscience"(1).

Et si l’on arrive à communiquer cette aspiration à la transformation spirituelle à d’autres personnes, à réveiller la Bodhicitta (aspiration à l’éveil) qui sommeille dans chacun de nous, alors, petit à petit, en boule de neige, pourquoi le monde entier ne pourrait-il pas se transformer ?

Le monde d’aujourd’hui a besoin de spiritualité, cela est clair. Mais spiritualité n’est pas synonyme de religion, c’est ce que reconnut le Dalaï-Lama lorsqu’il déclara :"Je crois profondément que nous devons trouver, tous ensemble, une spiritualité nouvelle, une spiritualité laïque. Ce nouveau concept devrait s’élaborer à côté des religions, de telle sorte que toutes les bonnes volontés puissent y adhérer. Il pourrait nous conduire à établir ce que nous cherchons tous, une morale séculière. Et cela pour un meilleur futur du monde"(7).

QU’EST-CE QUE LA MEDITATION ?

Méditation n’a pas le même sens en Orient et en Occident

Tout d’abord, je crois qu’il faut souligner que "méditation" n’a pas la même signification dans le sens oriental et dans le sens occidental du terme. Dans le Robert et le Larousse, la méditation est définie comme "une réflexion profonde sur un sujet". Il s’agit donc d’une activité intellectuelle, s’appuyant sur la pensée rationnelle, discursive, utilisant le langage, des concepts. Telle est par exemple la signification de l’oeuvre de Descartes "Méditations métaphysiques", ou encore de l’expression "plongé dans ses méditations"...

Or, la méditation a un tout autre sens en Orient : il ne s’agit nullement d’une activité intellectuelle, mais d’un exercice spirituel qui consiste au contraire à évacuer les pensées, les concepts, les sentiments et les émotions de façon à faire apparaître la nature profonde pure et vide de l’esprit. C’est une pratique, un entraînement mental qui vise au perfectionnement intérieur (bhavana), au développement de la sagesse (prajna) et à l’Eveil (bodhi).

La méditation (dhyana en sanskrit) était une méthode de concentration (samadhi) du Yoga répandue en Inde depuis la nuit des temps, et le Bouddha lui-même l’a pratiquée pendant de nombreuses années avant de l’inclure dans son système philosophique comme une pratique essentielle pour parvenir à l’Eveil, puisque lui-même y est parvenu en méditant sous un arbre. C’est ainsi que la méditation est devenue une pratique commune à de nombreuses branches du bouddhisme : aussi bien le bouddhisme originel ou Theravada au Sri-Lanka et dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, que le bouddhisme du Grand Véhicule ou Mahayana, (avec l’école du Chan en Chine, Zen au Japon, Thiên au Viêt-Nam) et le bouddhisme du Véhicule du Diamant ou Vajrayana au Tibet, au Népal, en Mongolie.

La méditation et l’éveil ne sont pas exclusivement bouddhiques

Ce qui est intéressant à noter, c’est que si la méditation est une pratique majeure du bouddhisme grâce auquel elle s’est répandue aujourd’hui en Occident sous la forme du Zen puis du bouddhisme tibétain, elle n’est pas une pratique exclusive du bouddhisme. On la pratique nous l’avons vu dans le Yoga, mais aussi dans l’hindouisme et le taoïsme. Chose surprenante, elle a aussi été pratiquée au sein des trois grandes religions monothéistes, le Judaïsme, le Christianisme, l’Islam. Dans un livre récent, "Cerveau de soi, cerveau de l’autre"(4), le neurophysiologiste Pierre Buser a consacré tout un chapitre à la méditation, où il mentionne de nombreux exemples de méditations pratiquées par des fidèles de ces religions, bien que non reconnus officiellement.

Pour ma part, je croirais volontiers (mais ceci n’engage que moi) que beaucoup de personnes en Occident ont fait l’expérience de la méditation et de l’éveil, par exemple Pascal dans sa nuit d’extase mystique du 23 Novembre 1654, Descartes dans une nuit de révélation quasi-mystique dans son "poêle" en Allemagne où il eut l’intuition "d’une science admirable", St Augustin lorsqu’en entendant répéter d’une fenêtre voisine "Tolle, lege !"(prends, lis !), il ouvra le livre de l’Apôtre Paul et reçut la révélation qui changea le cours de sa vie. De nombreux religieux ont aussi fait des expériences mystiques, la plupart demeurées cachées, quelques unes seulement reconnues par l’Eglise, comme Heinrich Suso, disciple de Maître Eckart, Ste Thérèse d’Avila, St Maximilien Kolbe... On peut aussi en rapprocher certaines découvertes scientifiques d’apparence soudaine, comme celle d’Archimède sortant de son bain en poussant son fameux Eurêka !, ou celle de Newton en voyant tomber une pomme. Dans la création artistique également, des exemples abondent d’artistes ayant dans un éclair d’inspiration ressenti une intense union avec leur oeuvre...

Toutes ces expériences que l’on qualifierait volontiers de mystiques, qu’elles aient ou non une connotation religieuse, pourraient très bien être conçues comme relevant de la même nature : une résonance des neurones cérébraux pour le scientifique, une union avec Dieu pour le croyant, une réalisation de la nature ultime des choses pour le bouddhiste. Quel que soit le terme utilisé (extase, samadhi, bodhi, wu, satori, ngô), et l’interprétation qu’on en fait, il s’agit à chaque fois d’une expérience subjective unique, indescriptible. Il peut y avoir différents degrés et niveaux d’expérience de l’éveil, depuis l’instant où l’on entrevoit la vérité, jusqu’à la complète réalisation de l’universalité de son être. Pour certaines écoles de méditation, comme le Lin Chi en Chine (devenu Rinzaï au Japon, Lâm Tê au Viêt Nam), l’éveil ne peut être que soudain, pour d’autres au contraire comme le Tsao Tung (devenu Soto au Japon, Tào Dông au Viêt Nam), il peut être progressif.

Bien entendu, l’éveil ne résume pas toute la méditation, et le but du méditant n’est pas de jouir pendant quelques secondes d’une intense félicité, mais d’atteindre un bonheur plus durable, plus profond. A quoi cela servirait-il d’avoir l’esprit apaisé, serein pendant les séances de méditation et d’éprouver de l’angoisse, de la colère, de la peine le reste du temps ? Pour être vraiment bénéfique, l’effet de la méditation doit s’étendre à tous les moments de la vie, professionnelle, familiale et personnelle. De fait, ceux qui pratiquent régulièrement la méditation, et notamment ceux qui ont atteint l’éveil, subissent en général une profonde transformation intérieure, ils finissent par ne plus voir les choses de la même façon, même si elles se présentent à eux sous les mêmes aspects. Comme disait un maître Zen : "Avant d’étudier le Zen, je voyais les montagnes comme les montagnes, les fleuves comme les fleuves. Lorsque j’ai commencé à pratiquer le Zen, je ne voyais plus de montagnes, ni de fleuves. Maintenant que je suis plus avancé dans le Zen, je vois les montagnes comme les montagnes, les fleuves comme les fleuves"(17). Est-ce à dire que le Zen ne lui a rien apporté, et que sa vision des choses est restée la même avant et après ? Non, ce n’était pas un retour à l’état initial, mais une évolution de son mental en plusieurs étapes. Au début, il percevait les choses dans leur apparat, couvertes de préjugés, de charges affectives ; ensuite, il réalisait que tout était illusoire et inconsistant ; et à la fin, il voyait directement les choses telles qu’elles étaient, dans leur nature profonde et pure.

L’ESPRIT DE LA MEDITATION

Les bases philosophiques bouddhiques de la méditation

La méditation n’est pas seulement une technique de perfectionnement mental, une sorte de musculation de l’esprit. Il y a aussi toute une philosophie, une sagesse profonde qui est indissociable de la pratique de la méditation. C’est la philosophie qui oriente la direction de la pratique, laquelle à son tour rend vraiment vivante la philosophie.

Certains exercices de méditation (du Yoga en particulier) permettent d’acquérir d’extraordinaires pouvoirs de l’esprit et des facultés para-normales (tels les modifications du rythme cardiaque, de la température corporelle, la lévitation, la voyance, le souvenir des vies antérieures, le voyage astral...), mais tout cela était inutile aux yeux du Bouddha : "De même que l’eau des océans n’a qu’une saveur, le salé, mon enseignement n’a qu’un objet, la cessation de la souffrance".

Pour résumer très brièvement, on peut dire que la philosophie bouddhiste repose sur les 4 Nobles Vérités : la souffrance, la cause de la souffrance, l’extinction de la souffrance, et le chemin de la sagesse. Ce chemin est l’Octuple Juste Sentier composé de 3 groupes : la moralité (sila), la concentration (samadhi) et la sagesse ou parfaite connaissance (prajna). C’est la réalisation de l’impermanence (anicca), du non-soi (anatta), de l’interdépendance des choses (pratitya-samutpada), qui permet de voir la vacuité (sunyata), la vraie nature des choses, et d’atteindre la parfaite connaissance. Ainsi, la voie bouddhique peut être considérée comme un remède, et le Bouddha comme un médecin, un maître ou un guide. Mais c’est au souffrant lui-même de prendre le remède, au voyageur de parcourir le chemin, et d’arriver par ses propres efforts, en s’appuyant sur son aspiration à l’éveil (bodhicitta), à déchirer en lui-même le voile de l’ignorance et trouver le Bouddha en lui-même.

Dans le développement ultérieur du bouddhisme, sa division en 2 branches Hinayana (ou Theravada) et Mahayana avec de nombreuses écoles a apporté un enrichissement théoriquenon négligeable, notamment avec 2 écoles du Mahayana qui auront une influence déterminante sur la méditation : le Madhyamaka (Enseignement du Milieu), sous la conduite de Nagarjuna, pour qui la vacuité (sunyata) est à la base de tout phénomène conditionné, et le Vijnanavada (Rien que Conscience), sous la conduite d’Asanga et de Vasubandhu, pour qui tout phénomène n’existe que par rapport à la conscience. De plus, cette dernière, qui s’appelle aussi Yogacara, insiste sur l’importance des exercices de méditation.

Du côté du Theravada, on s’appuie sur 2 textes essentiels : le Satipatthana Sutta (14), enseigné par le Bouddha lui-même, et le Visuddhi-Magga (Voie de Pureté) de Buddhagosa, qui consacre une partie importante aux exercices de méditation. Ceux-ci se pratiquent en deux étapes : Samatha (Calme mental) et Vipassana (Vision pénétrante), qui peuvent se faire dans cet ordre ou dans l’ordre inverse. Ainsi, la pratique de la méditation est, pour les bouddhistes du moins, indissociable de la philosophie bouddhique. Hui Neng, le sixième patriarche du Chan, insistait d’ailleurs sur l’identité de Dhyana et de Prajna, car tant que la méditation et la sagesse sont tenues à l’écart l’une de l’autre, aucune des deux n’est appréciée à sa propre valeur. Toutes les deux s’éclairent mutuellement, et comme le dit Daisetz Suzuki, "Dhyana, lorsqu’il est unilatéral, tend fatalement vers le quiétisme et la mort, comme les exemples en abondent dans le Zen et le bouddhisme"(17). Nous allons, en les dissociant un peu artificiellement pour mieux les exposer, étudier les principales caractéristiques de l’esprit de la méditation.

La vérité au-delà des mots, la non-pensée

On raconte qu’un jour pendant un sermon, le Bouddha s’arrêta soudainement de parler et éleva une fleur dans sa main en la faisant tourner légèrement. Un seul de ses disciples en comprit la signification et lui répondit par un sourire. Ce fut Maha-Kasyapa, grand disciple du Bouddha, celui qui sera considéré comme le premier patriarche de la branche du Dhyana, celle de la connaissance intuitive, directe, au-delà des mots.

Bien plus tard, le Dhyana se répandit en Chine grâce à la venue au VIè siècle en Chine du Sud du moine indien Bodhidharma, personnage semi-légendaire qui aurait médité pendant 9 ans face à un mur, et ouvert la voie à l’école du Chan. On prête à celui qui fut considéré comme le premier patriarche de cette lignée, les stances suivantes, illustrant l’esprit du Chan :

"Transmission spéciale en dehors de l’enseignement,
Ne s’appuyant pas sur des mots et des lettres,
Pointant directement sur l’esprit humain,
Voyant sa nature innée, on devient Bouddha."(12)

La méditation, comme nous avons dit, n’a pas besoin de paroles, d’écritures, de concepts, qui au contraire brouillent l’esprit et le détournent de sa pureté originelle. Il s’agit de transcender la pensée, d’arriver au non-mental (a-citta, wu shin) et non-pensée (a-smrti, wu nien), termes souvent utilisés par Hui Neng.

Guru Tilapa lui, conseille :"Dans la méditation, n’imagine rien, ne pense rien, n’analyse pas, ne réfléchis pas, ne médite pas. Garde l’esprit dans son état naturel"(16).

Trouver le Bouddha en soi-même

Chacun possède en lui une pureté originelle qui ne dépend que de lui pour se découvrir, pour s’éclore aussi naturellement qu’une fleur. C’est le plus grand message d’espoir qui soit, et aussi le message le plus simple. Ne cherchez pas ailleurs ce qui est déjà en vous. L’éveil, le Bouddha, c’est en vous-même et nulle part ailleurs. Pour certaines écoles, comme le Zen Soto japonais, ce point est essentiel : asseyez-vous et faites de la méditation, dans la ferme conviction d’être déjà un Bouddha. Dogen, le chef de cette école, disait : "Vous n’avez pas besoin ni d’encens, ni de prières, ni d’invocation du nom du Bouddha, ni de confession, ni d’Ecritures saintes. Asseyez-vous et faites za-zen".

C’est aussi le sens de l’étonnante phrase d’un maître Zen : "Si vous rencontrez le Bouddha sur la route, tuez-le !" Evidemment, il s’agit de tuer au sens figuré, c’est-à-dire d’écarter de votre chemin toute personne qui se présente à vous sous la forme d’un Bouddha. Et pourquoi donc ? Parce c’est forcément un imposteur, puisque le seul vrai Bouddha se trouve en vous-même. Une autre raison est que, à force d’être obsédé par l’image (à l’extérieur) du Bouddha, on ne peut plus trouver (à l’intérieur) sa nature profonde. "L’important n’est pas d’adorer le miroir, mais de s’y mirer et de reconnaître sa nature intrinsèque".

Se détacher ou lâcher-prise, oublier le Moi

La principale erreur de l’homme, et qui est aussi souvent à l’origine de ses souffrances, est de s’attacher aux choses et de vouloir s’en accaparer pour soi, et qui est en fait une illusion du Moi. Or l’originalité de l’enseignement bouddhique réside en la négation du Moi (anatta), ou plus exactement en la prise de conscience que le Moi n’est qu’une entité provisoire, conventionnelle, changeante, et somme toute illusoire et source de souffrance lorsque l’on s’y attache.

Lâcher-prise est une disposition essentielle de l’esprit dans la méditation. Il faut lâcher-prise dans tous les sens du terme, et particulièrement du point de vue mental. Abandonner ce qu’on a appris, emmagasiné, respecté, adoré. Se détacher des choses, des personnes, et ce qui est le plus difficile, des idées.

Comme le disait Chogyam Trungpa : "Le renoncement, c’est cesser de retenir les choses", c’est d’ouvrir le poing fermé qui retient les choses et se délester du lourd fardeau qu’on a accumulé. Un maître du tir à l’arc, Kenzo Awa, disait aussi : "Laisse-toi aller. Oublie-toi, toi et tout ce qui t’appartient, afin qu’il ne reste rien de toi qu’une tension sans but... Il faut cultiver notre ressemblance avec l’enfant, après de longues années d’entraînement dans l’art de l’oubli de soi"(11).

Ainsi pour Hui Neng : "Quand vous chérissez la notion de pureté et que vous vous y attachez, vous changez la pureté en fausseté. La pureté n’a ni forme ni contour, et quand vous définissez une forme incarnant la pureté, vous vous opposez à votre propre nature, vous êtes esclave de la pureté."

Etre vigilant, vivre en pleine conscience

Un jeune moine demanda un jour à son maître Zen : "Qu’est-ce que l’éveil, pour vous ?" Celui-ci lui répondit : "Quand je mange, je mange. Quand je dors, je dors". Cela a l’air évident qu’il faut manger quand on mange et dormir quand on dort, mais en fait nous sommes souvent bien distraits dans nos actes quotidiens, nous faisons souvent plusieurs choses en même temps, en nous laissant perturber l’esprit par des pensées qui n’ont rien à avoir avec ce que nous sommes en train de faire. Et ainsi, nous passons à côté de beaucoup de choses, pour un jour le regretter, et ainsi de suite. En même temps, n’étant pas vigilants sur nos faits et gestes, nous nous laissons mener par des habitudes, des influences extérieures, et nous perdons les commandes de notre vie.

On raconte qu’un jour une vieille grand’mère, très désireuse d’aller sur la voie du perfectionnement spirituel, alla trouver le Bouddha pour lui demander de lui enseigner la méditation. Malheureusement elle était très vieille, ne voyait plus très bien ni n’entendait très bien, était couverte de rhumatismes, et ne pouvait donc rentrer dans l’ordre des nonnes et pratiquer la méditation assise pendant des heures comme les autres nonnes. Le Bouddha lui répondit : "Vénérable grand’mère, chaque fois que vous accomplissez vos tâches ménagères, faites bien attention à chacun de vos mouvements, de vos gestes. Restez vigilante et consciente à chaque instant, moment après moment, et vous maîtriserez ainsi la méditation"(16).

Finalement, le plus important c’est de garder la vigilance (la Juste vigilance est l’un des 8 Sentiers de la Sagesse enseignés par le Bouddha), c’est d’être pleinement conscient de tous ses actes. C’est la vigilance, la pleine conscience qui nous permet de garder le contact direct avec la réalité, qui permet de voir les choses telles qu’elles sont, et non pas cachées par des pensées, préjugés, projets, souvenirs, et émotions de toutes sortes. Dans nos tâches quotidiennes, aussi routinières soient-elles, si nous nous attachons à bien les faire, en les regardant avec un oeil toujours neuf, alors nous apprécierons vraiment la beauté de chaque instant de la vie.

Vivre au présent

Lorsque l’on réfléchit bien sur le temps (comme St Augustin), on s’aperçoit que seul le présent existe. Le passé n’est plus, et l’avenir n’est pas encore. Comme le dit Padma Karpo :

" La substance du passé a disparu,
La substance du futur n’est pas encore,
La substance du présent ne peut être fixée.
Toutes choses n’ayant qu’une existence en elle-même éphémère,
C’est l’esprit qui les fait exister."(16)

L’important c’est de gérer l’instant présent qui, suivant l’expression du lama Surya Das, est "le point de contact du pneu et de la route", c’est-à-dire le point de contact de notre conscience et de la vie. En évacuant les souvenirs du passé, souvent source de regrets, et la crainte de l’avenir, souvent source d’angoisse, on revient à l’état naturel du pur maintenant. Chaque instant est unique et précieux, on le savoure mais ne s’y attache pas, comme si on saisissait au vol quelque chose de merveilleux et le relâchait aussitôt.

Comme le dit un maître Zen : "En s’éveillant à l’instant présent, on comprend que l’infini se trouve dans la finitude de chaque instant".

Compassion - amour universel, interdépendance des choses Compâtir signifie littéralement "souffrir avec". C’est un terme insuffisant pour décrire les qualités essentielles que sont l’amour universel (metta) et la compassion (karuna) dans le bouddhisme. Ces sentiments dépassent le simple amour humain, puisqu’ils s’étendent à tous les êtres sensibles, et surtout prennent leur source de la prise de conscience de l’interdépendance, de l’universalité des choses. Sagesse et compassion sont intimement liées, puisque c’est la sagesse qui fait prendre conscience que les autres et soi-même ne font qu’un, et que c’est la pratique de la compassion qui apporte à chacun la sérénité et la sagesse.

Le maître Zen viêtnamien Thich Nhât Hanh a créé un terme pour désigner le concept d’interdépendance des choses dans le bouddhisme : "Interêtre". Nous intersommes. Tout l’univers est interdépendant, interconnecté suivant le langage scientifique d’aujourd’hui, et il suffit de méditer sur un objet, par exemple une feuille de papier, pour se rendre compte présence d’innombrables acteurs de sa réalité : arbre, soleil, terre, eau, nuage, bûcheron, ouvrier, écolier, etc.(19). C’est dans ce sens qu’"une poussière peut contenir tout l’univers", et dans ce sens également que la réalisation de sa nature profonde par le méditant est une expérience de l’universalité et de la totalité de son être (2).

Ni trop lâche, ni trop tendu

Lorsque l’un des disciples de Bouddha lui demanda pour quelle raison il n’arrivait pas à se concentrer l’esprit, le Bouddha lui répondit :"Dis-moi, tu étais autrefois un habile joueur de cithare, n’est-ce pas ? -Oui, Maître ! -Lorsque les cordes de ta cithare étaient trop tendues ou trop lâches, est-ce que les sons sortaient justes ? -Non, Maître. -Lorsqu’elles étaient bien accordées, ni trop tendues ni trop lâches, comment étaient les sons ? - Ils étaient justes, Maître. -Eh bien, c’est ainsi que doit être ton esprit, ni trop tendu, ni trop lâche, pour être concentré."

Apprendre à méditer est un art, un peu comme la pratique d’un instrument de musique. Il faut au début travailler dur, apprendre le solfège, faire des gammes, être patient, régulier, ne pas se presser. Petit à petit, on arrive à jouer avec plus de facilité, avec décontraction, naturellement. Il ne sert à rien d’être trop contracté, crispé sur le but ; mais il ne faut pas non plus être complètement relâché, pour tomber dans l’endormissement, la torpeur.

Le but est le chemin

Un jour, un maître Zen demanda à son élève, apparemment très assidu : "Que faites-vous là, assis toute la journée ? - Je fais de la méditation, pour obtenir l’éveil", répondit l’élève. Peu après, le même élève retrouva son maître en train de frotter le sol avec un morceau de brique. "Que faites-vous là, Maître ? - Je frotte la brique pour en faire un miroir", répondit le maître (17).

Cette histoire illustre le fait que tant que l’on se dissocie du but (l’éveil), tant que l’on conserve encore dans son esprit le dualisme : soi-même, c’est-à-dire son mental, et sa nature profonde, ou la vacuité, ou l’éveil, on ne parviendra jamais à rien. Le chemin de la méditation est un chemin sans but. Ou plutôt, le chemin est déjà un but. Lorsque nous gravissons une montagne pour arriver à son sommet, nous nous imaginons que le sommet est le but. Nous rêvons du sommet, nous ne voyons plus que lui, nous ne voyons pas les merveilleux paysages qui nous entoure sur le chemin. Et quand nous arrivons au sommet, après une joie éphémère, nous nous disons : "Ce n’est donc que ça. Maintenant, il faut descendre. Il n’y a plus rien à faire". C’est dommage, parce que nous avons raté l’essentiel. L’essentiel est chaque pas que nous faisons sur le chemin, chaque fleur que nous voyons sur le bord de la route, chaque goutte de sueur qui perle sur notre front, chaque souffle du vent qui nous rafraîchit. L’essentiel est dans chaque instant, chaque instant merveilleux qui fait que le chemin est le but.

La nécessité d’un guide

Le chemin de la méditation est un chemin difficile, une entreprise risquée qui a été comparée à un "saut dans un abîme sans fond"(1), dans les profondeurs insondables de sa propre conscience. Pour trouver le courage de sauter dans l’abîme et en accepter les risques, il faut une certaine préparation intérieure et une motivation spirituelle suffisamment forte. C’est là qu’intervient la foi, non pas la foi religieuse en une divinité toute puissante, mais la confiance en le Bouddha et en un maître spirituel, comme celui qui a parcouru le chemin (tathagata = celui qui est arrivé), celui qui donne l’exemple et qui est là pour aider son élève.

La méditation est une science subtile qui ne peut être correctement transmise par les écritures, mais par la tradition orale et par l’exemple, de maître à élève. C’est ainsi que toutes les écoles de méditation, qu’elles soient du Theravada, du Vajrayana ou du Chan (Zen), ont bien insisté sur l’importance de suivre un maître, un guru ou un roshi, dont l’enseignement s’adapte à chaque étape de progression de l’élève, tout en sachant que en fin de compte chacun doit trouver son propre chemin, car dans la méditation, il se trouve toujours seul face à lui-même.

L’aide par les sutra, koan, mantra, mandala

Si dans la méditation pure, il n’est pas besoin d’autre chose que de sa propre conscience, dans beaucoup de traditions bouddhistes, on fait appel à des "moyens habiles", pour aider le pratiquant à mieux méditer.

Les sutra sont des livres saints (Canon pali du Theravada, et d’autres sutra d’apparition plus tardive) ou des prières qui sont beaucoup plus des voeux pour soi-même qu’adressés à des divinités. Suivant l’expression de Rilke, la prière est une "direction de l’esprit". En effet, "invoquer les dieux et les Bouddha par la prière, c’est éveiller l’être sublime en soi"(3). La récitation des sutra, pratiquée dans certaines traditions avant les séances de méditation, permet de préparer l’esprit, de le mettre dans des conditions favorables à la méditation.

Les koan (japonais, kung an en chinois) sont des sujets de méditation donnés par les maîtres à leurs élèves, ou des questions-réponses, souvent insolubles ou incompréhensibles, mais qui visent surtout à montrer les limites de l’entendement et à réveiller soudainement l’élève, après un lente maturation de l’esprit.

Les mantra sont des syllabes sacrées(ou considérées comme telles) utilisées dans la Vajrayana, comme le fameux "Om Mani Padme Hum" qui signifie Hommage au Joyau dans le Lotus, dont la répétition apporterait beaucoup d’énergie positive. Dans les traditions chinoise et japonaise, on utilise l’invocation du nom des Bouddhas et Bodhisattvas (chinois : nien fo, japonais : nembutsu), qui apporte le calme et la concentration de l’esprit lorsque l’on l’associe à la méditation.

Les mandala sont des figures colorées, que l’on construit soi-même avec du sable coloré, ou sur lesquelles on médite en les visualisant. Ils sont utilisés dans le Vajrayana comme une aide à la méditation.

Finalement, qu’est-ce que la méditation ?

On pourrait dire : un développement mental sans mental, une méthode sans méthode, une pensée sans penseur, une découverte de soi dans son propre oubli, une plénitude dans la réalisation de la vacuité.

Ou tout simplement un chemin de perfectionnement intérieur, qui peut être emprunté par tous ceux qui aspirent à sa propre libération spirituelle.

Au début et en superficie, la méditation apporte la paix et la sérénité, au bout du chemin et en profondeur, elle permet de réaliser l’universalité de l’être, dans sa totalité.

Trinh Dinh Hy 12/1998

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

1) Lama ANAGARIKA GOVINDA
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Le bouddhisme Zen (traduction de The way of Zen, Pantheon Books, NY)
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