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La méditation

Par Gueshe Thupten Tenpa

Enseignement donné à l’Auditorium du collège de Margencel
Octobre 2009

Traduction orale du tibétain par Christophe Humblot
Transcription par Sylvie Béard

Pèndé Tcheuling
Groupe d’étude du Bouddhisme tibétain de Douvaine

© Pèndé Tcheuling, 2009

Samedi 10/10/09, session du matin

Introduction

Nous avons une bonne assemblée, nous allons passer une bonne journée afin de apporter des bienfaits et d’en apporter à la planète, c’est le but de la méditation, qui n’est pas effectuée simplement pour soi ; mais on ressent les vertus que l’on envoie et qui reviennent vers nous également.

Guéshé-la est un moine tibétain, « guéshé » signifie « docteur », cela correspond chez nous à un docteur en philosophie, titre attribué au terme de 20 à 25 ans d’étude, donc c’est un diplôme très important et admirable. La syllabe tibétaine « la » est une marque de politesse.

Guéshé-la vient du Tibet, il est arrivé en Inde du Sud à l’âge de 14 ans. Il s’occupe aujourd’hui d’un monastère en Inde afin de donner les enseignements à de jeunes moines tibétains, et pour recevoir et aider les réfugiés tibétains, non seulement les enfants bien sûr, mais aussi les adultes et les personnes âgées car il ne faut pas les oublier. On parraine souvent un enfant, mais on ne pense pas qu’il y a des personnes âgées qui n’ont aucun moyen de subsistance. Près de l’entrée de cette salle, se trouve un cahier de parrainages, vous avez la possibilité de parrainer des personnes âgées. La somme demandée pour parrainer est dérisoire pour nous mais énorme pour eux. Si vous voulez faire un acte de générosité, pensez à parrainer un réfugié tibétain.

Guéshé-la va nous parler de la méditation, en donnant des indications sur sa signification, comment elle se pratique, comment il faut faire, etc. Nous pratiquerons avec des schémas directifs. Il vous donnera des clés pour pratiquer ; puis suivront bien sûr les questions/réponses qui sont enrichissantes, et dont on attend encore beaucoup plus de choses.

Pour les personnes qui n’ont pas l’habitude de s’asseoir sur ces petits tabourets, la position se fait les jambes derrière. Vous serez plus à l’aise, plus stables.
Et puis ce n’est pas rigide, si vous n’êtes pas à l’aise assis par terre pendant la session du matin, vous pouvez sans problème vous asseoir sur une chaise. C’est assez libre, vous n’avez pas besoin de rester figés toute la matinée.

Merci et bonne matinée.

La méditation

Tout d’abord je vous souhaite la bienvenue et vous remercie d’être là. Je suis très heureux d’être à nouveau parmi vous.

Le thème qui a été choisi est la méditation. Je vais évoquer les moyens de la pratiquer, donner différentes méthodes, et expliquer les bienfaits qui en découlent.

Vous pouvez dès maintenant vous détendre, vous relaxer, choisir une position confortable. Vous n’êtes pas obligés d’être assis par terre, comme il a été dit précédemment, vous pouvez prendre une chaise. Soyez le plus confortable possible. Ensuite les questions/réponses permettront d’affiner votre compréhension de la méditation, d’exprimer vos difficultés. Sentez-vous comme au sein d’une famille, ici tout est très simple, je suis un ami, nous sommes entre amis.

Le plus important est d’être confortablement installé, de se sentir bien, à l’aise. Si vous avez besoin d’étendre vos jambes ou de changer de position, n’hésitez pas car la session peut durer une à deux heures, d’où l’importance d’être à l’aise. Tous les quarts d’heure environ nous allons essayer certaines techniques de méditation pour apprendre dès maintenant à utiliser ces pratiques.

La motivation est très importante : avant de méditer il est important de développer une motivation juste, on va utiliser la méditation pour apporter des bienfaits, pour cultiver des qualités, pas seulement pour nous-mêmes, comme l’a dit Anne-Marie tout à l’heure, mais aussi pour le bien de tous les êtres.
La méditation se compose de plusieurs aspects. Il y a une forme de méditation plus analytique où on examine la réalité des choses et leurs caractéristiques, et elle s’appuie sur l’autre type de méditation qui, elle, est non conceptuelle et où l’esprit est concentré sur un objet particulier.

Les bienfaits de la méditation sont : le développement d’un certain équilibre, une certaine souplesse de l’esprit. La souplesse du corps peut être induite par d’autres pratiques, mais la méditation peut également l’apporter. Lorsque les obstacles ou les problèmes disparaissent au niveau du corps, celui- ci atteint un certain équilibre, une bonne santé. Pour l’esprit, le fait de méditer quelques minutes ou bien une heure, deux heures, etc, peut dissiper les obstacles que sont les émotions négatives. L’esprit peut acquérir une certaine stabilité, une souplesse. La pratique méditative apporte cette forme d’équilibre.

Pour évoquer brièvement à quoi correspond la pratique méditative analytique, il s’agit d’une forme de sagesse. Il y a trois types principaux de sagesse : la sagesse qui réalise la vacuité, la sagesse qui réalise le non-soi (celles-ci sont assez proches), et la sagesse qui réalise l’impermanence. C’est sur la base de raisons valides que l’esprit accède à une forme de connaissance discursive ou conceptuelle de tel ou tel phénomène. Par exemple on déduit une cause à partir de son effet ; on peut voir dans la forêt une colonne de fumée qui s’élève dans le ciel et en déduire, même sans le voir, qu’un feu a pris à cet endroit. On peut le déduire sur la base de son effet qui est la fumée. Donc cette connaissance, cette cognition analytique est permise par la méditation discursive, la méditation qui utilise les concepts, les raisons valides, (la logique), afin d’accéder à une connaissance valide de tel ou tel phénomène.
Pour ce qui est de la méditation de concentration, l’esprit utilise un objet (parfois il n’y a pas d’objet mais il débute par un objet), sur lequel il se concentre. Il est important que l’esprit et le corps soient dénués de toute autre action et que seul l’objet en question, le support de la méditation, soit pris en compte par l’esprit. Donc l’esprit doit être calme, tranquille, sans être distrait par d’autres phénomènes, d’autres objets, seul l’objet support de méditation doit être appréhendé.

Lorsqu’on l’exécute cette pratique méditative de pacification mentale, il est important que l’esprit ne soit pas distrait par des phénomènes extérieurs, qu’il soit bien posé sur l’objet en question. On débute la pratique méditative par la position en sept points :

-  il est important d’avoir le dos droit,
-  la tête légèrement penchée vers l’avant mais pas trop
-  avec les yeux mi-clos, le regard doit être dirigé dans la direction du nez. Les yeux peuvent être aussi fermés.
-  la langue doit toucher le palais pour éviter la déglutition
-  les mains sont placées dans la posture méditative : la gauche est d’abord posée au niveau du giron, la droite repose sur la gauche et les deux pouces en contact forment comme une pyramide, un triangle. La symbolique des deux mains dans cette position rappelle l’union des moyens habiles et de la sagesse, ou de l’esprit d’Eveil et de la sagesse.
-  les épaules doivent être dans leur axe, bien détendues
-  les jambes sont croisées. Souvent on parle de la position du diamant où les pieds reposent sur les cuisses, mais on n’est pas obligé de faire ainsi si on a des problèmes aux jambes.

Pourquoi cette position est-elle importante ? Car dans le corps nous avons un corps subtil qui comporte des canaux subtils (parcourus par des souffles subtils), dont les trois principaux sont : au centre, avadhuti, le canal central, flanqué du canal lalana et du canal rasana. Ce sont les trois canaux principaux qui sont près de la colonne vertébrale. Quand le dos est droit et le corps bien positionné, les canaux eux-mêmes sont droits et les souffles subtils peuvent passer tranquillement, ils n’ont pas d’obstacles pour parcourir le corps subtil.

Les autres raisons pour lesquelles cette posture est la meilleure pour la méditation sont :
-  Le dos doit être droit afin de permettre une bonne circulation du souffle. Il symbolise l’arc avec la flèche qui n’est ni trop tendu ni trop détendu.
-  Les yeux, s’ils vont trop dans la direction du sol ou sont trop surélevés, peuvent être comme la pousse de riz qui se balance au gré du vent ; ils entraînent une distraction dans l’esprit.
-  Avoir la tête légèrement penchée évite de développer de l’orgueil en se disant : « Je pratique la méditation donc je suis un grand yogi ! ».
-  La langue doit reposer contre le palais pour éviter de saliver et être distrait par la déglutition.
-  Les épaules doivent être en équilibre car si elles sont trop fermées elles entraînent un affaissement du corps, et donc la position ne tient plus, la posture du corps change.
-  La main gauche, comme on l’a dit tout à l’heure symbolise l’esprit d’Eveil, le fait de vouloir atteindre l’Eveil ultime pour le bien de tous les êtres. Et la main droite qui repose dessus évoque la sagesse qui réalise la vérité ultime des choses.
-  Les jambes qui sont dans la position du diamant rappellent l’indestructibilité et donc une certaine durée de la méditation, on a envie de rester dans cet état méditatif. Bien sûr on ne peut pas toujours, surtout en Occident, avoir les deux pieds qui reposent sur les cuisses, donc une position intermédiaire est tout à fait acceptable.

Cette position en sept points est très bénéfique, si on prend l’habitude de la cultiver. Lorsqu’on voit les représentations du Bouddha, ils ont cette position parfaite pour l’absorption méditative.
Les yeux ne doivent pas forcément être fermés car cela peut à la longue entraîner la torpeur ou l’obscurcissement de l’esprit. Donc une position intermédiaire des paupières peut éviter ce genre de problèmes.

Concernant la pratique méditative de pacification mentale – on parle de shamata en sanskrit ou de shiné en tibétain, on parle aussi de samadhi (sanskrit) ou bien on utilise d’autres mots du vocabulaire bouddhique – il s’agit de la concentration en un point, c’est-à-dire que l’esprit est établi ou concentré sur un point précis, un objet choisi. Traditionnellement on utilisait un cercle de papier blanc sur lequel était dessiné un autre petit cercle de couleur comme par exemple le bleu qui correspond au calme mental. L’esprit observe attentivement, et quand on parle d’observation, il ne s’agit pas seulement de la conscience visuelle mais de l’esprit lui-même qui doit être posé sur l’objet. Une fois qu’on a bien appréhendé cet objet, on ferme les yeux et on reste concentré sur l’image qu’a laissée l’objet directement vu auparavant. Cela permet à l’esprit tout entier d’être absorbé par l’objet et non pas seulement la conscience visuelle. Ensuite on peut utiliser d’autres objets, comme par exemple une fleur ou un bol, etc. Le support qui engendre beaucoup de mérites est le corps du Bouddha, comme une petite statue ou une image ; mais si on utilise cet objet en premier, on risque d’être distrait par les qualités du Bouddha, par des émotions comme la dévotion… Donc, au début, il vaut mieux utiliser un cercle de papier blanc avec un autre petit cercle bleu en son centre parce que c’est plus neutre pour l’esprit, plus avantageux, ça n’entraîne pas forcément d’émotions positives ou négatives.

On va donc essayer de commencer à pratiquer cette pacification mentale, ensuite vous pourrez poser quelques questions. Puis on pourra commencer la pratique de méditation analytique sur l’objet qu’on aura utilisé comme support à la pratique de pacification. S’en suivront encore des questions.
On parle généralement de neuf étapes dans la pratique de pacification mentale, qui commencent par le placement de l’esprit. On établit l’esprit sur l’objet et ça va graduellement jusqu’au parfait établissement de l’esprit qui, sans torpeur ni agitation, demeure continument sur son objet.
On peut commencer à méditer.

Pour débuter on peut utiliser l’objet qui est devant nous, le « camembert vert » (qui est en fait un coussin de mousse de forme plate et arrondie, n.d.t.)

Les neuf étapes dans cette pratique de concentration sont :
-  le placement de l’esprit
-  le placement continu de l’esprit
-  la fixation rapportée
-  la fixation proche
-  la discipline. L’esprit est plus discipliné, moins distrait et conserve son objet
-  la pacification. Ce sont des étapes de plus en plus subtiles où l’esprit est de plus en plus dénué d’agitation ou de torpeur
-  la fixation parfaite
-  la fixation en un seul point
-  la fixation étale (ou fixation égale), où l’esprit demeure continuellement sur son objet sans avoir des temps d’arrêt.
(Cf. Epanouir l’esprit et ouvrir son cœur à la bonté, Sa Sainteté le Dalaï Lama, Déwatshang 1994, p. 66)

Vous pouvez commencer à utiliser le « camembert ». Ensuite vous pouvez visualiser soit le corps du Bouddha de Compassion, soit le Bouddha Shakyamuni dont la représentation est derrière moi, soit les fleurs qui sont ici, etc. Aujourd’hui c’est mieux de commencer sur le camembert. Prenons cinq minutes.

Temps de méditation...

Avez-vous des questions ? Comment s’est passée cette méditation ?
L’esprit a tendance à partir dans tous les sens, à s’évader en dehors de l’objet lui-même. Pour éviter cette agitation il est important d’avoir bien examiné l’objet, de bien concentrer l’esprit sur l’objet, de bien l’observer avant d’utiliser son image mentale. C’est cette familiarisation avec l’objet qui va laisser une empreinte plus forte sur l’esprit, cela facilitera le recueillement dont on a besoin pour éviter l’agitation. Vous pouvez peut-être penser à la souffrance des êtres ; cette attitude de l’esprit empreinte de recueillement va éviter la dispersion constituée par les pensées ou les concepts qui adviennent et font obstacle à la méditation. C’est le recueillement qui est l’antidote direct à cette agitation.

Question : Quand on commence une méditation, est-ce qu’on doit se fondre dans l’objet, faire partie de l’objet ? Etre un « grain » du camembert, se diluer en lui ? Il fait partie de l’univers, et nous sommes comme une goutte d’eau qui rejoint l’univers ?

Réponse : Oui, il ne doit pas y avoir de différence entre la conscience qui appréhende l’objet et l’objet appréhendé, on doit être complètement dans l’objet. Bien sûr, si nous pensions que nous étions une partie d’un tout, nous pourrions développer des concepts. Mais simplement, il faut entrer dans l’objet d’une manière non conceptuelle, être l’objet lui-même ; la conscience et l’objet n’ont pas de barrière, pas de différence, ils doivent être une seule entité. C’est ce qui est rappelé par les termes de placement rapproché, placement continu, etc. L’esprit doit être placé dans l’objet et les deux ne doivent pas être différents.
Bien sûr l’esprit a tendance à ne pas rester en place, à être indocile. Alors on essaie de le contrôler, pas trop fort pour ne pas le cabrer, simplement en lui laissant une certaine liberté tout en le replaçant à chaque fois sur l’objet. Dès qu’on se rend compte qu’on part ailleurs on remet l’esprit sur l’objet. C’est pourquoi il est important avant tout de bien l’observer, d’en avoir une conscience claire ; cela favorise une certaine durée de la concentration. Comme lorsqu’il est question de la posture adamantine ou indestructible, on essaie d’avoir une concentration indestructible sur l’objet.

Q. : J’émets en direction de l’objet, et quand je suis dans cette phase d’émission, je vais vers l’objet, j’ai une phase assez calme. Ensuite j’en ai marre alors j’essaie de faire revenir l’objet à moi, de me tranquilliser dans ce retour, mais c’est à ce moment-là que les pensées reviennent. Donc je me remets en phase d’émission et c’est tout un travail pour essayer de stabiliser le mental. Est-ce qu’au bout d’un moment le retour sera plus calme ?

Le traducteur : Tu « émets » quand tu regardes l’objet ou quand tu t’en souviens ?

Q.  : C’est la phase « yeux fermés », que je n’ai pas bien comprise…

R.  : Il ne s’agissait pas d’examiner l’objet, sa couleur, sa densité, mais de simplement rester collé sur l’objet. L’ennui peut venir d’une forme de torpeur et donc pas forcément de l’agitation, et à ce moment-là il faut essayer de rafraîchir l’attention qu’on a de l’objet, en renouvelant l’intérêt qu’on a pour la méditation et pour l’objet lui-même, afin d’éviter la torpeur.

Q.  : Si on ne voit plus cet objet, comment récupérer son image ? On peut rouvrir les yeux ? Les garder mi-clos ?

R.  : Il faut essayer et tester nos réactions par rapport à la position des yeux mi-clos. Avec les yeux trop fermés on peut sombrer dans la torpeur, et trop ouverts, dans l’agitation, donc il faut essayer d’avoir les yeux bien ouverts quand on observe l’objet et ensuite tester différentes méthodes, voir comment l’esprit réagit par rapport à la position des paupières.
Il faut essayer plusieurs méthodes pour se placer sur l’objet continument, être attentif à ce qui se passe dans notre esprit. Si on est dans l’agitation ou bien dans la torpeur, il faut réagir immédiatement à ces obstacles. Il faut que cette pacification ait une certaine durée, qu’on en ait l’habitude, pour ensuite utiliser les concepts, mais au début les concepts sont des obstacles, il faut vraiment demeurer de manière non conceptuelle sur l’objet choisi.

Q.  : En l’occurrence, l’objet est très petit par rapport à ce qu’il y a derrière et je perçois continuellement de la lumière, cela m’a beaucoup dérangée.

R.  : Il est important d’être seulement concentré sur l’objet, de ne pas chercher à essayer de voir tout ce qu’il y a autour car il y aura toujours quelque chose autour, même devant un mur il y aura toujours le mur. Il faut donc simplement essayer de rester concentrer sur cet objet-là, le choisir comme si c’était la chose la plus importante pour vous dans l’instant.

Q.  : Au bout d’un moment l’objet devient un trou et les pensées voient ce trou. Est-ce qu’on doit écarter ces pensées ou on peut simplement observer ce qui se passe avec l’objet, laisser les pensées voir que c’est un trou, qu’il y a un peu d’énergie autour ? Puis qu’il redevient normal ?

R.  : Ca dépend, ça peut être soit vos pensées qui vous font croire que l’objet est un trou, soit ce sont vos yeux car vous observez trop longtemps l’objet et donc à un moment donné c’est simplement une illusion d’optique, car les yeux se fatiguent. Par conséquent essayez de rester ne serait-ce qu’une seconde ou deux sur l’objet, de fermer les yeux et de garder l’image mentale de l’objet, et ensuite d’y revenir si vous l’oubliez. Parfois, rester trop longtemps avec la conscience visuelle sur l’objet peut entraîner des fluctuations, on peut percevoir d’autres choses. Restez simplement de manière plus brève sur l’objet quand vous le regardez.

Q.  : Pendant la concentration, ça m’a fait à peu près la même chose : j’ai vu l’objet devenir moins rond, j’ai vu le bord s’accentuer par rapport au centre, en oblique, et j’ai vu des ombres, à force de concentration sur le camembert. Est-ce normal ? Faut-il laisser divaguer l’esprit, ou se concentrer sur cette fameuse rondeur du camembert, et sa couleur neutre, verte ?

R.  : Ici le camembert vert est un exemple, mais c’est mieux d’avoir chez soi un cercle blanc avec un cercle bleu dessiné au centre, cela favorise beaucoup plus la concentration, car ça évite la distraction et la torpeur. J’ai choisi cet objet car c’est ce qui se rapproche le plus de ce qu’on utilise habituellement. Il faut éviter de se laisser emporter par certaines fluctuations de la vision ou de nos pensées, ne pas examiner la forme, la couleur, mais simplement demeurer de manière non conceptuelle sur l’objet. Si vous voyez des changements dans ce que vous percevez, à ce moment-là rafraîchissez votre attention sur l’objet ou bien fermez les yeux et ne le regardez plus, essayez de conserver l’image mentale, essayez plusieurs méthodes pour voir celle qui vous convient le mieux.

Q.  : Donc il faut rester sur sa neutralité ?

R.  : Oui, tel que vous le voyez

Q.  : Je voudrais poser une question sur la position des mains. Si j’ai bien compris, dans cette tradition c’est la main droite dans la main gauche, mais si on regarde les représentations des Bouddhas qui décorent la salle, c’est encore autre chose, et il y a d’autres traditions où les mains sont posées sur les genoux pendant la méditation. Est-ce que cela dépend de la pratique de méditation, avec un état d’esprit différent, ou cela dépend-il de la tradition ?

R.  : Pour ce qui est du Bouddha, sa position est différente parce que quand il a atteint l’Eveil, le Démon (Mara) lui a dit : « Tu n’as atteint qu’une paix intérieure très ordinaire » ; alors Bouddha a pris la Terre à témoin de son Eveil en la touchant et celle-ci a tremblé. C’est la représentation typique du Bouddha au moment de son Eveil, et vous pouvez constater que sa main gauche reste en posture méditative parce qu’il est toujours en méditation. Concernant les mains posées sur les genoux, on trouve dans la tradition Dzogchèn (skt. Mahasandhi) du bouddhisme indo-tibétain la posture de l’ « esprit à l’aise ». Ici, comme le dit Guéshé-la, la position du corps est importante car elle favorise l’établissement méditatif. Mais c’est l’esprit qui reste le plus important.

Que vous soyez dans telle ou telle position – dans la tradition hindoue il peut y avoir différents mudra (gestuelles) avec le majeur ou l’index contre le pouce etc – ça dépend des traditions, le plus important est que l’esprit conserve son attention, sa fraîcheur d’attention, et sa tranquillité.

Par exemple dans le texte qui servira plus tard de support à notre pratique de méditation, il est question du Mahamudra, ou en tibétain Chakchèn. On explique que dans la tradition des Sutras, le véhicule ordinaire du bouddhisme, on trouve aussi le terme moudra. Concernant le sens de Mahamudra, « mou » correspond à la sagesse qui réalise la vacuité, « dra » correspond à la libération de la souffrance, et « maha » est l’union des deux (en tibétain tchèn, ou tchènpo). Les moudra sont donc les gestes mystiques qui correspondent, comme on l’a dit tout à l’heure aux canaux subtils, et aux souffles subtils du corps. On le voit par exemple dans les représentations des cinq Bouddhas primordiaux avec le moudra de l’enseignement ou de l’argumentation, le moudra de la méditation, celui de la protection/bénédiction, celui de la prise de la Terre à témoin, et celui du don. Par exemple, la déité féminine Tara offre le refuge, elle donne la protection. Ces différents moudras sont des aides sur le chemin, mais le plus important est que l’esprit soit concentré sur son objet.

Intervention d’Anne-Marie : Pour faire suite à la position des mains dont vient de parler Guéshé-la, par respect il ne faut jamais présenter la plante des pieds devant Guéshé-la ou devant une représentation du Bouddha. Donc vous pouvez allonger les jambes mais en ayant toujours les pieds un peu repliés, si vous avez besoin, pour qu’il n’y ait pas de plantes de pieds en direction du Bouddha.

Le plus important c’est la compréhension : si vous comprenez ce qu’il dit, si vous vous en servez plus tard, c’est utile. Que vous soyez dans telle ou telle position n’est pas le plus important pour lui, tout dépend de votre attitude intérieure : si on présente les pieds avec un manque total de respect, on va effectuer une action négative ; mais si on n’est simplement pas habitué à être assis dans cette position, qu’on lui montre les pieds ou non, pour lui ça ne fait pas de différence. C’est l’attitude intérieure qui est importante, ainsi que la compréhension des choses.

Par exemple, pour les bouddhistes, ce sont les pratiques que l’on fait le matin et le soir devant l’autel qui sont très importantes, et c’est ça qui compte. Si, dans la journée, on est devant Guéshé-la et on a des difficultés à croiser les jambes, si on ne peut pas tenir longtemps dans cette position, pour lui ce n’est pas le plus important, ce qui compte c’est vraiment l’attitude intérieure.

Nous allons faire une autre période de méditation, et pour bien comprendre ce que signifie la pacification, c’est l’esprit et l’objet qui sont un, l’esprit qui ne fait plus qu’un avec l’objet de concentration. Une fois que cette pacification possède une certaine stabilité, un certain équilibre, on peut entamer la pratique de vipashyana (en sanskrit) ou lhaktong (en tibétain), ce qui peut être traduit par « vision supérieure ». Dans cas on n’est plus seulement dans l’objet tel qu’il nous apparaît mais l’esprit appréhende aussi la nature même de l’objet. Il a une compréhension plus large de l’objet, il observe ses caractéristiques, telles que sa forme, sa couleur, etc, ses causes et conditions, puis détermine son impermanence et son absence de soi inhérent. L’esprit peut donc, sur la base d’une concentration égale et continue, pratiquer ensuite la vision supérieure, la vision pénétrante quant à l’objet de méditation.

C’est pourquoi, lorsqu’on pratique la pacification mentale, il vaut mieux utiliser un objet neutre. Si on choisit une ou plusieurs fleurs et qu’on veut pratiquer la pacification sur la base de ces fleurs, ça va entraîner beaucoup trop d’agitation, on va être absorbé par telle ou telle forme ou couleur et ça va être un obstacle pour la pacification. Par contre, pour la vision supérieure, les objets sont égaux, il suffit simplement d’analyser leurs caractéristiques, leurs causes et conditions. Par exemple avec des fleurs de diverses couleurs, on va analyser la couleur blanche d’une fleur ou le jaune d’une autre, d’où viennent ces couleurs, de quoi elles dépendent, etc, donc la vision supérieure sera favorisée par la diversité des objets comme les fleurs ou d’autres objets colorés.

C’est pourquoi, quand on médite l’absorption égale, il est bon d’utiliser un objet neutre avec une seule couleur, parce que l’esprit possède une seule et unique continuité. Il peut être absorbé par un seul objet à la fois, être placé de manière parfaite avec une attention claire sur un seul objet à la fois. Et c’est pourquoi quand on appréhende du bleu et on n’appréhende pas du jaune, quand on appréhende un « camembert vert » on n’appréhende pas une fleur jaune, et vice versa. C’est parce que l’esprit possède une seule continuité et que la faculté d’attention peut être diffusée sur un seul objet à la fois, lorsque l’attention est parfaite.

Notre conscience peut appréhender de manière parfaite tel ou tel phénomène à la fois, parce que nous sommes encore limités par certains voiles, alors que les Bouddhas ont complètement évacué les deux voiles, le voile afflictif et le voile cognitif. C’est surtout ce dernier qui nous empêche d’avoir une sagesse omnisciente appréhendant à la fois tous les phénomènes quels qu’ils soient, sans obstruction et sans confusion.

Nous allons faire une pratique de méditation : nous allons d’abord concentrer l’esprit sur l’objet, donc refaire la pacification de tout à l’heure, et quand nous aurons jugé avoir une bonne concentration, stable et correcte, nous pourrons à ce moment-là examiner la couleur, la forme, tenter de déterminer la densité de l’objet lui-même. Et sur la base de la pacification mentale nous commencerons alors cette seconde partie importante de la méditation qu’est la vision supérieure.

Temps de méditation...

Q.  : Une question un peu bizarre... on parle toujours de l’impermanence des choses, pourquoi en se concentrant n’arriverait-on pas à voir un cercle qui devient un carré devenant rouge ?

R.  : Un objet qui est rond ne change pas de forme, ne devient pas carré ou triangulaire. Lorsqu’on parle de l’impermanence d’un objet, on parle essentiellement de l’impermanence subtile, celle que nous ne voyons pas, que nous ne pouvons pas percevoir de manière sensorielle, au contraire de l’impermanence grossière. Il s’agit là de la nature même de l’objet, et nous ne la percevons pas directement. Elle est continuellement en mouvement, en changement, elle s’altère continuellement et nous ne le percevons pas. C’est l’impermanence subtile.
Si le camembert vert avait pour nature de ne pas changer, même en présence de la lumière du soleil sa couleur resterait identique. Mais on sait que petit à petit les couleurs s’altèrent avec la lumière du soleil, et la forme peut s’altérer à cause du vent, à cause des autres éléments et selon l’usage qu’on en fait, etc. Par conséquent nous comprenons qu’il est impermanent car c’est un ensemble temporaire d’éléments interdépendants : les atomes sont unis les uns aux autres mais pas de manière indestructible, l’objet perd continuellement des atomes que nous ne voyons pas disparaître.

Par exemple, nous semblons rester exactement identiques d’un jour sur l’autre car les changements qui s’opèrent nous sont invisibles ; c’est à cause de notre saisie innée de la permanence et du soi, car elle nous empêche de voir les objets comme continuellement changeants. Mais d’un instant à l’autre, d’une seconde à l’autre, les éléments qui nous constituent s’altèrent, se transforment, mais nous ne le voyons pas.

Q.  : Pour la méditation je n’ai pas pu prendre le rond vert en plastique, j’ai pris l’image mentale que j’avais en face, une petite statuette de Bouddha. C’était bien clair, ensuite j’ai essayé de l’analyser, j’ai raisonné que c’était une petite image en métal fondu reproduite à des dizaines d’exemplaires, qu’elle était creuse à l’intérieur, etc. Est-ce cela la méditation analytique ?

R.  : Oui, penser qu’elle est en métal et qu’elle peut être faite en plusieurs exemplaires est une forme de vision supérieure. La meilleure vision supérieure est celle qui analyse le non-soi de la statue, celle qui réalise son impermanence et surtout sa vacuité d’existence propre. C’est la meilleure des visions pénétrantes quant à l’objet appréhendé. Bien sûr, analyser sa couleur, sa forme permet ultimement d’accéder à la vision supérieure qui réalise la vacuité. La vision supérieure est généralement nommée ainsi car c’est la réalisation ou la compréhension du non-soi et de la vacuité de l’objet.
On parle aussi de vision supérieure seulement lorsqu’il y a une base de concentration. Si au départ vous avez une concentration correcte sur l’objet, alors c’est sur cette base qu’on parle de vision pénétrante, de cette vision supérieure qui réalise la nature ultime de l’objet.

Q.  : Je n’ai pas de question technique mais je voulais savoir si les enfants tibétains étaient formés à la méditation, car je travaille en lien avec le milieu de l’éducation et on a de gros soucis de concentration et d’agitation, voire de violence. En découvrant tout ça, je trouve que cet outil est extrêmement simple et d’application tout à fait faisable ; je l’imagine bien dans les écoles, ainsi que les collèges et les lycées d’ailleurs.

R.  : Dans les écoles tibétaines, on n’enseigne pas de manière systématique la méditation, mais il arrive très souvent que des jeunes aient des contacts avec des lamas et reçoivent des enseignements s’ils le souhaitent. Si ce n’est pas systématique à l’école, quand les jeunes commencent à grandir ils peuvent être intéressés par ce genre de techniques, et dans la vie quotidienne, on trouve de nombreux tibétains qui méditent le matin.
Concernant l’Occident, j’ai une amie qui est nonne zen, en Italie, et qui fait pratiquer la méditation silencieuse aux écoliers. J’ai également réalisé un mandala pour une école italienne, le mandala du Bouddha de Sagesse, pour favoriser les études. L’intérêt des enfants pour ce genre de techniques peut beaucoup aider à développer la concentration.

Le traducteur : J’ai rencontré personnellement des enseignantes qui font colorier des mandalas par les enfants et ont estimé que c’était un très bon système pour la concentration.

Q.  : Je voulais ajouter quelque chose. Pendant la Khora, une manifestation pour les Droits de l’homme au Tibet, Djétsün Péma (la sœur de Sa Sainteté le Dalaï Lama) nous a raconté qu’elle avait fait observer des « zones de paix » dans des écoles au Tibet. Elle demandait à des enfants de se réunir dans un petit carré délimité dans une cour, dans une pièce de chaque maison, etc, quand il y avait de la violence ou des disputes. Ca peut d’ailleurs s’appliquer à tous les cercles qu’on connaît, dans la famille... Les enfants allaient dans cette zone, se disaient tout ce qu’ils avaient à se dire, et quand ils sortaient c’était fini. C’est quelque chose qu’elle a essayé d’appliquer à toutes les écoles, puisqu’elle est marraine de tous les enfants réfugiés, et j’ai bien retenu cette idée car je la trouve extraordinaire.

R.  : Oui, j’ai assisté à la conférence donnée par Djétsün Péma, à la fin de la Marche (Khora), et je confirme que c’est tout à fait exact, il y a une zone de paix où les enfants peuvent discuter, expliquer leurs sentiments et leurs ressentiments, donc cela permet de régler beaucoup de choses.

Q.  : En tant que débutante, techniquement je voulais savoir s’il y avait une périodicité ou une durée qui était recommandée, ou si on doit se fixer un temps, car quand on médite on ne voit pas le temps passer, ou bien faut-il se laisser aller ?

R.  : Oui, quand on débute il vaut mieux faire de courtes durées pour éviter que l’esprit sombre dans la torpeur par ennui, ou qu’il soit distrait. Une règle assez importante consiste à faire, au début, de courtes périodes répétées. Si on sent que l’esprit est bien concentré, que ça se passe bien, à ce moment-là on peut étendre la durée. Certaines personnes peuvent avoir des systèmes qui leur indiquent le temps ; il existe des pyramides lumineuses qui s’allument et s’éteignent à un moment donné et on sait qu’un quart d’heure est passé par exemple. C’est bien de ressentir les choses aussi soi-même. Il arrive parfois que le chronomètre utilisé indique l’arrêt de la période de méditation, mais on se sent si bien qu’on a envie de continuer ; alors on peut le faire, c’est selon notre sentiment quant à la qualité de notre concentration.

Q.  : Souvent vous parlez de nature ultime de l’esprit. Est-ce que la nature ultime de l’esprit c’est aussi la réalité, car vous employez les deux mots, est-ce que c’est la même chose ? Et pour nous, Occidentaux, qui avons du mal à concevoir cela (car vous êtes trop vastes pour les esprits non éveillés), quand on est en face de l’objet, comment vous appelez la façon dont on le voit ? La nature conventionnelle, conditionnée ?

R.  : Conventionnelle ou relative.

Q.  : Donc il y a la nature ultime et la nature relative ?

R.  : On parle en effet de deux niveaux de réalité ou de deux vérités : la vérité conventionnelle ou relative – ou encore vérité « obscurcissante » – et la vérité ultime (on parle parfois de vérité absolue mais ça peut prêter à confusion). Tous les phénomènes que nous percevons participent de la vérité conventionnelle car nous ne voyons pas leur vérité ultime, nous ne la percevons pas. Seuls les grands Êtres, les Eveillés, peuvent concevoir en même temps les deux vérités : la vérité conventionnelle et la vérité ultime. Lorsqu’on voit un stylo, ou de l’eau, on voit une vérité conventionnelle, et lorsqu’on comprend leur absence d’existence intrinsèque, à ce moment-là on comprend leur vérité ultime. Donc il faut bien distinguer les deux : distinguer l’apparence des phénomènes et leur réalité, donc la convention, et la vérité ultime.

Dans certains textes sur la Perfection de sagesse (Prajnaparamita), par exemple dans le Soutra du cœur, il est dit qu’il n’y a pas de formes, pas de sensations, pas de perceptions, pas de formations mentales, pas de consciences, pas de sens, pas de quatre nobles vérités, etc. Il ne faut pas le comprendre comme s’il n’y en avait pas du tout. Lorsque c’est expliqué, il est dit qu’il n’y a pas de formes en soi, pas de sensations en soi, etc, il n’y a pas d’existence intrinsèque dans quoi que ce soit, en fait. Il y a bien, au sens conventionnel, des formes, des sensations, dont on fait l’expérience et qui sont tout à fait valides au niveau conventionnel. Mais si on cherche leur véritable nature, derrière l’apparence on ne trouvera ni sensation ni forme.
Il faut bien faire la distinction, car quand il est dit dans les textes « il n’y a pas de forme », il faut comprendre qu’il n’y a pas de forme ultimement ou intrinsèquement, mais il y a bien une forme conventionnelle.

Dimanche 11/10/09, 2ème session de l’après-midi

Q.  : Je voudrais revenir sur la compassion, notamment savoir comment ne pas tomber dans le mauvais sens de la compassion. C’est-à-dire partager la douleur au point qu’on n’est plus efficace dans l’aide, se laisser entraîner par cette souffrance au point qu’on souffre tellement avec la personne. On partage tellement sa souffrance qu’on n’est pas efficace pour l’aider, au contraire je pense que ça plombe la personne plus qu’autre chose.

R.  : Oui, il pourrait arriver que la souffrance de l’autre nous submerge au point de nous sentir totalement paralysés, et que nous ne soyons d’aucune aide. Mais, dans la tradition bouddhiste, la notion de compassion est davantage un moteur. On essaie de chercher quels sont les remèdes éventuels pour une situation donnée. Quand nous avons de la compassion, nous souhaitons tout mettre en œuvre pour que la souffrance disparaisse. On pourrait se complaire dans la tristesse qu’inspire une situation difficile, mais la compassion au contraire cherche à nous faire sortir de cette situation. Lorsqu’elle est un moteur, nous ne sommes pas paralysés, nous sommes déjà en mouvement vers l’issue du problème.

Q.  : Vous parliez du désir qui est une chose plutôt néfaste. Malgré tout, nous souhaitons avoir de nouveaux vêtements, une belle maison, etc, alors où est la différence ? Où s’arrêtent le désir et l’attachement, entre le beau et le désir ?

R.  : Nous pouvons désirer tel ou tel bien matériel, mais c’est généralement pour satisfaire notre propre personne, parfois même au détriment des autres, de toute façon dans la vie quotidienne nous aurons forcément des désirs. Néanmoins, parfois ces désirs sont positifs. On peut désirer obtenir une situation correcte pour pouvoir aider les autres. Mais le point principal est le sentiment de contentement. Bien sûr, il est bon d’avoir une situation confortable, il ne faut pas se mortifier, se laisser aller, jusqu’à ne pas avoir d’hygiène, ni de confort, ce serait non seulement néfaste pour nous, mais nous aurions encore plus de difficultés à aider les autres si nous tombions malades, par exemple. C’est pourquoi il est bon d’avoir une situation correcte et de savoir se contenter, de trouver un juste milieu entre la mortification et l’excès de biens. Il est bon de discerner ce qui nous est profitable et ce qui va nous permettre de continuer à aider les autres. Ca fonctionne un peu comme les vases communicants : plus nous avons de désirs, moins nous avons de contentement, et plus nous avons de contentement, moins nous avons de désirs. Même si, dans la vie quotidienne, nous avons de toute façon des désirs, nous pouvons apprendre à réduire leur portée et donc apprendre à avoir plus de paix et plus de contentement.

Je vais maintenant expliquer le sens du mantra Om Mani Padmé Houng, le mantra du Bouddha de compassion. Puis je vous donnerai la transmission de ce mantra, et celui de Tara.

Quand j’étais venu la dernière fois, j’avais eu le temps d’expliquer une pratique consacrée à Avalokiteshvara, le Bouddha de compassion infinie. J’avais évoqué les bienfaits du mantra et sa signification. Pour ceux qui ne la connaitraient pas, je vais brièvement l’évoquer et en donner la transmission.

Si vous le souhaitez, vous pouvez vous mettre dans une position confortable, assis sur un coussin ou sur une chaise, et visualiser devant vous, dans le ciel, Avalokiteshvara, ou Tchenrézi (en tibétain), Bouddha de compassion qui a un visage et quatre bras et qui est de couleur blanche.
Au dessus de sa tête, se trouve Amitabha, le Bouddha de lumière infinie avec le corps rouge. Ses jambes sont dans la position adamantine, croisées avec les pieds reposant sur les cuisses. Il a derrière lui une lune blanche parfaitement ronde, et sous son trône un lotus immaculé à huit pétales sur lequel repose un disque de lune blanc.

Avalokiteshvara a donc quatre bras. Les deux premières mains se rejoignent au niveau du cœur – ce qui symbolise l’union des moyens habiles et de la sagesse – et elles tiennent un joyau. Les deux autres bras sont sur les côtés. Dans la deuxième main droite, Tchenrézi tient un mala (rosaire) de cristal blanc qui symbolise les moyens habiles employés par le Bouddha de compassion infinie afin de sortir les êtres des six royaumes de souffrance. Dans la deuxième main gauche qui est sur le côté, il tient un lotus immaculé qui symbolise le fait que les Boddhisattvas et les Bouddhas peuvent reprendre naissance dans le cycle des existences, non pas par le pouvoir des karmas et des émotions négatives, mais par le pouvoir de leur grande compassion : c’est donc une naissance pure. La seconde symbolique du lotus illustre la sagesse.

Pour effectuer cette méditation consacrée à Tchenrézi, on récite le mantra Om Mani Padmé Houng. La première syllabe, Om est constituée de trois parties : A / U / M. Ces trois parties symbolisent le corps, la parole et l’esprit éveillés. On peut faire une première visualisation en voyant que du cœur de Tchenrézi, la syllabe Om se décompose en trois parties : la première partie, le A, se transforme en lumière blanche et vient purifier notre corps en entrant par le dessus du crâne. Ensuite le U, qui vient également du cœur de Tchenrézi sous forme de lumière rouge entre dans notre corps et purifie notre parole. Et enfin, le M sous forme de lumière bleu vient purifier notre esprit en entrant dans notre corps aussi par le sommet du crâne. Donc les trois parties de la syllabe Om purifient notre corps, notre parole et notre esprit.

La seconde syllabe est Mani.
En sanskrit, le chinta-mani signifie le « joyau qui exauce tous les souhaits », il symbolise l’esprit d’Eveil. Lorsque nous développons en nous-mêmes l’esprit d’Eveil, nous effectuons nombre d’activités altruistes. Ce sont « les moyens habiles ».

Padmé (les Tibétains prononcent Pémé).
En sanskrit, padma signifie « lotus », il symbolise la sagesse qui réalise le non-soi des phénomènes et des personnes.

La sixième syllabe Hum (prononcée Houng) symbolise l’union indissociable des moyens habiles et de la sagesse qui deviennent un en essence. Cette syllabe est composée de cinq parties symbolisant les cinq Bouddhas primordiaux ou les cinq sagesses primordiales.

Vous allez répéter trois fois le mantra Om Mani Padmé Houng après moi, ce qui constituera une transmission orale du mantra. Ensuite nous pourrons réciter ensemble plusieurs Mani.

Il est bon de développer une motivation altruiste avant de faire cette pratique. Nous pouvons penser à tous les êtres qui sont décédés récemment, à toutes les personnes qui sont malades et à tous les êtres d’une manière générale. Nous souhaitons qu’ils soient libérés de la souffrance.

Om Mani Padmé Houng (récité 3 fois à la suite de Guéshé-la, puis répétition commune du mantra)

Faire régulièrement cette pratique de visualisation de Tchènrézi en récitant quelques mantras, que ce soit le matin ou bien quand on en a simplement envie, lorsqu’on se sent inspiré, apporte beaucoup de mérites.

Concernant Tara, la tradition évoque sa genèse ainsi :
Avalokiteshvara, le Bouddha de compassion infinie avait fait le vœu de libérer de la souffrance l’infinité des êtres. Après en avoir libéré une infinité, il a regardé vers une autre partie de l’univers et a vu qu’il y en avait encore une infinité à sauver, il a donc eu une larme de compassion. De cette larme est née Tara, la libératrice, qui s’est divisée en quatre autres Tara, chacune s’est manifestée en cinq autres Tara, ce qui a donné en tout vingt-et-une Tara, qui sont décrites dans certains textes. On dit aussi que de la larme de l’œil gauche de Tchenrézi est née Tara Blanche, ou encore Bhrikuti. Ces deux déités nées de ses deux larmes sont des femmes éveillées, des Bouddhanis. Elles ont dit à Tchenrézi, de ne pas oublier ces êtres, de ne pas rompre ses vœux concernant la libération de tous les êtres. Puis elles ont fait la promesse de l’aider dans sa tâche. On dit donc que Tara est la déité personnifiant l’activité vaste des Bouddhas. Elle est elle-même un Bouddha pleinement éveillé, qui se manifeste parfois comme un Boddhisattva, et elle règne sur l’élément air. C’est pour cette raison qu’elle est souvent représentée en vert, car dans le bouddhisme c’est la couleur de l’air ou du souffle, et elle agit avec la rapidité du vent.
On dit qu’il y a longtemps, avant d’être Bouddha, Tara était une femme ordinaire. On raconte qu’elle aurait entendu des moines faire l’éloge de la condition masculine et elle, au contraire, aurait dit : « Il y a de trop nombreux Bouddhas hommes, moi je vais faire la promesse de devenir un Bouddha sous un corps de femme ». Elle a réussi à réaliser ce vœu qui était de toujours revenir sous la forme d’une femme, et Sa Sainteté le Dalaï-lama dit souvent qu’elle a été la première féministe au monde !

Tara est donc la déité de l’activité vaste des Bouddhas et aussi celle des accomplissements. Quand nous avons des problèmes, adresser une prière à Tara fait en sorte qu’elle accorde son aide de manière très rapide.
Bien sûr, les accomplissements et les bénédictions qui sont accordés par Tara dépendent beaucoup de notre attitude intérieure. Si nous avons de la confiance et de la vénération envers Tara, les bénédictions s’en trouveront accrues.

Om Tarê Touttarê Tourê Svaha (Mantra de Tara récité 3 fois à la suite de Guéshé-la, puis répétition commune du mantra)

(Guéshé-la ayant constaté l’enthousiasme de certains participants :) En Inde, les gens qui sont fervents tapent aussi dans leurs mains - un peu comme dans le Gospel chez nous - en disposant leurs offrandes, par exemple !
On peut faire des prières en récitant le mantra de Tara, cela apporte beaucoup de bienfaits. Si on n’est pas bouddhiste, on peut simplement penser que la mère de Jésus, Marie, et Tara sont une même entité, une même déité, cela apporte aussi beaucoup de bien.

Q.  : Pour le mantra Om Mani Padmé Hum, j’ai compris qu’il fallait penser à tous les êtres. A quoi faut- il penser en récitant le mantra de Tara ?

R.  : La motivation est la même que pour Tchenrézi car tous les Bouddhas œuvrent pour le bien de tous les êtres, sans exception. Bien sûr, chacune des vingt-et-une Tara peut avoir des pouvoirs particuliers. Par exemple celle dont on vient de réciter le mantra, c’est Tara Verte, ou Deulma Djangou en tibétain. Mais si on veut faire des prières de longue vie, parmi les vingt-et-une Tara, ce sera le mantra de Tara Blanche. Si on veut cultiver la sagesse, ça sera celui de Tara Orange, et si on veut éloigner les obstacles, on peut réciter le mantra de Tara noire. Mais celle dont nous venons de réciter le mantra est l’essence de toutes les autres.

Q.  : Je voudrais savoir si, lors de la méditation sur la compassion, on peut aussi pratiquer Tonglèn, ou si ce sont deux choses différentes ?

R.  : Oui on peut le faire en même temps, c’est pareil.

Q.  : Quand on prononce Om Tarê Touttarê Tourê Svaha est-ce une prononciation en français ?

R.  : Le mantra est en sanskrit, mais l’orthographe est adaptée selon la langue des gens qui le lisent, c’est souvent du phonétique. Pour la prononciation, si vous avez une belle voix, vous pouvez le chanter à tue-tête, en cas contraire vous pouvez simplement le réciter !

Je vous conseille ce genre de pratiques du Mani au même titre que le mantra de Tara. Les mantras sont profitables si vous les récitez tous les jours. Je vous ai juste donné la transmission, ce n’est pas une initiation, il n’y a donc pas d’engagements (samaya) envers celui qui donne la transmission. Si vous avez envie de réciter ces mantras tous les jours, vous pouvez le faire, si c’est seulement de temps en temps quand vous en ressentez le besoin, vous pouvez le faire aussi, il n’y a pas d’engagement précis.

Q.  : Vous dites que Tara et la Vierge Marie sont la même entité. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

R.  : Dans une prière qui est consacrée à Avalokiteshvara, le Bouddha de compassion, il est dit : « Vous êtes l’enseignant qui octroie les instructions selon les inclinations des disciples » (tib. gang la dé la der teunpa), pour montrer que les Bouddhas enseignent en prenant la forme qui convient le mieux à telle ou telle inclination naturelle, à tel besoin ou telle attente.
Lors d’un enseignement, Sa Sainteté le Dalaï-lama dit que la mère de Jésus, Marie, pouvait tout à fait être une émanation de Tara, celle-ci pouvant s’adapter aux inclinations de personnes qui ne ressentent pas le besoin d’être bouddhistes, ce qui est tout à fait justifié. Il est dit également dans un enseignement de Gourou Padmasambhava que Yeshe Tsogyal, l’une de ses parèdres, pouvait être une émanation de Tara. Donc les Bouddhas se manifestent selon les attentes et les inclinations naturelles des êtres qui peuvent bénéficier de leurs enseignements.

Tout dépend simplement de notre dévotion. Si nous avons de la dévotion envers Tara, les accomplissements issus ses bénédictions nous reviendront, mais si quelqu’un préfère une autre forme ou une autre source de refuge, alors il faut tout à fait l’accepter. Il est dit dans les enseignements que Djowo Atisha, un très grand maître de l’Inde (XIème siècle), qui était l’un des abbé de Nalanda, était en pèlerinage à Bodhgaya, et l’une des sculptures en pierre de Tara lui avait parlé en disant : « Si tu vas au Tibet, ta vie sera écourtée, mais tu apporteras de nombreux bienfaits aux Tibétains, tu pourras leur enseigner le bouddhisme essentiel ». A cette occasion, Tara lui donna une brève explication du mantra « Om Djétsunma Pa’ma Deulma, etc » - une prière qui lui est consacrée et qui reprend le mantra essentiel que nous avons récité.

Le week-end d’enseignement est terminé. Je remercie du fond du cœur « Amala » c’est à dire Anne- Marie pour son invitation, ainsi que Fred pour tous ses efforts d’organisation, l’association Objectif Tibet qui aide beaucoup mes projets humanitaires, et enfin je vous remercie tous d’être venus.
Je suis très heureux que nous ayons pu, tous ensemble, accumuler des karmas positifs et des vertus. Il souhaite revenir dès que possible pour vous retrouver et accumuler encore des karmas positifs. Merci beaucoup, merci à Marie et Jean-Claude pour leur hospitalité.

Anne-Marie :
Nous remercions beaucoup Guéshé-la pour son enseignement, bien sûr, mais aussi pour sa bonne humeur, pour son sourire. Je crois qu’il nous a remplis pour les six mois à venir, car il va maintenant repartir pour l’Inde. Donc merci beaucoup à Guéshé-la, ainsi qu’à Christophe qui je l’espère va continuer à potasser son tibétain car c’est vraiment super. Cela fait huit ans qu’il accompagne Guéshé-la et il fait du bon travail.
Et merci à vous tous d’avoir été présents.

Conseil de lecture

« Vivre la méditation au quotidien »
Dalaï Lama, Editions Dewatshang

« Les étapes de la méditation »
Dalaï Lama, Guy Trédaniel Editeur

« La méditation, conseil aux débutants »
Bokar Rimpotché, Editions Claire Lumière

« L’Art de la méditation »
Matthieu Ricard, Editions Poche

« Méditer au quotidien »
Vénérable Hénépola Gunaratana, Editions Poche

« Bonheur de la méditation »
Yongey Mingyour Rinpotché, Editions Fayard

Bien que toutes les précautions aient été prises lors de la transcription et la relecture pour rester fidèle aux paroles de Geshe Thupten Tenpa, des erreurs ou omissions ont pu nous échapper. Quelques modifications ou précisions ont dû être apportées pour une meilleure compréhension de l’enseignement traduit ; cela n’engage que notre responsabilité et non celle de l’enseignant.

Mise en page par Frédéric Malfilatre

Pèndé Tcheuling
Groupe d’étude du Bouddhisme tibétain de Douvaine

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