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La loi réalisée de l’Univers

Par Maître Dogen

GENJO-KOAN - La loi réalisée de l’Univers

Genjo signifie " réalisé " et Kôan exprime une loi, un principe. Maître Gudo Wafu Nishijima, dans son ouvrage intitulé " Comprendre le Shôbôgenzô " , écrit que genjôkôan signifie - si on se réfère à l’œuvre de Maître Dôgen - la loi réalisée de l’Univers, c’est-à-dire le Dharma ou la réalité. Dans ce chapitre du Shôbôgenzô, écrit-il, sont exposés les fondements du bouddhisme, où l’étude de la réalité et la réalisation de cette réalité devient pour Maître Dôgen : " Comprendre la Voie du Bouddha, c’est comprendre le Soi. Comprendre le Soi, c’est s’oublier soi-même. S’oublier soi-même, c’est percevoir le soi-même comme le dharma du Bouddha,[c’est prendre conscience de soi dans tout ce qui nous entoure ]. Réaliser cela, c’est abandonner son corps et son esprit et toute notion narcissique. " Concrètement, pour Maître Dôgen, cet oubli du soi-même prend la forme d’un abandon du corps et de l’esprit, shinjindatsuraku. /


Quand tout est envisagé comme étant le Dharma du Bouddha1, il y a éveil, illusion, pratique, vie, mort et êtres sensibles. Quand tout est considéré comme n’ayant aucune substance, il ne peut y avoir illusion, éveil, bouddha, êtres sensibles, naissance et mort(2). Fondamentalement, la Voie de Bouddha se transcende d’elle-même, et n’a que faire des notions telles que richesse ou pauvreté. Néanmoins, la naissance, la mort, l’illusion, les êtres sensibles et l’éveil subsistent. Penser ainsi n’évite pas le sentiment de regret de voir les fleurs tomber et l’exaspération de voir les herbes pousser. Vouloir mener sa pratique dans l’unique dessein de parvenir à l’éveil en ne se fiant qu’à son propre jugement est une illusion. Pratiquer et s’éveiller au cœur des phénomènes, c’est l’Eveil véritable. Parvenir à s’éveiller de ses illusions, c’est être un Bouddha. S’illusionner au sujet de l’éveil, c’est du ressort de tous les êtres sensibles. De plus, certains ont le pouvoir de continuer à s’éveiller, tandis que d’autres ne font qu’accumuler les illusions. Lorsque les Bouddhas ont été certifiés, ils n’ont plus ce besoin de se sentir reconnus et de s’affirmer comme tels. Et pourtant, ils ont tous fait en sorte de réactualiser leur expérience, en poursuivant leur pratique.

Par notre corps et notre esprit - s’ils sont en harmonie et s’ils ne font qu’un - nous pouvons appréhender la vraie forme et entendre le vrai son des choses. Alors, ce n’est plus regarder une image se refléter dans un miroir ou le reflet de la lune dans l’eau. Néanmoins, si nous nous contentons d’observer les choses sous un seul angle, elles ne se révéleront à nous qu’à moitié.

Comprendre la Voie du Bouddha, c’est comprendre le Soi. Comprendre le Soi, c’est s’oublier soi-même. S’oublier soi-même [/en prenant conscience de soi dans tout ce qui nous entoure/ ]/, /c’est percevoir le Soi comme le dharma du Bouddha. Réaliser cela, c’est abandonner son corps et son esprit et toute notion narcissique. Dès que ce stade sera atteint, vous vous détacherez de l’éveil, tout en continuant à vous y adonner sans y penser. Quand le Dharma authentique est transmis, le soi véritable apparaît. Dès l’instant où nous recherchons le Dharma - comme un objet extérieur à obtenir- nous nous éloignons de l’endroit initial où il demeure.

Si nous essayons de comprendre la nature des phénomènes à partir de nos perceptions compliquées, nous pourrions commettre l’erreur de croire que notre nature est permanente. En outre, si nous avons une pratique juste et que nous retournons à notre soi originel, nous pourrions voir avec évidence qu’aucune chose ne possède de soi permanent. C’est comme si vous étiez en bateau et que vous fixiez le rivage, vous finissez par imaginer qu’il bouge, mais si vous regardez dans la direction du bateau, alors vous découvrirez par contre que c’est le bateau qui bouge.

Dans l’enseignement de Bouddha, il n’a jamais été dit que la vie se transforme en mort. C’est le non_devenir qui est exposé dans l’enseignement du Dharma où la mort ne pouvant se changer en vie est désignée par non_extinction. La vie et la mort ont une existence propre et n’ont entre elles de rapport que celui qu’entretient l’hiver avec le printemps. N’allez surtout pas penser que c’est l’hiver qui se change en printemps ou le printemps en été. Une fois que les bûches sont réduites en cendre, elles ne peuvent redevenir des bûches. Nous ne pouvons pas prétendre pour autant que la cendre soit un état potentiel de la bûche et vice versa. La cendre est radicalement de la cendre et la bûche est complètement une bûche. Toutes deux ont leur propre existence, leur passé, leur présent et leur avenir. Pareillement, quand les humains meurent, ils ne peuvent retourner à la vie.

Quand nous parvenons à l’éveil, c’est comme la lune se reflétant (2) dans l’eau. La lune apparaît dans l’eau, mais elle n’est pas mouillée et l’eau ne se trouve pas troublée par sa présence. De plus, la lumière de la lune qui éclaire la terre entière peut se contenir dans une mare, une goutte de rosée et même dans une particule d’eau. L’éveil n’est pas une source de tracas. C’est comme la lune qui ne crée aucun problème à l’eau. Ne considérez pas l’éveil comme un obstacle à votre vie. Une seule goutte de rosée peut contenir la lune et le ciel tout entier. Lorsque le Dharma n’a pas encore été totalement assimilé par le corps et l’esprit, nous avons la fâcheuse tendance de croire que nous possédons la totalité du dharma et que notre travail est fini. Lorsque le Dharma est vraiment possédé, nous avons le sentiment que quelque chose manque encore.

Lorsque vous êtes sur un bateau en plein océan et qu’il n’y a aucune terre à l’horizon, si vous regardez dans toutes les directions, l’océan vous apparaîtra comme une immense étendue circulaire. Bien que l’océan ne soit pas une étendue circulaire et que ses spécificités soient infinies, [c’est un palais pour les poissons, un bijou précieux pour les dieux] à nos yeux, il nous apparaît tout de même comme une immense superficie circulaire. Il en va de même pour toutes les choses de ce monde. Si l’on se réfère à notre point de vue, nous voyons les choses d’une manière sélective. Mais avoir une vision correcte des choses dépend plus de notre pratique que de notre point de vue. Pour appréhender toute la diversité du possible, nous devons étudier toutes les caractéristiques et les vertus des montagnes, puis des océans, en plus de notre façon de les percevoir. Nous ne devrions jamais oublier qu’il en va de même pour tout ce qui nous concerne.

Le poisson dans l’eau trouve l’océan immense, comme l’oiseau dans le ciel estime qu’il est sans limites(3). Cependant, le poisson et l’oiseau n’ont jamais quitté leur élément. Ils s’en servent en toute liberté selon leur besoin et leur limite. Toutefois, si nous dissocions les oiseaux et les poissons de leur élément réciproque, ils périraient. Ainsi, l’eau représente la vie pour les poissons comme l’air pour les oiseaux. Les poissons dans l’eau représentent la vie comme les oiseaux dans les airs. Beaucoup d’autres choses peuvent être interprétées de la sorte, par exemple la pratique et l’éveil. Mais un poisson ou un oiseau qui essaieraient de comprendre l’eau ou l’air avant de nager ou de voler, ne trouveraient aucune raison à le faire dans ces éléments. Si nous pouvons comprendre ce point de vue, chaque instant de la vie devient genjokoan. Si nous sommes sur la Voie, toutes nos actions sont, elles aussi, genjokoan, tant bien même que ce chemin ne soit pas grand ou petit, qu’il n’ait aucun rapport avec nous ou les autres et encore moins avec le passé ou le présent. Il existe simplement.

Si nous pratiquons et réalisons la Voie de Bouddha, nous maîtriserons et pénétrerons chacun des dharmas. Entre autre, nous affronterons et surmonterons toutes les sortes de pratiques. En tout lieu, nous pourrons approfondir la Voie et élargir le champ de nos perceptions. Nos connaissances existent conjointement en nous et dans l’accomplissement du Dharma. Quand cet accomplissement est devenu le fondement de notre perception, il n’est plus nécessaire de croire à la nécessité d’une compréhension intellectuelle. Mais même si la réalisation se manifeste instantanément, elle n’est pas pour autant définitive.

Un jour, un moine s’approcha et interpella Maître Hotetsu(4) du Mont Mayoku qui s’éventait.

- Il est dit de la nature du vent qu’elle est immuable et que ce dernier souffle partout. Pourquoi usez-vous donc d’un éventail ?

- Bien que tu saches que la nature du vent est immuable, tu n’as pas compris le fait qu’il souffle partout, rétorqua le Maître.

- Alors expliquez-le-moi.
Hotetsu ne répondit pas et continua à s’éventer. Finalement, le moine comprit et se prosterna devant lui.

Expérimenter, réaliser et vivre le Dharma véritable est comme cela. Prétendre qu’il n’est pas nécessaire de s’éventer parce que la nature du vent est immuable et affirmer qu’il est possible de sentir l’air sans éventail, ne signifie pas que l’on ait vraiment saisi le sens de la nature immuable et le fait d’être présent partout.

C’est parce que la nature du vent est immuable que la Voie du Bouddha transforme la terre en or et l’eau des rivières en lait sucré !

Ecrit en automne 1233 à l’intention du disciple laïc Yô-kôshû de Kyûshû. Ce texte a été révisé en 1252.


1- II fait référence à la nature de chacun, à l’existence Référence au samsara, comme non_naissance et non_mort fait référence au nirvana.
2-Yadoru [jap] lit. Résider.
3-Le poisson dans l’eau et l’oiseau dans le ciel représentent le soi-même et la pratique.
4-Disciple de Baso-itsu.

Original archive JK-2000-2002
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ESBN 60549-041230-183551-18

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