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La Compassion et la Nature de l’Esprit

Par  17° Karmapa Ogyen Trinley Dorjé

Théâtre Kaye du Hunter College, NYC – 29 juillet 2011

Le dernier enseignement public de Sa Sainteté Karmapa au cours de son deuxième voyage à l’étranger a eu lieu au théâtre Kaye de l’Hunter College à New York City le 29 juillet. Les billets d’entrée ont été rapidement vendus le jour de la mise en vente sur Internet. Le jour de l’enseignement, beaucoup sont arrivés sur les lieux avec deux heures d’avance, afin de trouver la meilleure place dans leur zone de réservation. Certains sont venus sans billet, espérant avoir assez de chance pour pouvoir assister à l’enseignement à la dernière minute. Un article paru dans le New York Times du jour, « Un jeune Lama tibétain se prépare à une fonction plus importante » a sans aucun doute stimulé l’intérêt du public pour l’enseignement.

Avant 19 heures, les 700 places de la salle haute de deux étages étaient tous occupés. Il y avait également 2500 spectateurs qui suivaient le webcast, attendant impatiemment cet enseignement de clôture de la visite de Sa Sainteté. Dans la salle, parmi les spectateurs enthousiastes, se trouvaient Tsoknyi Rinpoché, Dzogchen Ponlop Rinpoché, Drupon Rinpoché, Tsewang Rinpoché, le président de Karma Triyana Dharmachakra, Tenzin Chonyi, le Lama résident de Karma Thegsum Choling-NJ, Lama Tsultrim, Lama Tsultrim Allione, et d’autres représentants des divers centres du Dharma. Tous attendaient impatiemment cette dernière opportunité d’écouter ce que le Karmapa dirait en cette veille de son départ pour l’Inde.

Ce qui suit est le discours de Sa Sainteté :

Donc, demain je repars pour l’Inde une fois encore et cela fait de ce soir ma dernière nuit à New York, et je suis très heureux de vous voir tous. C’est merveilleux que vous soyez si nombreux à vous être réunis ici, compte tenu du peu de temps et de publicité qui a précédé cet événement. J’aimerais vous souhaiter la bienvenue et vous dire « Tashi delek »

Ce voyage est ma deuxième visite aux US. Lorsque j’ai visité ce pays la première fois j’étais si plein d’enthousiasme d’être là que j’ai souhaité pouvoir y revenir aussi vite que possible. Mais il s’est avéré que j’ai dû attendre trois ans avant qu’une deuxième opportunité se présente pour moi, et qui sait quand la troisième arrivera ? Rien n’est définitif, mais j’ai le sentiment que mon troisième voyage à l’étranger me ramènera aussi aux Etats Unis d’Amérique.

Pour ma première visite comme pour celle-ci, j’ai été très chaleureusement accueilli, tant par le Gouvernement américain que par le peuple américain. J’ai l’impression de me trouver chez de vieux amis quand je suis aux US. Je ressens un profond sentiment de chaleur et d’amitié, et je suis très heureux de cette connexion.
Lors de ma première visite comme à la seconde, j’ai rencontré beaucoup de personnes qui avait une connexion avec le 16ème Karmapa. J’ai donc la sensation de retrouver des personnes avec lesquelles j’avais établi une connexion de cœur. Il y a une impression de continuité entre les connexions établies par le 16ème Karmapa et celles établies avec le 17ème Karmapa, et ce que cela symbolise pour moi, ce que cela fait apparaître dans mon esprit, est une réelle confiance envers la grande capacité des forces d’amour et d’amitié à demeurer vies après vies. Les liens et les relations d’amour et d’amitié que nous mettons en place avec les autres ne durent pas seulement une vie, mais peuvent perdurer de vies en vies et même s’approfondir. C’est donc cette forme de confiance que cette rencontre avec vous m’a donné.

Aussi longtemps que durera l’espace, puissions nous aussi demeurer pour le bien des êtres

Dans la pratique traditionnelle bouddhiste, pour parler de la grande compassion et de l’amour envers les êtres sensibles, des métaphores relatives au ciel et aux planètes, les étoiles, le soleil et la lune, sont utilisées afin d’illustrer nos engagements à vivre avec un cœur rempli d’amour et de compassion pour tous. Nous développons l’aspiration que tant que durera l’espace, tant que le soleil et la lune seront présents dans le ciel, nous aussi, puissions-nous demeurer avec un cœur rempli d’amour bienveillant et de compassion pour aider les êtres. Puisse demeurer cette connexion entre nous et les êtres sensibles.

Pendant mes propres contemplations, je pense souvent à la lune comme à une gardienne de l’amour. Ainsi la lune devient la métaphore ou le symbole de la qualité persistante de l’amour et de la connexion entre les êtres qui développent l’amour bienveillant et la compassion. Même si vous n’êtes pas physiquement présent parmi les autres êtres sensibles, ceux-ci peuvent regarder vers le ciel et voir la lune, et par ce lien ressentir l’amour que vous avez pour eux. Nous pouvons ressentir mutuellement l’amour que nous éprouvons les uns pour les autres, que nous soyons présent physiquement ou non, et quel que soit le temps passé depuis notre dernière rencontre.

Ce sont ces sortes d’aspirations que nous faisons dans les pratiques bouddhistes d’amour bienveillant et de grande compassion, et je crois que si nous faisons cette aspiration avec une motivation pure, c’est une aspiration qui peut réellement avoir un effet. Ce n’est pas simplement un symbole avec lequel vous êtes en train de travailler, mais c’est réellement vrai.

Lorsqu’il m’a été demandé de donner un enseignement ici cette nuit, j’ai dit aux organisateurs de choisir le sujet qu’ils souhaitaient me voir aborder et que je le développerai. Et j’ai dit cela en pensant qu’ils choisiraient quelque chose de facile pour moi. Mais le sujet retenu est « Compassion et Nature de l’esprit », qui est un sujet très difficile. J’avais pensé qu’ils me faciliteraient les choses, mais au contraire ils m’ont donné un sujet difficile. Je devrais regarder les organisateurs dans la salle avec un œil noir, mais quoiqu’il en soit, je vais faire de mon mieux et dire ce qui me vient à l’esprit sur ce sujet.

La vacuité est une opportunité, un intervalle ou un espace dans lequel tout peut apparaître.

Depuis ma jeunesse, j’ai toujours eu une certaine admiration pour la façon dont les américains abordent la vie. J’ai toujours regarder les Etats Unis comme un lieu où, par rapport à d’autres pays et d’autres régions, il était possible pour chacun de choisir sa voie, que chacun y avait une vaste possibilité de choix concernant ce qu’il ferait dans le futur, et une grande facilité d’accomplir ce pour quoi il se sentait inspiré pour lui et son futur chemin. Il y a un grand sens d’autodétermination, de discernement et d’intelligence dans cette approche américaine de choisir son avenir.

Et je pense que cela s’harmonise vraiment avec la vue bouddhiste de la vacuité, d’interdépendance, et de cause à effet. Quand le bouddhisme parle de vacuité, il ne parle pas de non-existence, mais au contraire les enseignements sur la vacuité mettent l’accent sur la possibilité pour tout d’apparaître. Les enseignements sur la vacuité parlent d’une opportunité fondamentale qui fait partie de la réalité, la présence fondamentale d’un intervalle ou d’un espace dans lequel tout peut apparaître. Ceci est donc la notion de base dans les enseignements bouddhistes sur la vacuité et d’existence interdépendante. Et ces enseignements sur l’interdépendance sont présents dans toutes les écoles bouddhistes, le grand comme le petit véhicule.

Soyez conscients des êtres et souciez-vous de leur bonheur

Nul d’entre-nous peut vivre sa vie de façon indépendante, sans dépendre des autres en aucune manière. Nul d’entre-nous a un contrôle total sur ce qui se passera dans sa vie, parce que tout est en interdépendance avec autre chose. Tous les phénomènes dans nos vies dépendent d’autres choses et sont en interconnexion avec d’autres choses, que nous pensions à notre propre bonheur par rapport à notre propre souffrance, ou que nous pensions à être célèbres ou à obtenir plus de liberté et de contrôle dans nos vies. Tout cela dépend d’autres phénomènes.

Donc à chaque nouvelle étape relationnelle dans nos vies, se trouve pour nous une opportunité d’établir un lien positif à travers cette relation. Comme tout ce à quoi nous sommes reliés existe en mutuelle dépendance, il est très important que nous essayions d’établir des connexions positives et harmonieuses qui permettrons un développement vers ce qui est bon.

Et parce que ces connexions interdépendantes existent entre nous et tous les êtres sensibles, il est particulièrement important que nous essayions de développer un cœur d’amour et de compassion avec les autres. Dans nos relations avec les autres il peut y avoir bénéfice ou tort. Nous pourrions nous concentrer sur les torts que les autres nous ont fait, mais il n’y a réellement aucun profit que nous pourrions en retirer si nous nous focalisons uniquement sur les relations conflictuelles que nous avons ou sur les torts qui nous ont été faits.
Par contre, si nous nous focalisons sur les liens bénéfiques que nous avons avec les autres êtres, alors cela peut vraiment nous apporter un profit et nous être utile. Cela peut nous aider à augmenter notre propre appréciation, accroître notre amour bienveillant et notre compassion. Je pense donc qu’il est réellement important pour nous de nous focaliser sur notre relation interdépendante avec les autres sous un angle positif, d’apprécier le bénéfice que nous procurent les autres et de faire attention au bonheur des autres.

Répondez de façon positive avec une motivation d’amour et de compassion

Un exemple que nous pouvons observer est de voir comment l’interdépendance se manifeste dans une relation. Les échanges qui se font entre partenaires – peut-être l’un d’entre eux a-t-il l’habitude de se mettre en colère facilement et très souvent, et de diriger cette colère contre son partenaire. A cause de cela celui-ci va développer l’habitude de réagir par la colère à la colère de l’autre. Ils vont répondre par la colère à la colère et le résultat sera que la colère grandira de plus en plus et que les choses seront de plus en plus déplaisantes.

Ce que nous devrions donc faire dans des situations semblables et de changer notre réponse et d’essayer de la transformer en une réponse plus intentionnellement et plus directement positive avec une motivation d’amour et de compassion. Nous pouvons essayer de poser un regard sur les choses sous un angle différent pour faire cela.
En réalité, votre partenaire qui vous montre sa colère n’est pas dans une situation qui lui permet d’exercer un véritable contrôle sur lui-même, il est sous l’emprise de ses propres émotions perturbatrices. Il est dans une situation venant d’un passé qui le conduit en ce moment à répondre de façon émotionnelle. Il y a plusieurs raisons qui peuvent l’amener à exprimer la colère contre nous, et il n’est pas en état de se contrôler quand il réagit ainsi. C’est un point important à garder à l’esprit. Cela peut nous aider à répondre différemment dans ce cas.

Si quelqu’un nous frappait sur la tête avec un bâton, nous ne serions pas en colère contre le bâton mais contre la personne qui nous aurait frappé. De la même façon, si notre partenaire exprime de la colère contre nous, nous ne devrions pas être en colère contre lui parce qu’il est sous l’emprise d’une émotion perturbatrice et de l’ignorance de la véritable nature de toute chose – ce qui est la racine de la colère. Donc si nous pensons ainsi, nous pouvons orienter notre réponse de façon fraîche et sous un angle plus positif, et considérer ces moments de colère comme une opportunité de montrer à notre partenaire quelque chose de nouveau, une occasion de transformer notre relation en quelque chose de plus positif. Si nous parvenons à faire cela et répondre de cette façon, je pense que nous aurons vraiment la chance de changer notre relation de façon positive.

Voir à quel point l’autre personne est faible et qu’elle se trouve réellement dans un état qui la laisse sans liberté et sans contrôle sur elle-même, nous permet d’être plus attentif à son bien-être qu’à notre propre confort temporaire et nous pouvons être vraiment présent de cette façon.

Donc nous sentir plus préoccupé du bien-être d’autrui est très simple, ce n’est pas compliqué, c’est simplement réfléchir au fait que la personne qui se conduit de façon agressive est en fait en état de faiblesse, sous le pouvoir de quelque chose d’autre. Si elle se conduisait ainsi en étant totalement libre et en complet contrôle d’elle-même, alors peut-être pourrions-nous la blâmer. Mais ce n’est vraiment pas le cas.

Lorsque nous voyons cela, nous pouvons de plus en plus donner de la valeur au bien-être des autres. Il est très important pour nous d’essayer d’investir une grande énergie pour voir les choses de cette manière et de considérer ainsi nos relations, et il est aussi très important de rester détendu lorsque nous faisons cela. Si nous parvenons à rester détendus et à observer calmement l’arrière-plan qui conduit la personne à se comporter de cette façon, alors ce sera très productif et cela nous aidera à transformer notre réponse.
En résumé, le cœur de la compassion se manifeste lorsque nous parvenons à un état d’esprit qui souhaite libérer les êtres, les extraire d’un état de souffrance, et au même instant la compassion est l’empressement à développer le bonheur que les êtres possèdent déjà de façon à ce qu’ils puissent bénéficier de bonheurs de plus en plus grands et profonds.

Cultiver la compassion demande de pratiquer graduellement

Nous travaillons sur ces attitudes mentales par étapes afin de leur permettre de croître encore et encore. Nous commençons par réfléchir sur combien nous-même désirons nous libérer de nos souffrances et nous réjouir de notre bonheur. En commençant par cette simple reconnaissance nous pouvons graduellement étendre le cercle de cette conscience de plus en plus.

Le premier pas est de reconnaître que comme nous, nos parents, notre famille et nos amis proches ont eux aussi le désir d’être libres de la souffrance et d’être heureux ; et cela est leur souhait fondamental. Ensuite, par étape, vous pouvez étendre votre cercle d’attention au-delà, afin de reconnaître combien tous ceux qui sont en lien avec votre famille et vos amis veulent aussi être libres de la souffrance et être heureux, et finalement vous êtes conscients que tous les êtres sensibles ont ce même souhait.

Ainsi, votre contemplation et votre niveau d’attention peuvent se diriger vers un champ relationnel très vaste et donner naissance à un cœur bienveillant qui souhaite libérer tous les êtres de la souffrance et nourrir toutes les possibilités de bonheur qu’ils pourraient expérimenter.

C’est situation après situation que se développe l’empressement à aider les autres.

Nous pourrions mettre la barre trop haute pour nous, lorsque nous réfléchissons aux enseignements bouddhistes sur la façon de travailler pour le bien de tous les êtres. Je ne crois pas qu’il soit possible de parvenir à un moment où vous pourriez vous dire à vous-même que vous êtes maintenant en train d’accomplir le bien pour tous les êtres. C’est plus une manière de travailler avec ce qui se présente directement en face de vous, en terme de bonheur et de souffrance que vous – et les êtres sensibles auxquels vous êtes liés – expérimentent.

Je pense que vous pouvez rencontrer des situations de souffrance avec un cœur ouvert et un empressement à faire ce que vous pouvez pour atténuer la souffrance des êtres, à les en libérer. Mais en même temps, soyez prêts à faire ce que vous pouvez pour accroître le bonheur quelque soit l’être que vous rencontrez, et à vous engager dans cette conduite avec un cœur joyeux, gai et réjoui. C’est cela le véritable sens de l’accomplissement du bien des êtres.

C’est donc situation après situation que se développe de façon basique l’empressement à aider, le développement du cœur qui souhaite que les êtres soient libérés de la souffrance et qu’ils connaissent le bonheur quelque soit leur situation actuelle. Je pense que c’est cela que signifie vraiment accomplir le bien des êtres. Je ne crois pas que cette phrase signifie que nous allions accomplir le bien de chaque être sensible au même moment.

La compassion est toujours en mouvement, toujours dans un état d’empressement

C’est pourquoi la compassion est réellement quelque chose qui bouge. La véritable compassion est toujours en mouvement, toujours prête à agir. Nous pensons à la compassion comme à quelque chose qui se manifeste de temps en temps, qui est parfois agissante et parfois en sommeil. Nous pourrions voir une situation de souffrance réelle pour un être sensible et penser que notre compassion va se manifester à cette occasion et faire quelque chose. Ensuite, lorsque cette situation est passée, notre compassion retourne à son sommeil.
Mais la véritable compassion n’est pas cela. Bien sûr la compassion n’est pas quelque chose de physique, mais je crois qu’il est correct de dire que la compassion est toujours en mouvement, qu’elle est toujours prête à l’action ou prête à accomplir sa mission si vous le voulez. La compassion est là dans tout ce qui pourrait se présenter à vous, que cela soit directement devant vos yeux ou simplement dans votre cœur et votre esprit. Si nous pouvons demeurer dans cet état de mouvement constant, cette compassion active à tout moment, alors je crois que c’est le véritable sens de ce qu’est la compassion.

Nous ne reconnaissons pas la véritable Nature de l’Esprit parce qu’elle est trop simple

Puis, en ce qui concerne la nature de l’esprit, la véritable nature de l’esprit, je ne sais pas ce que je pourrais dire à ce sujet.

Généralement nous pensons à la véritable nature de l’esprit comme à quelque chose de réellement grand, et bien que je n’aie pas effectué beaucoup de pratiques en relation avec la nature de l’esprit, si je parle à partir de ma propre expérience, je pourrais dire que nous pourrions finalement revenir à ce qui nous avait ennuyé au début et découvrir que c’était cela.

Nous avons tout d’abord pensé que ce que nous avons juste maintenant est trop simple, trop ordinaire. La véritable nature de l’esprit doit être quelque chose de spécial, quelque chose de grand, quelque chose de plus beau que ce que nous avons maintenant. Et ce que nous avons maintenant ne satisfait pas vraiment nos désirs, cela ne nous tente pas beaucoup, mais si nous pratiquons sérieusement et avec effort, alors je crois que finalement reconnaître la véritable nature de l’esprit veut dire revenir à la place où nous avons commencé – notre état mental ennuyeux et peu attirant, ni neuf, ni élevé – et réellement reconnaître que c’est ce que nous cherchions.
Reconnaître la véritable nature de l’esprit n’est pas obtenir quelque chose de neuf, c’est reconnaître ce qui est vieux d’une certaine façon, ce qui a toujours été avec nous pendant tout ce temps, et reconnaître que ce n’est rien d’autre que cela. Ce n’est donc pas obtenir quelque chose de nouveau. Peut-être était-ce un ancien modèle de iPhone, et nous attendons que le nouveau modèle sorte. Il y a eu Iphone 3, maintenant il y a iPhone 4, et nous attendons tous que iPhone 5 sorte. Nous attendons tous intensément l’arrivée de iPhone 5, mais je pense que la pratique qui observe la véritable nature de l’esprit c’est reconnaître ce que notre iPhone actuel peut faire, apprécier l’ iPhone que nous avons maintenant.

Et non seulement cela, mais aussi apprendre à utiliser l’iPhone que nous avons maintenant. Quelques fois nous ne prenons pas le temps d’apprendre comment utiliser l’iPhone et alors à cause de notre manque de connaissance, nous pensons qu’il est ennuyeux, peu intéressant, et nous attendons que le suivant sorte. Nous pensons qu’il sera bien mieux. Donc si nous approchons la nature de l’esprit avec cette attitude qui pense qu’elle devrait être quelque chose de nouveau, quelque chose de grand, quelque chose de plus beau que ce que nous avons maintenant, c’est une erreur.

Lorsque nous parlons de la véritable nature de l’esprit, quand nous disons « nature » cela veut dire notre état actuel, la situation présente de notre esprit. C’est simplement reconnaître ce qui est là maintenant. C’est donc délicat pour nous de comprendre que la raison pour laquelle nous n’avons pas reconnu la véritable nature de l’esprit , ce n’est pas parce qu’elle est trop profonde, ou trop difficile. C’est parce qu’elle est trop simple, trop facile. Les maîtres de méditation du passé disent que nous échouons à reconnaître la véritable nature de l’esprit parce qu’elle est si simple que nous ni croyons pas.
La véritable nature de l’esprit est simplement ce que nous sommes juste maintenant, c’est notre état naturel. Comme nous avons l’habitude de vivre nos vies de façon artificielle, dans des états où nous sommes toujours en train d’ajouter des concepts aux choses, c’est difficile pour nous de revenir à notre état naturel.

Par exemple, dans le règne animal, les êtres humains ont seuls la capacité de sourire et de rire. Il semble que cela soit la particularité des êtres humains de pouvoir sourire et rire. Les autres animaux n’ont pas cette possibilité, ils peuvent seulement gémir et pleurer, mais ne peuvent pas vraiment sourire et rire. C’est donc notre capacité, nous avons cette habileté. Mais quelque fois lorsque nous nous forçons à sourire, par exemple lorsque nous prenons des photos, cela ne va pas. (Les gens me disent souvent que je suis sérieux – pensez-vous que je sois sérieux ? - et quand on fait des photos les gens me demandent de sourire. Mais je ne peux pas sourire à la demande parce que je ne suis pas quelqu’un qui sourit souvent.)

Il est vraiment essentiel que nous nous donnions du temps pour être juste qui nous sommes

Nous avons tous beaucoup de choses à faire dans nos vies, nous sommes très actifs, nous devons répartir notre temps afin de faire diverses activités, d’assumer différents rôles. Nous devons nous donner du temps pour être un médecin, pour être l’assistant de quelqu’un, nous devons nous donner du temps pour faire tout un tas de choses différentes, tenir toute sorte de rôles, mais ce que nous oublions et de nous donner du temps juste pour être nous-même. Et c’est ce qu’est la méditation.

La méditation c’est vous donner du temps pour être vous-même. Il n’y a rien d’autre en elle que cela, ce n’est pas quelque chose de spécial, c’est juste vous permettre de vous détendre et d’être vous-même sans vous inquiéter de ce qui est arrivé dans le passé, ou sans vous inquiéter de ce qui adviendra dans le futur. Simplement détendez-vous et demeurez dans votre état naturel, c’est tout ce que vous avez à faire, vous donner l’opportunité de faire cela. Lorsque vous vous donnez cette opportunité, vous voyez que cette présence s’étend à tous les moments de votre vie. Vous ne perdez pas votre propre nature dans toutes vos activités, même si votre vie quotidienne est très occupée.

Ce qui arrive quelques fois dans notre vie de tous les jours est que nous passons toute la journée à faire différentes choses, totalement pris par les tâches qui sont devant nous, mais lorsque vient la nuit, nous regardons ce qu’a été notre journée, et nous ne pouvons même pas nous souvenir de ce que nous avons fait.

Et la raison à cela est que lorsque nous sommes pris par cette activité, notre esprit suit seulement les choses venant de l’extérieur. Il a perdu la conscience de qui nous sommes nous-même. Il a donc perdu l’attention et la conscience de lui-même et s’est engagé dans des activités qui le focalisent uniquement sur ce qui est à l’extérieur. De cette façon nous nous perdons nous-même au milieu de toutes nos occupations, c’est pour cela que je pense qu’il est vraiment essentiel et important que nous nous donnions du temps pour être simplement nous-même.

Savoir complètement et parfaitement qui nous sommes est reconnaître la véritable nature de l’esprit.

Aux US, une importance particulière est donnée à la notion d’identité. C’est un concept très important pour nous. Nous indexons souvent notre identité à notre profession. Si quelqu’un demande à un médecin « qui êtes-vous ? » il répondra « je suis médecin ». Il y a donc une très forte corrélation entre notre identité et notre métier. L’identité est basée sur le monde extérieur et non pas sur ce qui se passe à l’intérieur de nous, nous ne devenons pas nous-même la base de notre identité.

Lorsque cette orientation se fixe trop sur le monde extérieur, de sérieux problèmes peuvent apparaître. Peut-être perdons-nous notre travail, peut-être perdons-nous l’opportunité de travailler dans la voie pour laquelle nous avons été formés, et notre réponse peut prendre une tournure si extrême que nous pourrions nous sentir obligés de nous ôter la vie.

Cela arrive parfois. Je pense que cela illustre bien l’importance et le besoin vital pour nous de tourner notre attention vers l’intérieur et d’être capables d’établir une notion d’identité à partir de qui nous sommes, et non sur la base de ce que nous faisons à l’extérieur.
Ainsi la véritable nature de l’esprit n’est pas quelque chose que nous pouvons obtenir à partir d’une tradition spirituelle ou d’une religion. Ce n’est pas quelque chose que nous devons rechercher auprès d’un gourou, ou que nous devons trouver en nous rendant dans des lieux saints, mais c’est la reconnaissance de qui nous sommes, quelque soit ce que nous sommes. Lorsque nous voyons cela de façon totalement claire, lorsque qui nous sommes devient quelque chose de véritablement évident pour nous, et que nous le reconnaissons et l’apprécions réellement parfaitement, je pense que c’est ce qui est appelé reconnaître la véritable nature de l’esprit. Et alors ce la devient totalement une réalité pour nous.

Sa Sainteté répond aux questions de l’assemblée.

Vous êtes assis ici pour cet enseignement, et il est plus de 21 heures. Il me semble que cela n’aurait aucun sens pour moi de poursuivre ; mais si vous avez des questions, et si ces questions sont faciles, je peux y répondre. Et si ces questions sont difficiles, je dirais que nous n’avons plus assez de temps. Nous pourrions peut-être avoir 5 questions.

Question 1 : Notre niveau d’études et notre niveau de pratique peuvent s’avérer différents de notre expérience. Jusqu’à ce que notre expérience rattrape notre compréhension, comment pouvons nous travailler avec cet espace entre notre compréhension intellectuelle et l’évolution de notre expérience ?

SSK : Je ne sais pas, réponse simple. Ceci est la réponse. Je ne sais pas ce qu’est la réponse. Si j’étais quelqu’un d’autre, je pourrai dire « je ne sais pas », mais comme je suis le Karmapa, je devrais dire « je sais, mais je ne veux pas le dire » (je plaisante)

C’est une difficulté que nous expérimentons tous lorsque nous essayons de hisser notre expérience au même niveau que notre compréhension intellectuelle. Je crois que ce qui est le plus important est de reconnaître que la pratique doit être en relation avec où nous en sommes juste maintenant, en relation avec notre situation actuelle telle qu’elle est réellement, et que ce n’est pas bon de trop penser à cela.

Si nous posons trop de concepts sur notre situation actuelle, ce qui arrive est ce qu’en langage traditionnel nous définissons comme « le Dharma et le pratiquant sont séparés ». Alors que nous voulons que Dharma et pratiquant soient un, nous ne voulons pas d’une séparation entre les deux.

Donc, pourquoi le Dharma a différentes étapes ?. Il y a des étapes différentes dans le Dharma parce qu’il y a différents niveaux dans nos expériences de pratiquants. S’il n’y avait pas de niveaux différents dans nos expériences en tant que pratiquant, alors le Dharma serait déjà le Dharma le plus profond. Mais ce n’est
pas le Dharma qui doit atteindre l’illumination, c’est le pratiquant qui doit atteindre l’illumination. C’est pourquoi votre pratique devrait égaler le niveau de votre expérience présente. Ceci est très important.

Et donc bien sûr par rapport aux études, ou à l’écoute et à la méditation, c’est bien pour nous d’étudier toutes sortes de présentations des diverses philosophies, telle que la vacuité, le chemin sur la voie et les souffles etc. mais nous devons rester conscients que cela c’est l’étude, nous devons reconnaître que la philosophie c’est la philosophie, et laisser cela à sa propre place dans notre compréhension. Cela est bon pour nous d’étudier la vacuité, mais nous devrions être également conscients que nous n’avons pas atteint ce niveau. Car si nous ne pouvons pas faire cette distinction, il y a danger de tomber dans l’extrême de l’orgueil.

Par exemple, une personne qui a entendu quelques enseignements sur le Dzogchen ou la Grande Perfection, pourrait adopter l’identité d’un pratiquant de la Grande Perfection, même si son expérience n’a pas atteint ce niveau. Donc si quelqu’un lui demande « qui es-tu ? » et qu’il réponde « je suis un pratiquant de la Grande Perfection. » Il pense qu’il est l’être le plus parfait, le plus excellent. Il pense qu’il est vraiment l’être le plus parfait, et donc il est infatué de lui-même en tant que modèle de perfection. Lorsqu’il parle de lui-même et de sa pratique, sa voix prend un ton grave, il adopte une belle apparence physique, mais c’est très dangereux si son expérience n’a pas atteint ce niveau. Il est simplement resté dans cet état de confusion orgueilleuse.

Question 2 : Etes-vous personnellement conscient de la connexion que nous avons d’instant en instant, ou est-ce juste votre aspiration ? Votre conscience des êtres est-elle présente à chaque instant de votre expérience ?

Dans mon expérience, ma conscience va et vient, mais votre connexion avec nous est-elle toujours présente ? Serait-ce que tous ce que j’aurais à faire serait de me brancher sur votre conscience permanente de moi ?

SSK : Je ne prétends pas être continuellement conscient de toutes les connexions que j’ai avec tous les êtres, pas comme si j’étais en train de leur parler par télépathie comme au téléphone. Peut-être que lorsque quelqu’un pense à moi, cela modifie ce que je ressens, mais je peux ne pas en être conscient.

Il me semble que votre question ferait plutôt état d’une action qui prend place entre connexion et relation, mais je pense que ce que je disais sur la contemplation de la lune comme métaphore de l’amour mettait plus l’accent sur la relation naturelle qui existe déjà entre les êtres, entre nous et entre tous les êtres. Je ne suis pas toujours directement conscient des connexions que j’ai avec les êtres et quelques fois les connexions sont bizarres et difficiles à comprendre. Quelque fois les gens me disent que j’apparais dans leurs rêves alors même qu’ils ne m’ont jamais vu avant ou qu’ils n’ont même jamais vu un Lama tibétain. Des connexions de ce genre sont bizarres, et je ne comprends pas parfaitement le phénomène des connexions.

Ce que je disais, est qu’il existe une connexion naturelle d’amour et de compassion, et que, depuis très longtemps, j’ai toujours une forte aspiration pour que je puisse avoir cette connexion d’amour et de compassion pour les êtres de vies en vies. Je ne cherchais pas à faire état d’une quelconque clairvoyance ou de pouvoirs extra sensoriels, mais que la présence de l’amour-bienveillant et de la compassion est stable et sincère, et elle est toujours prête à se manifester.

Question 3 : je voudrais savoir s’il y a une méthode que nous pourrions utiliser pour dissoudre rapidement la perception d’un soi séparé des autres.

SSK : D’une certaine perspective, nous pouvons dire que nous-même et les autres sont deux entités séparées, mais sur un plan fondamental, comme je l’ai mentionné précédemment, nous désirons tous de la même façon être heureux et nous désirons tous de la même façon être libres de la souffrance. C’est cette réalité fondamentale qui nous rend vraiment semblables, qui fait que nous-même et les autres sommes semblables. Je crois que ce qui est important pour nous et de réfléchir à cette réalité fondamentale et de nous en souvenir.

Ce qui est hors de cette réalité est la pensée que les autres ne souhaitent pas être aussi heureux que je le souhaite moi, ou qu’ils ne veulent pas être heureux du tout. C’est vraiment une vue fausse. Donc pensez à cela pour faire ressortir le point essentiel de votre question, le conseil serait d’accomplir la pratique de la méditation sur soi et les autres.

Question 4 : A propos de ce que vous avez dit sur le fait que nous ne soyons pas capables d’être bénéfiques simultanément et à tout moment pour tous les êtres, il n’est donc pas réaliste pour nous de prendre les vœux de bodhisattva qui nous demandent de mettre en œuvre cette aspiration ? Y aura-t-il un temps où tous les êtres parviendront à la libération ?

SSK : En fait le nombre des êtres sensibles est illimité, vraiment infini ; le nombre des êtres sensibles n’a pas de fin, donc il ne pourra pas y avoir un jour où il n’y aura plus d’êtres sensibles. L’autre aspect de cela est que les aspirations des Bodhisattvas sont aussi infinies et illimitées, et qu’il n’y aura pas non plus de jour où les aspirations des Bodhisattvas cesseront.

Donc il n’y aura jamais un moment où les Bodhisattvas diront « bye bye, c’est la fin du monde. Je m’en vais. », parce qu’il n’y aura pas de fin pour les êtres sensibles, que les aspirations des Bodhisattvas sont sans limites et bien plus parce que les Bodhisattvas n’ont pas peur du nombre sans limite des êtres sensibles. Ils ne se découragent pas. Au contraire, leur courage s’en trouve renforcé, leur désir d’aider les autres et d’accomplir la conduite des Bodhisattvas se raffermi, et c’est vraiment une bonne chose.

S’il n’y avait plus d’être sensibles, cela voudrait dire que les Bodhisattvas perdraient leur emploi. Et cela ne serait pas bon, donc ce n’est pas réellement une mauvaise situation que les êtres sensibles soient sans fin .La chose importante est de savoir comment nous mettons en place les efforts pour accomplir le bien des êtres. ( d’un point de vue ironique, le moment pour moi de vous dire « bye bye » pour cette nuit, approche.)

Question 5 : Est ce que Sa Sainteté peut nous donner un conseil pratique qui pourrait nous permettre dans l’instant de revenir au moment présent et de réaliser notre véritable nature au milieu de nos diverses activité ?

SSK : Généralement, ainsi que je l’ai dit précédemment, il est très important de nous souvenir de qui nous sommes fondamentalement, et de ne pas nous laisser submerger par quelque situation que nous pourrions rencontrer. D’habitude nous faisons l’inverse et nous laissons la situation nous submerger, mais nous pouvons laisser notre attention et notre conscience exercer un contrôle sur la situation dans laquelle nous sommes, de façon à ne pas êtres totalement submergé par elle ou perdu en elle.
Je pense qu’il est très important d’avoir cet espace ou cette distance entre nous et la situation dans laquelle nous nous trouvons. Par exemple, quelqu’un qui sait nager se trouve projeter brutalement à l’eau. S’il ne garde pas son calme, il ne pourra pas se servir de son habileté à nager. Au contraire il pataugerait dans l’eau en état de panique. Mais s’il est capable de se détendre sur le champ, alors cette situation sera comme un enrichissement ou une décoration. Donc savoir prendre du recul par rapport aux situations est très important.

L’enseignement est terminé. Merci, merci, merci.

Pour finir, je voudrais juste vous dire combien je vous suis reconnaissant d’être venus tous ici ce soir. Je vais faire des prières de bon augure pour vous tous et j’espère que nous pourrons nous rencontrer encore et encore dans l’avenir. Et particulièrement, j’espère que je pourrai revenir aux US encore et encore pour vous voir, cela ne sera pas sans difficultés, mais je vais essayer.

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