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> Bouddhisme > Portraits


L’histoire de Mahajanaka

Traduit en anglais par Sa Majesté le Roi Bhumibol Adulyadej

Traduit en français par Jeanne Schut


PREFACE

En 1977, Sa Majesté le roi de Thaïlande entendit le vénérable Somdej Pra Mahaviravongs (Vin Dhammasaro), du monastère Rajpatikaram, raconter la visite du roi Mahajanaka au parc de la cité de Mithila. Il est dit, dans cette histoire, qu’à l’entrée du parc royal se tenaient deux splendides manguiers : l’un était chargé d’une profusion de fruits exquis, tandis que l’autre n’en portait aucun. Lors d’une sortie officielle, le roi se régala d’une mangue puis pénétra dans le parc. Quand il en ressortit, il constata que le manguier aux fruits délicieux avait été vandalisé et même déraciné, tandis que l’autre arbre se dressait toujours aussi fièrement vers le ciel. Le Vénérable avait raconté cette histoire pour montrer que les bonnes choses, les choses de qualité, sont la cible de l’avidité et courent donc un danger.

Intéressé, Sa Majesté le roi de Thaïlande rechercha l’histoire de Mahajanaka dans les Saintes Ecritures du Tripitaka (Suttantapitaka Khuddakanikaya Jakata, volume 4, deuxième partie) puis la traduisit intégralement en anglais à partir du texte thaï, y apportant quelques modifications mineures pour en faciliter la compréhension.

L’histoire du roi Mahajanaka est avant tout celle d’un homme qui pratiqua la persévérance ultime, sans désir de récompense et qui, par la force de ses vertus, gagna un trône et apporta prospérité et richesse à la cité de Mithila.

Lorsque sa Majesté le roi traduisit le passage relatif aux manguiers, il pensa que le désir de Mahajanaka de quitter la cité en vue de rechercher la tranquillité suprême était inopportun et prématuré. En effet, la prospérité de la ville n’avait pas encore atteint son apogée puisqu’il est dit que tout le monde, « depuis le vice-roi jusqu’aux cornacs et aux dresseurs de chevaux, et des dresseurs de chevaux au vice-roi en passant par les courtisans, tous sont ignorants. Ils manquent non seulement de connaissances techniques mais aussi de simples connaissances pratiques, de bon sens : ils ne savent même pas ce qui est bon pour eux. C’est pourquoi une institution d’apprentissage universel doit être fondée ». Qui plus est, selon Sa Majesté, Mahajanaka aurait pu également veiller à redonner vie au manguier en utilisant des méthodes modernes.

Sa Majesté le roi a donc modifié l’histoire originale du Mahajanaka Jataka pour qu’elle s’harmonise à la société contemporaine, considérant par ailleurs que le roi Mahajanaka eût atteint la tranquillité suprême plus aisément s’il avait d’abord mené ses obligations mondaines à leur terme.

La traduction a été terminée en 1988 et Sa Majesté le roi a manifesté le désir de faire publier ce livre à l’occasion du Jubilé d’Or de son règne, afin que cette histoire devienne un objet de contemplation constructive pour toutes les personnes de bonne volonté.

Puissent tous les lecteurs avoir le bonheur de connaître la pure persévérance, une sagesse pénétrante et une parfaite santé physique.

Chitralada Villa

Le 9 juin 1996.

1

Il était une fois, il y a très longtemps, un roi du nom de Mahajanaka régnait sur la cité de Mithila, dans le région de Videha. Le roi avait deux fils : Aritthajanaka et Polajanaka. Le fils aîné fut nommé vice-roi par son père, tandis que le plus jeune devint premier ministre. Lorsque, plus tard, le roi quitta cette terre pour le ciel, le prince Aritthajanaka accéda au trône et nomma son frère vice-roi.

2

Mais voilà qu’un courtisan, proche du roi, ne cessait de lui répéter : « Votre Auguste Majesté, le vice-roi complote contre le trône ». Au fil du temps, le poison de ces paroles fit son effet et altéra l’affection que le roi avait toujours portée à son frère. C’est ainsi que le vice-roi Polajanaka fut enchaîné et mis en détention surveillée dans une résidence proche du palais royal. Alors Polajanaka prononça un serment de vérité : « Si j’ai vraiment comploté contre mon frère, que ces chaînes emprisonnent mes mains et mes pieds et que cette porte demeure fermée à jamais. Mais si je suis innocent de haute trahison, que ces chaînes tombent d’elles-mêmes et que cette porte s’ouvre. » A cet instant les chaînes tombèrent en morceaux, libérant ses mains et ses pieds et la porte s’ouvrit toute grande. Là-dessus, le prince Polajanaka partit reprendre des forces dans une ville frontière où les gens le reconnurent et prirent soin de lui. Désormais le roi Aritthajanaka ne pouvait plus rien contre lui.

3

Le prince Polajanaka parvint à étendre son influence sur tout le territoire frontalier et à rassembler une importante force militaire. Il se dit : « Autrefois je n’avais aucune rancune contre mon frère mais la situation a changé. J’agirai donc comme il se doit. » Il réunit la milice et, soutenu par une horde populaire, partit pour la cité de Mithila, aux abords de laquelle il établit un campement. Quand les soldats de la cité apprirent que le prince Polajanaka était arrivé, ils furent nombreux à le rejoindre, apportant avec eux des quantités d’équipements et de transports militaires, et notamment des éléphants. Certains civils les rejoignirent également.

4

Le prince Polajanaka envoya un ultimatum à son frère : « Je n’ai jamais été ton ennemi par le passé mais j’ai l’intention d’ouvrir les hostilités à cet instant précis. Vas-tu me céder le trône ou veux-tu que nous nous battions pour l’avoir ? »

Le roi Aritthajanaka accusa réception du message et décida de se battre. Il fit appeler la reine et lui dit : « Très chère, il m’est impossible de savoir si je vaincrai ou je serai vaincu. Me trouvant face à un danger mortel, je vous supplie de prendre le plus grand soin de notre enfant que vous portez. » Après quoi il mena son armée aux portes de la cité royale.

5

Au cours de la bataille qui s’ensuivit, les soldats du prince Polajanaka massacrèrent l’armée du roi et le tuèrent. Quand le peuple apprit la mort du roi, il y eut un véritable soulèvement en ville. Dès que la reine sut que son royal époux n’était plus, elle s’empressa de réunir différents objets de valeur dans un panier qu’elle recouvrit de vielles hardes, elles-mêmes recouvertes de riz. Pour se déguiser, elle revêtit de vieux vêtements sales puis, posant le panier sur sa tête, quitta la ville en toute hâte.

Bien qu’il fit grand jour, personne ne la reconnut. La reine franchit la Porte du Nord mais, n’étant jamais sortie de la ville, elle ne savait pas où aller ensuite. Elle dirigea ses pas vers une auberge et demanda si quelqu’un allait à Kalachampaka, ville voisine dont elle avait entendu parler.

6

L’Etre qui reposait dans le sein royal n’était pas un être ordinaire puisqu’il était destiné à connaître l’illumination. La force de ce Grand Etre engendra une grande chaleur dans la demeure céleste de Sakka Devaraja, roi des dieux (Indra). Le grand dieu chercha la cause de ce phénomène puis conclut : « L’Etre qui se trouve dans le sein royal a une grande destinée ; nous devons aller voir. » Il fit donc apparaître un chariot couvert qui abritait un lit et prit l’apparence d’un vieillard. Il conduisit ensuite le chariot jusqu’à la porte de l’auberge où se trouvait la reine.

7

Le roi des dieux demanda : « Y a-t-il ici quelqu’un qui va à Kalachampaka ? » La reine répondit : « Moi, Vénérable, j’y vais. ». Sakka Devaraja dit : « Eh bien, dans ce cas, montez dans mon chariot, mon enfant. » La reine sortit de l’auberge et dit : « Je porte un enfant, je ne peux donc pas monter dans un chariot ; je préfère marcher derrière vous, ô Vénérable. Mais veuillez avoir la gentillesse de mettre ce panier sur le chariot. » Sakka Devaraja répliqua : « Que me dites-vous là ? Il n’y a pas de conducteur plus habile que moi. Ne craignez rien et prenez place à l’intérieur, mon petit. » Par la grâce de l’enfant à venir, à l’instant où la reine s’apprêtait à monter dans le chariot, la terre s’abaissa à l’arrière du véhicule, lui permettant ainsi d’accéder sans effort au lit qui se trouvait à l’intérieur. La reine comprit alors qu’elle avait affaire à un dieu. Elle s’allongea et glissa dans un sommeil paisible car le lit était magique.

8

C’est ainsi qu’Indra conduisit le chariot sur environ trente lieux — soit cent quarante cinq kilomètres — et arriva bientôt près d’une rivière. Là il s’arrêta, réveilla la reine et lui dit : « Mon enfant, descendez du chariot et allez vous baigner dans la rivière. Revêtez ensuite les vêtements qui sont étendus là-bas, puis revenez partager la nourriture qui se trouve dans le chariot. » La reine fit ce qu’on lui demandait puis se rendormit. Dans la soirée, ils arrivèrent enfin à la cité de Kalachampaka. A la vue des portes, des tours et des remparts de la ville, la reine demanda, tout étonnée : « Vénérable, quel est donc le nom de cette cité ? » Indra répondit : « C’est la cité de Kalachampaka, mon enfant ». La reine répliqua : « Vénérable, vous moquez-vous de moi ? Kalachampaka est au moins à soixante lieues de chez nous, n’est-ce pas ? » Indra dit : « En effet, mais je connais un chemin direct. » Arrivé aux abords de la Porte du Sud, Sakka Devajara demanda à la reine de descendre du chariot. Il ajouta : « Ma maison est un peu plus loin mais vous devez entrer dans la ville par ici. » Sur ces paroles, il reprit la route, disparaissant en direction de sa demeure. Quant à la reine, elle entra dans une auberge.

9

A ce moment-là, un maître brahmine, enseignant en philosophie, qui vivait dans la cité de Kalachampaka, vint à passer. Il était accompagné d’environ cinq cents de ses disciples, en route pour leurs ablutions. Le maître aperçut de loin la gracieuse silhouette et la grande beauté de la reine assise à l’auberge. Par la grâce du Grand Etre reposant dans le sein royal, dès que le Brahmine posa les yeux sur la reine, il fut ravi par la pensée qu’elle était sa jeune sœur. Il ordonna à ses disciples de l’attendre dehors et pénétra seul dans l’auberge.

10

Le Brahmine demanda : « Ma sœur, de quelle cité venez-vous ? » La reine répondit : « Maître, je suis l’épouse du roi Aritthajanaka, de la cité de Mithila ». Le Brahmine demanda alors : « Pourquoi êtes-vous venue ici ? » et la reine répondit : « Quand le roi Aritthajanaka a été tué par le prince Polajanaka, j’ai pris conscience du danger et je me suis enfuie pour sauver l’enfant que je porte ». Le Brahmine poursuivit : « Avez-vous des parents dans cette ville ? », à quoi la reine répondit : « Aucun, Maître ». Alors le Brahmine dit : « Dans ce cas, vous n’avez plus aucun souci à vous faire. Je m’appelle Udicchabrahmana Mahasala et suis le maître de dizaines de disciples. Je vais vous présenter à tous comme ma sœur. Je vous protègerai et prendrai soin de vous. Veuillez répéter ces mots après moi : ‘Vous êtes mon frère aîné’. Ensuite, touchez mes deux pieds de vos mains et commencez à gémir et à pleurer. »

11

La reine fit ce qu’il lui demandait : elle pleura fort, se jeta aux pieds du Brahmine et les prit entre ses mains. Tous deux gémissaient et pleuraient. Quand les disciples entendirent les gémissements de leur maître, ils se précipitèrent à l’intérieur de l’auberge en demandant : « Maître, que vous arrive-t-il ? » Le Brahmine répondit : « Mes chers disciples, cette femme est ma jeune sœur que je croyais perdue depuis longtemps. » Les disciples dirent alors : « Maintenant que vous vous êtes retrouvés, vous n’avez plus de raison d’être tristes. »

12

Le Brahmine leur ordonna de faire venir un véhicule couvert et d’y installer la reine. Il dit à ses disciples : « Allez dire aux Brahmini que cette femme est ma jeune sœur. Qu’elles en prennent le plus grand soin. » Ceci dit, il fit conduire la reine chez lui. Là, les femmes lui donnèrent un bain chaud et lui préparèrent un lit. Quand le Brahmine rentra de ses ablutions, il demanda à ses serviteurs d’appeler la reine pour partager son dîner en ces termes : « Allez inviter notre sœur à se joindre à nous. » Et il dîna avec elle.

13

Le Brahmine la garda chez lui et prit grand soin d’elle. Peu de temps après, la reine donna naissance à un fils au teint doré et resplendissant. La reine lui donna le nom de Mahajanakakumara, qui avait été celui de son royal grand-père. Tout jeune, le prince jouait avec les autres enfants. Si l’un d’eux venait à le déranger ou l’agacer, il l’attrapait fermement et lui donnait une solide correction. Il était physiquement très fort et d’un tempérament assez rigide, dû à sa fierté inconsciente d’être de pur sang royal. Les enfants le craignaient ; quand il leur faisait mal, ils pleuraient bruyamment et si on leur demandait « Qui vous a battus ? », ils répondaient toujours : « C’est le fils de la veuve. » Un jour, le jeune prince se demanda : « Pourquoi m’appellent-ils toujours ‘le fils de la veuve’ ? Notre mère pourra certainement répondre à cela. »

14

C’est ainsi que le prince demanda à sa mère : « Mère respectée, dites-moi donc qui est mon père. » La reine ne put dire la vérité : « Ton père est le Brahmine. » Le lendemain, le prince se battit à nouveau avec les enfants et quand ils dirent : « Le fils de la veuve nous a frappés », il leur demanda : « Le Brahmine n’est-il pas mon père ? » Les enfants répliquèrent : « Quelle sorte de parent le Brahmine est-il donc pour toi ? » Le prince réfléchit : « Ces enfants disent : ‘Quelle sorte de parent le Brahmine est-il pour toi ?’ Notre mère ne nous dit certainement pas la vérité. Elle ne nous ouvre pas son cœur. Mais nous allons l’obliger à nous dire ce qu’il en est réellement. »

15

Tandis que le prince tétait le sein de sa mère, il saisit fermement le mamelon entre ses dents et dit : « Mère respectée, dites-moi toute la vérité au sujet de mon père, sinon je vous mordrai le sein. » La reine comprit qu’elle ne pouvait plus continuer à tromper son fils. Elle lui avoua donc : « Tu es le fils du roi Aritthamahajanaka de la cité de Mithila. Ton père a été assassiné par son frère, le prince Polajanaka. Je suis venue ici, dans cette ville, pour te protéger. Le Brahmine m’a recueillie et a pris soin de moi comme d’une jeune sœur. »

A dater de ce jour, le prince ne se mit plus jamais en colère, même quand on l’appelait « le fils de la veuve ».

16

Avant d’avoir atteint sa seizième année, le prince avait étudié les Trois Védas et toutes les sciences. A seize ans, c’était un très beau jeune homme. Il se disait : « Nous récupèrerons le trône qui appartient de droit à notre père ». Un jour, il demanda à sa mère : « Mère respectée, avez-vous emporté avec vous quelques objets de valeur ? Je pourrais les vendre, les faire fructifier et reconquérir ainsi le trône de mon père. » La reine répondit : « Cher fils, je ne suis pas arrivée ici les mains vides. Nous avons trois sortes de trésors : des rubis, des perles et des diamants. N’importe lequel d’entre eux suffirait à nous regagner le trône. Mon fils, prends-les tous et reprends possession de ton héritage mais n’essaie pas de les échanger. »

17

Le prince répondit à sa mère : « Mère respectée, donnez-moi la moitié de ces biens. J’irai sur les terres de Suvarnabhumi et j’en rapporterai d’énormes richesses. Ensuite je reconquerrai le trône qui appartenait à mon père. » Ceci dit, il réclama à sa mère la moitié de son trésor. Il l’utilisa pour acheter des marchandises qu’il chargea à bord d’un navire sur lequel il comptait partir, avec d’autres marchands, pour Suvarnabhumi. Puis il alla prendre congé de sa mère : « Mère respectée, je vais sur les terres de Suvarnabhumi. » La reine le mit en garde : « Pourquoi te lancer dans un voyage sur l’océan ? Ça n’en vaut pas la peine : le bénéfice sera mince et les périls multiples. Ne pars pas ! Tu es déjà assez riche pour regagner le trône. » Mais le prince répliqua : « Ma décision est prise, j’irai. » Là-dessus, il prit congé de sa mère en tournant rituellement autour d’elle de droite à gauche puis partit s’embarquer.

Ce même jour, le prince Polajanaka tomba malade. Il se retira dans ses appartements et ne put jamais plus se relever.

18

Environ sept cents marchands montèrent à bord du navire affrété par le prince. Ils parcoururent sept cents lieux en sept jours. Puis, lors d’une terrible tempête, le navire fut propulsé sur la crête d’une énorme vague et ne put garder son équilibre. Les planches cédèrent sous la force de l’eau qui pénétra à flots en de multiples endroits et le navire sombra au milieu de l’océan. Tous les passagers pressentirent leur fin prochaine. Ils pleuraient, se lamentaient, invoquaient les dieux, les suppliaient de leur envoyer de l’aide. Le prince savait que le navire allait couler. Il se prépara donc un mélange de sucre et de beurre et en avala tant qu’il put. Il trempa ensuite deux morceaux d’étoffe ordinaire dans de l’huile puis en enveloppa étroitement son corps. Il s’agrippa au plus haut mât puis y grimpa au moment où le navire sombrait. Ses compagnons devinrent la proie des poissons et des tortues de mer ; l’eau, tout autour, prit la couleur du sang. Le Grand Etre se tenait tout en haut du mât. Il se tourna dans la direction de Mithila puis plongea, mettant toute sa force à éloigner un banc de poissons et de tortues à une distance d’un usabha, soit soixante-dix mètres.

Ce même jour le roi Polajanaka mourait.

Alors, le Grand Etre, semblable au tronc doré d’un bananier dans les vagues couleur rubis, fendit l’océan de toute la puissance de ses épaules. Il nagea sept jours mais eut la sensation qu’un seul jour s’était écoulé.

19

A cette époque, les Quatre Gardiens du Monde avaient confié à une déesse du nom de Mani Mekhala, le soin de veiller sur toutes les créatures vertueuses pour qu’elles ne périssent pas en mer. Mani Makhala n’avait pas inspecté les mers depuis sept jours. D’aucuns disent qu’elle était si absorbée dans les plaisirs divins qu’elle en avait oublié ses fonctions ; d’autres pensent qu’elle était allée à une réunion de créatures célestes. Quoi qu’il en soit, elle finit par se souvenir : « Cela fait aujourd’hui sept jours que je n’ai pas inspecté les hautes mers. Je me demande ce qui s’y passe ». C’est ainsi qu’elle découvrit le Grand Etre. Elle pensa alors : « Si le jeune prince Mahajanaka devait périr dans l’océan, je ne serais plus jamais acceptée dans la compagnie des dieux. » Sur ce, elle revêtit ses plus beaux atours puis alla flotter au-dessus de l’eau, à proximité du Grand Etre.

20

Pour mettre le Grand Etre à l’épreuve, elle entonna cette première strophe :

Qui donc est-ce là qui nage au milieu des vagues de l’océan alors que la côte n’est nulle part en vue ? A quoi bon s’épuiser à nager de la sorte ?

Nous trouvons ici le mot apassantiram qui signifie ‘aucune côte en vue’. Le mot ahuhe signifie : agir avec persévérance.

21

Le Grand Etre s’interrogea : « Nous nageons dans l’océan depuis sept jours et, pendant tout ce temps, nous n’avons eu aucune compagnie. Qui donc me parle ainsi ? »

Levant les yeux vers le ciel, il vit Mani Mekhala. Il entonna alors la seconde strophe :

Ô déesse, nous avons réfléchi sur la conduite à tenir en ce monde et sur les mérites de la persévérance. Nous en concluons que, même si nous ne voyons pas la côte, nous devons persévérer et continuer à nager dans le vaste océan.

Nous trouvons ici les mots nisamma vattam lokassa qui signifient : nous avons réfléchi (étudié en profondeur) les devoirs (le comportement à avoir dans ce monde). Les mots vayamassa ca signifient que le Grand Etre expose sa façon de voir : nous avons réfléchi (nous avons vu les mérites de la persévérance). Le mot tasma signifie : parce que nous réfléchissons (nous savons bien que la persévérance ne fera jamais de mal à personne, qu’elle aboutira certainement au bonheur ultime). En conséquence, même si nous ne voyons pas la côte, nous devons poursuivre nos efforts, persévérer. Encore une fois : comment peut-on mépriser une telle qualité ?

22

Mani Mekhala, désireuse d’entendre un autre discours de la bouche du Grand Etre, entonna une autre strophe :

La côte de l’insondable océan n’est certainement pas visible à tes yeux. Tes efforts héroïques ne servent donc à rien ; tu seras mort bien avant d’atteindre le rivage.

Nous trouvons ici le mot appatva va qui signifie : tu mourras avant d’atteindre la côte.

23

A ces mots de Mani Mekhala , le Grand Etre répondit : « Que dites-vous là ? Nous persévérons afin que, même si nous devions périr, nous soyons libre de tout blâme et de toute critique ». Après quoi il entonna cette strophe :

Tout individu qui s’exerce à la persévérance, même face à la mort, n’aura aucune dette vis-à-vis de sa famille, des dieux, de son père ni de sa mère. De plus, tout individu qui accomplit son devoir en homme, jouira plus tard de la paix ultime.

Nous trouvons ici le mot anano qui signifie : écoute ô déesse, tout individu qui s’exerce à la persévérance, même face à la mort, n’aura pas de dettes (ne pourra être blâmé ni critiqué par aucun de ses parents ni aucun dieu quel qu’il soit).

24

Alors, la déesse s’adressa au Grand Etre en ces termes :

Toute entreprise non encore couronnée de succès par la persévérance reste vaine ; de nouveaux obstacles ne cesseront de se présenter. Quand une action, entreprise avec des efforts aussi mal orientés, aboutit à la mort, à quoi donc auront servi cette action et ces efforts mal orientés ?

Nous trouvons ici le mot aparaneyyam qui signifie : non encore obtenu par la persévérance. Les mots maccu yassabhinipphatam signifient : persévérer de manière incorrecte pour aboutir à Macchu, la Grande Faucheuse, la mort qui montre son visage ; à quoi sert une telle action ?

25

Après avoir entendu ces paroles de Mani Mekhala, le Grand Etre, pour convaincre définitivement la déesse, entonna la strophe suivante :

Ecoute, ô déesse ! Tout individu fermement persuadé que ses activités ne seront pas couronnées de succès est destiné à l’échec. Ne faisant ainsi preuve d’aucune persévérance, il devra certainement assumer les conséquences de son indolence. Ecoute, ô déesse ! Certaines personnes, dans ce monde, font de gros efforts pour réussir ce qu’elles entreprennent, même si elles finissent par échouer. Ecoute, ô déesse ! Ne vois-tu pas clairement les conséquences de toute action ? Tous les autres ont péri noyés dans l’océan ; nous seul nageons encore, nous seul vous avons vue flotter près de nous. En ce qui nous concerne, nous allons encore persévérer et donner le meilleur de nous-même ; nous allons faire tous les efforts qu’un homme doit faire pour atteindre les rives de l’océan.

Nous trouvons ici le mot accantam qui signifie : quiconque est persuadé qu’il ne peut mener à bien ce qu’il a entrepris, quelle que soit sa persévérance, ne sera absolument pas en mesure de réussir ; ainsi s’il ne se débarrasse pas de l’éléphant sauvage et de l’éléphant dans l’ornière (c’est-à-dire la situation dangereuse face à laquelle il se trouve), il n’y survivra pas. Les mots jañña so yadi hapaye signifient : si celui-ci abandonne toute persévérance dans cette situation, il devra faire face aux conséquences, résultat de son indolence. C’est ainsi que le Grand Etre répondit à l’affirmation de la déesse selon laquelle ses efforts étaient vains. Les mots jañña so yadi hapaye que l’on trouve dans le texte Pali n’apparaissent plus dans les commentaires.

Le mot adhippayaphalam signifie : certaines personnes se donnent un but et y consacrent tous leurs efforts, par exemple dans le domaine de l’agriculture ou du commerce. Par les mots tani ijjhanti va na va, le Grand Etre affirme que, lorsqu’on est persévérant, que ce soit physiquement ou moralement, que l’on s’applique à atteindre son objectif – pour aller quelque part ou apprendre une chose ou une autre – toute action ne manquera pas d’être couronnée de succès ; il s’ensuit que la persévérance est une vertu d’une absolue nécessité.

Les mots sanna aññe taramaham signifient : les autres ont coulé (se sont noyés dans l’océan) parce qu’ils n’ont pas persévéré, ils sont ainsi devenus la proie des poissons et des tortues, tandis que nous seul sommes encore en train de nager dans les vagues. Les mots tañca passami santike signifient : je vous en prie, contemplez le résultat de cette persévérance : nous n’avions jamais vu un dieu dans sa forme physique auparavant mais aujourd’hui nous vous voyons flotter près de nous, vision magique. Les mots yathasati yathabalam signifient : selon sa propre intelligence et selon sa propre force. Le mot kasam signifie : devrait faire.

26

Ayant entendu les paroles convaincantes du Grand Etre, la déesse entonna cette strophe à sa louange :

Nul être possédant cette juste patience ne sombrera dans le vaste océan illimité. Animé de cette virile persévérance, tu pourras aller où tu voudras.

Nous trouvons ici les mots evam gate qui signifient : dans cette étendue d’eau incommensurable (l’océan si vaste et si profond). Le mot dhammavayamasampanno signifie : avec une juste persévérance. Les mots kammuna navasidasi signifient : tu ne t’es pas noyé grâce à tes efforts (à ta persévérance virile). Les mots yattha te signifient : où que ton cœur désire aller, tu iras.

27

Après avoir prononcé ces mots, Mani Mekhala demanda : « Ô grand sage, toi qui es doté d’une telle détermination, où puis-je t’emmener ? » Quand le Grand Etre répondit : « Mithila Nagara », elle le souleva aussi aisément que l’on cueille une fleur et s’envola dans les airs, le portant dans ses bras comme un enfant chéri. Ce faisant, elle entonna une autre strophe :

Ô grand sage, tes remarquables paroles ne devraient pas se perdre dans le vide infini de cet espace. Tu devras partager avec d’autres le don de sagesse éclairée qui sort de tes lèvres. Quand le temps sera venu, tu fonderas une école dans laquelle les plus hauts enseignements seront dispensés. Ce lieu s’appellera le Centre de Grande Sagesse ‘Bodhiyalaya’. Ce n’est qu’alors que tu auras réellement mené ta mission à son terme.

Le mot bodhiyalaya signifie la demeure de l’illumination. Le mot mahavijjalaya signifie la demeure de la grande connaissance.

Le Grand Etre était épuisé après sept jours passés dans l’eau saumâtre. Au contact magique de la déesse, il tomba dans un profond sommeil. Mani Mekhala le porta jusqu’à Mithila Nagara ; là, elle le posa sur le côté droit, sur la dalle dite « de bon augure », dans le Verger aux Mangues. Elle délégua la garde du Grand Etre aux esprits du verger puis s’en fut vers son domaine.

28

Le roi Polajanaka n’avait pas de fils mais une fille unique, fine et intelligente, appelée Sivali Devi. Quand le roi Polajanaka fut étendu sur son lit de mort, les courtisans lui demandèrent : « Votre Majesté, après votre départ, à qui devrons-nous confier le trône ? » et le roi répondit : « Vous devrez le confier à celui qui saura plaire à Sivali Devi, notre fille, ou à celui qui pourra dire de quel côté se trouve la tête du Trône Carré, ou à celui qui pourra tendre l’Arc qui Nécessite la Force de Mille Hommes, ou encore à celui qui découvrira les Seize Grands Trésors. Vous devrez confier le trône à cet homme-là. » Les courtisans dirent alors : « Votre Majesté, nous vous prions de nous expliquer l’énigme de ces trésors. » Le roi éclaircit alors plusieurs énigmes ainsi que celle des trésors :

Les Seize Grands Trésors sont : le trésor du soleil levant, le trésor du soleil couchant, le trésor à l’intérieur, le trésor à l’extérieur, le trésor qui n’est ni à l’intérieur ni à l’extérieur, le trésor qui monte, le trésor qui descend, le trésor des quatre banians, le trésor enfermé par le cercle d’une lieue de diamètre, le grand trésor au bout des défenses d’éléphant, le trésor au bout des poils de la queue, le trésor dans l’eau, le trésor en haut de l’arbre ; et puis l’Arc qui Nécessite la Force de Mille Hommes pour être tendu, de quel côté se trouve la tête du Trône Carré et enfin, plaire à Sivali Rajadevi.

29

Puis le roi Polajanaka quitta cette terre pour le ciel et son corps fut incinéré. Sept jours plus tard, tous les courtisans se réunirent pour agir selon les derniers vœux du roi concernant la succession au trône par celui qui saurait plaire à la princesse royale. Ils laissèrent d’abord le Premier Ministre tenter sa chance mais celui-ci échoua et en ressortit très humilié. Les autres n’eurent pas plus de succès. Plus tard nul ne réussit à tendre l’Arc ni à dire de quel côté se trouvait la tête du Trône Carré, ni encore à découvrir les Seize Trésors. Le Grand Conseiller dit alors : « Nous devrions utiliser le Grand Chariot car il est dit que le roi qui arrivera tenant les rênes du Grand Chariot pourra régner sur tout le territoire de Jambudipa. » Le Grand Chariot se dirigea vers le Verger aux Mangues, tourna autour de la dalle « de bon augure » puis s’arrêta près du Grand Etre. Toutes les personnes présentes, y compris les courtisans et le Grand Conseiller, tous hurlèrent de joie et couronnèrent le Grand Etre sur-le-champ. Un peu plus tard, celui-ci fut en mesure de résoudre les quatre énigmes du roi Polajanaka. Quand il demanda s’il y en avait encore, les courtisans lui répondirent qu’il n’y en avait plus. Le peuple tout entier se réjouit en s’émerveillant : « C’est incroyable ! Ce roi est un véritable génie ! »

30

Par la suite, le roi invita sa mère et le Brahmine à venir de Kalachampaka Nagara. Il fit préparer une somptueuse cérémonie en leur honneur. Tous les habitants de l’état de Videha étaient surexcités et fêtèrent l’événement en organisant un festival de musique. Tandis que le Grand Etre, assis sur son trône, présidait la cérémonie, il se rappela les efforts qu’il avait dû déployer dans l’océan. A cette pensée, il se dit que la persévérance est quelque chose d’essentiel : « Si nous n’avions pas persévéré dans l’océan, nous ne serions pas sur ce trône aujourd’hui ». Tandis qu’il méditait sur les vertus de la persévérance, il se sentit comme envahi d’une joie immense et d’un tel bonheur qu’il s’exclama :

… Les choses que nous ne prévoyons pas peuvent se produire. Les choses que nous planifions peuvent tourner au désastre. La richesse ne viendra pas à celui qui se contente d’en rêver.

Nous trouvons ici le mot acintitampi qui signifie : même les choses auxquelles on ne pense pas peuvent se produire. Les mots cintitampi vinassati signifient : nous ne pouvions absolument pas prévoir que nous parviendrions à ce trône sans verser la moindre goutte de sang. Nous avions prévu d’amasser une fortune à Suvarnabhumi pour récupérer ce trône. Dans ces deux circonstances, les choses que nous avions prévues ne se sont pas produites et les choses que nous n’avions pas prévues se sont produites. Les mots na hi cintamaya bhoga signifient : nul ne peut prétendre que la richesse vient à ceux qui se contentent d’y penser car la fortune n’est pas le fruit de l’imagination. En conséquence, il faut absolument pratiquer la persévérance ; ainsi les bonnes choses auxquelles ils ne s’attendent pas viendront à ceux qui persévèrent.

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Dès lors, le Grand Etre mit en pratique les Dix Règles de la Royauté. Il fit régner la justice et prit soin de tous les religieux ermites. Plus tard, la reine Sivali Devi donna naissance à un prince royal qui répondait à tous les critères de la richesse et de la chance. Ses parents lui donnèrent le nom de Dighavurajakumara. Quand Dighavurajakumara atteint l’âge voulu, le roi l’investit de la charge de vice-roi. Quant au roi, il régna pendant sept mille ans.

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Un jour, le responsable du parc royal apporta au roi toutes sortes de fruits, de toutes tailles, ainsi que différentes variétés de fleurs. A leur vue, le roi Mahajanaka se réjouit grandement. Il félicita le responsable du parc et lui dit : « Ecoute, nous souhaitons voir le parc royal. Va préparer notre venue. » Le responsable du parc acquiesça, prit les mesures nécessaires et en informa le roi. Le Grand Etre, monté sur le cou de l’éléphant royal, quitta la ville suivi d’un long cortège et arriva au parc. Près du portail, se trouvaient deux manguiers au feuillage d’un vert resplendissant. L’un ne portait aucun fruit, tandis que l’autre en était couvert. Ces fruits étaient très doux mais nul ne pouvait y toucher parce que le roi n’en avait pas encore goûté. Assis sur le cou de son éléphant, le Grand Etre cueillit une mangue et la porta à sa bouche. Lorsque le fruit toucha le bout de sa langue, il lui sembla goûter à un nectar. Le Grand Etre se dit : « Nous en mangerons tout notre content en repartant » et il entra dans le parc royal.

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Toute sa suite et tous ses courtisans, depuis le vice-roi jusqu’aux cornacs et aux dresseurs de chevaux, voyant que le roi avait goûté aux fruits délicieux, se sentirent autorisés à en cueillir et ils en mangèrent à satiété. D’autres encore arrivèrent plus tard qui utilisèrent des bâtons pour casser les branches ; on arracha à l’arbre toutes ses feuilles et il finit même par être déraciné. Pendant ce temps, l’autre manguier se dressait toujours là, aussi majestueux qu’une montagne, aussi brillant qu’un joyau. Quand le roi ressortit du parc, il découvrit ce spectacle désolant. Il demanda à ses courtisans : « Que signifie cela ? » On lui répondit : « Sachant que Votre Majesté avait déjà goûté aux fruits succulents, les hommes se sont battus pour en obtenir une bouchée. » Le roi demanda : « Comment expliquez-vous que le feuillage et la beauté resplendissante de cet arbre aient complètement disparu, alors que le feuillage et la beauté resplendissante de cet autre arbre, là-bas, sont toujours intacts ? » Tous les courtisans répondirent : « Le feuillage et la beauté resplendissante de l’autre arbre n’ont pas disparu parce qu’il ne porte aucun fruit. » A ces mots, le roi se sentit très triste. Il se dit : « Cet arbre-là est toujours merveilleusement vert parce qu’il n’a pas de fruits mais cet arbre-ci a été abattu et déraciné parce qu’il portait des fruits. Mon trône est comme l’arbre aux fruits tandis qu’une paisible retraite serait comme l’arbre sans fruits. Le danger rôde autour de ceux qui sont chargés de soucis mais ne menace pas ceux qui sont libres de toute charge. Nous ne serons pas comme l’arbre aux fruits ; nous serons comme l’arbre sans fruits. »

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Le roi retourna en ville et se dirigea vers le palais. Arrivé à l’entrée du palais, il s’arrêta un instant et se remémora ce que la déesse Mani Mekhala lui avait dit au moment où elle l’avait pris dans ses bras pour l’arracher à l’océan. Le roi ne se rappelait pas ses mots exacts parce qu’il était alors épuisé et dans un état second du fait des sept jours qu’il venait de passer à nager dans l’eau de mer, mais il savait qu’elle avait dit qu’il ne trouverait pas le chemin du bonheur absolu tant qu’il n’aurait pas partagé la sagesse qu’il avait découverte dans l’océan. Mani Mekhala lui avait dit de fonder une école où l’on dispenserait les plus hauts enseignements et qui s’appellerait le Mahavijjalaya de Pudalay. Une fois cette mission accomplie, il pourrait enfin se retirer en paix. Le Grand Etre pensa : « Chacun, qu’il soit commerçant, fermier, roi ou prêtre, a un devoir à accomplir. Cependant, avant toute chose, nous devons trouver un moyen de redonner vie au manguier déraciné. » Il appela donc son premier ministre et lui dit : « Allez inviter le Brahmine à se joindre à nous, accompagné de deux ou trois de ses disciples. »

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Udicchabrahmana Mahasala arriva bientôt, suivi de deux disciples, Charutejobrahmana et Gajendra Singha Pandit. Le premier était un expert en plantations, le second un expert en moissonnage. Dès leur entrée, Gajendra Singha Pandit se précipita aux pieds du roi et dit : « Votre humble serviteur est coupable ; quand les courtisans m’ont demandé de cueillir des mangues pour le vice-roi, j’ai utilisé ma nouvelle moissonneuse de fruits automatique, sans réaliser que cela déracinerait le manguier. Votre Majesté ! » Le roi lui dit : « Ne te désole pas, mon bon inventeur ! Le manguier est à terre, à présent ; il s’agit maintenant de lui redonner sa vigueur d’antan. Pour ce faire, il existe neuf méthodes dont certaines pourraient être utilisées ici. Premièrement, faire une culture des graines ; deuxièmement, traiter les racines pour qu’elles repoussent ; troisièmement, faire une culture des branches abattues ; quatrièmement, faire des greffes sur l’autre arbre ; cinquièmement, greffer des bourgeons sur l’autre arbre ; sixièmement, recoller les branches en faisant une greffe d’accès ; septièmement, marcotter (replanter) les branches ; huitièmement, fumer l’arbre stérile pour qu’il porte des fruits ; neuvièmement, faire la culture de cellules en éprouvette. Brahmana Mahasala, je te demande de bien vouloir ordonner à tes disciples de se pencher sur ce problème et de tout mettre en œuvre pour le résoudre. »

Uddichabrahmana accepta l’ordre royal en disant : « Votre Eminente Majesté, Gajendra Singha va immédiatement faire venir la machine qui redressera l’arbre, tandis que Charutejo récupérera les graines et les branches pour mettre en œuvre vos suggestions . » Le roi ordonna aux deux disciples de s’atteler à leur tâche sur-le-champ mais demanda à Brahmana Mahasala de rester car il souhaitait le consulter.

36

Quand ils furent seuls, le roi dit au Brahmine : « Nous avons gardé cela secret pendant très longtemps, depuis l’époque où nous nous sommes embarqué pour Suvarnabhumi. Mais voilà : juste avant que la vague géante ne se précipite sur notre navire, nous avons entendu les commerçants de Suvarnabhumi parler entre eux dans leur langue. Ils disaient : ‘Non pudalay yak su kab pla lae tao’, ce qui signifie : là-bas, un crabe des mers géant se bat contre des poissons et des tortues. Ils ont également dit que quiconque parvient à poser le pied sur ce crabe géant obtient tout ce qu’il désire, pourvu qu’il fasse preuve d’une authentique persévérance. »

Le Brahmine dit : « J’ai, moi aussi, entendu une histoire semblable mais j’ignore si de tels crabes existent. » Le roi poursuivit : « Ils existent, c’est certain. Après avoir plongé du haut du mât dans la mer, en évitant un banc de poissons et de tortues, nous avons nagé dans l’océan. Nous nous sommes reposé de temps à autre et il nous a parfois semblé sentir le sol sous nos pieds, comme si nous étions près de la rive — la même sensation que doit avoir le sixième des Sept Individus (dans le Cinquième Udakapamasutta). En fait, il s’agissait du crabe des mers géant. » Le Brahmine dit : « Vraiment, c’était certainement le fruit de votre persévérance. »

37

Le roi poursuivit : « Quand la déesse Mani Mekhala nous a sorti de l’océan, elle a dit : ‘Tu devras partager avec d’autres le don de sagesse éveillée. Quand le temps sera venu, tu devras fonder une école où l’on dispensera les plus hauts enseignements.’ Nous étions à ce moment-là épuisé et notre esprit était confus ; nous avons cru entendre qu’elle suggérait que l’école s’appelle comme le crabe des mers, c’est-à-dire ‘Pudalay’ dans la langue de Suvarnabhumi. Mais aujourd’hui nous n’en sommes plus sûr. Je vous demande, Grand Maître, de nous donner votre avis. » Le Brahmine dit : « A mon humble avis, la déesse a dû dire ‘Bodhiyalaya’, comme l’Institut des Ermites du même nom dans le temple de Jetavana à Devamahanagara dans l’état de Suvarnabhumi. Mais si votre école s’appelle le ‘Pudalay Mahavijjalaya’, ce sera tout à fait adéquat. » Le roi répondit : « Merci, cher maître. Nous sommes à présent certain que le moment est venu de fonder cette école. En fait, cela aurait dû être fait depuis longtemps. Les événements d’aujourd’hui en ont montré la nécessité. Du vice-roi aux cornacs et aux dresseurs de chevaux et des dresseurs de chevaux au vice-roi en passant par les courtisans, tous sont ignorants. Ils manquent non seulement de connaissances techniques mais aussi de simples connaissances pratiques, de bon sens : ils ne savent même pas ce qui est bon pour eux. Ils aiment les mangues mais détruisent le manguier. » Le Brahmine approuva l’idée du roi. Il dit : « Sage roi, vous n’avez plus à vous en inquiéter ; j’ai encore de bons disciples sur lesquels je peux compter et le Pudalay Mahavijjalaya verra bientôt le jour. Mithila n’est pas prêt de manquer de bonnes gens ! »

APPENDICE

L’université de Pudalay : son véritable nom devrait être “Bodhiyalaya” ou “Bodhayalaya” ou encore “Bodhyalaya”, puis le « o » est devenu « u ».

Mithila Videha : ville du Népal, aujourd’hui appelée Janakapour.

Kalachampaka, Anga. (Kalachampa, Champa, Champapour) : ville de l’état du Bihar, aujourd’hui appelée Bhagalpour.


Un mile = milia pasuum = 1609.35 mètres

Un mille nautique = une minute d’un grand cercle de la terre = 1852 mètres

Une lieue = 3 miles = 4828.05 mètres

ou encore = 3 milles nautiques = 5556 mètres

60 lieues = 289.683 kilomètres

700 lieues = 3379.635 kilomètres

Un usabha = 70 mètres


Le Cinquième Udakupamasutta (Les Septs Individus dans l’Eau)

1. Celui qui plonge dans l’eau et n’en ressort pas est celui qui est entièrement méchant et mauvais (le pécheur).

2. Celui qui ressort mais coule à nouveau est celui qui a eu un instant de confiance en la sagesse, mais cette confiance n’a pas duré (l’homme ordinaire).

3. Celui qui émerge et flotte à la surface de l’eau est celui qui a confiance et qui s’y tient (l’homme de bien)

4. Celui qui émerge, garde confiance et regarde autour de lui est le Sotapanna (qui entre dans le courant de l’éveil).

5. Celui qui émerge, regarde autour de lui et commence à nager vers la rive est le Sakadagami (qui ne renaîtra plus qu’une seule fois).

6. Celui qui émerge et atteint les eaux peu profondes où il peut faire pied est l’Anagami (qui ne reviendra plus dans ce monde).

7. Celui qui émerge et atteint la terre ferme puis grimpe sur le sommet est l’Arahat (qui s’est libéré de tout lien par l’émancipation de l’esprit et la sagesse).


A PROPOS DE L’AUTEUR

Sa Majesté le roi Bhumibol Adulyadej, neuvième monarque de la maison royale de Chakri, est né à Cambridge, dans le Massachusetts, aux Etats-Unis d’Amérique, le lundi 5 décembre 1927. Il est le fils de Leurs Altesses Royales, le prince et la princesse Mahidol de Songkhla et le petit-fils du roi Chulalongkorn. Ceux-ci ont consacré leur vie à développer ou réformer plusieurs institutions de Thaïlande pour qu’elles soient à la hauteur de celles du monde occidental. De même, Sa Majesté, suivant résolument leurs traces, est internationalement reconnue comme un théoricien et un pratiquant du développement. Ayant à cœur les intérêts de la nation thaïe, Sa Majesté – qui est considéré comme un parangon de vertus – a investi tous ses efforts et sa persévérance pour assurer l’avenir de son peuple de manière durable.

EDUCATION

Après un bref séjour à l’école primaire de Mater Dei à Bangkok, Sa Majesté partit poursuivre son éducation à Miremont, en Suisse puis à l’Ecole Nouvelle de la Suisse Romande à Chailly-sur-Lausanne. Il obtint le diplôme de Bachelier ès Lettres du Lycée Gymnase Classique Cantonal, puis choisit d’entrer à l’université de Lausanne pour étudier les sciences. Plus tard, tenant compte des exigences de la charge qui l’attendait, il optera pour les sciences politiques et le droit.

ŒUVRE LITTERAIRE

Le génie littéraire de Sa Majesté est depuis longtemps reconnu par les Thaïlandais. Ses principales œuvres : Nai In Phu Pit Thong Lang Phra, publié in 1993 — traduction de A Man Called Intrepid, de William Stevenson — et Tito, publié en 1994 — traduction du livre du même tire de Phyllis Auty — ont été des best-sellers parmi les œuvres traduites de ces années-là. Le premier livre a même atteint le chiffre record de 100.000 exemplaires. Sa Majesté a généreusement offert la recette de la vente de ses livres à la Fondation Chai Pattana.

Source
Le Dhamma de la Forêt
Le Bouddhisme Theravada dans la Tradition de la Forêt
http://www.dhammadelaforet.org





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