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Alain Caillé

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L’esprit du don aujourd’hui

La charité et le don, c’est la même chose ?

Par Alain Caillé

Citoyens.- La charité et le don, c’est la même chose ?

Alain Caillé.- Je me bats pour dire que le don c’est quelque chose de fondamental, mais que ce n’est pas la charité. Le problème du don c’est qu’il est perçu dans l’art de la charité. Cela peut avoir des avantages mais, fondamentalement, ce n’est pas ça. La charité, c’est une modalité particulière du don. Si on remonte plus avant, le don c’est une manière de construire les rapports sociaux, la société. Le don, au fond, c’est le politique. Ce n’est pas la politique politicienne, c’est le politique. C’est ce qui constitue la société. L’invention de la forme du rapport social en tant que tel. Si on prend l’expérience psychologique, qu’est-ce que le don ? Ce n’est pas la charité parce qu’on passe son temps à se battre pour des dons. On rivalise les dons. On fait des défis de générosité, on essaie d’écraser l’autre en disant "je suis plus généreux que toi".

Le don, c’est ce qui permet de transformer la guerre, c’est une manière de conquérir par d’autres moyens, les moyens de la paix. C’est ce qui permet de tracer la frontière entre les ennemis, les amis. Est-ce ainsi que les sociétés s’honorent ?

C’est-à-dire que ça crée de la vie ?

Oui, ,il y a un premier don qui est le don par lequel on passe de la guerre à la paix, en rivalisant de générosité, "on dépose les armes", quitte à les reprendre si ça ne marche pas, et au lieu d’échanger des coups, on va échanger des dons. Ca c’est le don, ce que l’on appelle le don agonistique, le don de rivalité, c’est le don principalement des hommes, des guerriers entre eux, et quel est le don principal ? C’est le don des femmes. Comment devient-on amis ? On devient amis en échangeant des soeurs, des filles. A partir du moment où les femmes sont échangées, qui sont porteuses ou donneuses de vie, se met en place un deuxième don, le don de la vie, le don intergénérationnel, qui fait passer des ancêtres aux descendants et qui crée l’alternance des générations. Toutes les sociétés, notamment les sociétés traditionnelles, se tissent, se façonnent, en tressant ces deux dons, le don entre les hommes et le don de la vie.

Entendu comme je le caractérise, le don est une exception politique. C’est ce qui invente le rapport social. J’insiste là-dessus pour faire le lien avec la démocratie. Dans les grandes sociétés contemporaines, le don change de chaîne, change de nature. Il devient plus grand, il se spiritualise, l’exigence de charité se manifeste, il y a une exigence de constitution de rapport social à grande échelle. Dans les sociétés modernes je distingue trois grands registres de dons :

- un registre micro-sociologique, c’est le lien entre les personnes, il constitue le rapport social, le couple, l’amitié, une personne donne à une personne ou à un petit groupe ; c’est le don à petite échelle ;

- le milieu associatif, un certain nombre de personnes donnent à un certain nombre de personnes, donnent de leur temps, de leur personne, c’est comme ça que se fabriquent les associations ; c’est ce que j’appelle le don méso-sociologique (le moyen social) ;

- et puis on retrouve ce que j’appelais à l’instant le politique. Il y a le don macro-sociologique, c’est-à-dire le don par lequel se construit la société dans son ensemble, à travers laquelle, pour parler comme Rousseau, chacun se donne à tous, tous se donnent à tous et à personne en particulier. Et ce don-là, ce don de tous à tous, par lequel s’invente la communauté politique, c’est à mon avis l’expérience démocratique en tant que telle. Et l’apothéose en quelque sorte de l’esprit du don dans les sociétés modernes, c’est la capacité des citoyens à se [délier ?] de la communauté en tant que telle et à inventer des règles démocratiques.

J’ai tendance à penser qu’on est à une croisée des chemins. C’est-à-dire que notre société va basculer dans une logique d’instrumentalité généralisée. Si nous réussissons à nous convaincre les uns et les autres -c’est la positivité- qu’il y a encore des étapes à franchir, dans l’exigence démocratique, je crois que ça implique de valoriser la démocratie pour elle-même.

Toutes les civilisations se fatiguent, les civilisations européennes sont fatiguées. L’échec de L’Europe à se construire est une véritable catastrophe, tout s’est dissout comme dans un trou noir, puisqu’il n’y a plus de guerre.

La démocratie suppose une communauté, un imaginaire. Il n’y a pas de démocratie dans le vide, il n’y a pas de droits de l’homme dans le vide. On fait une démocratie par rapport à une communauté justement tissée par le don. C’est à elle qu’on doit donner, c’est d’elle qu’on doit recevoir. On fabrique notre identité collective comme ça, à travers cet entrecroisement des dons généraux à l’échelle de la société dans son ensemble.

L’échelle du don politique, jusqu’à présent, c’était la nation, surtout en France. Mais les nations européennes, les Etats-nations, n’existent plus véritablement. Ce sont des souvenirs, des réflexes, des automatismes, ce n’est plus une communauté vivante. Il ne s’est pas constitué d’identité politique de rechange, au niveau européen. C’est une catastrophe. A partir du moment où il n’y a plus d’identité politique, de communautés politiques, plus personne ne sait à qui donner, ses inventions, ses projets, ses rêves, ses envies, ses regrets. Je crois qu’il faut incriminer ça à cette décomposition des entités politiques, héritées de la communauté.

Faut-il prévoir de nouvelles institutions ? Des institutions plus fortes ?

Les nouvelles communautés se définissent, que ce soit les régions, ou l’Europe supranationale, sous une forme ou sous une autre. De ce point de vue-là, il y a deux ou trois jours, D. Fisher, ministre des Affaires étrangères allemand, propose, ce qui est une évidence absolue, de commencer le projet de construction d’une Europe politique avec les Etats. Ca commence à faire un petit peu de bruit, et il s’est surtout intéressé à mesurer à quel point tous les dirigeants en place avaient complètement oublié tout projet politique européen. Ce qui se passe en Europe, on le voit partout. On le voit dans les entreprises, dans les universités, il y a une espèce de gouvernance. Qu’est-ce que la gouvernance ? C’est un système de domination, de contrôle, dans lequel il n’y a plus de pouvoir apparent. Il n’y a plus personne, pas de responsable - je prends les décisions, et j’en assume les conséquences. On agit en fonction du net working, le champ d’équilibre des forces.

Vos propos rejoignent le thème des républicains... Les républiques fonctionnent d’après cette économie du don : on vous donne des droits et vous avez, en contre partie, des responsabilités envers la communauté politique.

D’une certaine manière, c’est vrai. Simplement, il me semble que c’est un discours dépassé, notamment avec J.-P. Chevènement. La nation donne l’éducation dans le cadre d’un échange. Dans cette mécanique des droits et devoirs - l’Etat nous doit ceci, on lui donne cela.

Est-ce qu’on peu dire qu’il y a une perte de la spiritualité ?

Il ne peut pas y avoir communauté s’il n’y a pas identité symbolique transcendante, qui apparaît comme la donatrice première et la destinataire des dons, et à partir de laquelle se structure la hiérarchie du don. Avant c’était Dieu, le transcendant spirituel, ça marchait bien. Après Dieu, ça a été l’identité républicaine, l’Etat républicain, la plus grande entité dont on puisset recevoir et à qui on puisse donner. Cette entité n’est plus crédible, ni comme sujet "donateur", ni comme sujet "récepteur".

La question devient "quelle est l’entité imaginaire et symbolique qui serait susceptible de se substituer à l’Etat-nation ?". Moi, je n’en vois qu’une, seulement elle est très abstraite pour l’instant : c’est grosso modo la société mondiale. Si on raisonne selon ce point de vue-là, on s’aperçoit qu’on est dans une période extraordinairement difficile à évaluer, et d’autant plus difficile que je crois plausible l’idée (d’autres que moi l’ont défendue) qu’on est en train de basculer dans un troisième grand type de société historique. On ne sait pas trop lequel, on ne sait pas trop comment le nommer, mais cette idée me paraît plausible. La société première, la prime société en quelque sorte, c’était celle qui était fondée sur le don dont j’ai parlé tout à l’heure, l’échange des femmes, dans la succession des générations, le renouvellement de la vie. Cela a fondé ce qui s’appelle l’ordre symbolique.

Sur cette société-à, archaïque, traditionnelle, s’est créé petit à petit, mais surtout depuis trois ou quatre siècles, une deuxième société, la société nouvelle, qui est la société du contrat, la société de la loi, la société de l’Etat, la société des marchands. Là on n’est plus dans le symbolique à proprement parler, on est dans la loi, dans l’universalité de l’utilité, dans l’efficacité, etc. Cette société conserve une dimension communautaire à travers l’Etat. Mais ce montage se dissout, la loi se défait, elle n’est plus crédible, parce qu’il y a une distorsion d’échelle colossale. La loi ne pouvait se manifester que sur un territoire donné, ou dans un espace temps déterminé, déterminable. Cet espace-temps, extraordinairement décomposé, virtualisé, n’est plus repérable. Qu’est-ce qui émerge, pour la troisième société ? Je trouve que le qualificatif le plus plausible, c’est la société virtuelle.

Comment peut-on parler de dons à ce moment-là ? On ne peut pas être redevable d’une société qui enveloppe l’humanité entière.

Au début du siècle, nous avons vécu dans deux spécialités de rapports sociaux, la socialité primaire et la socialité secondaire.

La socialité secondaire, qui est la société de la modernité, la société de l’efficacité fonctionnelle : c’est-à-dire que l’exigence de la socialité secondaire est une des fonctions et donc la norme est une norme d’apersonnalité, d’efficacité fonctionnelle impersonnelle. C’est la loi du marché, de l’administration.

La socialité primaire perdure, c’est une société où les relations entre les personnes sont plus importantes, elles l’emportent hiérarchiquement sur les relations entre les fonctions. Ma théorie est que ces socialités généralisent le raisonnement. De même que la socialité primaire, c’est la première société, quoique étant dominée hiérarchiquement par la socialité secondaire, qui est l’incarnation de la modernité, et qu’il a fallu qu’elle survive, face à la socialité secondaire, les normes d’état, les normes étatiques, fonctionnelles, d’efficacité, etc. Reste à savoir dans quelle hiérarchisation. En tout cas, il y a une redistribution des rôles.

Alors comment passer à la troisième société ?

C’est l’apothéose de l’individuation. Ll’individu s’est enfin débarrassé de toutes ses aliénations, historiques, familiales, nationales. Il ne s’agit plus de rapatrier. C’est le paroxysme antireligieux de la religion. Le salut tout de suite, à tout moment.

Mai 2000

La Vie Nouvelle
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