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> Bouddhisme > Découverte


L’énigme birmane

PARAISSANT ignorée de Dieu et des Occidentaux, la Birmanie-Myanmar, aux multiples noms, aux multiples facettes, aborde le XXI siècle avec de terribles incertitudes et présente à la face du monde un faisceau de paradoxes dont la complexité invite à la réflexion.

Par Marie-Hélène Cardinaud-Steyaert

C’est ainsi qu’en 1997, officiellement Visit Myanmar year, la télévision d’Etat diffusait quotidiennement les images des militaires au pouvoir - ceux-là mêmes qui assument, lorsqu’ils ne la revendiquent pas, la responsabilité des 3 000 morts de la mousson de 1988 -, devant la pagode de Shwedagon de Rangoon, multipliant cérémonies bouddhiques et prosternations devant le Bouddha ou les bonzes. Dans le même temps, la population, bouddhiste à 90 %, commence à murmurer contre ce qu’il faut bien appeler des donations forcées, quand ce ne sont pas des rituels sacrilèges. Quoi qu’il en soit, à l’aube du XXI siècle, la Birmanie semble étroitement dépendre encore de ce bouddhisme théravada qui a si profondément marqué sa culture, sa langue, son paysage constellé de sanctuaires, sa société. C’est sans aucun doute à la lumière de quelques influences historiques, socio-culturelles mais aussi humaines, qu’il faut tenter de trouver une explication à l’énigme birmane.

D’Anoratha à Aung San Suu Kyi

L’historiographie birmane fait remonter l’implantation officielle du bouddhisme théravada au sein de l’ethnie dominante - celle des Bamar ou Birmans - au XI siècle, approximativement à l’avènement du roi Anoratha (1044-1077), monarque fondateur de la première capitale historique, Pagan.

Selon les Chroniques, un bonze d’origine môn aurait convaincu ce roi de se « procurer » les Saintes Écritures, le Canon pali ou Tipitaka, détenu par le roi des Môns, Manuha, dans le double but de « purifier » le peuple des superstitions dont il était la proie et de le faire bénéficier de la vraie religion, celle-là même que le Maître avait enseignée quinze siècles auparavant. Bien que les causes de cette première guerre historique en Birmanie ne soient pas clairement élucidées à l’heure actuelle, et bien que l’on soupçonne aussi l’intérêt économique de l’avoir provoquée, s’ensuivirent un siège et une déportation massive de population, prélude ou suite à d’autres déportations qui ont toujours marqué l’histoire de la Birmanie et de cette région du monde.

Religieux, architectes, artistes et artisans, conduits par le roi Manuha en personne, durent prendre le chemin de Pagan, en un cortège que les Chroniques dépeignent comme infini et triomphant... C’est cette même foule, composée de l’élite religieuse, artistique, intellectuelle du temps, précédée par un éléphant blanc portant « trente exemplaires du Tipitaka », qui « civilisa » les Birmans de Pagan et leur enseigna, outre les modes de construction religieux et profanes, d’écrire leur langue d’origine sinotibétaine à l’aide des caractères venus de l’Inde !

Cet épisode déterminant fut, autant que l’on sache, la seule guerre ouvertement menée par des Birmans « au nom du bouddhisme », mais il ne faut pas en déduire pour autant que la religion fut absente d’autres nombreux conflits qui agitèrent l’histoire du pays. Une longue lignée de monarques bouddhistes ont gouverné le pays non pas au nom du Bouddha, mais dans une perspective uniquement bouddhiste, où, en tant qu’êtres promis à une bodhéité quasi immédiate, après avoir « atteint l’impermanence »(1), ils bénéficiaient d’un statut supérieur à celui du commun des mortels.

Actuellement, les intellectuels qui sont à même de s’exprimer, au moins oralement, sont unanimes à reconnaître que le problème clé de la politique birmane a - et a toujours eu - le bouddhisme pour centre, indissociablement lié qu’il était - et est encore - non seulement à la condition et à la fonction monarchiques, mais à l’idée de pouvoir au sens large. Ainsi le roi Mindon, fondateur de Mandalay et qui régna de 1853 à 1878, alors que les Anglais, leurs commerçants et leurs missionnaires, avaient déjà commencé leur oeuvre dans le pays, demeure pour les Birmans la référence idéale, à la fois politique et monarchique, non seulement par une sorte de nostalgie bien compréhensible, mais aussi et surtout parce que, entre autres qualités à leurs yeux, Mindon se signala par une extrême religiosité, ne serait-ce qu’en convoquant le Cinquième Concile Bouddhiste à Mandalay, en 1871. Sous la colonisation britannique, ce furent encore les valeurs bouddhiques qui, pour une large part, animèrent les résistances nationalistes et indépendantistes, et armèrent parfois le bras des réfractaires à la Pax Britannica. Il y eut même des bonzes, tels Shin Ottama et Shin Wizara (les plus célèbres parmi les « bonzes politiques »), qui menèrent à leur manière la subversion, en rendant les Anglais responsables du « déclin de la religion ». Bénéficiant de l’oreille attentive du peuple et des intellectuels, ils payèrent leur crime de plusieurs années d’emprisonnement, entre 1920 et 1939.

Le présent héritage

L’Université de Rangoon, fondée par les Anglais en 1920, fut fermée l’année même de son inauguration, en raison des grèves (2) menées par des étudiants, dont la majorité a joué par la suite un rôle important dans la politique et la création littéraire du pays. Toutefois, les bouddhistes intellectuels de ces années-là avaient été fortement influencés par le marxisme et les idées socialistes. Parmi eux, l’un des fondateurs de la Birmanie moderne, U Nu, trois fois Premier ministre entre l’indépendance de 1948 et le coup d’État de Ne Win dirigé contre lui en 1962, et à l’instar de Mindon, organisateur du sixième et dernier concile bouddhiste en 1954. Il institua également le bouddhisme comme religion d’État, ce que la Birmanie des rois admettait implicitement, mais qui n’avait jamais figuré comme institution de l’Etat moderne. Si cette décision fut rapidement abolie, la situation n’a guère évolué aujourd’hui : le bouddhisme est toujours présent au coeur de l’actualité, dans les retransmissions qui en sont faites à la télévision birmane et dans la presse quotidienne, où la une est généralement occupée par des photographies d’officiels en uniforme, prosternés ou assistant à d’interminables cérémonies de donation ou de consécration de monuments religieux(3).

Il serait trop rapide d’invoquer la simple hypocrisie du gouvernement en place, et, s’il est hors de question de faire ici l’apologie de ce gouvernement inique et illégitime, il n’en faut pas moins souligner deux points essentiels et inhérents au Théravada et à l’histoire. Le premier est assurément le rôle et la fonction que l’armée occupe dans l’inconscient collectif et dans l’histoire du pays. C’est sur elle qu’a reposé l’assise nationale, depuis les premiers jours de Pagan jusqu’à l’épisode glorieux - que nul Birman n’a oublié - des Trente Camarades, où, sous le commandement du général Aung San (père de la Dame de Rangoon), la jeune armée, entraînée par les japonais, offrit une indépendance provisoire au pays en 1942. Est-ce d’ailleurs un hasard si, parmi leurs héros historiques, les Birmans honorent, outre leurs rois, deux généraux : Maha Bandoola, tombé lors de la première guerre anglobirmane (4), et Aung San, assassiné en 1947, qui a l’insigne (?) honneur de figurer sur tous les billets de banque ! La seconde raison qui pourrait expliquer le bouddhisme apparemment cynique des militaires actuels réside dans l’éthique même du Théravada qui, au nom de la doctrine du kamma (Karma en sanskrit), ou rétribution automatique des actes, permet, croit-on, d’effacer par des donations les mauvaises actions ; et, depuis les origines, les Birmans savent ou croient savoir que si Pagan et L’Arakan, par exemple, se sont couverts de temples et de pagodes, d’images du Bouddha et de monastères, c’est en partie au nom de cette interprétation pour le moins suspecte de la Doctrine.

Il est certain aussi que, même pour les gens des campagnes, des montagnes et des côtes, éloignées de la capitale, ce ne sont pas les militaires au pouvoir qui détiennent les valeurs essentielles du bouddhisme, mais bien celle qui, depuis plus de dix ans, exprime de toutes les manières possibles, même si elle n’est que rarement entendue, la vérité d’une doctrine dont la tolérance n’est pas la moindre des composantes : forte de sa prestigieuse ascendance aux yeux des Birmans, Aung San Suu Kyi, loin de nier l’impact de l’armée dans l’histoire de son pays ses tracts de 1988 sont explicites à ce sujet -, lui propose des solutions parfois jugées trop intellectuelles pour être efficaces. Néanmoins, elle continue de faire la quasi-unanimité au sein de la population, même si cette dernière a souvent trop peur pour le reconnaître ouvertement.

Comme les pays limitrophes, la Birmanie passe depuis longtemps par une crise d’identité que la réalité économique ne vient pas démentir ou atténuer. Que cette crise ait des fondements religieux est évident à la fois pour les spécialistes asiatiques et ceux d’Occident, pour qui « tout est inextricablement lié », même si des causes bien différentes sont invoquées. Pour certains - parmi lesquels d’éminents économistes -, les jalons de la ruine de tout un système sont déjà posés. Faut-il pour autant en déduire que la situation birmane en soit le reflet ou le microcosme ? Rien n’est moins sûr, car s’il est vrai qu’il reste aux Birmans une énorme dose de liberté et de démocratie à conquérir, ils ont toujours su « adapter » les apports de l’étranger et les intégrer harmonieusement à leur culture : la langue et la religion l’attestent. Au cours des siècles, ils ont su réaliser ce prodige de rester eux-mêmes sans jamais rien aliéner de leur identité, presque à n’importe quel prix, pourrait-on dire ; là est sans doute l’une des raisons profondes de cet anonymat et de cette quasi-inexistence dans la communauté internationale.

La voie birmane du bouddhisme

Réputée pour ses « images » (5) du Bouddha, les plus belles du monde aux yeux de certains collectionneurs fortunés, ainsi que pour l’omniprésence, dans son paysage urbain et rural, des bonzes aux robes safran ou rouges, la Birmanie est, de l’avis général, le pays du bouddhisme par excellence. Il ne sera pas possible d’aborder ici « l’autre » religion des Birmans, le culte rendu aux esprits (ou nats) sous forme de cérémonies propitiatoires. Il faudra seulement garder présent à l’esprit que la religion des Birmans participe de cette forme particulière de syncrétisme. Au risque de schématiser, on peut dire que les nats « gèrent » la vie des personnes au quotidien, alors que la doctrine du Bouddha, par essence universelle, ne concerne paradoxalement rien ni personne en particulier. Alors que les Birmans s’adressent à leurs nats en les nommant « Seigneur », le terme de « Maître » revient au Bouddha et... au Dieu de la Bible.

Le bouddhisme des Birmans est le Théravada (Doctrine des Anciens), parfois péjorativement appelé Hinayana ou Petit Véhicule, par opposition au Grand Véhicule, le Mahayana. Le Théravada est pratiqué à Ceylan, mais aussi au Laos, au Cambodge et en Thaïlande, à des variantes près ; mais, même au sein du bouddhisme birman, on recense deux ou trois « sectes » différentes : chacune, néanmoins, attribue la même foi à l’enseignement du Bouddha. Cet enseignement compose le Canon, ou Tipitaka (Trois Corbeilles), et fut rédigé en pali après la disparition du Maître. Le pali est la langue dans laquelle le Bouddha a prêché ; elle est donc, à ce titre, la langue religieuse du Théravada. Proche du sanskrit, le pali s’en différencie par le fait qu’il est, à l’heure actuelle, une langue uniquement religieuse, fait linguistique rarissime. En birman, de nombreux emprunts lexicaux ont été faits au pali : dans le domaine religieux évidemment, mais aussi dans des champs sémantiques touchant aux émotions, aux sentiments ou encore aux sciences, et même à la politique et à la technologie, car c’est aussi, et à cause de son « origine » religieuse, la langue du savoir.

Religieux au plus haut point, les Birmans pratiquent donc un Théravada quasi archétypal. L’exposé de la doctrine théravadin sort du cadre de cet article, et il sera seulement fait allusion à certains de ses éléments. De prime abord, le bouddhisme des Birmans est incontestablement extraverti : monuments religieux, spectacle des bonzes allant et venant toujours et partout, fêtes et cérémonies fleuries, cortèges, offrandes et donations ostentatoires (de véritables objets d’art peuvent être réalisés en billets de banque) destinées au Bouddha ou aux bonzes, visages radieux de ceux qui y participent dans une allégresse bruyante, avant le silence et le recueillement, lors du repas des bonzes (avant midi) ou devant les images du Maître. C’est assurément une religion qui autorise une grande liberté et suscite dans ses pratiques les plus quotidiennes une profonde sérénité.

L’explication en est simple : aux yeux des Birmans, au sein de la morale bouddhique figure une condition essentielle à sa pratique, qui est l’obligation du don ; ces fêtes, mais aussi ces monuments sont l’occasion d’offrir de l’argent, de la nourriture, des fleurs, du temps. On touche donc ici à la fameuse doctrine du Kamma (Karma), selon laquelle « tout acte porte un fruit » et où, par conséquent, l’individu peut et doit amasser de bonnes actions à la fois pour annuler ses mauvaises actions présentes et améliorer sa renaissance future. En réalité, il apparaît aux spécialistes que cette interprétation birmane de la doctrine, d’ailleurs commune à d’autres pays d’Asie du Sud-Est, n’est peut-être pas tout à fait orthodoxe, mais c’est sûrement là l’une des caractéristiques les plus marquantes des formes extérieures du Théravada des Birmans.

Ainsi la cérémonie de shinbyu, au cours de laquelle le jeune garçon, vêtu comme un roi, porté par un éléphant, un cheval ou même par son père, reproduit l’itinéraire exemplaire du Bouddha lors du Grand Départ : le jeune Birman, après s’être fait tondre le crâne et avoir pris le froc, s’apprête à passer quelques jours loin de sa famille, dans un monastère. Prétexte à des réjouissances et à des dépenses sans fin, cette fête - qui n’est pas sans rappeler aux auteurs birmans et occidentaux les anciens rites d’initiation - est pour les parents, et sur-tout pour la mère de l’enfant, l’occasion d’acquérir des mérites : son sourire ne trompe pas sur l’importance qu’elle revêt à ses yeux. Au cœur de la doctrine du kamma figure donc l’idée de « mérite » : toute bonne action, donation, compassion manifestée... permet d’améliorer son kamma, et seule l’accumulation des mérites permet de sortir de la « roue des existences » et de pouvoir espérer parvenir au nibbana (nirvana), lieu de la permanence et de l’absence de douleur.

L’espérance de « l’homme ordinaire »

Car il serait réducteur de cantonner le bouddhisme des Birmans dans un simple échange de « bonnes actions contre mérites ». La doctrine du Bouddha est aussi pour les Birmans une somme d’idées éthiques et philosophiques qui en font bel et bien une religion. Sans prétendre les englober toutes, on peut du moins en évoquer deux : les notions de douleur (dukkha) et d’impermanence (anicca).

La « découverte » de la douleur est, pourrait-on dire, le point de départ de l’élaboration de la doctrine’ car, au départ de l’enseignement du Bouddha, figurent les Quatre Vérités Saintes. Sont douleur (dukkha)  : la naissance, la mort, la séparation d’avec ceux que l’on aime, la réunion avec ceux que l’on n’aime pas. Or, il se trouve que cette souffrance, cruellement présente en tout et en tous, évoquée d’ailleurs dans les écrits dAung San Suu Kyi avec beaucoup d’acuité, ainsi que dans les prêches des bonzes actuels, est pour les Birmans un sujet constant de méditation. Toutefois, dans leur langue, le terme dukkha s’est affaibli, au point de devenir l’équivalent de « Dommage ! »

L’Impermanence (anicca) est, quant à elle, beaucoup plus abstraite, et participe d’une idée plus difficile à saisir, celle du « non-être » : il faut comprendre que tout est transitoire, que rien n’existe définitivement. Rien n’a été créé : ni le monde, ni les hommes ; et le Bouddha aurait d’ailleurs expressément défendu de spéculer sur les origines. Le seul détachement permet de sortir de l’impasse où se trouve le « moi » ; encore que les Birmans ne semblent pas pratiquer pleinement cet aspect de la doctrine, ou alors ils en ont inventé des adaptations curieuses. Solange Thierry écrit : « Il reste que "l’homme ordinaire" des pays qui pratiquent aujourd’hui le bouddhisme est mû par l’espérance de renaître dans une vie terrestre meilleure [... ]  » (Encyclopédie des Religions 11, Thèmes, art. « Bouddhisme », Bayard, 1997, p. 1705).

Le terme d’« homme ordinaire » peut sans doute choquer, mais il faut se garder d’omettre que, au sein de l’éthique et de la terminologie indiennes, tous les hommes ne sont pas, justement, « ordinaires ». Si le système des castes qui hiérarchisait la société de son temps est inexistant dans la doctrine du Bouddha - qui prône implicitement une égalité absolue -, il existe néanmoins une sorte d’échelle de valeurs chez les êtres, puisque leurs mérites, n’étant pas forcément comparables, leur condition terrestre en rend compte. C’est pourquoi, par rapport aux laïcs, aux gens du commun et... aux femmes, les bonzes, les hauts personnages, les hommes, ont une condition jugée supérieure. Bien que les femmes jouissent en Birmanie d’un statut social élevé, elles ne peuvent prétendre accéder « directement » à l’Eveil qui peut servir de prélude au Nirvana.

Les monarques bouddhiques qui ont gouverné les pays du Théravada ont tous joui de prérogatives insignes : ce sont les Cakkavattin, ou « Monarques à la roue », qui devaient leur position à leurs mérites antérieurs, et exerçaient ès-qualité un pouvoir absolu. Leur toute-puissance relevait donc à la fois du sacré et du profane. Tous se prosternaient devant eux, à l’exception, en Birmanie, du Thathanabaing, ou Primat de la Religion, qu’ils avaient eux-mêmes choisi. A part lui, seul le Bouddha avait droit aux hommages de ces souverains de « droit bouddhique ». La règle d’obligation de renaissance, qui, elle, concerne bien l’ensemble des individus, n’inclut pas la pauvreté ; c’est même là un autre trait marquant du bouddhisme des Birmans : la pauvreté n’est jamais montrée ni ressentie comme une vertu pour les laïcs. Au contraire, il y a une manière d’obligation implicite à s’enrichir, de façon à pouvoir accomplir le maximum de donations ; d’où cette impression d’inflation permanente au niveau des dons et des rituels de donation.

Importance de la Sangha

La formule rituelle prononcée plusieurs fois par jour pour un Birman - le Bouddha, la Loi, la Communauté des bonzes (en birman : Pheya, Teya, Sangha) - constitue ce qu’on appelle le Triple Refuge, vers lequel tous les croyants sont invités à se tourner. Parmi les implications de cette formule, on peut retenir trois éléments : la figure du Bouddha est invoquée, encore qu’il ne puisse rien pour les individus (davantage à l’image d’un saint du catholicisme que comme Dieu) ; son enseignement est, à un même degré, aussi sacré que lui (d’où l’importance du texte écrit dans le Théravada) ; et surtout, la communauté monastique est révérée comme institution, mais aussi en chacun de ses membres.

Fondée par le Bouddha, dès le début de sa vie religieuse, la Sangha a toujours occupé une, place de choix dans la société birmane : conseiller religieux, le bonze est aussi médecin, astrologue, savant religieux et profane ; riche aussi de connaissances ésotériques. Il préside à tous les événements de la vie, encore que, s’il officie en toute circonstance, il n’ait, jamais, et pour cause, à administrer de sacrements. Longtemps uniques détenteurs et dispensateurs du savoir - un même terme désigne école et monastère en birman -, les bonzes exercent une influence considérable sur leurs contemporains. La raison primordiale en est qu’ils ont accès à l’enseignement du Maître dans le texte, c’est-à-dire en pali, langue de culture par excellence s’il en fut pour les Birmans ; et il ne viendrait à l’idée de personne de contester un texte pali, quelque obscur et suranné qu’il puisse paraître. Puisque rien, en Birmanie, n’a jamais été caché ou étranger aux bonzes, on peut affirmer qu’ils ont régné sur les cœurs, les esprits, les intelligences, mais aussi... les finances des familles, au long des siècles. Le monarque lui-même n’échappait pas à leur influence.

Les choses ont sans doute aujourd’hui quelque peu évolué, mais il semble qu’il ne faille pas chercher la cause du constant isolement du pays ailleurs que dans cette conviction exagérée et cette implication trop forte dans une doctrine et ses aboutissements figés, que l’on n’a pas pu ou osé actualiser. Même si, vu de l’intérieur, l’immobilisme de la situation ne manque pas de charme, on comprend qu’il suscite une vive inquiétude de la part de certains Birmans et au dehors. C’est le cas lorsque, apparemment impuissante à contraindre des dirigeants bouddhistes à respecter les droits de l’homme, la religion semble ne plus être qu’une manière de folklore plus ou moins obligatoire, ce qui est loin d’être le reflet de la réalité : la quasi-totalité de la population est bien sincèrement et authentiquement bouddhiste, et depuis longtemps.

Si le bouddhisme constitua en vérité le ciment social de cette mosaïque d’ethnies, il fut bien, on l’a vu, la cause profonde de sa mise à l’index des préoccupations du monde occidental, et cela bien avant que les fameux droits de l’homme ne soient en cause. Condamnée à n’émouvoir l’Occident que par ses champs de pavot, ses femmes girafes et ses « cailloux qui brillent » - à la rigueur pour ses « images », que l’on s’arrache à n’importe quel prix -, la Birmanie reste bien l’un des pays les plus mystérieux de la planète.

Qu’il soit donné au monde de découvrir avec respect que les richesses de ce pays ne sont pas forcément là où on les attend, et que nul n’ignore plus, ou feigne, d’ignorer, que le plus farouche défenseur des droits de l’homme en cette fin de siècle est une fragile femme, bouddhiste et birmane : son exemple est aussi, et malgré tout, à porter au crédit du bouddhisme.

MARIE-HÉLENE CARDINAUD-STEYAERT Docteur en études indiennes (Paris 111), Maître de Conférences de birman à l’INALCO

(1)L’une des façons élégantes de dire « mourir » en birman.

(2) « faire la grève » se dit en birman « retourner le bol (à aumônes) », offense suprême, apanage des bonzes qui ne l’accomplissent jamais.

(3) Depuis 1998, c’est plutôt a « rénovation » du pays qui est à l’honneur. Les premières pages montrent les mêmes militaires, mais inaugurant des ponts et des routes, ou encore massacrant littéralement-à vouloir les « remettre à neuf »- des sites religieux et historiques .Les travaux sont accomplis par des « volontaires », bien sûr.

(4) 1824-1826.

(5) La terminologie bouddhique préfère le terme d’image à celui de « statue ».

Juin 1999

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