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Philippe Labro

L’échange humain et l’acte d’amour par Philippe Labro

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L’échange humain et l’acte d’amour

Par Philippe Labro

Texte mis en ligne sur le site Espace éthique, dossier « Démocratie sanitaire »

Philippe Labro, vice-président de RTL, a raconté dans un livre, La traversée, le récit de son hospitalisation, suite à un accident. Il a voulu témoigner et informer, comme homme et aussi comme responsable de média, à travers une expérience intime et subjective. Dans ce texte, il présente son analyse de la situation du patient avec les mots du coeur car c’est l’échange humain et l’acte d’amour qui restent la leçon forte et irremplaçable de cette expérience.

Le soin, ce n’est pas la technique

Ma vision reste très étroite. Celle d’un homme qui s’est retrouvé du jour au lendemain dans un service de réanimation et qui, pendant 10 jours et 10 nuits, a cru qu’il allait mourir. Il s’est senti mourir puis a été extubé, sorti de l’état dans lequel il se trouvait, pour vivre 3 ou 4 semaines dans un service de pneumologie à l’hôpital Cochin. Au sortir de cette expérience fondamentale pour lui, cet homme a éprouvé un besoin viscéral de décrire cette expérience.

Tout d’abord, n’étant pas n’importe quel pratiqué - puisque écrivain et journaliste, donc doué d’un sens de l’observation et d’une curiosité exacerbée -, à peine avais-je retrouvé un semblant de lucidité, je fus assailli d’images, de visions et de réflexions. Cet univers de l’hôpital, de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris était non pas méprisé ou méconnu, mais très lointain de ceux qui effectivement, passant devant les hôpitaux, ne souhaitent qu’une seule chose : ne pas y pénétrer. Évidemment, comme tout être humain, j’avais déjà franchi les portes d’un hôpital pour y visiter des parents, des malades ou des amis. C’est une chose de visiter un hôpital mais une toute autre d’y vivre couché. D’ailleurs, c’est la première leçon que j’ai essayé d’administrer à mes amis et à mes proches : quand vous entrez à l’hôpital rendre visite à un malade, quand vous poussez la porte de cette chambre, surtout ne regardez pas votre montre ! Ne pensez pas déjà à quel moment vous allez pouvoir en partir. Depuis que j’y ai vécu, la notion de cette chambre, de ces couloirs et de cet univers est beaucoup plus humaine, fraternelle.

Le soin, ce n’est pas la technique. La technique est nécessaire, mais pas suffisante. Le plus frappant dans mon rapport avec les infirmières, les infirmiers, les aides-soignants, les anesthésistes, les internes, les médecins et les professeurs, est qu’ils avaient à mon égard - je reste persuadé de ne pas avoir été traité avec un régime de faveur - une approche du soin qui n’était pas que technique. Par moment, en observant très lucidement ce qui se passait, je me rendais bien compte que ces femmes dont je dépendais - il faut savoir que le malade dépend totalement du soignant, qu’il est totalement nu, solitaire et angoissé -, pénétraient dans ma chambre avec une forme de fraîcheur, de virginité, comme si j’étais le premier patient de la journée. Selon moi, ce métier est admirable, très difficile à pratiquer : il s’agit d’une vocation.

Le plus grand danger pour un soignant doit sans doute être la routine. La routine pour le pratiquant, c’est l’exception pour le pratiqué. Le pratiqué, le patient, c’est peut-être la première fois qu’il se trouve dans cet état : ce l’était pour moi. Il est ignorant et a besoin d’être informé. La transmission d’informations est déjà un jugement que doit opérer le soignant, d’où la nécessité d’introduire dans la formation des soignants la psychologie et la philosophie. Il faut savoir, comprendre, jauger et juger si le patient est en état de recevoir une information qui ne sera pas forcément euphorisante. Et puis, il y a des patients qui veulent savoir, c’était mon cas. Je suis quelqu’un qui aime savoir, qui a été formé par la curiosité, la nécessité fondamentale d’apprendre et de comprendre. Toutefois, il y en a qui préfèrent ne pas connaître la situation et se livrer entièrement, avec confiance à toutes celles et tous ceux qui s’occupent d’eux.

Les infirmières, des mères, des sœurs, des Vierge-Marie

J’insiste sur cette solitude, sur cette non-information et aussi nécessairement sur la notion d’angoisse qui nous fait pénétrer dans le domaine de la psychologie et de la philosophie. Pour aborder la réanimation, je me permettrai de vous rappeler sa définition. Réanimer, signifie redonner de l’animation, et anima, c’est l’âme. L’âme et le corps sont-ils séparés ? Bien évidemment non ! Lorsque vous êtes en réanimation, selon l’état de votre lucidité - pour ma part, durant ces dix jours, j’étais dans un coma artificiel, chimique, dont je sortais de temps en temps - vous êtes habité par l’angoisse, la grande angoisse fondamentale : où vais-je, que m’arrive-t-il et si je vais là où je crois, que vais-je y trouver ? Ce sont des questions que j’ai par la suite posées calmement sur le papier, lorsque j’ai commencé à rédiger mon manuscrit, c’est-à-dire neuf mois après. Il m’a fallu neuf mois pour digérer ce traumatisme, mais il est évident que ces questions arrivent dans l’inconscient-conscient du patient, dans une bousculade, un bombardement et une explosion disparate tout à fait illogique qui augmente son angoisse. Il me semble que les gens de l’hôpital, quels qu’il soient, ne peuvent évidemment pas intégrer et gérer en permanence toutes ces réflexions et toutes ces notions. Mais c’est à moi qui l’ai vécu couché, de dire à ceux qui sont debout autour de l’homme couché, qu’il faut prendre en compte la solitude absolue, l’angoisse absolue, quel que soit le degré des visites, quel que soit l’entourage, quelle que soit l’affection qui est apportée régulièrement par le visiteur, la visiteuse, le conjoint, les enfants ou les amis ; car ils ne peuvent pas aider. Ceux qui aident : c’est vous ! Vous n’êtes pas véritablement aidé par les visiteurs qui repartent. Vous devenez tellement dépendant de ces femmes et de ces hommes que j’en ai fait un titre de l’un de mes chapitres de La traversée : « Les femmes les plus importantes de ma vie. »

Effectivement, pour le patient qui en arrive à un état infantile, un état d’enfant perdu, elles sont des mères, des sœurs, des Vierge-Marie, des femmes vers lesquelles l’espoir, le souhait de survivre se dirige. Je voyais défiler les quelques infirmières et aides-soignantes des services de jour et de nuit comme des salvatrices. Elles venaient me sauver car je me voyais perdu.

Les mots les plus simples sont toujours les plus forts

Le peu d’informations que l’on donne au patient, il faut les lui livrer car tout ce qui se dit, tout ce qu’il entend prend un poids démesuré par rapport au sens réel du discours.

Le vocabulaire que nous utilisons, les échanges que nous avons se déroulent dans un climat normal ; vous êtes en bonne santé et moi aussi. Nous savons la grandeur de ces murs, les dimensions de la pièce et l’intensité de la lumière. Le patient sous hypnotiques, sous morphine, intubé, les bras attachés, le corps secoué par toutes sortes de spasmes n’a plus aucune notion. Il faut également comprendre que, lorsque l’on pénètre dans la chambre d’un malade, celui-ci éprouve une distorsion de l’espace, des volumes et du temps. Par conséquent, je considère le métier de soignant comme une vocation qui nécessite beaucoup de délicatesse. Il faut pouvoir comprendre le patient et ne pas avoir parfois l’imprudence de parler comme s’il n’était pas là. Il est toujours présent et même dans le coma, il entend. Il s’agit là d’une de mes expériences que j’ai confrontées avec d’autres personnes ayant vécu des épreuves identiques. Il faut savoir que l’on en entend toujours plus qu’on ne le croit.

Toute phrase prononcée dans une chambre d’hôpital, de réanimation ou d’urgence, est une phrase qui peut peser très lourd. Dans le psychisme de celui qui écoute, elle peut prendre une dimension qui l’amène à encore plus d’angoisse. Mais elle peut, d’autre part, l’amener à plus de pacification et de sérénité. Ainsi, il suffit parfois d’un simple mot - les mots les plus simples sont toujours les plus forts - ou d’un geste pour transmettre ce qui me semble indispensable que vous pouvez nommer par tous les termes, mais qui se rapproche de la notion d’amour. J’ai ressenti à l’égard des femmes qui m’ont soigné une sorte d’effluve et de pulsion d’amour. Je les ai aimées parce que j’avais l’impression qu’elles m’aimaient, pas en tant qu’homme, mais qu’elles aimaient leur métier. Elles aimaient ce qu’elles faisaient bien sûr, mais elles avaient surtout cette capacité de passer de mon lit à un autre. Le patient a beaucoup de mal à comprendre cette aptitude tant il se sent seul. Or, il ne l’est pas.

Le travail du patient vis-à-vis des soignants

Cette réalité lui apparaît avec sa nouvelle lucidité retrouvée. Cette seconde expérience est, à mon avis tout aussi intéressante que la première car, c’est à ce moment précis que l’on se rend compte que nous sommes en face d’êtres humains qu’il est nécessaire de comprendre et de connaître. Dans ce petit livre, j’ai essayé d’établir une sorte de vade-mecum du patient : du bon usage de l’hôpital pour le patient. En effet, il doit également faire son travail vis-à-vis des soignants.

Il doit se rendre compte qu’il est en face d’hommes et de femmes qui, comme lui, ont des familles, des problèmes, des horaires, des fatigues, des intérêts, des passions, des échecs et des réussites. Plus l’échange humain est créé, et par un simple geste, un sourire, la tonalité dans un bonjour, dans un au revoir, plus le séjour est rapide. Cela fait partie intégrante de la guérison et explique que : « Le soin, ce n’est pas la technique. » Il s’agit essentiellement de l’humanité et de l’humanisme qui doivent régner. Nous ne pouvons nier qu’il existe des maladresses, des erreurs, des gens expéditifs et de la brusquerie. Il faut être conscient qu’un patient diminué est plus fragile que du verre... Le moindre geste fait si mal que l’on imagine qu’il est intentionné. Il existe de même une paranoïa extraordinaire chez l’homme et la femme couchés. Ceux qui l’entourent et les gestes qu’ils pratiquent ne sont pas forcément ressentis comme des gestes de bienfaisance ou de soins, mais comme des gestes de malfaisance.

Un anesthésiste qui avait lu mon livre, m’a dit : « Ah tiens, il va peut-être falloir réfléchir aux dosages... » Il faut se rendre compte de la façon dont le patient reçoit les doses. Elles transforment totalement sa vision et déforment la réalité. Cette réalité dans l’irréel me semblait suffisamment importante pour que je la couche sur le papier. D’autre part, j’avais comme beaucoup de citoyens lu d’autres rapports, parfois d’autres livres ou comptes-rendus sur les expériences hospitalières, et il en ressortait - c’est hélas un travers très français - une faculté de critique négative et de dénigrement à l’égard de l’hôpital. L’univers que j’avais découvert n’était certes pas un paradis. J’ai également noté certaines défaillances. Néanmoins, il mérite de la part de la société, du citoyen, le respect.

Ce livre est une réponse à celui d’une de mes consœurs qui un an auparavant avait raconté ses 100 jours d’enfer à l’hôpital. Alors, bien sûr, c’est l’enfer intérieur, mais les gens qui s’occupaient de cette personne n’étaient pas des diables déguisés en blanc... Je le crois. L’ayant compris, je me suis efforcé d’essayer de le transmettre ensuite lorsque je suis revenu en tant que responsable de média. Nous ignorons tout et la société française ignore beaucoup de choses sur ce sacerdoce, ce travail quotidien, sa difficulté et comme vous le dites : « Le fait que désormais nous attendons tout de vous... » Nous attendons que cela se passe très bien, que nous soyons totalement pris en charge, puis nous sortons avec à peine un au revoir et un merci de gratitude. À la fois comme homme, mais également comme responsable de média, il m’a semblé utile d’informer à travers, je le précise, une expérience tout à fait intime et subjective. J’ai simplement présenté la situation du citoyen, de l’homme ou de la femme couché, qui voit ce monde que vous voyez autrement mais qui en reçoit la seule leçon possible : l’échange humain et l’acte d’amour.






Buddhaline

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