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Bertrand Schwartz

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L’avenir des emplois-jeunes

On ne peut correctement poser les problèmes qu’en entendant ceux qui les vivent

Par Bertrand Schwartz

Interview de Bertrand Schwartz

Homme de terrain en même temps qu’universitaire, Bertrand Schwartz est sans doute l’un des meilleurs spécialistes français de la formation professionnelle continue. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui de son travail et de ce qu’il proposait pour résoudre certains problèmes rencontrés en matière de formation. Et profitant de ses recherches actuelles sur les "nouveaux emplois – nouveaux services", nous l’avons interrogé sur l’avenir des emplois-jeunes.

Encart

J’ai commencé à m’occuper de formation permanente à Nancy, en 1960, au CUCES (Centre Universitaire de Coopération Economique et Sociale). Puis j’ai travaillé à la reconversion de mineurs de fer et de charbon qui étaient menacés de reconversion. Cela concernait des milliers de personnes, et ça a été une action collective absolument originale qui a duré une dizaine d’années. Ce fut la première étape.

La seconde étape a débuté en 1968, lorsque Edgar Faure m’a demandé de prendre la direction des enseignements supérieurs et j’ai accepté d’entrer au ministère pour m’occuper de l’éducation permanente. J’ai eu des actions diversifiées avec des écoles élémentaires, l’enseignement technique, les universités…

En 1981 est arrivée la gauche et Pierre Mauroy m’a demandé de faire un rapport sur l’insertion des jeunes en difficultés. De là sont nées les missions locales et les permanences d’accueil. J’ai commencé à créer et animer les premières missions locales, puis en 1988, j’ai lancé une opération dite "nouvelles qualifications", d’abord avec des jeunes de très faible niveau, puis avec des ouvriers de chez Renault, ceci jusqu’en 1988. En 1989, j’ai créé l’association "Moderniser sans exclure", qui a comme objectif de permettre aux gens qui n’ont jamais la parole de s’exprimer.

Enfin, quand est sortie la loi de Martine Aubry sur les emplois jeunes, j’ai été appelé par des élus du département de Belfort, de Grenoble ainsi que d’autre villes pour travailler sur les nouveaux services "emplois jeunes".

Christine Dahlström : Vous avez beaucoup travaillé avec les personnes en difficulté, et vous dites dans votre livre "Moderniser sans exclure" que "l’on ne peut correctement poser les problèmes qu’en entendant ceux qui les vivent". Pouvez-vous développer cette idée ?

Bertrand Schwartz : Je suis frappé en effet par le fait que l’on n’écoute plus : il y a une rupture fondamentale entre les élites et les autres, entre les administrations et les administrés. Et toute la violence vient de là. Alors que veut dire écouter ? Il y a beaucoup de gens qui écoutent, mais très peu qui entendent. Et il y a un certain nombre de gens qui entendent, mais très peu qui tiennent compte. C’est facile d’écouter… C’est déjà plus dur d’entendre : les enseignants écoutent mais n’entendent pas toujours, les parents écoutent mais n’entendent pas toujours… Entendre, c’est donc tenir compte, c’est à dire négocier et respecter.

C’est pour cela que je dis que l’on n’écoute plus : il y a peu de gens qui écoutent, encore moins qui entendent, quelques uns qui tiennent compte et peu qui négocient et respectent.

J’ai commencé mon existence par la guerre, à l’âge de 20 ans. C’est là que j’ai compris pour la première fois qu’il fallait écouter. Pendant la guerre, rien de ce que l’on a prévu arrive, et tout ce qui arrive est imprévu. J’ai donc appris à vivre dans l’imprévu. Cela m’a aussi appris que même lorsqu’il y avait une décision urgentissime à prendre, j’avais intérêt à écouter mon chauffeur ou mon standardiste, parce qu’ils avaient pu voir des choses que je n’avais pas vues. C’est là que j’ai compris l’importance d’écouter, d’entendre et de tenir compte, et de comment il fallait le faire.

L’imprévu est pour moi quelque chose d’essentiel. C’est vrai que la guerre est faite d’imprévus, et que cette expérience m’a familiarisé avec l’imprévu. C’est peut-être pour cela que j’ai vécu dans l’innovation ! Je pense que l’imprévu est un formidable moyen pour comprendre les choses, pour agir et pour former.

Marcel Berthelot : De même l’expérience est un moyen très important dans la formation. Je pense aux formations alternées, où une expérience pratique de terrain est acquise en même temps que des apports théoriques. Mais comment accueillir l’expérience ? Il y a beaucoup de gens sur le terrain qui ne savent pas accueillir l’expérience.

B.S : Tout à fait. Je demande souvent aux formateurs de la formation professionnelle : "Qu’est-ce que la formation professionnelle ?". C’est d’abord aider les personnes à transformer le vécu en expérience, car ce n’est pas la même chose : le vécu est quelque chose d’immédiat ; une expérience, c’est en tirer une leçon. Il s’agit ensuite de transformer une expérience en savoir faire, puis de transformer le savoir faire en savoir, pour pouvoir faire autrement et dans d’autres circonstances. L’autonomie est fondée sur cette chaîne : on transforme le vécu en expérience, l’expérience en savoir-faire, le savoir-faire en savoir, et le savoir retourne vers l’expérience.

Le fondement de la formation en alternance, c’est cela. Mais pratiquement, on est à cent lieu de le faire.

Toute formation devrait d’ailleurs être en alternance, la formation étant un accompagnement de l’expérience qui transforme l’expérience en savoir-faire, etc... Et le mot accueillir est tout à fait juste, car ni les uns ni les autres ne l’accueillent : la formation en alternance, théoriquement, devrait accueillir cette expérience, les tuteurs devraient accueillir, comprendre ce qu’a fait la personne qui est au travail et essayer de l’aider à le transformer en expérience. Et accueil aussi par les formateurs qui, au lieu d’apporter un contenu préfabriqué, devraient accompagner par le contenu ce que les gens font par l’expérience.

Sara Stahl : Vous nous avez parlé de l’importance de l’imprévu en formation. Cela doit se rapprocher de ce que l’on appelle la pédagogie des dysfonctionnements ? Pouvez-vous développer cette notion ?

B.S : J’ai en effet beaucoup travaillé sur les dysfonctionnements et j’ai découvert peu à peu que ces derniers étaient un moyen formidable pour former. Il y a toutes sortes de dysfonctionnements, tous les jours. Prenons l’exemple d’une panne de métro : il ne s’agit pas pour moi d’étudier les causes de cette panne, mais de savoir ce que je fais si la panne dure. Je suis obligé de contourner le dysfonctionnement. Prenons 5 personnes confrontées à cette panne de métro : chacune met en place une stratégie différente pour contourner cette panne. Et l’analyse de ces stratégies nous montre qu’il faut avoir des savoirs, des savoir-faire et des capacités : si je choisis de prendre un taxi, cela nécessite des savoirs, de savoir combien ça va me coûter si je n’ai pas beaucoup d’argent sur moi ; il faut aussi que je sache s’il n’y a pas des embouteillages monstres à 18h… ! Il faut des savoir-faire : savoir lire un plan... Et enfin, il faut des capacités pour choisir : en fonction de quoi est-ce que je vais choisir ?

Si l’on discute avec les 5 personnes confrontées à la panne, on voit que chacun a pris une méthode différente, et on apprend ces savoirs, ces savoir-faire et ces compétences par une discussion collective d’analyse des stratégies de contournements des dysfonctionnements.

C’est de cela que je me suis souvent servi pour former des gens de faibles niveaux : on part des dysfonctionnements, des événements imprévus, non pas pour en étudier les causes, mais pour voir comment les gens les contournent. Et à partir de ces stratégies de contournements, les gens apprennent des savoirs et des savoir-faire, et s’en souviennent pour le restant de leurs jours.

Marcel Berthelot : Dans ce cas-là, entre la personne et le dysfonctionnement, le tuteur n’est pas un formateur, c’est un médiateur ?

B.S : Exactement, au moment où il y a un dysfonctionnement, il doit aider le jeune à le dire, car en général, on cache les dysfonctionnements, on n’a pas envie de les montrer. Or il faut au contraire les dire : les dysfonctionnements ne sont pas toujours de la faute des gens ! Le tuteur doit aider à contourner, et lorsque le jeune a appris une méthode de contournement, le formateur va essayer d’analyser cela et d’en tirer des concepts. Il est donc médiateur.

Christine Dahlström : Pouvez-vous nous parler un peu de l’insertion et de l’exclusion ?

B.S : Il y a énormément de sortes d’exclusion, et les missions locales ont été créées avec l’idée qu’elles ne traiteraient pas seulement l’exclusion de travail, mais toutes les exclusions. Dans ma lettre de mission donnée par Pierre Mauroy en 1981, il était d’ailleurs bien spécifié que je n’aurais pas seulement à m’occuper de la formation et du travail, mais également de l’ensemble des aspects de la vie. Nous avions compris que c’était l’aspect "globalité de la personne" qui était essentiel, et qu’il ne fallait pas seulement traiter de la formation et de l’emploi, mais aussi de la justice, du logement, des loisirs… Et d’autant plus des loisirs que c’est sans doute pendant ces temps de loisirs que les gens vont le plus se donner, et qu’on va peut-être partir de là pour les former ! On a donc pris l’aspect global de la personne.

Il ne faut pas se contenter de répondre à la demande d’une personne, il faut savoir aller plus loin : quand les jeunes viennent à nous dans l’exclusion, ils ne nous posent pas nécessairement leur vrai problème. Par exemple, un jeune nous dit ne pas trouver de travail. En l’interrogeant sur ses démarches pour trouver un emploi, il nous apprend qu’il a été refusé pour des postes de manutentionnaire. Et pourquoi ? Parce que tout simplement il a mal au dos ! Voilà donc la base du problème. Il faut se saisir de tout ce que les jeunes disent, mais attention, il ne s’agit pas de les manipuler !

La base de la démarche est donc la globalité de la personne, et l’écoute par la globalité. Ça a été le principe des missions locales.

Sara : Vous travaillez actuellement sur les "Emplois jeunes" en médiation sociale. Que pensez-vous de ces nouveaux emplois - nouveaux services, et de la formation qui accompagne (ou devrait accompagner) ce projet ?

B.S : On retrouve là le même problème que dans la formation en alternance : donner aux emplois jeunes une formation toute faite, des contenus préfabriqués, alors qu’on veut trouver de nouveaux services est incohérent.

Certains élus, certains maires m’ont demandé de les aider à créer de nouveaux emplois et de nouveaux services. Pendant un an et demi, j’ai donc écouté ce que disaient les jeunes sur leur travail, à Grenoble et à Belfort. Je posais les cinq mêmes questions à chaque jeune :

-  Faites la description écrite de la situation d’une action menée pendant la semaine dans le cadre de votre travail, les conditions dans lesquelles ça s’est fait.

- Quel est l’effet néfaste que vous avez voulu éviter ?

- Quel est l’effet éventuellement induit par cet effet néfaste ?

- Décrivez ce que vous avez fait.

- Quel est le "plus" que vous avez apporté ?

En illustration, je vous donnerai l’exemple suivant :

La situation : quatre enfants rentrent dans une bibliothèque et mettent le désordre. L’effet néfaste à éviter : la gêne des lecteurs. L’effet induit : la bibliothécaire se fâche. Ce que le jeune médiateur fait alors : il emmène les gamins dehors pour discuter et leur demande pourquoi ils ont choisi la bibliothèque pour chahuter. Les gamins ne savent même pas ce qu’est une bibliothèque. Le médiateur leur explique que c’est fait pour lire : "Ah bon, ça c’est pas pour nous alors !" répondent les enfants, "Mais si, attendez ! Il y a aussi des bandes dessinées !" ajoute le médiateur, et il les inscrit à la bibliothèque !!! Voilà un sacré "plus" !

En écoutant ces jeunes, je me suis rendu compte que la plupart avait un véritable génie pour trouver des plus. Initialement, j’avais pensé mener cette enquête pour faire des statistiques autours des effets néfastes, car je me disais que s’il y avait énormément d’effets néfastes là, c’est qu’il y avait un nouveau service qui devait être créé. Mais finalement, je me suis rendu compte que ça ne servait à rien, parce que les effets néfastes étaient toujours les mêmes : l’incivilité ou l’insécurité. Ils avaient été recrutés pour cela.

Par contre j’ai découvert vraiment les "plus" : quand je faisais réfléchir et parler les jeunes, je découvrais qu’ils avaient toujours fait des plus. Autrement dit, l’action directe, c’est ce qui améliore la situation de façon immédiate, et le plus, c’est ce qui aide les gens à réfléchir.

Parallèlement, nous (c’est-à-dire M. Le Gull et moi-même pour l’association Moderniser sans exclure et Mme Gautier du CNFPT) avons utilisé l’auto-médiatisation qui consiste à donner à des gens très défavorisés la possibilité de s’exprimer par magnétoscope.

La deuxième étape a été de faire la même chose avec les encadrants, les employeurs, les élus. A la fin, on a réunit tout le monde pour que tous visionnent ensemble les cassettes et on a organisé le débat. Les employeurs ont découvert alors que les jeunes avaient une créativité formidable, et les jeunes que les employeurs avaient des contraintes. Ils se découvraient mutuellement et discutaient ensemble.

Nous avons aussi utilisé des études de cas pour lister tous les obstacles, les mécontentements, à la fois ceux des encadrants, ceux des employeurs et ceux des jeunes. En les recoupant, nous nous sommes rendus compte qu’il s’agissait souvent des mêmes obstacles, et qu’il y avait peut-être moyen de les éviter…

Troisième étape : Nous sommes allés voir les employeurs de ces nouveaux services avec nos 300 "cas" regroupés dans un tableau. Nous leur avons demandé d’étudier ces cas et de cocher ceux qui étaient les plus proches des leurs, de façon à les faire réfléchir sur ce que faisaient leurs jeunes. Mais les plus décrits dans ces cas n’étaient pas du tout ceux dont ils avaient besoin. Du coup, nous leur avons demandé de lister les plus que, eux, attendaient. Leurs plus étaient des verbes : accompagner, responsabiliser, sensibiliser, convaincre… Nous leur avons fait remarquer qu’un verbe n’avait pas de sens s’il n’était pas contextualisé.

Puis nous leur avons demandé quelles étaient les missions qu’ils voulaient mettre en place. Au cours de la discussion, ils en sont arrivé à dire que ces emplois-jeunes étaient les yeux et les oreilles du Conseil Général, et la raison était qu’ils reconnaissaient, dans les missions qu’ils donnaient, que ces jeunes faisaient autrement. Les jeunes font autrement, d’abord parce qu’ils sont jeunes, mais aussi parce qu’ils ont vécu les problèmes qu’ils rencontrent, et enfin parce qu’ils ont le temps : ils passent une heure à explique à un gamin pourquoi il ne faut pas chahuter dans une bibliothèque, alors que la bibliothécaire, elle, n’a effectivement pas le temps.

La quatrième étape, dernièrement, fut d’aller voir les formateurs.

Maintenant, nous sommes confrontés à un autre problème : l’approche des élections. Les jeunes vont commencer à râler, surtout ceux qui n’auront pas vu le sens de leur travail, les plus. Or quand on ne voit pas le sens social, il ne reste plus rien. Car faute de pouvoir exprimer les économies réalisées, le sens social est capital si l’on veut pérenniser ces nouveaux emplois - nouveaux services.

Ce qui est essentiel, c’est que les employeurs définissent eux-mêmes les missions, car sinon, ils ne garderont pas ces jeunes. On n’a fait que la moitié du chemin, mais il y a l’approche des élections, et les élus ont peur que les jeunes se révoltent.

Ces élus sont désemparés car face à deux problèmes : ils veulent bien pérenniser, mais pérenniser quoi ? Ils ne le savent pas s’ils n’ont pas étudié les missions. Et deuxièmement, professionnaliser, mais comment faire puisqu’il n’existe pas de diplôme ! Il y a bien le diplôme de l’Education nationale, mais le contenu est trop compliqué et le niveau de ces CAP est plus faible de toutes façons que celui de nombreux jeunes. De même pour l’AFPA, avec laquelle nous faisons, à sa demande, des expériences pilotes. Et la Fonction publique ignore complètement ce problème.

Or les jeunes veulent une qualification (… ?) et il faut beaucoup de temps pour les préparer. Ils n’ont plus le temps d’attendre ! Alors on sera dans l’impasse très vite si l’on n’instaure pas une réflexion collective approfondie et une large concertation.

Décembre 2000

La Vie Nouvelle
4 place de Valois
75001 Paris
Tél. : 01 55 35 36 46


http://www.globenet.org/lvn





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