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Jean-Louis Le Moigne

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L’association d’idées, fondement de la pensée complexe

L’association d’idées a toujours joué un rôle essentiel dans la pensée scientifique. Face à la complexité grandissante du monde, la faculté de relier les connaissances et les disciplines devient un atout déterminant

Par Jean-Louis Le Moigne

Un entretien avec Jean-Louis Le Moigne

Professeur émérite à l’Université d’Aix-Marseille, Jean-Louis Le Moigne est l’un des principaux animateurs de l’Association pour la pensée complexe (APC), présidée par Edgar Morin, et du programme européen Modélisation de la Complexité (MCX).

L’association d’idées a toujours joué un rôle essentiel dans la pensée scientifique. Face à la complexité grandissante du monde, la faculté de relier les connaissances et les disciplines devient un atout déterminant.

La genèse cognitive montre que la pensée scientifique est une pensée qui relie, en fonctionnant par métaphore. Il n’est pas de connaissance scientifique, y compris les inventions mathématiques - telles qu’elles ont été produites et non telles qu’elles sont enseignées -, qui ne soit produite par de telles médiations, comparaisons, correspondances, conjonctions… et non par déduction syllogistique formelle.

Prenons l’exemple de Léonard de Vinci : il a eu une production scientifique intense sans jamais avoir lu le Discours de la méthode ! Quelle méthode utilisait-il ? L’histoire de l’invention de l’hélicoptère est assez éloquente. Léonard explique qu’il est parti du dessin d’un boulon et que sa pensée a suivi le cheminement suivant : "Comme monte le boulon que l’on visse dans l’écrou, de même montera l’hélice que l’on visse dans l’air". Cette anecdote montre que le processus cognitif du "comme" vaut autant que le processus cognitif du "donc". Mais on continue d’enseigner sur les bancs des écoles que "comparaison n’est pas raison"…

Une autre histoire éclairante se situe dans les premières années de l’intelligence artificielle, alors que les chercheurs s’efforcent de reproduire le raisonnement humain. Deux d’entre eux, en pleine discussion, essayent de retrouver le nom d’un troisième :

- Je sais, son nom commence par un "z", dit le premier ;

- Tu as raison : c’est Frizel, rétorque le second.

De quelle manière cette association fonctionne-t-elle ? On peut juste émettre des hypothèses. Une chose est sûre, c’est qu’elle fonctionne…

En revanche les axiomes classiques de la déduction, le syllogisme parfait, qui justifient le droit au "donc" et qu’en général on oublie de nous enseigner, sont tels que l’on se trouve rarement dans des situations où l’on puisse effectivement les appliquer. L.J. Brouwer, père des mathématiques constructivistes, rappelait que l’axiome du tiers exclu 1 ne s’imposait pas d’évidence à la raison humaine. Déjà Aristote était conscient du fait que les situations concrètes où les trois axiomes du syllogisme formel pouvaient s’appliquer étaient extrêmement rares.

S’il est vrai que l’association d’idées ("l’ingenium, cette étrange faculté de l’esprit humain qui est de relier", disait G. Vico) est à la base de la pensée scientifique, nos propres cultures n’osent plus se l’avouer depuis deux siècles. Car la démarche cartésienne, érigée en doctrine unique par la science positive, a presque sacralisé l’analyse, autrement dit la dissociation d’idées, dressant ainsi des barrières étanches entre les disciplines.

Réhabiliter l’ingénierie

L’un des problèmes majeurs des scientifiques, c’est qu’ils ont peur de dire ce qu’ils cherchent et pourquoi ils le cherchent. Ils donnent à leur démarche une apparence d’évidence - la nature aurait des lois qu’il conviendrait de découvrir - sans s’interroger sur leur propre projet. Pourtant, dès 1934, dans Le Nouvel Esprit scientifique, Bachelard rappelait : " La méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet. " Chez les scientifiques, le projet est rarement explicité. Ainsi François Jacob écrit que la téléologie (cette "science critique" qui s’attache à l’étude des processus de finalisation endogène au sein d’un système actif) est "pour les scientifiques comme une maîtresse : ils ne peuvent pas s’en passer mais n’osent pas la montrer en public" !

La seconde erreur majeure commise par les milieux scientifiques, aux XIXe et XXe siècles, a consisté à dévaloriser les sciences de l’ingénierie, comme si elles n’étaient que l’application de connaissances produites ailleurs. L’ingénierie - qui traduit la faculté de l’esprit humain à concevoir intentionnellement en rapprochant projets et moyens - est pourtant une science noble.

Enfin, les chercheurs devraient pratiquer ce que Piaget appelle la "critique épistémologique interne" : accepter de soumettre ses propres processus de réflexion à des interrogations sur le sens et la légitimation des connaissances produites et enseignées. Quand on voit, par exemple, la biologie parler aujourd’hui de breveter les fonctions des gènes, ne devrait-on pas l’inviter à s’interroger publiquement sur le sens des mots "gène" (est-ce un objet réel ou un concept ?) et "fonction" (peut-il y avoir fonction sans projet ?) ?

Aux sources de la pensée complexe

L’émergence d’une pensée complexe donne une actualité nouvelle à ces constats. Et ce, sur trois plans au moins :

- cette pensée "ouverte" prend le contre-pied du 4° précepte cartésien selon lequel il serait indispensable de "procéder à des dénombrements si entiers que l’on soit assuré de ne rien omettre" ;

- l’essentiel, désormais, est de chercher à comprendre (rendre intelligible) plutôt que de chercher à savoir (dire le vrai) ; dans ce processus, Edgar Morin insiste sur le phénomène de reliance qui concerne aussi bien l’acte de relier et de se relier (y compris à soi-même) que le résultat de cet acte ;

- enfin, la pensée complexe met l’accent sur les processus itératifs entre science et expérience. À tous niveaux, nous sommes invités à nous mettre en interaction, que nous soyons tenus de faire ou tenus de connaître.

Les frontières entre scientifiques et citoyens deviennent plus perméables. On ne peut plus prétendre être citoyen sans réfléchir au sens des concepts et des savoirs que l’on mobilise pour fonder son action. Si les citoyens n’ont pas cette exigence - et pour peu que les scientifiques eux-mêmes en viennent à la perdre -, les phénomènes de type "vache folle" se multiplieront. Encore faut-il, dans cette mise en relation des chercheurs et des acteurs sociaux, garder une forte exigence sur les mots et les concepts. Aussi imaginatif et créatif fût-il, Léonard de Vinci ne s’en imposait pas moins "une obstinée rigueur". Edgar Morin en appelle à une éthique de la compréhension qui concerne autant le citoyen que le scientifique.

Pour une éthique de la délibération

Enfin, le principe association suppose une éthique de la délibération, nous rappelle Paul Ricœur. L’école ne nous apprend pas à délibérer et notre culture occidentale ignore l’expérience de formation de la pensée dans l’action que décrit si bien le scénario du film Douze Hommes en colère. Beaucoup de "décideurs" rejettent encore la délibération sous prétexte qu’elle serait l’alibi de la non-décision. Pourtant, la complexité grandissante de notre monde exige davantage la confrontation des points de vue pour mieux enrichir notre intelligence des contextes et des projets.

Le principe association ne peut-il aujourd’hui créer les conditions de l’interaction, de la délibération, de l’intelligence collective, de l’éducation culturelle à l’ajustement permanent ? Il nous invite à associer epistémé et pragmatiké, science et société, faire et comprendre. Comme le principe responsabilité, il invite le citoyen à "travailler à bien penser" (Pascal) plutôt qu’à croire en des explications causales trop simplistes ("la vulgarisation est bonne pour le vulgaire" !) ou jargonnantes ("ce sera toujours trop compliqué pour vous"). Travailler à bien penser, donc à bien relier, n’est-ce pas cela la pensée complexe ?

Propos recueillis par Philippe Merlant

1. Ce troisième axiome du syllogisme, selon Aristote, dit que "pour tout prédicat, c’est l’affirmation ou la négation qui est vraie" : A est ou B, ou non B.

Transversales, Science et Cultures
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