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P.A.Payutto

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> Bouddhisme > Enseignements


L’Homme et la Nature

Par P.A.Payutto

Traduction française de Jeanne Schut
http://www.dhammadelaforet.org/

Extrait de « La Loi d’Interdépendance, de l’origine conditionnée de tous les phénomèmes » (Dependent Origination – The Buddhist Law of Conditionality)

Toute vie se compose des cinq khandha (groupes, agrégats) : rūpa, la forme physique matérielle (le corps physique) ; vedanā, les sensations ; saññā, les perceptions sensorielles ; sankhāra, les formations mentales ; et viññāna, la conscience sensorielle. Il n’y a personne qui possède ou dirige les cinq khandha, ni de l’intérieur ni de l’extérieur. Dans toute étude des manifestations de la vie, les cinq khandha constituent une base de travail tout à fait complète. Ils fonctionnent conformément au principe de l’origine conditionnée des phénomènes puisqu’ils se manifestent à l’intérieur du continuum des facteurs déterminants liés entre eux et interdépendants.

Dans ce contexte, les cinq khandha — la vie — sont sujets aux Trois Caractéristiques, c’est-à-dire qu’ils sont aniccatā, impermanents et instables ; anattatā, sans aucune existence propre ; et dukkhatā, constamment soumis à l’apparition et à la cessation des phénomènes, et cause de souffrance à chaque fois qu’ils sont associés à l’ignorance. Les cinq khandha, évoluant ainsi, dans un perpétuel changement et dépourvus de toute existence propre, ne sont sujets qu’au continuum naturel des causes et des conditions interdépendantes. Cependant la plupart des êtres résistent à ce cours naturel des choses car ils s’identifient à l’un ou l’autre des maillons de la chaîne, et essaient ensuite d’imposer une certaine direction à ce « moi ». Quand les événements ne sont pas conformes à leurs désirs, ils se crispent ; cette tension est cause de frustration et entraîne un attachement encore plus fort. Si la personne a une vague prescience que le changement affecte inévitablement son précieux « moi » ou l’intuition que ce « moi » n’existe peut-être pas du tout, l’attachement et le désir deviennent encore plus désespérés, tandis que la peur et l’angoisse s’enfoncent profondément dans son esprit.

Ces états mentaux sont avijjā, ignorance de la vérité des choses telles qu’elles sont et identification à un « moi » ; tanhā, puissant désir que ce « moi » imaginaire obtienne certaines choses ou atteigne certains états ; et upādāna, saisie de ces idées fausses et attachement à elles et à tout ce qu’elles impliquent. Cette vision « polluée » ou obscurcie des choses est gravée dans le mental ; de là elle dirige notre conduite, construit une personnalité et influence les circonstances de notre vie plus ou moins ouvertement. De manière générale, elle est cause de souffrance pour tous les êtres non éveillés.

Fondamentalement, nous avons ici affaire à une opposition entre deux processus :

1. Le processus naturel de vie qui évolue selon la loi naturelle et immuable des Trois Caractéristiques. Celles-ci s’expriment au travers de la naissance (jāti), du vieillissement (jarā) et de la mort (marana), au sens premier comme au sens profond de ces termes.

2. Le processus « fabriqué » de saisie et d’attachement basé sur l’ignorance de la véritable nature de la vie. Cette ignorance est cause de la perception erronée d’un « moi » et de l’attachement à ce « moi » —on crée un « moi » qui va obstruer le cours naturel des choses. Une telle vie est prisonnière de l’ignorance ; elle est vécue dans l’attachement et l’esclavage ; elle est en contradiction avec les lois de la nature et régie par la peur et la souffrance.

D’un point de vue éthique, on peut dire que la vie comprend deux sortes de soi :

- le soi conventionnel : tout continuum de vie qui suit son cours naturel conditionné, bien que dépourvu d’essence durable, peut être identifié comme un continuum distinct des autres. On peut utiliser cette convention à bon escient en matière de conduite morale.

- le soi fabriqué : produit de l’ignorance, auquel on s’identifie et on s’attache.

Le moi conventionnel ne cause aucun problème quand il est bien compris. Par contre, le moi fabriqué qui se dissimule sous le moi conventionnel est celui qui s’attache, qui doit subir les vicissitudes de l’autre et en souffrir. En d’autres termes, le processus se joue sur deux niveaux : sur l’un, il y a le moi conventionnel et, sur l’autre, l’attachement erroné au moi conventionnel considéré comme une réalité absolue. Si cet attachement erroné est éclairé par la connaissance et la compréhension, le problème est résolu.

Vivre en étant attaché à la notion d’un moi personnel engendre des peurs et des angoisses qui vont s’ancrer très profondément dans le psychisme. A partir de là, l’être humain, qui ne soupçonne même pas son asservissement, sera entièrement en leur pouvoir. Une vision de la vie basée sur l’attachement à l’idée d’un moi a de nombreuses répercussions néfastes :

· L’attachement à des désirs égoïstes (kāmupādāna), la recherche incessante de leur satisfaction, l’avidité et la possessivité.

· L’adhésion obstinée à des opinions et l’identification à celles-ci (ditthupādāna), le fait de les considérer comme soi ou siennes. Cela revient à construire un mur pour ne pas voir la vérité, ou même à s’en détourner complètement. Cette forme d’attachement bloque les capacités de raisonnement et conduit tout droit à l’arrogance et aux tendances doctrinaires.

· L’adhésion à des croyances et à des pratiques superstitieuses (sīlabbat-upādāna). L’être humain, ne pouvant percevoir qu’une relation mystique ou ténue dans de telles pratiques, ne peut jamais y croire véritablement. Cependant la peur et l’inquiétude pour son moi fabriqué le poussent à des tentatives désespérées de s’accrocher à n’importe quoi pour se rassurer.

· L’idée d’un soi indépendant (attavādupādāna) auquel s’accrocher, que l’on soutient et que l’on protège de toute atteinte ou destruction. La souffrance naît alors du mal que l’on se donne pour ce « soi d’attachement » opprimé.

Dans ce contexte, la tension et la souffrance créées ne se limitent pas à l’individu, elles se répandent vers l’extérieur et affectent la société. Il est facile de voir que l’attachement (upādāna) est la source principale de tous les problèmes de société créés par les humains.

Le cycle d’interdépendance montre l’origine de cette existence, faite de tension et d’égoïsme, et l’inévitable souffrance qui en découle. Lorsque la chaîne est brisée, la vie se transforme complètement : elle est gouvernée par la sagesse, vécue dans l’harmonie avec la nature et libérée de l’attachement à un moi.

Vivre avec sagesse signifie avoir une compréhension claire et profonde de ce qui est, et savoir comment profiter des bienfaits de la nature ; profiter des bienfaits de la nature signifie être en harmonie avec elle ; être en harmonie avec la nature signifie vivre libre ; vivre libre signifie être libéré du joug du désir et de l’attachement ; vivre sans attachement signifie vivre avec sagesse, connaître la véritable nature des choses, et entrer en relation avec celles-ci grâce à une réelle compréhension du processus d’interdépendance.

Selon l’enseignement du Bouddha, rien n’existe qui ne fasse partie de la nature : ni une force mystique qui contrôlerait les événements de l’extérieur, ni rien qui soit lié ou impliqué dans les rouages de la nature. Tout ce qui est associé à la nature ne peut en être séparé ; ce ne peut en être qu’un composant. Tous les événements de la nature sont régis par les relations interdépendantes des phénomènes naturels. Rien n’est le fait du hasard et il n’existe pas non plus de force créatrice sans cause. Des événements apparemment étonnants ou miraculeux ont toujours des causes très précises mais, comme ces causes nous sont parfois obscures, nous croyons avoir affaire à un miracle. Cependant l’étonnement et la perplexité disparaissent bien vite dès que la cause de ces événements est comprise. Le mot « surnaturel » n’est qu’une façon d’exprimer ce qui dépasse nos capacités actuelles de compréhension mais il n’y a en réalité rien qui soit véritablement sur-naturel.

Il en va de même pour notre relation à la nature. Quand nous disons des êtres humains qu’ils sont séparés de la nature ou qu’ils la maîtrisent, il ne s’agit là que d’une façon de parler. Les humains font partie de la nature, ils n’en sont pas séparés. Dire que nous maîtrisons la nature signifie simplement que, à un certain moment, nous faisons partie des maillons de la chaîne des causes et des effets. L’élément humain contient des facteurs mentaux, notamment l’intention, qui font partie du processus regroupant action et résultat sous le nom de « création ». Cependant l’humanité est incapable de créer quoi que ce soit à partir de rien, indépendamment des causes naturelles. Notre soi-disant maîtrise de la nature vient de notre capacité à identifier les facteurs nécessaires pour produire un certain résultat et à savoir les mettre en œuvre.

Ce processus comprend deux étapes : la première est la connaissance, et celle-ci sert de catalyseur à la deuxième, c’est-à-dire à tout ce qui s’ensuit. La connaissance en tant que facteur numéro un est donc d’une importance cruciale. C’est elle qui permet à l’homme d’utiliser le processus des causes et des effets et d’y participer. Ce n’est que lorsqu’il intervient avec sagesse dans le cours naturel des choses que l’on peut dire de l’homme qu’il « maîtrise la nature ». Dans ce cas, ses connaissances, ses capacités et ses actions s’inscrivent dans le processus naturel des choses.

Ce principe s’applique aussi bien aux phénomènes physiques que mentaux. Nous avons dit plus haut que « profiter des bienfaits de la nature signifie également vivre en harmonie avec elle ». Cette affirmation est basée sur la réalité de la nature interdépendante des phénomènes physiques et mentaux. Nous pourrions dire tout aussi justement « maîtriser les aspects mentaux de la nature » ou « maîtriser le mental ». La sagesse appliquée aux phénomènes physiques comme aux phénomènes mentaux est essentielle pour réellement profiter des bienfaits de la nature.

Une vie menée avec sagesse peut être considérée à partir de deux perspectives :

- Vue de l’intérieur, elle se caractérise par la sérénité, la joie, l’attention et la liberté. L’esprit éprouve des sensations agréables mais ne se laisse pas enivrer ni piéger par elles. Dans les moments difficiles, il reste ferme, stable, imperturbable. Les objets extérieurs ne sont plus source d’exubérance ni de souffrance.

- Vue de l’extérieur, elle se caractérise par la fluidité, l’efficacité, la flexibilité. Elle est libérée des concepts erronés et des complexes encombrants.

Voici un enseignement du Bouddha qui illustre les différences entre une vie vécue dans l’attachement et une vie de sagesse :

« Moines, celui qui est ignorant et non éveillé (puthujjana) éprouve des sensations agréables, désagréables et neutres. Le noble disciple averti éprouve aussi des sensations agréables, désagréables et neutres. Alors, moines, qu’est-ce qui distingue, oppose et sépare le noble disciple averti et l’homme ignorant non éveillé ?

« Moines, quand un être ignorant et non éveillé entre en contact avec des sensations désagréables, il s’en attriste, se lamente, pleure, se frappe la poitrine, il est bouleversé et affolé. Il éprouve deux sortes de sensations : au niveau du corps et au niveau de l’esprit.

« C’est comme si un archer tirait sur un homme une flèche puis une seconde : l’homme ressentirait de la douleur à chacune des deux flèches. C’est ce qui arrive à l’être ignorant et non éveillé : il éprouve deux sortes de douleur : l’une physique et l’autre mentale.

« De plus, quand il éprouve une sensation désagréable, il est mécontent. Etant mécontent du fait de cette sensation désagréable, des tendances latentes d’aversion (patighānusaya) liées à cette sensation désagréable s’accumulent. Face à une sensation désagréable, il recherche le bonheur dans les plaisirs sensoriels. Pourquoi ? Parce que, pour l’être ignorant et non éveillé, le seul moyen d’échapper à une sensation désagréable est de s’en distraire par les plaisirs des sens. Mais, tandis qu’il se complaît dans les plaisirs sensoriels, des tendances latentes de convoitise (rāgānusaya) liées à ces sensations agréables s’accumulent. Il ne connaît pas l’origine réelle de ces sensations, pas plus que le moment où elles cesseront ; il ne sait pas pourquoi elles l’attirent, ignore leurs limites et comment s’en défaire. Ne sachant rien de tout cela, des tendances latentes d’ignorance (avijjānusaya) liées aux sensations neutres s’accumulent. Quand il éprouve des sensations agréables, il s’y attache ; quand il éprouve des sensations désagréables il s’y attache et quand il éprouve des sensations neutres, il s’y attache. C’est ainsi, moines, que l’être ignorant et non éveillé est enchaîné à la naissance, au vieillissement, à la mort, au chagrin, aux lamentations, à la douleur, à la tristesse et au désespoir. Je dis qu’il est enchaîné par la souffrance.

« Quant au noble disciple averti, moines, quand il éprouve une sensation désagréable, il ne s’attriste pas, ne se lamente pas, ne pleure pas, ne se frappe pas la poitrine. Il n’est ni bouleversé ni affolé. Il éprouve de la douleur dans le corps et seulement dans le corps — pas dans l’esprit.

« C’est comme si un archer tirait une flèche sur un homme puis une seconde qui manquerait son but : l’homme ressentirait de la douleur seulement du fait de la première flèche. Voilà ce qui arrive au noble disciple averti : il éprouve de la douleur dans le corps mais pas dans l’esprit.

« De plus, il n’éprouve aucun mécontentement du fait de cette sensation désagréable. N’étant pas mécontent il n’accumule aucune tendance latente d’aversion. Il éprouve une sensation désagréable mais n’essaie pas de s’en distraire par les plaisirs des sens. Pourquoi ? Parce que le noble disciple averti sait se libérer des sensations désagréables sans chercher à s’en distraire par les plaisirs des sens. Comme il ne recherche pas la distraction des plaisirs sensoriels, il n’accumule pas de tendances latentes de convoitise liées aux sensations agréables. Il connaît l’origine réelle des sensations, de même que le moment où elles cessent ; il sait pourquoi elles attirent, connaît leurs limites et comment s’en défaire. Sachant tout cela, il n’accumule pas de tendances latentes d’ignorance liées aux sensations neutres. Quand il éprouve des sensations agréables, il ne se laisse pas enchaîner par elles ; quand il éprouve des sensations désagréables, il ne se laisse pas enchaîner par elles ; quand il éprouve des sensations neutres, il ne se laisse pas enchaîner par elles. Moines, tel est le noble disciple averti, libéré de la naissance, du vieillissement, de la mort, du chagrin, des lamentations, de la douleur, de la tristesse et du désespoir. Je dis qu’il est libéré de la souffrance.

« Moines, voilà ce qui distingue, oppose et sépare le noble disciple averti et l’homme ignorant et non éveillé. »

P.A. PAYUTTO
(Phra Dhammapitaka)

Le Dhamma de la Forêt


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