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Judas l’incompris

Un homme ordinaire, avec ses élans d’amour et ses retombées de ferveur, son authenticité et sa duplicité, ses jugements tranchés et ses erreurs mortelles

Par Jean-Pierre Sara

Il y a peu de noms qui portent une charge émotionnelle aussi grande que celui de Judas. Dans la tradition dite monothéiste, à laquelle son personnage appartient, on trouve beaucoup de Moïse (Moshe, Moussa), un certain nombre de Jésus (principalement en Amérique Latine), une quantité innombrable de Muhammad (à travers tout le monde musulman), mais dans l’agrégat islamo-judéo-chrétien –plus de 40% de la population mondiale aujourd’hui– on chercherait un Judas à la loupe.

Comment en est-on arrivé là, alors que Judas Maccabée, par exemple, est au contraire un héros de l’"Ancien Testament" ? Tout simplement parce que, dans le "Nouveau", Judas est le traître par excellence et que, depuis lors, son nom est partout devenu le symbole même de la traîtrise. S’est-on jamais penché sur son histoire propre, à l’abri des préjugés, à l’encontre des "Ecritures" ? Lui a-t-on jamais accordé le bénéfice du doute ? Essayons de réviser son mauvais procès. Et, pour ce faire, acceptons –en un premier temps– l’hypothèse avancée par le Révérend R.J. Campbell dans son livre "The Life of Christ" <1> , à savoir que Judas serait le frère de Marthe, Marie et Lazare et que ceux-ci seraient les enfants de Simon le lépreux. On verra plus tard que cette simple hypothèse va permettre une lecture différente des événements consignés dans les Evangiles, et tendre ainsi à réhabiliter le personnage.

Adoptant le postulat de Campbell, nous allons donc commencer notre "re-lecture" par le père, Simon. C’était, semble-t-il, un homme riche de Béthanie <2> où il avait une belle demeure. On y offrit un dîner en l’honneur de Jésus. Marthe servait et Lazare était assis parmi les convives (Jean XII 2). Dans le verset précédent (XII 1), Jean nous avait dit que six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où vivait Lazare, qu’il avait relevé d’entre les morts. C’était donc bien chez Lazare que Jésus se rendait. Or Matthieu (XXVI 6) et Marc (XIV 3) spécifient que c’était dans la maison de Simon le lépreux. On en conclut tout naturellement que Lazare se trouvait dans la maison de son père, et non d’un amphitryon quelconque, puisque sa soeur y assurait le service.

Le cadre est ainsi posé : Jésus est allé à Béthanie rendre visite à la famille qu’il affectionnait particulièrement. <3> Il est reçu dans la maison du père, Simon. Autrement, on ne s’expliquerait pas la suite : Marthe servant, Lazare assis parmi les hôtes, Marie qui va bientôt venir répandre le parfum sur Jésus et Judas qui s’arroge le droit de protester. Aurait-il pu le faire dans une maison qui n’est pas la sienne ?

Mais n’anticipons pas. Voyons maintenant pourquoi le surnom de "lépreux" a été atttribué à ce Simon. On peut affirmer, sans grand risque de se tromper, que c’est parce que Simon était lépreux et qu’il avait été guéri. Vraisemblablement guéri par Jésus, sans quoi ce surnom n’aurait pas eu grand intérêt dans le récit évangélique. Or, dans la somme des quatre Evangiles, seules deux guérisons de lèpre sont rapportées ; l’une concerne un groupe de dix lépreux (Luc XVII 12-13) : A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance et, élevant la voix, lui dirent : Jésus, Maître, aie pitié de nous  ; l’autre concerne un individu (Luc V 12 & Marc I 41) <4>  : Dans une certaine ville où il se rendit, il y avait un homme couvert de lèpre. A la vue de Jésus, il tomba face contre terre, en le suppliant : Seigneur, si tu le veux, tu peux me guérir. Emu de compassion, Jésus étendit la main et le toucha, en disant : Je le veux, sois guéri.

De l’antiquité jusqu’à une période encore récente, les lépreux (a) devaient vivre entre eux, (b) en dehors des villes et (c) signaler leur présence de loin. Dans le cas des dix lépreux, ces contraintes sont respectées, (a) puisqu’ils sont dix, (b) qu’ils se tiennent à l’entrée du village, et (c) qu’ils s’arrêtent à distance et élèvent la voix. Tandis que dans le cas du lépreux unique, les contraintes ne sont pas respectées du tout, (a) puisqu’il est seul, (b) qu’il est "dans" la ville et (c) que Jésus le "touche" après qu’il se fût prosterné devant lui.

Mais la différence avec les autres lépreux va plus loin (Marc I 45) : A peine sorti, (il) se mit à proclamer et à divulguer la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ostensiblement dans une ville, mais se tenait à l’écart dans des lieux solitaires ; et l’on venait à lui de toutes parts. Ce lépreux devait être suffisamment influent au départ pour qu’il n’ait pas été astreint aux dures contingences des autres lépreux et pour que son témoignage ait eu l’effet qu’on vient de voir. De là à l’identifier avec Simon le lépreux de Béthanie, il n’y a qu’un pas. On peut le franchir aisément.

Ce n’est pas tout. Quelque temps après la guérison de cet homme, Jésus fut invité à prendre le repas chez un Pharisien, nommé Simon (Luc VII 37-39) : Survint une femme de la ville, qui était pécheresse. Elle avait appris que Jésus était à la table du Pharisien, et elle avait apporté un vase d’albâtre rempli de parfum. Tout en pleurs, se plaçant derrière lui à ses pieds, elle se mit à les baigner de larmes, à les essuyer avec ses cheveux ; elle les embrassait et les oignait de parfum. A cette vue, le Pharisien se dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait que cette femme qui le touche est pécheresse. Non seulement Luc, à qui on doit la relation des deux épisodes, celui du lépreux guéri et celui de la pécheresse repentante, les place dans cet ordre, mais aussi tous les auteurs des synopses. Notons, en passant, que le premier épisode se déroule dans une "ville", et que la femme du deuxième épisode est une pécheresse de la "ville". Or, vers la fin du ministère de Jésus, dans ce qu’il est convenu d’appeler l’"Onction de Béthanie", Jean raconte exactement la même scène (XII 3) : Marie, donc, prit une livre de (ce) parfum, une huile de nard véritable ; elle oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux. Et l’odeur du parfum emplit toute la maison. <5> C’est là que se place la protestation de Judas Iscariote (Jean XII 5) : Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers et donné l’argent aux pauvres ? Nous y reviendrons tout à l’heure. Entre-temps, Jean avait déjà identifié Marie, soeur de Marthe, comme étant (XI 2) : celle qui oignit de parfum le Seigneur et qui lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et c’est son frère Lazare qui était malade.

Le doute n’est donc plus possible : Jean se référait à une première onction, celle racontée par l’Evangile de Luc au début du ministère de Jésus. Evangile que Jean devait connaître, puisque le sien a été rédigé presque vingt ans après.

On infère légitimement que, si Simon le lépreux de l’Onction de Béthanie n’est autre que Simon le Pharisien chez qui la "pécheresse" est venue accomplir ce geste de dévotion à l’égard de Jésus, celle-ci ne peut être que Marie, soeur de Marthe et de Lazare, accomplissant le même geste deux ans plus tard. Ce qui explique –selon la chronologie des faits exposée plus haut– que Simon, guéri par Jésus, ait reçu celui-ci une première fois en Galilée, <6> et une seconde fois à Béthanie.

Il y aurait éventuellement une objection au fait que les acteurs des deux "onctions" soient les mêmes. La voici : puisque les deux Simon n’en font qu’un et que les deux Marie n’en font qu’une, comment se fait-il qu’étant judéens tous les deux, <7> père et fille aient choisi de résider en Galilée, au début du ministère de Jésus ?

Il y a deux raisons à cette pénible expatriation :

-  pour le père, c’est sa maladie. Ayant contracté la lèpre, devenu de ce chef impur au regard de la Loi, il ne pouvait plus supporter de vivre en paria dans son propre pays. Il est tout à fait plausible qu’il ait cherché à s’en aller le plus loin possible, en l’occurrence en Galilée, où son statut de Pharisien et ses moyens matériels lui permettaient d’assumer plus aisément sa nouvelle condition. D’où la différence de traitement notée entre lui et les dix lépreux.

-  pour la fille, c’est une tradition remontant aux origines du Christianisme qui identifie la pécheresse aimante et repentante à Marie de Magdala. <8> D’après cette tradition, Marie –de Béthanie donc– aurait été mariée contre son gré à un scribe de Jérusalem qu’elle quitta pour suivre un officier romain basé à Magdala. Doublement déçue, elle aurait mené une vie que nous qualifierions aujourd’hui de "libre", ce qui lui valut l’épithète de "pécheresse". Mais c’était une femme sincère et passionnée, en quête d’un idéal que ses expériences malheureuses ne lui avaient pas permis de réaliser. Elle avait dû rencontrer Jésus et l’entendre au cours de ses pérégrinations sur les bords du lac de Tibériade. Le charisme de cet homme l’avait sans doute attirée. Lorsqu’elle apprit qu’il était l’invité de son père, elle s’y rendit et se jeta en larmes à ses pieds. Bouleversée, transformée, reconnaissante, elle devint sa disciple et le suivit partout. De ce jour, elle fut surnommée Marie de Magdala. <9>

Ce raccourci montre que Marie de Béthanie était bien Marie de Magdala, alors pécheresse, et que son père, Simon, se trouvait –pour des motifs différents– dans la même région qu’elle, sinon dans la même "ville". Nous comprenons, par cette filiation, que Marie n’ait pas été lapidée comme femme adultère étant donné qu’elle était riche et "fille de bonne famille". Nous comprenons surtout qu’elle ait eu ses entrées dans la maison paternelle, puisqu’elle s’y introduisit sans avoir été conviée et sans que personne ne lui ait demandé ce qu’elle faisait là, dont le maître de maison.

Entre les lignes, nous pouvons lire que même guéri, heureux, ayant par admiration pour Jésus divulgué les circonstances de sa guérison, Simon restait néanmoins un Pharisien au sens péjoratif du terme. Le jugement qu’il porte sur sa fille est très sévère et il fait mine de ne pas la connaître ; en outre, bien qu’il se soit adressé à Jésus ainsi : Parle, Maître ! il avait omis –dans son complexe de supériorité sociale, pour ainsi dire– de lui témoigner les marques traditionnelles de l’hospitalité. C’est pourquoi, Jésus le reprend sur ces deux points en lui répondant ainsi : Tu vois cette femme ? (comme pour lui rappeler qu’elle ne lui est pas inconnue), et en lui montrant la différence entre sa prévenance à elle et sa discourtoisie à lui. Et Jésus conclut cet épisode (Luc VII 40-47) par une de ses phrases inoubliables : Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé.

Ce détour par Simon le lépreux et Marie de Magdala nous ramène à l’Onction de Béthanie. Dans cette invitation-ci, en sus de Marie qui répète le même geste de dévotion à l’égard du Maître, on observe la présence d’un convive nouveau. Présence qui va être déterminante pour la suite des événements. A l’inverse de Matthieu et de Marc, vagues et contradictoires entre eux sur les personnes présentes à cette "onction", ainsi que sur les critiques du geste de Marie, Jean indique nommément que c’est Judas qui était là et qui –seul– récriminait. Et il précise son nom, comme nous l’avons vu plus haut : Judas Iscariote.

C’est lui qui, apparemment très peu intimidé, voire agressif, proteste sans que personne ne le rabroue. S’il avait seulement la qualité de disciple accompagnant son maître à l’invitation, et non une qualité "personnelle" dans cette maison, on se serait attendu à ce que Simon, Lazare ou Marthe prennent la défense de leur fille et soeur, Marie, face à la remarque intempestive de ce convive indélicat. Or, c’est Jésus qui répond (Marc XIV 6) : Qu’on la laisse en paix ! Pourquoi lui faire de la peine ?

Il y a donc une présomption de familiarité entre Judas, Simon et ses autres enfants puisqu’ils se taisent tous devant son intervention. Présomption qui se mue en quasi-certitude au moment où, durant la Cène, Jésus désigne ainsi celui qui allait le livrer (Jean XIII 26) : C’est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper. Il trempa la bouchée et la donna à Judas, fils de Simon Iscariote. Judas y est clairement désigné comme le fils de Simon Iscariote. Ainsi ce Simon, père de Judas, serait le même que Simon le lépreux, et le même que Simon le Pharisien.

Par conséquent, Simon –un et unique– a eu quatre enfants : Marthe et Marie (dite la Magdaléenne), Lazare et Judas. On comprend maintenant l’intimité de Jésus avec ce dernier, membre à part entière de la famille qu’il a particulièrement aimée : C’est à Judas qu’il a confié la bourse commune, c’est à lui qu’il a trempé la bouchée, signe spécial d’affection, c’est de lui qu’il acceptera le baiser final de la trahison.

Cette trahison s’éclaire dès lors d’un jour nouveau. Judas n’apparaît plus comme l’être minable décrit par Jean : soit comme un vulgaire voleur (XII 6), soit comme fils de la perdition (XVII 12). Cette parole odieusement attribuée à Jésus en prière à son Père est révoltante. En voici la citation complète : Pendant que j’étais avec eux (les disciples), je les ai gardés en ton nom que tu m’as donné. Je les ai protégés et nul d’entre eux n’a péri, hormis le fils de la perdition, afin que l’Ecriture fût accomplie. Il faut ajouter à cela le tristement célèbre (Marc XIV 21 et Matthieu XXVI 24) : Malheur à celui par qui le fils de l’homme sera livré. Il aurait mieux valu pour lui qu’il ne fût pas né. Comment Judas peut-il à la fois être prédestiné à commettre cet acte, et puni pour l’avoir commis ? On touche ici au point crucial de l’altération des "Ecritures", car il soulève aussi bien le problème de la pérennité de l’enfer que celui des contradictions dans la personnalité de Jésus, devenu brusquement vindicatif et impitoyable, alors qu’il n’a jamais été que mansuétude et pardon. On devine aisément la main de l’Institution qui veut terrifier les croyants pour mieux exercer sur eux son emprise et qui n’hésite pas, pour arriver à ses fins, à mettre de telles paroles dans la bouche de Jésus.

Le personnage de Judas ne correspond pas davantage au portrait grotesque qu’en trace Pierre dans les Actes des Apôtres (I 18-19) : Or cet homme, avec le salaire de l’iniquité, avait acheté un champ et, étant tombé la tête en avant, il creva par le milieu et toutes ses entrailles se sont répandues. Le fait est si connu de tous les habitants de Jérusalem que ce champ a été appelé, dans leur langue, Hakeldama, c’est-à-dire Champ du sang.

Un discours quadruplement faux : 1. Judas n’a pas gardé l’argent de l’iniquité, il l’a rendu aux grands prêtres. 2. Ce sont eux qui achetèrent le champ, pas Judas.

3. Il n’a pas "crevé" par accident, il s’est suicidé par remords. 4. Le nom de "Hakeldama" (Champ du sang) ne provient pas du fait que les entrailles de Judas s’y sont répandues, mais du fait que les grands prêtres l’ont acheté au potier pour la sépulture des étrangers avec "le prix du sang" de Jésus ; pour eux, donc, c’était un bien deux fois impur : par sa destination (la sépulture des goïm) et par sa contrepartie (le prix du sang). Tels sont les faits rapportés par Matthieu (XXVII 3-8). Il n’y a aucune raison de leur substituer la version altérée et tendancieuse de Pierre.

Iscariote veut dire originaire "de Kérioth", petite bourgade des régions semi-désertiques de la Judée. Simon Iscariote pourrait tenir de là le nom de sa famille, qui s’est établie par la suite à Béthanie, près de Jérusalem. C’est probablement de ces régions que, conduit par Judas Maccabée, s’élança le mouvement juif de libération nationale à l’assaut de Jérusalem, et qu’il réussit à affranchir le peuple hébreu du joug syrien sous le règne d’Antiochus IV Epiphane, deux cents ans plus tôt.

De par ses origines présumées, comme aussi parce que son nom jouxte celui de Simon "le Zélote" dans les listes des apôtres (transmises par les Synoptiques), Judas Iscariote a sans doute eu des sympathies, voire un concours actif, dans le mouvement zélote. Lequel prônait aussi la libération par la force du joug de l’occupant. Nombreux furent ceux qui, appartenant à cette mouvance, crurent que Jésus était le Messie libérateur annoncé par les Ecritures, et qui s’attachèrent à sa personne. Leur déception fut à la mesure de leur espoir. Les proches disciples de Jésus eux-mêmes ont souvent confondu le royaume de ce monde qu’ils appelaient de leurs voeux et le royaume intérieur que Jésus prêchait <10> . Que dire alors des "activistes" tels que les Zélotes ?

A notre humble avis, Judas était un homme sincère qui, comme les autres apôtres, avait tout laissé pour suivre Jésus. Toutefois, les mois passaient sans que Jésus ne prît la tête de l’insurrection contre les Romains, même après l’épisode de la multiplication des pains où, pourtant, la foule voulut le proclamer roi <11>. Le trouble de Judas ne pouvait qu’augmenter. Il était déjà décelable dans sa nervosité au cours de l’onction de Béthanie. Mais, quelques jours plus tard, lorsqu’il vit que Jésus n’avait pas réagi comme il le souhaitait, nonobstant l’entrée triomphale à Jérusalem du dimanche des Rameaux, il comprit que tout espoir était définitivement perdu. Cette fois, sa réaction fut violente. Toute sa vie et toute sa lutte pour l’idéal patriotique qu’il s’était forgé lui apparaissaient désormais vidées de leur substance.

Quand on aime et qu’on est déçu, les sentiments peuvent subir un revirement brutal et se traduire par une pulsion de haine. C’est ce qui est sans doute arrivé à Judas, proposant aux grands prêtres de leur livrer Jésus. Il est très probable que les trente sicles d’argent qu’il a encaissés pour sa trahison n’étaient qu’un auto-dénigrement supplémentaire, car il avait certainement conscience de la bassesse de son acte. Quelquefois, aspiré jusqu’aux abysses du maelström qui l’emporte, l’homme accumule les gestes suicidaires comme par défi.

On peut aussi imaginer que Judas ait voulu "accélérer" l’histoire. En livrant Jésus, il l’aurait obligé à réagir –enfin– comme le réel Messie du peuple juif, à user de ses pouvoirs pour renverser l’autorité en place et à rétablir la théocratie, le véritable royaume d’Israël. Voyant qu’il avait abouti à l’opposé, c’est-à-dire à soumettre Jésus aux pires souffrances et à le conduire vers la mort la plus infamante, Judas en a été bouleversé jusqu’au tréfonds de son âme.

Quoi qu’il en soit, le dénouement fut le même : étranglé par le remords, il s’est étranglé physiquement. Non sans avoir jeté l’argent à la face de ceux dont, par sa désespérance, il s’était rendu complice.

Voilà, nous semble-t-il, la véritable identité de Judas : un homme ordinaire, avec ses élans d’amour et ses retombées de ferveur, son authenticité et sa duplicité, ses jugements tranchés et ses erreurs mortelles. Un homme digne de compassion à l’instar de tout un chacun. En aucun cas, cependant, un être prédestiné à la géhenne éternelle, que deux mille ans de faux en Ecritures ne cessent de lui promettre.

<1> Un vieux livre, en mauvais état de conservation, découvert dans la bibliothèque d’Anandashram, à Kanhangad en Inde du sud, où vécut Papa Ramdas (1884 - 1963). Ce fut un saint très vénéré dans l’Inde tout entière, considéré comme l’un des Maîtres dans la voie du "Bhakti Yoga" [le Yoga de l’amour, quelquefois appelé aussi le Yoga de la dévotion]. Il est l’auteur de « In Quest of God », sorte d’autobiographie où il décrit son propre cheminement dans cette voie.

<2> Nous déduirons plus loin qu’il était Pharisien, et peut-être père d’un Zélote. En attendant, l’épisode de la mort de Lazare nous renseigne sur le fait qu’il s’agissait de la maison d’un notable, car beaucoup de Juifs étaient venus chez Marthe et Marie pour les consoler dans leur deuil {{}}(Jean XI 19).

<3> Toujours dans l’épisode de la mort de Lazare, il est dit que Jésus répondait au voeu des soeurs de Lazare, Marthe et Marie, de venir chez elles dans ces circonstances douloureuses, parce qu’il les aimait tous les trois : Or Jésus aimait Marthe, et sa soeur et Lazare. (Jean XI 5).

<4> Alors que Luc seul raconte l’épisode des dix lépreux, trois évangélistes rapportent celui du lépreux unique : en plus de Luc et Marc que nous avons combinés ici, il y a également Matthieu (VIII 2-3).

<5> Matthieu (XXVI 7) et Marc (XIV 3), qui rapportent également l’Onction de Béthanie, précisent que la "femme" qu’ils ne nomment pas apporta un vase d’albâtre contenant un parfum de grand prix. Similitude évidente avec les détails relatifs au parfum de la première onction mentionnés par Luc.

<6> On pourrait situer cette invitation à Naïn, ville où Jésus ressuscita le fils de la veuve. Simon aurait pu s’y établir provisoirement pour les rituels de sa guérison, et Marie de Magdala y être attirée par la nouvelle du miracle. Les synopses, en effet, placent ce miracle (le fils de la veuve ressucité) entre la guérison du lépreux

- nous savons maintenant qu’il s’agit de Simon le Pharisien - et l’irruption de la pécheresse dans la maison de ce dernier. On pourrait préférer la ville de Magdala, qui se trouve sur le trajet-retour de Jésus vers Capharnaüm, parce qu’en fait Jésus est revenu à Capharnaüm après ce périple en Galilée du sud ; mais la ville de Tibériade conviendrait également, puisqu’elle se trouve aussi sur ce trajet. Peut-être mêrme conviendrait-elle davantage, si l’on choisit d’établir le père et la fille dans deux villes différentes. En définitive, le lieu de l’invitation, c’est-à-dire le lieu de la première onction, importe peu. Retenons simplement que c’était une ville –Naïn, Magdala ou Tibériade– et non un village de Galilée, vu que le lépreux avait été guéri dans une ville et que la pécheresse vivait dans une ville. C’est d’ailleurs le dénominateur commun des deux épisodes.

<7> Jean le confirme ainsi (XI 1) : A Béthanie, le village d’où venaient Marthe et Marie, sa soeur. Les Judéens tenaient les Galiléens en piètre estime. N’oublions pas qu’en plus, Simon était Pharisien et riche, comme l’indiquent sa demeure de Béthanie ainsi que les largesses de sa fille, Marie, capable de dépenser la somme considérable de trois cents deniers en parfum répandu sur Jésus ; et ce deux fois plutôt qu’une.

<8> Le Chanoine Alfred Weber, dans son livre "Le Saint Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ" (p.168) diffusé par l’OEuvre Catholique en 1913, affirme que cette tradition est même en accord avec le Talmud.

<9> Après cet épisode, voici ce que Luc dit (VIII 1-3) : Par la suite, Jésus traversait les villes et les villages, prêchant et annonçant le Royaume de Dieu. Et les Douze l’accompagnaient, ainsi que quelques femmes qu’il avait guéries : Marie, dite la Magdaléenne, dont sept esprits impurs étaient sortis, Jeanne femme de Chouza, intendant d’Hérode... On voit ici, d’une part, que Marie de Magdala était considérée comme un grande pécheresse puisque sa conversion a necessité l’expulsion de sept esprits impurs ; mais que, d’autre part, elle en a émergé tellement grandie qu’elle est citée avant la femme de l’intendant d’Hérode. Jusqu’au Golgotha et la première apparition de Jésus après sa mort, elle occupera une place prééminente dans les Evangiles.

<10> Jusqu’après sa mort, les disciples d’Emmaüs se désolaient encore que Jésus n’eût pas été le Messie que l’on attendait. Par Messie, il faut entendre le sens littéral de l’"Oint" en hébreu, c.a.d. un roi qui, en vertu du pouvoir qui lui est conféré par Dieu, sauverait le peuple juif de l’occupant romain. "Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël." (Luc XXIV 21).

<11> (Jean VI 14-15) : A la vue de ce prodige, les gens s’écrièrent : Celui-là est vraiment le prophète qui doit venir en ce monde. Mais Jésus, sachant qu’ils allaient l’enlever pour le proclamer roi, se retira de nouveau, seul, sur la montagne. Jésus ne se faisait pas beaucoup d’illusions sur cet enthousiasme populaire (Jean VI 26-27) : En vérité, je vous le dis, ce n’est pas pour avoir vu des signes que vous me cherchez, c’est pour avoir mangé du pain à satiété. Tâchez d’obtenir non la nourriture périssable, mais celle qui demeure et produit la vie éternelle. Bien plus tard, vers la fin de sa mission, Jésus mettait encore en garde ceux qui cherchaient un royaume concret. (Luc XVII 20-21) : Questionné par les Pharisiens sur le moment où viendrait le Royaume, il leur répondit : La venue du Royaume ne se laisse pas observer. On ne pourra pas dire : le voici, ou le voilà ; car le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. Il est difficile de mieux localiser le Royaume. Nous avons là une des plus belles paroles de tout l’Evangile.

Février 2001

Auteur de "Jésus avant l’Eglise", l’Harmattan, nov. 1999






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