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Jésus et les esséniens

Par Jean-Pierre Sara

JESUS ET LES ESSENIENS

De tout temps la vie inconnue de Jésus-Christ a intrigué aussi bien les chercheurs que le peuple des croyants. Déjà sa brève apparition "connue" sur la terre –naissance, prédication (moins de trois ans) et mort– soulève un nombre considérable d’interrogations, parce que les seules sources disposnibles sont d’origine chrétienne.

Il est vrai que Tacite, Pline le Jeune et Flavius Josèphe écrivirent quelques lignes sur un dénommé "Chrestos", mais certes sans commune mesure avec la place qu’il a occupée dans l’Histoire. Ces très courts passages sont soit négatifs [Tacite], soit interrogatifs [Pline le Jeune] ou alors incertains [Flavius Josèphe - on a de fortes raisons de douter de l’authenticité de ses phrases élogieuses sur Jésus, car elles seraient dues à un copiste chrétien zélé]. Tout ce que nous savons du Jésus historique vient donc, essentiellement, des quatre Evangiles et de versets épars dans les Epîtres, les Actes des Apôtres et dans quelques textes non canoniques.

Que dire alors des périodes inconnues de sa vie ? Sur celles-ci, nous sommes encore plus démunis car nous ne possédons que des données générales sur le milieu juif de l’époque, notamment essénien, et sur la géographie de la région. Nous nous trouvons donc réduits à utiliser, à solliciter plutôt, les vagues indications que l’on peut glaner çà et là. Pour y voir plus clair, il faudrait considérer cet aspect inconnu de la vie de Jésus sur deux périodes :

1. Celle qui va de sa naissance jusqu’à sa Bar-Mitzva, moment solennel dans la vie de tout jeune Israélite qui, vers sa douzième/treizième année, fait sa profession de foi en récitant le célèbre verset de la Thora : Schema Israël. C’est, dans les Canoniques, l’épisode relaté par Luc et connu sous le titre de "Jésus parmi les docteurs" [Lc 0241-52]. Cette période est couverte par une multitude d’évangiles apocryphes, appelés "évangiles de l’Enfance", eux-mêmes bourrés d’une foule de détails concoctés par la ferveur populaire et son goût du merveilleux. En revanche, les évangiles canoniques sont plutôt circonspects et seuls Luc et Matthieu (par ordre d’importance) en parlent. Pas un mot dans Marc et Jean.

Deux remarques s’imposent à propos de ces apocryphes de l’Enfance : d’abord, curieusement, ils s’arrêtent comme les Canoniques à la Bar-Mitzva et ne disent rien de la jeunesse de Jésus ; ensuite, et non moins curieusement, tandis que l’Eglise les rejetait en bloc, elle leur "empruntait" néanmoins quantité de faits, de descriptions et d’élaborations théologiques, tels que le boeuf et l’âne de la crêche, les noms des Rois mages et des parents de Marie, et même sa virginité "in partu", qui ont été solidement intégrés dans la tradition et la dogmatique chrétiennes.

2. Celle qui va de la Bar-Mitzva jusqu’au début de sa prédication. Laquelle inaugure ce qu’il est convenu d’appeler la vie publique de Jésus, par opposition à sa "vie cachée". Or, c’est précisément cette vie cachée qui est la plus intriguante, car la question qui se pose est la suivante : Qu’a fait Jésus pendant la vingtaine d’années –décisives dans la vie d’un homme– qui se sont écoulées entre ses 12/13 ans, l’âge de sa Bar-Mitzva, et ses 30/37 ans, l’âge de sa vie publique ? C’est à cette question qu’on va tenter de répondre en suggérant quelques éléments de réflexion. Comme Canoniques et apocryphes signalent laconiquement qu’après la Bar-Mitzva, Jésus rentra à Nazareth avec ses parents, qu’il leur était soumis et qu’il croissait en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes [Lc 0251-52], libre cours était laissé à l’imagination pour meubler cette vingtaine d’années. Des diverses hypothèses avancées, nous en retiendrons deux : celle, invérifiée, du Manuscrit Himis et celle, plus plausible, de la Filière Essénienne.

I. LE MANUSCRIT HIMIS

Un voyageur russe du nom de Nicolas Notovitch raconte, en préface de son livre « La Vie Inconnue de Jésus-Christ »  : Depuis la guerre de Turquie (1877 - 1878), j’ai entrepris une série de voyages en Orient. Après avoir visité toutes les localités tant soit peu remarquables de la péninsule des Balkans, je me rendis à travers le Caucase dans l’Asie Centrale et en Perse, et enfin, en 1887, je partis pour l’Inde, pays admirable qui m’attirait depuis mon enfance. Ce que Notovitch écrit, son style, sa relation des événements, ont une saveur particulière. Sans vouloir en tirer argument pour authentifier sa version des "années perdues" de Jésus, disons que –très remarquée dès sa parution– cette version fut à l’origine d’un certain nombre d’hypothèses sur la période en question (l’adolescence et la jeunesse de Jésus), et qu’une quantité de livres ont été écrits, dans la foulée, sur les "Lost Years of Jesus".

Nous reproduisons ci-après des extraits du manuscrit que Notovitch dit avoir trouvé, au cours de ce fameux voyage de 1887 en Inde, dans le monastère Himis. Lequel est situé non loin de Leh, chef-lieu de la province du Ladakh, dans le Cachemire septentrional. Le manuscrit retrace, en langue Pali, la vie d’un certain Saint Issa, qui ne serait autre que Jésus-Christ :

0401 En ce temps-là, vint le moment que le Juge plein de clémence avait choisi pour s’incarner dans un être humain. 0402 Et l’Esprit éternel, qui demeurait dans un état d’inaction complète et de suprême béatitude, se réveilla et se détacha, pour une période indéterminée, de l’Etre éternel, 0403 afin d’indiquer, en revêtant une image humaine, les moyens de s’identifier avec la Divinité et de parvenir à la félicité éternelle.

0405 Bientôt après, un enfant merveilleux naquit dans la terre d’Israël ; Dieu lui-même parlait par la bouche de cet enfant. 0408 Le divin enfant, à qui l’on donna le nom de Issa, commença dès ses plus tendres ans à parler du Dieu unique et indivisible. 0409 On venait l’écouter de partout et l’on s’émerveillait des propos qui sortaient de sa bouche enfantine ; tous les Israélites tombèrent d’accord pour dire que l’Esprit éternel habitait cet enfant. 0410 Losqu’il eut atteint l’âge de treize ans, 0412 Issa quitta clandestinement la maison paternelle, sortit de Jérusalem et, avec des marchands, se dirigea vers le Sindh. 0501 Au cours de sa quatorzième année, le jeune Issa, béni de Dieu, vint en deçà du Sindh et s’établit parmi les Aryas. 0505 Il passa six ans à Djagguernat, à Radjagriha, à Bénarès et dans les autres villes saintes ; tout le monde l’aimait, car Issa vivait en paix avec les Véises et les Soudras à qui il enseignait l’Ecriture Sainte. 0525 Les Véises et les Soudras furent frappés d’une vive admiration et demandèrent à Issa comment il leur fallait prier. 0526 "N’adorez pas les idoles (disait-il), car elles ne vous entendent pas ; n’écoutez pas les Védas, où la vérité est altérée, ne vous croyez pas les premiers partout et n’humiliez pas votre prochain. 0527 Aidez les pauvres, soutenez les faibles ; ne faites de mal à qui que ce soit ; ne convoitez pas ce que vous n’avez pas et ce que vous voyez chez les autres".

0601 Les prêtres et les guerriers, ayant connu le discours que Issa adressait aux Soudras, résolurent sa mort et envoyèrent leurs domestiques pour rechercher le jeune prophète. 0602 Mais Issa, averti du danger par les Soudras, quitta nuitamment les environs de Djagguernat, gagna la montagne et se fixa dans le pays des Gouatamides où avait vu le jour le grand Bouddha Cakya-Mouni. 0603 Après avoir appris la langue Pali, le juste Issa s’adonna à l’étude des rouleaux sacrés des Sutras. 0604 Six ans après, Issa, que le Bouddha avait élu pour répandre sa parole sainte, savait expliquer parfaitement les rouleaux sacrés. 0605 Alors il quitta le Népal et les monts Himalaya, descendit dans la vallée de Radjipoustan et se dirigea vers l’Ouest en prêchant à des peuples divers 0606 le bien qu’il faut faire à son prochain, ce qui est le moyen le plus sûr pour s’anéantir rapidement dans l’éternel Esprit. "Celui qui aurait recouvré sa pureté primitive, disait Issa, mourrait ayant obtenu le pardon de ses fautes et aurait le droit de contempler la majestueuse figure de Dieu."

0701 Les paroles de Issa s’étaient répandues parmi les païens au milieu des pays qu’il traversait, et les habitants délaissaient leurs idoles. 0702 Ce que voyant, les prêtres exigèrent de celui qui glorifiait le nom du Dieu vrai les preuves, en présence du peuple, des blâmes qu’il leur infligeait et la démonstration du néant des idoles. 0704 "Fais donc un miracle, et que ton Dieu confonde les nôtres". 0705 Mais alors Issa (dit) : "Les miracles de Dieu ont commencé à se produire depuis le premier jour où l’Univers fut créé ; ils ont lieu chaque jour, à chaque instant. Quiconque ne les voit pas est privé d’un des plus beaux dons de la vie". 0713 Et Issa apprenait encore aux païens à ne pas s’efforcer à voir de leurs propres yeux l’Esprit éternel, mais à tâcher de le sentir par le coeur et par une âme véritablement pure. 0714 N’immolez aucun animal à qui la vie a été donnée. 0716 Ne trompez personne, afin de ne pas être trompés vous-mêmes.

0801 Les pays voisins se remplirent du bruit des prédications de Issa et, lorsqu’il entra en Perse, les prêtres prirent peur et interdirent aux habitants de l’écouter. 0806 Et Issa leur dit : "Ce n’est point d’un nouveau dieu que je parle, mais de notre Père céleste qui a existé avant tout commencement et qui sera encore après (toute) fin. 0808 De même qu’un nouveau-né reconnaît dans l’obscurité la mamelle maternelle, de même votre peuple a reconnu d’instinct son Père dans le Père dont je suis le prophète." 0823 Après l’avoir écouté, (ils) résolurent de ne point lui faire de mal. La nuit, quand toute la ville reposait, ils le conduisirent en dehors des murs et l’abandonnèrent sur la grand-route. 0824 Mais, protégé par le Seigneur, Saint Issa continua sa route sans accident.

0901 Issa avait vingt-neuf ans quand il arriva dans le pays d’Israël. 0902 Depuis (son) départ, les (Romains) avaient fait endurer des souffrances aux Israélites, et ceux-ci étaient en proie au plus grand découragement. 0904 Issa exhorta ses compatriotes à ne pas désespérer et confirma la croyance qu’ils avaient dans le Dieu de leurs pères. 0910 Les Israélites accouraient en foule à la parole de Issa et lui demandaient où ils devaient remercier le Père céleste puisque les ennemis avaient rasé leurs temples et fait main basse sur les vases sacrés. 0911 Issa leur répondit que Dieu n’avait pas en vue les temples édifiés de main d’homme, mais qu’il entendait par là les coeurs humains qui sont le vrai temple de Dieu. 0913 Et vos vases sacrés, ce sont vos mains et vos yeux. Regardez et faites ce qui est agréable à Dieu, car en faisant du bien à votre prochain, vous accomplissez une cérémonie qui embellit le temple où séjourne Celui qui vous a donné le jour. 0914 Car Dieu vous a créés à sa ressemblance, innocents, l’âme pure, le coeur rempli de bonté et destinés non pas à la conception de projets méchants, mais faits pour être le sanctuaire de l’amour et de la justice. 0915 Ne souillez donc pas votre coeur, car l’Eternel y réside toujours."

1006 Et Issa leur dit : "La race humaine périt à cause de son manque de foi, car les ténèbres et la tempête ont égaré le troupeau des humains et ils ont perdu leurs pasteurs. 1007 Mais les tempêtes ne durent pas toujours et les ténèbres ne cacheront pas la lumière éternellement. 1008 Ne vous efforcez pas de chercher des chemins dans l’obscurité, de peur de choir dans quelque fossé, mais soutenez-vous l’un l’autre, placez votre confiance en Dieu et attendez qu’une première lueur apparaisse. 1009 Celui qui soutient son voisin se soutient lui-même, et quiconque protège sa famille, protège tout son peuple et son pays. 1013 Le pouvoir terrestre n’est pas de longue durée et il est soumis à une foule de changements. Il ne serait d’aucune utilité pour un homme de se révolter contre lui, car un pouvoir succède toujours à un autre, et c’est ainsi que cela se passera jusqu’à l’extinction de la vie humaine."

1107 Et Issa disait : "Ne croyez pas aux miracles faits par la main de l’homme, car celui qui domine la nature est seul capable de faire des choses surnaturelles, tandis que l’homme est impuissant à arrêter le courroux des vents et à répandre la pluie. 1108 Cependant, il y a un miracle qu’il est possible à l’homme d’accomplir : c’est, quand plein d’une croyance sincère, il se décide à déraciner de son coeur toutes les mauvaises pensées. 1109 Toutes les choses qu’on fait sans Dieu ne sont qu’erreurs grossières, séductions et enchantements, 1112 tandis que Dieu est un, Tout-Puissant, Omniscient et Omniprésent ; c’est lui qui possède la Sagesse et la Lumière. 1113 C’est à lui qu’il faut vous adresser pour être consolés dans vos chagrins, aidés dans vos travaux, guéris dans vos maladies. Quiconque aura recours à lui n’essuiera pas de refus. 1114 Le secret de la nature est entre les mains de Dieu, car le monde, avant d’apparaître, existait au fond de la pensée divine ; il est devenu matériel et visible par la volonté du Très-Haut. 1115 Quand vous vous adressez à lui, redevenez des enfants, car vous ne connaissez ni le passé, ni le présent, ni l’avenir, et Dieu est le Maître du Temps."

1209 Alors Issa de dire : "Quiconque ne respecte pas sa mère, l’être le plus sacré après Dieu, est indigne du nom de fils." 1212 Elle vous enfante au milieu des souffrances ; elle surveille votre croissance et jusqu’à sa mort vous lui causez les plus vives angoisses. Bénissez-la et adorez-la, car elle est votre unique soutien sur terre. 1214 De même, aimez vos femmes et respectez-les, car elles seront mères demain et plus tard grand’mères de toute une nation. 1215 Soyez soumis envers la femme ; son amour ennoblit l’homme. 1218 C’est pourquoi, je vous le dis, après Dieu, vos meilleures pensées doivent appartenir aux femmes et aux épouses, la femme étant pour vous le temple divin où vous obtiendrez le plus facilement le bonheur. 1219 Puisez dans ce temple votre force morale ; là vous oublierez vos tristesses et vos insuccès. 1221 Tout ce que vous ferez pour votre mère, votre femme, pour une veuve ou une autre femme dans la détresse, vous l’aurez fait pour Dieu."

1301 Saint Issa enseigna ainsi le peuple d’Israël pendant trois ans, dans chaque ville, dans chaque village, sur les routes et les plaines. 1401 Sur l’ordre du Gouverneur, les soldats se saisirent de Issa et de deux brigands, qu’ils conduisirent sur le lieu du supplice où on les cloua sur des croix qu’on avait dressées en terre. 1402 Tout le jour, les corps de Issa et des deux bandits restèrent suspendus, sous la garde des soldats. Le peuple se tenait debout à l’entour ; les parents des suppliciés priaient et pleuraient. 1403 Au coucher du soleil, les souffrances de Issa prirent fin, et l’âme de ce juste se détacha de son corps pour aller s’anéantir dans la Divinité. 1404 Ainsi finit l’existence terrestre du reflet de l’Esprit éternel.

Voilà donc l’essentiel du manuscrit Himis. Nous en avons évacué toute violence de quelque nature qu’elle soit, toute particularité ethnique, toute parole inutile ou contradiction interne, et tout discours incompatible avec la personnalité de Jésus, telle qu’on se la représente. Ceci, bien sûr, en admettant pour les besoins de la cause, c’est-à-dire pour donner toutes ses chances à cette version "Himis", que Jésus est effectivement le Saint Issa dont nous venons de parcourir la vie et d’entendre la prédication.

Nous allons maintenant tenter d’évaluer l’authenticité du manuscrit, ou plutôt son apport éventuel à notre étude. Son intérêt majeur réside évidemment dans le fait qu’il nous propose une hypothèse séduisante sur les années "perdues" de la vie de Jésus. Un périple allant de la Judée au Cachemire –et retour– peut bien, en effet, avoir rempli ces années-là. Surtout que de longues périodes de six ans chacune y sont assignées à l’étude des livres sacrés de l’Hindouisme et du Bouddhisme. Il y a donc une certaine cohérence dans l’"emploi du temps". Cette cohérence est renforcée par le fait que, partout où il passe, Saint Issa est en butte à l’hostilité, voire à la persécution, de la classe sacerdotale. Qu’il s’agisse des brahmines horrifiés par ses sermons sur l’égalité des hommes devant Dieu et sur l’abolition des castes, ou des divers prêtres "païens" atterrés par ses vues libérales et son opposition au culte des idoles, il y a une constance dans son témoignage et, par conséquent, une constante dans les réactions qu’il provoque. Se référant aux Ecritures des peuples visités, Issa établit qu’elles ont été déviées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. N’est-ce pas ce que nous lisons aussi dans les évangiles, à propos des scribes et des Pharisiens ?

Il faut également avouer que ce manuscrit est très inspiré et très poétique, du moins dans la partie que nous en avons sélectionnée. La manière dont l’avènement de Saint Issa est relaté (en 0401-3) qui correspond réellement à la descente d’un Avatar, sa façon sublime de décrire les miracles de Dieu (en 0705), sa compassion "bouddhique" envers les humbles, les exclus et les animaux (0714), son assertion, plusieurs fois répétée, que Dieu est avant tout Père (0806-8), sa conception du coeur de l’homme, temple de la Divinité (0911 & 15), son merveilleux hommage à la femme, épouse et mère (1209-21), sont autant de passages qui auraient pu figurer en bonne place dans l’« Evangile du IIIe millénaire », si nous n’avions pas décidé d’en limiter la compilation aux seuls Canoniques.

Malgré tout, il n’aurait pas été possible de le faire. D’abord, parce que personne, à notre connaissance, n’a pu scientifiquement vérifier l’existence et, a fortiori, la datation du manuscrit. En dépit de l’encre qu’un voyage présumé de Jésus en Inde a fait couler, aucun article sérieux et fiable n’a été écrit à ce sujet, ni en milieu chrétien ni parmi des chercheurs indépendants.

Ensuite, parce que –contrairement à ce que prétend Notovitch– le manuscrit ne peut pas être contemporain du Christ historique, ni même élaboré quelque temps après sa mort, pour la raison très simple que le nom de "Issa" est celui que le Coran donne à Jésus ("Issa B’nou Mariam", c’est-à-dire Jésus fils de Marie). Or ce nom et l’histoire qui le sous-tend n’ont pu être colportés en Inde et au Cachemire que par les caravanes venues du Proche-Orient quelque six cents ans plus tard, lors de la conquête musulmane.

Enfin, parce que trop d’erreurs sur l’Hindouisme, et aussi sur le Bouddhisme, se sont glissées dans le manuscrit pour faire croire qu’il a été composé à Lhassa ou ailleurs dans le vaste territoire de l’Inde. A l’inverse, des expressions très bibliques ("Le Seigneur, notre Dieu", "le Dieu des Armées", les "païens", le "jugement dernier", etc.), qui ne peuvent même pas être imaginées par un écrivain en langue Pali, permettent de supposer que Notovitch a apporté sa propre "contribution" à la rédaction originale.

Mais il y a plus étonnant encore : d’après lui, ce sont les "savants vieillards" d’Israël, et non point Pilate, qui se lavent les mains, en disant : "Nous sommes innocents de la mort du juste" (1325). Et, tandis que Pilate ordonne l’acquittement des deux brigands (en 1323), ils sont crucifiés trois versets plus loin (en 1401-2).

Tout cela laisse le lecteur perplexe. On aurait bien voulu accepter sans réserve les passages rapportés plus haut et résoudre ainsi l’énigme de la vie cachée de Jésus. Mais les graves lacunes du manuscrit Himis nous obligent à rester sur notre faim. Il va donc falloir se tourner vers l’autre hypothèse retenue dans cette étude, celle de la Filière Essénienne. Nous y passerons en revue les idées émises autour de Qumran, de ses hommes, de leur mode de vie, et de leur relation avec Jésus, espérant trouver là une explication plus plausible de ses années perdues.

II. LA FILIERE ESSENIENNE

Pour entrer dans l’esprit de cette hypothèse essénienne, il nous faut d’emblée admettre deux choses :

1. La première, c’est que les Esséniens ne sont pas un groupe de marginaux, dont des manuscrits découverts par hasard dans les années quarante nous ont révélé les croyances et l’organisation sociale. Ils ne sont pas non plus une "secte", au sens péjoratif qu’a pris ce mot aujourd’hui pour caractériser de tels groupes. Les Esséniens répondraient plutôt à la définition exacte que donne le Larousse du mot secte, à la fois sous [1] "Ensemble de personnes professant une même doctrine (philosophique, religieuse, etc.)" et [2] "Groupement religieux, clos sur lui-même, et créé en opposition à des idées et à des pratiques religieuses dominantes." Nous devons donc, sans préjugés, considérer avec sympathie ces personnes, leur enseignement tel qu’il est dispensé dans ces manuscrits, leur façon de le vivre, et ce par quoi ils s’opposaient au Judaïsme traditionnel.

2. La seconde, c’est que Jésus-Christ ne peut plus être dépeint, dans son personnage historique –et à la lumière de l’exégèse actuelle– comme le fils d’un pauvre charpentier, thaumaturge dans une minuscule province de l’empire romain, pratiquement analphabète, écrivant sur le sol avec son doigt [Jn 0806-8]. Le visage qui émerge d’une vision plus approfondie de sa personne et de son contexte est, au contraire, celui d’un homme instruit, lisant et commentant les Ecritures en hébreu, au Temple parmi les docteurs [Lc 0246-47], aussi bien qu’à la synagogue de Nazareth [Lc 0416-20], parlant en grec/Koinè au Centurion romain [Mt 0805-13], à la femme grecque de Tyr [Mc 0724-30]), aussi bien qu’à Pilate [Jn 1833-38 & 1909-11]. De toute évidence, Jésus n’a pas eu besoin d’interprète ni dans la lecture de la Bible, ni dans son dialogue avec les non-Juifs.

D’autre part, durant les mêmes années quarante, la découverte des manuscrits de Nag-Hamadi, en Egypte, dévoila un nouvel aspect de la personnalité de Jésus, notamment dans l’« Evangile de Thomas » : celui d’un sage éclairé, capable d’asseoir son enseignement non seulement sur des paraboles, mais aussi sur une philosophie (au sens etymologique du terme) d’une remarquable profondeur. D’où cette célèbre école gnostique-chrétienne d’Alexandrie.

Ces prémisses étant posées, il y a lieu d’aller plus avant dans la connaissance du milieu essénien pour voir quelles furent ses affinités avec la personnalité de Jésus-Christ ou, plus précisément, pour déterminer dans quelle mesure l’homme Jésus a été marqué par l’influence essénienne.

Le compendium qui va suivre a été élaboré à partir de passages consacrés aux Esséniens par Philon d’Alexandrie (c.13 av.J.-C. - c.50) dans son « Apologie des Juifs » et « Tout Homme Vertueux est Libre », par Pline l’Ancien (23 - 79) dans son « Histoire Naturelle », par Flavius Josèphe (c.37 - c.100) dans « La Guerre des Juifs » et « Antiquités Judaïques », et par les écrivains chrétiens, Eusèbe de Césarée, prélat grec et historien de l’Eglise primitive (c.265 - c.340) et Saint Epiphane (c.315 - 403), citant ou commentant les écrits des précédents :

Sur la rive ouest de la mer Morte, et suffisamment loin pour en fuir les vapeurs délétères, vivent les Esséniens, une race à part, notablement différente de toutes les autres dans ce vaste monde. Ils vivent sans femmes, ayant renoncé à l’amour et au sexe. Ils vivent sans argent, n’ayant pour compagnons que les palmiers. (Pline l’Ancien)

Il y encore aujourd’hui de tels hommes, guidés par Dieu, qui vivent d’une façon naturelle et raisonnable, qui sont eux-mêmes tellement libres qu’ils inspirent à leurs voisins l’esprit de liberté. Il est vrai qu’ils ne sont pas nombreux, mais il ne faut pas s’en étonner, car une noblesse d’âme portée à ce degré est vraiment rare. Ces hommes y ont accédé en se séparant de la masse, afin de pouvoir se dédier à l’étude des vérités de la Nature. (Philon)

Une philosophie à base de morale et d’éthique est leur seul but et leur conduite est réglée sur les lois qui les gouvernent. Ils les étudient le septième jour, qu’ils tiennent pour sacré, abandonnant tout travail pour se consacrer au culte dans leur synagogue. Là, l’un d’entre eux lit les Ecritures, tandis qu’un autre –instruit– les commente... On leur enseigne la piété, la sainteté, la justice, la discrimination du bien et du mal... en bref, l’amour de Dieu, de la vertu et des hommes. On ne pouvait trouver des armes chez eux, et encore moins des esclaves, car ils voyaient dans l’esclavage une violation des lois de la Nature, qui avait fait les hommes libres. (Ibid)

Ils méprisent la richesse et leur socialisme est remarquable. Aucun d’entre eux n’est plus fortuné que l’autre. C’est leur règle, en effet, que chaque adepte de leur secte y adhère en divisant ses biens entre tous les membres, de sorte qu’on ne trouve chez eux ni la grande richesse, ni l’extrême pauvreté, puisqu’en mettant leurs biens en commun ils possèdent, comme des frères, un seul et même héritage. (Josèphe)

Leur organisation n’est pas basée sur les liens de famille, que l’homme ne choisit pas, mais sur le zèle et l’amour... Personne ne tente d’acquérir une propriété, ni ne lutte pour s’enrichir, car tout concourt au bien de tous, dont tous –également– tirent leur subsistance. Habitant dans un même lieu, ils étudient ensemble, mangent ensemble, s’associent ensemble pour concentrer leur énergie vers le bien commun. La division du travail affecte à chacun sa tâche, mais quelle qu’elle soit, ils s’en acquittent avec vigueur, patience et gaieté, ne cherchant aucune excuse dans la chaleur, le froid ou le changement des saisons. Ils sont au travail avant l’aube et jusqu’après le coucher du soleil. (Philon cité par Eusèbe)

Ils mangent à la même table, se contentent d’un repas frugal, à intervalles réguliers, et considèrent le luxe comme une maladie de l’âme et du corps. Ils ont aussi un vêtement commun : en hiver un manteau épais, en été une simple tunique sans manches, préparés d’avance dans une sorte de vestiaire général où chacun va prendre ce qui lui convient. Car ce qui appartient à l’un est la propriété de tous, et la commune propriété est perçue comme le bien de chacun. Si quelqu’un tombe malade, tout remède ou toute ressource disponibles sont consacrés à sa guérison. Laquelle est le souci de toute la communauté. Les personnes âgées sont assurées d’une tendre assistance dans leurs vieux jours, comme si elles avaient une nombreuse et affectueuse famille. Mieux, elles sont honorées par tous, librement, au lieu de devoir leur traitement de faveur aux liens consanguins de quelques-uns. Ainsi, le mode de vie des Esséniens est tellement enviable que non seulement les simples citoyens, mais encore les puissants rois en ont conçu une vive admiration et ont manifesté leur respect et leur vénération pour de tels hommes. (Ibid)

Aussi, en préalable à l’avènement du "Fils de l’Homme", les Chrétiens étaient-ils appelés Esséniens avant que ceux qui ont cru au Christ n’aient été appelés Chrétiens. (Epiphane) Les écrits de ces hommes de jadis, qui furent les fondateurs de la secte décrite par Philon, peuvent très bien avoir été les Evangiles qui n’avaient pas encore vu le jour. (Eusèbe)

Ces deux dernières citations montrent à quel point les Chrétiens des premiers siècles tenaient en haute estime les Esséniens. D’ailleurs, une partie des écrits de Philon les concernant nous a été préservée par Eusèbe lui-même.

Voyons maintenant comment s’est formé l’enseignement des Esséniens, indépendamment de ce qui a été rapporté à leur sujet :

Le Roi Ashoka (c.269 - 232 av. J.-C.), l’un des souverains les plus prestigieux de l’Inde, après avoir conquis tout le nord de cet immense pays jusqu’à l’Afghanistan et porté l’Empire Maurya à son apogée, se convertit brusquement et sincèrement au Bouddhisme. Il renonça à la violence et envoya dans toutes les directions des missionaires pacifiques –moines bouddhistes– répandre l’enseignement de Gautama Çakyamuni (le Bouddha). Ceux qui atteignirent le Proche-Orient y laissèrent une marque indélébile. En effet, deux notions jusqu’alors totalement inconnues dans cette région, le célibat monastique et le respect de la vie animale, trouvèrent un écho dans le coeur de certains Juifs.

Sans vouloir porter un jugement de valeur, on peut dire que ceux parmi les Juifs qui furent séduits par cet enseignement –au point de le répercuter plus tard dans le leur– se sentirent différents de ceux qui appliquaient la loi mosaïque d’une manière traditionnelle. Plusieurs noms ont été donnés à ces "Juifs différents" : les Purs, les Justes, les Elus, les Pieux, les Baptistes, les Saints, les Frères, les Guérisseurs, les Forts, etc. Quoique l’origine du mot "Esséniens" soit incertaine, c’est dans ce dernier nom, les Forts ou "Ossene", d’après Epiphane, qu’il faut trouver l’étymologie de l’appellation qui nous est restée, et sous laquelle nous connaissons cette secte du Judaïsme.

En récusant les sacrifices d’animaux et en acceptant l’idée du célibat, les Esséniens se distinguaient radicalement des Sadducéens et des Pharisiens, car ils transgressaient deux tabous primordiaux : les rites sacrificiels si ancrés dans le Judaïsme de l’époque et la fameuse injonction de la Genèse : "Croissez et multipliez-vous", fondement de l’obligation faite à tout bon Juif de se marier. En ce faisant, ils furent bannis du Temple ou ils s’en bannirent eux-mêmes, on ne sait pas. Car ce sang versé et ces chairs brulées, ainsi que la corruption de la classe sacerdotale, leur répugnaient énormément.

S’exilant dans le désert, les Esséniens formèrent donc la "Communauté de Qumran" décrite par les contemporains et les Pères de l’Eglise du IIIème siècle. Elle est aujourd’hui connue et confirmée comme telle par la découverte des "Manuscrits de la mer Morte" en 1947, et par les fouilles qui se sont poursuivies jusqu’en 1958. Des exégètes modernes vont même jusqu’à affirmer, à la lumière de ce qui précède (et d’autres documents apocryphes ou gnostiques), que cette communauté de Qumran, la secte baptiste des "Nazôréens", la secte des "Ebionites", végétariens et adeptes de la pauvreté volontaire, les "Judéo-Chrétiens" d’avant la Diaspora, ne sont en fait qu’un seul et même "peuple", tant est grande la ressemblance entre leurs croyances, leurs pratiques religieuses, leur ascèse et leur mode de vie communautaire. Et ce, durant toute la période qui va du IIème siècle avant au Ier siècle après Jésus-Christ.

Nous n’entrerons pas dans ce débat, dont l’enjeu est de suggérer que Jésus aurait eu un lien avec le "Maître de Justice" des Livres esséniens, et serait donc le Prophète annoncé par leurs Ecritures ou les Ecritures, avec tout ce que cela nécessiterait comme réexamen de certaines "hérésies" côté chrétien et, côté juif, de leur "canon" biblique (le « Livre d’Hénoch » et le « Testament des Douze Patriarches » pour ne citer que ceux-là). Qu’il nous suffise ici de montrer la continuité, qui existe dans plusieurs domaines, entre l’enseignement essénien tel qu’il nous est parvenu et celui de Jésus tel qu’il est contenu dans le Nouveau Testament. Nous pourrons ainsi, loin de toute polémique, considérer attentivement l’hypothèse de la filière essénienne. A cet effet, la petite –et très abrégée– synopse qui suit, allant du baptême de Jésus jusqu’à sa mort, va nous permettre de comparer les écrits esséniens et néo-testamentaires :

Et Il (Dieu) leur suscita un "Maître de Justice" pour les conduire dans la voie droite selon Son coeur. (Document Zadokite). Les cieux s’ouvriront et la gloire descendra sur lui, sanctifiée par la voix du Père qui le couvrira. Et l’Esprit de la Connaissance reposera sur lui dans l’eau. (Testament des Douze Patriarches) Et la colombe battait des ailes au-dessus du Messie. (Odes de Salomon)

Jésus vint de Galilée au Jourdain trouver Jean pour se faire baptiser par lui. Mais Jean voulait l’en empêcher disant : "C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi !" Jésus lui répondit : "Laisse faire... car ainsi convient-il que nous accomplissions toute justice."... Aussitôt baptisé, Jésus remonta de l’eau. Et voici que le ciel s’ouvrit, et il vit l’Esprit de Dieu descendre sous forme d’une colombe
[Mt 0313-17]

Et il (le Maître) a été choisi par Lui (Dieu) et caché auprès de Lui avant la création du monde et à jamais. (Livre d’Hénoch)

Car Dieu apparaîtra sur terre dans le corps d’un homme. Il s’assoira et mangera avec les hommes et les sauvera. (Testament des Douze Patriarches)

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu... Au commencement il était auprès de Dieu. [Jn 0101-02]

Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. [Jn 0114]

Et la sagesse du Seigneur l’a révélé aux Saints et aux Justes, car en son nom ils seront sauvés. (Livre d’Hénoch) Dieu n’a pas envoyé son fils pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. [Jn 0317]
Et d’elle (une vierge de Judée portant un vêtement blanc) naîtra un agneau, l’Agneau de Dieu qui effacera les péchés du monde. (Testament des Douze Patriarches) Il (Jean-Baptiste) aperçoit Jésus venant à lui et il dit : "Voici l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde." [Jn 0129]
Les Elus jouiront de la lumière, de la grâce et de la paix, et ils hériteront de la terre. (Livre d’Hénoch) Bienheureux les doux car ils auront la terre en héritage [Mt 0504]
Il (le Maître) ne convoitera pas l’or. Il ne désirera pas les mets délicats. Il ne se vêtira pas luxueusement. (Testament des Douze Patriarches)

Et si l’un des leurs (les Esséniens) vient d’un autre lieu... il trouvera dans chaque ville une personne désignée spécialement pour prendre soin des étrangers et leur fournir tout ce dont ils ont besoin. (Josèphe, Guerre des Juifs, Livre II,
VII 4)

N’ayez ni or, ni argent.[Mt 1009] Ne vous inquiétez pas... de ce que vous aurez à manger... ni de quoi vous vêtir. [Mt 0625]

Ne prenez rien pour la route... Dans quelque ville ou village que vous entriez, enquérez-vous d’une personne honorable, et restez là jusqu’à votre départ... Demeurez dans la même maison ; mangez et buvez de ce qu’ils ont.
[Lc 0903, Mt 1011, Lc 1007]

Ce qu’ils disent est plus ferme qu’un serment. Ils l’évitent estimant qu’il est pire qu’un parjure, car ils pensent que celui qui ne peut être cru sans jurer par Dieu est déjà condamné. (Ibid VII, 3,5,6) Avant tout, mes Frères, abstenez-vous de jurer, ni par le ciel, ni par la terre... Que votre oui soit un oui ; et votre non, un non ; ainsi vous ne tomberez pas sous le coup du jugement. (Epître de Jacques V 12) Remarque importante à propos de Jacques : Eusèbe, citant Hégésippe, relate que "Jacques, le ’frère du Seigneur’, portait une tunique de lin blanc et ne mangeait pas la chair des animaux". Ce qui correspond très précisément au mode de vie essénien.
Et quand la table a été préparée pour manger, et le vin pour boire, le Prêtre étendra la main, le premier, pour bénir le pain, fruit de la terre, et le vin nouveau. (Manuel de Discipline) Il (Jésus), prit du pain, il prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna (aux apôtres)... Puis il prit une coupe, rendit grâce et la leur donna ; ils en burent tous. [Mc 1422-23]
Plongée dans la lourdeur de ceux qui sombrent dans le sommeil, loin de Dieu, mon âme s’est presque déversée dans la mort. (Odes de Salomon) "Mon âme est triste jusqu’à la mort". Il (Jésus) vint et les trouva endormis (Pierre, Jacques et Jean) ; ils avaient les paupières lourdes. [Mt 2638, Mc 1440]
En lui s’accomplira la prophétie concernant l’Agneau de Dieu, sauveur du monde. Et le sans-tâche mourra pour les impies, dans le sang de la (nouvelle) alliance... Il entrera dans le Temple et recevra des outrages. Et il sera pendu à un arbre... Et le voile du Temple se déchirera. (Testament des Douze Patriarches). Lui qui n’a point commis de péché... Lui qui, outragé, n’a pas rendu l’outrage... Lui qui a porté lui-même nos péchés dans son corps sur le bois... Lui, enfin, dont les meurtrissures vous ont guéris. (1ère Epître de Pierre II 22-24)... Alors le voile du Temple se déchira en deux de haut en bas. [Mc 1538]

Ces similitudes scripturaires, les vertus du détachement des biens de ce monde et de soumission à la volonté divine, prônées tant par Jésus que par les Esséniens, et surtout un certain climat de simplicité de vie et de proximité de Dieu, regardé comme un Père aimant, sont des facteurs déterminants dans l’hypothèse selon laquelle Jésus aurait passé ses vingt années perdues auprès des communautés esséniennes, et principalement au monastère de Qumran.

Son célibat monastique, en rupture complète de ban avec les moeurs de l’époque, et sans doute initié à Qumran, ne l’a d’ailleurs pas empêché d’être un "Rabbi" écouté et admiré par les scribes, les Pharisiens et les docteurs de la loi.

Chemin faisant, cette hypothèse nous fait mieux comprendre le cas de Jean-Baptiste : après avoir, comme Jésus, échappé au massacre d’Hérode [Protoévangile de Jacques XXII 3], il a eu, comme lui, une jeunesse mystérieuse ; car tout ce que nous en savons, c’est qu’Il grandissait et se fortifiait en esprit et (qu’)il demeura dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation à Israël [Lc 0180]. Comme lui, il était célibataire ; et de surcroît végétarien à l’instar de la fraternité de Qumran. Comme lui, il jouissait –malgré sa marginalité– d’un prestige immense auprès de tout le peuple juif et même des membres de la classe sacerdotale.

Il est bon de souligner, à propos de ses habitudes alimentaires, qu’il ne se nourrissait point de sauterelles et de miel contrairement à ce qui est dit dans Marc [0106] et dans Matthieu [0304], mais de miel et de galettes cuites. Le nom de celles-ci en grec est "enkris", tandis que la sauterelle se nomme "akris". D’où l’erreur du copiste. En effet, les manuscrits des évangiles ne nous sont parvenus qu’en grec, et c’est dans cette langue seulement que la confusion a pu se produire. Sans établir d’une façon irréfutable cette confusion, nous pouvons valablement l’inférer en replaçant Jean-Baptiste dans son contexte : vivant dans les déserts depuis son enfance jusqu’au début de sa prédication, comme l’atteste l’Evangile, il pouvait se procurer ces galettes de blé ou d’orge –nourriture érémitique traditionnelle– auprès du seul lieu habité de la région, en l’occurrence Qumran. Incidemment, le caractère ascétique de Jean-Baptiste et sa rigueur dans l’observance de la loi sont typiquement esséniens. Du reste, peu d’exégètes mettent aujourd’hui en doute son appartenance à la communauté essénienne.

La relation entre Jean-Baptiste et Jésus est assez éloquente pour se passer de nouveaux commentaires. Disons simplement que cette appartenance du premier aux Gens de Qumran renforce beaucoup l’hypothèse de la filière essénienne du second.

Un dernier point en faveur de cette hypothèse : c’est l’extraordinaire pouvoir de guérisseur de Jésus. Or non seulement, nous l’avons vu plus haut, "Les "Guérisseurs" était l’un des noms qu’on donnait aux Esséniens –c’est-à-dire qu’on les créditait d’un pouvoir de guérir, que certains d’entre eux développaient magistralement tout au long d’une vie de prière et d’abstinence– mais encore la secte des "Thérapeutes" d’Alexandrie était-elle en communication constante, voire en symbiose, avec celle des Esséniens. Il n’est donc pas improbable que Jésus ait pris le bateau de Joppé [l’actuelle Jaffa] vers Alexandrie, ce qui était alors très naturel et très fréquent ; ou, à tout le moins, qu’il ait profité des échanges réguliers entre les deux communautés sur le plan médical pour parfaire ses propres connaissances dans ce domaine.

Un séjour supposé de Jésus à Alexandrie, outre qu’il jetterait quelque éclairage sur une partie de son "emploi du temps" durant la vingtaine d’années en question, apporterait surtout un début d’explication sur le rôle phare qu’a joué l’école d’Alexandrie dans le développement du Christianisme primitif.

III. UN ESSAI DE SYNTHESE

En l’an 533, sous le pontificat du Pape Jean II Mercure, le moine Denysius Exiguus fut chargé de retracer la date exacte de la naissance de Jésus-Christ et, à partir de celle-ci, procéder à la datation générale de l’Histoire. Evénement capital qui a unifié le destin des hommes car, qu’on le veuille ou non, les autres calendriers n’ont plus à ce jour qu’un usage limité, pendant que celui de "Denys-le-Petit", divisant l’Histoire en avant et après Jésus-Christ, devenait universel.

Le calendrier mosaïque qui n’attribue que quelque 5.000 ans à la vie de l’homme sur cette terre, alors que l’Homo Sapiens est déjà vieux de 200.000 ans environ, l’année de l’Hégire, lunaire, de 13 jours plus courte que la nôtre, démarrée en l’an 622 et qui ne sert plus qu’aux cérémonies religieuses de l’Islam, la tentative avortée de l’année révolutionnaire française qui n’a duré que 12 ans seulement, sont autant de confirmations indirectes que l’avènement de Jésus-Christ reste le fait fondamental autour duquel s’est construite l’Histoire. Quant à ceux qui n’ont pas eu un lien historique ou géographique direct avec ce fait fondamental (et fondateur), comme les peuples d’Extrême-Orient par exemple, il a bien fallu qu’ils s’y réfèrent par la suite, dans la mesure où leur évolution propre les mettait en contact avec le reste du monde.

Mais Denys s’était trompé de 4 à 7 ans : Il fit coïncider la naissance de Jésus-Christ avec l’année 754 de la fondation de Rome, alors que Hérode, l’auteur présumé du "Massacre des Innocents", est mort vers 749-750. Et comme il avait ordonné que l’on exterminât les enfants de deux ans et moins [Mt 0216], Jésus serait né en l’an 6 ou 7 avant sa propre ère ! Sa mort, en revanche, peut être assez précisément datée du 14 Nissan (6 Avril) de l’an 30. Encore que certains auteurs penchent pour l’an 33. D’autres sont fermement convaincus que la naissance aurait eu lieu en l’an 4 av. J.-C. à cause de la conjonction astrale de cette année-là : alignement inhabituel des planètes et/ou récurrence de la comète Halley, identifiée avec l’étoile des Rois mages. D’autres encore soutiennent que, dans ces conditions, la mort se serait produite en 29 puisque, d’après la tradition, Jésus aurait vécu 33 ans.

La fourchette de l’âge de Jésus se situe donc entre 33 ans au minimum et la quarantaine au maximum. Les tenants du comput haut citent, à l’appui de leur thèse, cette interrogation des Juifs à Jésus : Tu n’as pas encore cinquante ans et tu as vu Abraham ? [Jn 0857]. Ainsi, au moment où il commence sa vie publique, nous sommes en présence d’un homme en pleine maturité, dans la force de l’âge. La différence de quelques années dans les estimations ne change rien à l’importance de ce fait, c’est-à-dire l’avènement de Jésus-Christ et son enseignement qui a fasciné des millions d’hommes. Il ne faut donc négliger aucun détail qui permettrait d’approfondir notre connaissance de cet être d’exception. Et comme cette étude traite de l’homme Jésus, on pourrait se hasarder à esquisser un portrait qui tienne compte de ce que l’on sait sur lui.

D’abord, il semble faux de dire que l’on ne connaît rien de son apparence physique. Sinon pourquoi y aurait-il cette quasi-unanimité dans la représentation iconographique ? Le port altier, la chevelure abondante tombant sur les épaules avec une raie au milieu, la barbe bien taillée encadrant le visage, des yeux empreints de douceur et de gravité mais d’un éclat soutenu, tout cela correspond sans doute à quelques témoignages visuels, ou peut-être aussi à quelques peintures que les générations se sont transmises. Dans la « Doctrine d’Addaï », un apocryphe syriaque du Vème siècle, on lit au chapitre VI : L’archiviste Hannan, qui était peintre du roi (d’Edesse), mit en peinture l’image de Jésus avec des pigments de choix et la rapporta au Roi Abgar son maître... Quand celui-ci la vit, il la reçut avec grande joie et la plaça avec grand honneur dans l’une des pièces de son palais.

Ensuite, on peut affirmer que Jésus était d’une taille plus grande que la moyenne. C’est ce qu’on peut déduire de l’insistance de l’évangéliste : Il croissait en taille, en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes [Lc 0252], alors que, parlant de Jean-Baptiste, le même évangéliste décrivait sa croissance ainsi : L’enfant grandissait et se fortifiait en esprit [Lc 0180]. Dans les deux cas Luc montre que ces garçons –par ailleurs apparentés du côté de leurs mères– se développaient dans la vie spirituelle, mais il n’insiste sur la taille que pour Jésus. Côté apocryphes aussi, l’évangile arabe de l’Enfance mentionne spécifiquement que Jésus progressait en taille, en sagesse et en grâce auprès de Dieu et des hommes [LIII 2]. Cette affirmation serait éventuellement corroborée par les mensurations de l’homme du Suaire de Turin, quand son mystère sera éclairci, c’est-à-dire le jour où il sera enfin possible de procéder à un examen complet et objectif de cette inestimable relique, nonobstant l’attitude incompréhensible de l’Eglise à ce sujet.

On peut affirmer de même que Jésus avait une excellente santé. Il est frappant d’observer, en effet, qu’à part les fugitifs instants où il est dit qu’il a utilisé une monture (l’âne de la fuite en Egypte, juste après sa naissance et l’âne du Dimanche des Rameaux, juste avant sa mort), l’homme a marché. Marché sans répit pendant des heures et des jours et des semaines. Si l’on s’en tient aux seuls mois de la prédication, les divers périples qui la jalonnent chiffreraient par centaines de kilomètres, puisqu’il a franchi les frontières de la Palestine de ce temps-là (Judée-Samarie-Galilée), jusqu’à Tyr et Sidon au nord [aujourd’hui le Liban], et jusqu’à la Décapole et à la Pérée à l’est [aujourd’hui la Jordanie]. Dans la Palestine elle-même, il s’est déplacé constamment dans toute la région du lac de Tibériade et entre celle-ci et la ville de Jérusalem et ses environs. Tout cela à pied, par tous les climats, et le plus souvent sans abri, car Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel ont leurs nids, mais le fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête [Mt 0820].

Il devait avoir également une voix forte et bien timbrée, qui a secoué les foules et dont l’écho résonne toujours. On le voit s’adressant à ces foules sur la montagne des Béatitudes, à l’intérieur d’une synagogue, sur le parvis du Temple, ou alors lui dans une barque et elles entassées sur le rivage : La foule était dans l’admiration devant son enseignement, car il les instruisait avec autorité, et non point à la manière de leurs scribes
[Mt 0728-29]. On le voit aussi, dans l’épisode de la tempête apaisée : Il commanda avec force au vent et dit à la mer : Tais-toi ! Silence ! Le vent tomba et il se fit un grand calme... Ils (les disciples) étaient saisis d’une grande crainte, et ils se disaient entre eux : Qui est-il donc celui-là, à qui même le vent et la mer obéissent ? [Mc 0439-41].

Et puis, surtout, ce regard. Ce regard qui a bouleversé tous les hommes qui l’ont croisé. Selon Jean l’évangéliste, Simon-Pierre (lors de l’appel des disciples) fut le premier : Le fixant du regard, Jésus lui dit : Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Céphas, ce qui veut dire Pierre [Jn 01-42]. Et d’après Luc, il fut le dernier aussi : Le Seigneur se retourna pour regarder Pierre. Et Pierre se souvint de la parole du Seigneur : Avant que le coq ne chante tu m’auras renié trois fois. Sortant dehors, il pleura amèrement [Lc 2261-62]. Mais des quatre évangélistes, c’est peut-être Marc qui a été le plus sensible au regard. A propos des Pharisiens, il rapporte : Alors, promenant sur eux un regard attristé par l’endurcissement de leur coeur... [Mc 0305] ; et à propos de sa parenté : Promenant son regard sur ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères ; car celui-là est mon frère, et ma soeur, et ma mère, qui fait la volonté de mon Père [Mc 0334-35] ; et à propos du jeune homme riche : Jésus le regarda et se prit à l’aimer, ajoutant alors : Si tu veux être parfait, va, vends tes biens... et suis-moi. A ces mots, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens [Mc 1021 & Mt 1921-22].

Ecce Homo. Voici l’Homme : grand, robuste, séduisant, exerçant un magnétisme certain sur les foules par sa voix et son regard ; et surtout par la force de sa parole Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! [Jn 0746] disent les gardes envoyés par le Sanhédrin pour l’arrêter, et rentrés bredouilles. Sur ses disciples, son ascendant a été tel, que ces gens d’origine modeste se sont transformés, après qu’il les eut quittés, en prosélytes irrésistibles de son message ; et, pour la plupart d’entre eux, au prix de leur vie. Si l’on ajoute à ce charisme hors du commun les dons de guérisseur qu’on lui connaît, il devient légitime de penser que l’homme Jésus a reçu une formation, doublée d’une initiation, en tout point remarquables. Il est difficile d’imaginer qu’une telle personnalité –encore une fois sur le plan purement humain– se soit forgée sur l’établi d’un charpentier. Durant la vingtaine d’années que constitue la période de sa "vie inconnue", il a dû s’imbiber d’un solide enseignement, à la fois théorique et pratique.

Selon toute vraisemblance, cet enseignement lui a été dispensé par les Esséniens. De préférence à Qumran, où ils avaient leur établissement principal ; mais éventuellement, aussi, auprès de leurs communautés d’Egypte et de Syrie. De ce pays, rien ne l’aurait empêché de prendre le chemin des caravanes assurant le contact et le négoce avec l’Asie, et donc de séjourner quelque temps en Inde. Ce qui expliquerait l’aspect gnostique, voire védantique, de son enseignement ; comme cela expliquerait certaines affinités avec le Bouddhisme. Toutefois, confondre Jésus avec le Saint Issa du manuscrit Himis nous paraît infondé pour les raisons exposées plus haut.

En résumé, nous pouvons dire que le profil de Jésus durant ces années décisives de sa vie, ainsi que l’environnement socio-culturel dans lequel il a baigné, nous semblent désormais plus accessibles. En tout cas, moins mystérieux que ne l’implique le silence des évangiles.

Auteur de "Jésus avant l’Eglise", l’Harmattan, nov. 1999






Buddhaline

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