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« Je m’appelle Dorjé Tseten » ou des hommes descendus du ciel pour me sauver

La maison de ma naissance à Lhassa était pleine de sourires...

Par Sofia Stril-Rever

Extrait de : LES ENFANTS DU TIBET, de Sofia STRIL-REVER

La maison de ma naissance à Lhassa était pleine de sourires

{{}}Je suis né à Lhassa, le onzième jour de l’an cheval de fer (7 janvier 1989). Mes parents avaient un petit appartement de deux pièces, surplombant une boutique, dans le sud-est du Barkhor (le Barkhor, littéralement « le corridor intermédiaire », est une voie rituelle et commerçante, circulaire, entourant le temple du Jokhang à Lhassa ; le quartier du Barkhor est constitué d’une multitude de ruelles étroites). Nous étions quatre enfants. J’avais un frère, Ngawang Loddoe, et une sœur, Dickey Dolkar, plus âgés que moi, ainsi qu’une jeune sœur, Tsering Yangzoom, ma cadette de deux ans.

Mon père (Pala Pala, terme respectueux, désignant le père en tibétain) vendait des jouets, de petits articles de bimbeloterie et de quincaillerie, notamment des montres, bouteilles thermos, poêles, marmites ou lampes de poche, recherchées par les pèlerins qui affluent à Lhassa de toutes les régions du Tibet. Il conservait tous ces objets dans de grandes caisses en bois superposées, très lourdes, disposées à la manière de tréteaux, sur lesquelles une grande planche servait de plan de travail pour ma mère et de table pour prendre nos repas. La table occupait presque toute la pièce. Comme elle était très haute, nous nous amusions beaucoup, mes frères et moi, à nous cacher dessous, derrière les caisses de bois. Nous aimions aussi faire rouler de petites voitures entre une pile de caisses et l’autre, ou organiser le concours de la voiture qui parcourrait la distance la plus longue.

Ma mère était couturière. Avec l’aide de ma sœur aînée et de ma grand-mère, elle confectionnait des choupas et des tabliers traditionnels dont elle assemblait le tissu à bandes rayées horizontales, avec des pièces de brocard aux différents motifs.

Mes parents étaient très occupés, l’un et l’autre. Ma mère cousait tard dans la nuit et, chaque soir, j’entendais mon père trier les objets qu’il disposait ensuite dans les grands bacs en plastique de la boutique. Les clients passaient de longs moments à fouiller, examiner et comparer les multiples articles que, sauf pendant l’hiver, nous disposions à l’extérieur, sur une table pliante abritée du soleil par un parapluie multicolore.

Ma grand-mère et moi allions nous installer le long de l’enclos du peuplier légendaire sur la place du Jokhang (le Jokhang est le temple principal de Lhassa, dont la construction remonte au VII° siècle ; il est le plus vénéré de tout le Tibet car il abrite la statue de Jowo Rinpotché qui aurait été sculptée du vivant du Bouddha). Cet arbre fut planté, dit-on, par la princesse Weng Chen, l’épouse chinoise du premier roi bouddhiste du Tibet, Songtsen Gampo (le roi Songtsen Gampo régna au VIIe siècle et unifia le Tibet ; il installa sa capitale à Lhassa et construisit les premiers temples bouddhistes). Nous déroulions un tapis pour nous asseoir et présenter des ballots de drapeaux de prière aux cinq couleurs : bleu, blanc, rouge, vert et jaune. Aux quatre angles sont dessinés des animaux protecteurs, des garoudas (le garouda, mi-homme, mi-oiseau, est l’animal support du Bouddha Amoghasiddhi), dragon, tigre et lion, qui encadrent des prières et des mantras imprimés à l’encre noire.

On appelle les drapeaux de prière « montures du vent », loungta en tibétain, car, attachés à des mâts sur les toits des maisons et dans les monastères, ils claquent au vent. Les voyageurs nouent aussi des drapeaux à proximité des cairns de pierres disposés au sommet des cols, en faisant brûler de l’encens comme offrande à l’esprit de la montagne. La force du vent répand dans l’espace les bénédictions des formules sacrées.

Nous vendions également quelques choupas fabriquées par ma mère et des pelotes en fils de laine ou de soie multicolores que les femmes aiment tresser dans leurs cheveux. Les fils de laine rouge sont plus particulièrement destinés aux hommes qui en font une houppe volumineuse autour de laquelle ils enroulent leur longue chevelure.

Nous n’étions pas riches. Mais mes parents s’entendaient bien. Ils étaient très travailleurs et nous les aidions de notre mieux. Dans mon souvenir, la maison de ma naissance était pleine de sourires.

Nous sommes un peuple de prière

Dans le Barkhor, la journée commence avant l’aube. Dès quatre heures du matin, la foule se presse dans les ruelles étroites. Une foule colorée, bigarrée, car les pèlerins portent des vêtements inspirés des traditions de leur province d’origine. Je reconnais les Khampas des hautes plaines du Sud-Est au poignard court, gainé d’un fourreau d’argent, qu’ils portent à la ceinture pour rappeler leur audace et leur bravoure légendaires. Les femmes nomades de l’Amdo ont des robes en peau de mouton, agrémentées de bandes de cuir colorées. Leur chevelure tressée est ornée de parures d’ambre et de médaillons d’argent finement ciselés, sertis de turquoise.

L’accoutrement diversifié des Tibétains tranche avec l’uniformité des costumes foncés, bleu gris ou gris vert, coupés sur le même modèle, que portent les Chinois. J’ai récemment entendu dire que les autorités de Pékin avaient tenté de réglementer le port des vêtements, pendant la période la plus cruelle de la Révolution culturelle. On interdisait notamment les couleurs vives. Ce n’était plus le cas dans les années 90 et je me souviens que la variété affichée dans la rue était attrayante, porteuse de joie, de spontanéité et de liberté.

Nous sommes un peuple de prière. Certains viennent de très loin, à pied, pour prier dans la Cité des Dieux (Lhassa signifie littéralement : « la cité des dieux »). En récitant des mantras tout le long du chemin, ils ont marché des centaines de kilomètres pour se prosterner devant Jowo Rinpotché et lui faire des offrandes de lampes ou d’encens. D’autres perpétuent la coutume ancestrale du chaktsal (le chaktsal ou prosternation rituelle) et ils ont parcouru des distances impressionnantes en se prosternant.

Mon instructeur religieux m’a enseigné le sens des prosternations. Les mains trois fois jointes, au-dessus de la tête, au front et au cœur, en signe de respect du corps, de la parole et de l’esprit, on s’allonge sur le sol, posant à terre le front, les mains et les genoux. Par ces cinq points de contact, on imagine que les cinq poisons qui nous enchaînent au cycle des existences, le désir, la colère, l’ignorance, l’orgueil et la jalousie, quittent le corps pour se perdre dans les profondeurs de la terre. En faisant glisser les mains sur le sol pour se relever, on prie afin de recueillir et prendre sur soi les souffrances de tous les êtres vivants, puis on se redresse, laissant descendre sur notre personne purifiée les bénédictions et la compassion des bouddhas.

Un tablier de cuir et des genouillères, remplacés aujourd’hui plus communément par des morceaux de pneus, protègent les pèlerins des aspérités du sol. Des planches en bois, placées sous les mains et les avant-bras, permettent de se laisser glisser plus facilement, sans écorcher la peau. Mais les marques violacées et les croûtes sur le front indiquent la rudesse d’une telle pratique, lorsqu’elle est répétée sur de très longues distances, lors des pèlerinages. On estime qu’il faut effectuer environ soixante-dix mille prosternations successives pour parcourir cent kilomètres. Je suis impressionné par la force d’une telle foi ! Des croyants sont capables d’accomplir des prosternations sur trois cents ou cinq cents kilomètres !

Il arrive que ces personnes soient choisies par un village au nom duquel le pèlerinage est effectué. Parfois, un assistant est délégué, pour prendre soin de la nourriture, pour trouver des lieux de repos la nuit. De prosternation en prosternation, le pèlerinage jusqu’à la ville sainte peut durer des années. Portés par l’élan d’une ferveur transmise de génération en génération, les fidèles étirent leur corps sur le sol des dizaines de milliers de fois, enfouissant sous terre leurs imperfections, avant de tourner leur face vers la lumière du ciel. Ils purifient ainsi leur karma et accumulent des mérites pour le bien de tous les êtres sensibles.

Arrivés dans la ville sainte, les pèlerins déambulent autour du Jokhang, dans le sens des aiguilles d’un montre, de sorte que les dévots ne présentent jamais que leur épaule droite à la déité qui réside dans le sanctuaire, en signe de respect. Car la gauche a la réputation d’être défavorable. La procession des fidèles est ininterrompue. Commencée tôt le matin, elle ne cesse que tard dans la nuit. Le vieux dallage gris porte les marques d’innombrables pas.

Le grincement métallique des moulins à prière et les bruits feutrés de la pérégrination des pèlerins accompagnent la récitation des mantras. Les formules sacrées sont l’expression sonore de la réalité éveillée, elles sont chargées d’une grande puissance de bénédiction. Les moulins à prière que les pèlerins font tourner continûment autour de leur axe, sont surmontés d’un cylindre, gravé du mantra de la compassion. Mais ils contiennent aussi, à l’intérieur, les multiples feuillets de mantras méticuleusement pliés et enroulés autour de l’axe du moulin. De sorte que le mouvement de rotation entraîne aussi ces paroles sacrées, invisibles et silencieuses, pour le bien de tous les êtres.

Les visages sont recueillis, souvent éclairés, transfigurés par une expression de vénération et d’adoration. La ferveur se lit dans les regards absorbés dans une contemplation intérieure, rythmée par le mouvement des lèvres qui psalmodient les syllabes des mantras.

La déambulation autour du Jokhang, comme d’autres monuments sacrés, est une pratique rituelle censée nous permettre d’accumuler beaucoup de mérites, même involontairement. Ma grand-mère m’avait raconté qu’à l’époque du Bouddha, un homme appelé Viradoutta voulut se faire moine. Mais les deux principaux disciples du Bouddha lui refusèrent l’ordination. Car ils n’avaient pas reconnu en lui la moindre trace de mérite. Désespéré, Viradoutta décida de mettre fin à ses jours, en priant de renaître comme disciple du Bouddha dans sa prochaine vie.

A cet instant, le Bouddha apparut devant le brahmane et lui accorda d’être ordonné moine. Grâce à son pouvoir de clairvoyance omnisciente, le Bouddha en effet avait perçu que plus de cent mille existences auparavant, Viradoutta avait été un cochon qui trouvait sa nourriture quotidienne aux alentours d’un stoupa. Or, il arriva qu’un jour un chien fit fuir ce cochon. Dans sa précipitation, le cochon se mit à tourner autour du stoupa plusieurs fois. En effleurant le monument, la boue qui recouvrait ses soies combla quelques fissures. Dans cette lointaine renaissance en tant que cochon, Viradoutta avait donc accumulé doublement du mérite, en déambulant autour d’un monument sacré et en le restaurant. Cent mille vies plus tard, ce bon karma d’autrefois lui valut de recevoir du Bouddha l’ordination de moine !

Ma grand-mère me rapporta ce récit à plusieurs reprises, insistant toujours de la voix et ponctuant les différents épisodes avec des gestes de la main afin de m’impressionner. Son intention était de me convaincre de la toute-puissance irréversible de la loi karmique, chacun de nos actes produisant des fruits, de manière différée mais inévitable. Or, l’importance des pratiques de dévotion, telles que la pérégrination autour de monuments sacrés, permet d’accumuler beaucoup de karma positif qui est une promesse d’évolution sur la voie spirituelle.

Le visage du bonheur

Ma mère était très pieuse. Elle n’a jamais expliqué pourquoi, mais c’est toujours moi qu’elle emmenait prier et faire des offrandes dans le Jokhang. Dans l’air frais du petit matin montaient les odeurs de beurre rance et de peaux portées par les nomades. Elles se mêlaient au parfum des branches de genévriers, des encens, des poudres aromatiques, des branches et des feuilles que les fidèles faisaient brûler dans les foyers de fours oblongs, en forme de pain de sucre, allumés aux premières lueurs de l’aube. Des volutes d’une fumée blanchâtre et épaisse s’élevaient devant le grand portail du sanctuaire, en direction de la roue du Dharma et des gazelles dorées qui, au-dessus du toit plat au bandeau pourpre, se profilaient sur fond de ciel et de nuages.

Je revois ce voile mouvant d’encens à l’entrée du Jokhang, lorsque l’instructeur religieux nous apprenait le sens des offrandes. Quand nous offrons l’encens, nous devons nous représenter que le monde des phénomènes est pareil à un rêve ou à une fantasmagorie et développer la sagesse du non-attachement à la réalité des choses. Les fumées d’encens me rappellent immanquablement la dévotion qui marqua les petits matins de mon enfance.

Serré contre la choupa de ma mère, je me fondais avec elle dans la foule des pèlerins. Ils étaient si nombreux, la foule était si dense,que j’ai le souvenir d’avoir été comme bercé dans une prière plus grande que nous, enveloppé de la tendresse d’une ferveur qui nous portait, pas à pas, aux pieds de la statue de Jowo Rinpotché.

Ma mère ne me parlait pas, mais elle tenait ma main serrée très fort dans la sienne. Je la suivais sans mot dire, heureux, confiant. Je ne savais pas à l’époque que je vivais un bonheur éphémère. J’étais trop jeune pour savoir que le bonheur a une fin. Aujourd’hui, quand j’imagine le visage du bonheur, il a les traits de ma mère, empreints de foi et de sérénité, serrant contre elle le petit garçon que j’ai été, parmi la foule recueillie des pèlerins du Jokhang.

Très souvent, depuis que je suis en Inde, je me suis vu en rêve, avec ma mère, dans le temple, et à l’entrée du temple, ou au milieu des pèlerins. Ces moments de dévotion en compagnie de ma mère sont mes souvenirs les plus chers. Je me dis qu’on peut tout me prendre et qu’en un sens j’ai tout perdu en quittant ma famille et mon pays. Mais ce passé, je ne l’ai pas perdu. Il ne disparaîtra qu’avec mon dernier souffle. Je le porte en moi et c’est ce que je possède de plus précieux. Car le temple du Jokhang est sacré en ce qu’il représente la maison de la réalité éveillée. C’est donc l’Eveil que ma mère m’a appris à aimer avec elle, dans les premières années de ma vie. Elle m’a donné l’amour de ce trésor que je chéris plus que tout.

Ma mère a voulu que nous soyons unis dans le Bouddha

Aujourd’hui, cinq ans plus tard, je me demande à partir de quand ma mère a décidé de se séparer de moi. J’étais petit, mais je me souviens qu’elle me parlait souvent de la vie de moine. Elle disait que devenir moine délivrait immédiatement du mauvais karma accumulé depuis des vies sans commencement. Quand on avait été moine, on ne risquait plus de retomber dans des formes de renaissance infortunées, comme animal, esprit avide ou être infernal. Car l’état de moine permet d’accumuler un mérite incalculable.

Très jeune, j’ai été dans l’esprit de ma mère celui de ses enfants qui serait offert à la vie monastique. Et l’Inde était évidemment le pays où je pourrais pratiquer ma religion de manière authentique, dans la communauté tibétaine en exil auprès de Sa Sainteté le Dalaï-Lama.

Ma mère a-t-elle partagé avec moi ses dévotions au Jokhang parce qu’elle savait que nos destins se sépareraient bientôt, qu’elle me sentait appelé à une vie religieuse qui l’éloignerait d’elle ?

Elle a voulu, je crois, que nous soyons unis dans le Bouddha. Depuis que je suis loin d’elle, chacune de mes prières me rapproche d’elle. Je retrouve sa présence dans les cérémonies et les rituels, je sens son amour et lui suis infiniment reconnaissant de ce qu’elle a su me donner en si peu d’années. J’espère que, moi aussi, je suis dans son cœur quand elle fait des offrandes d’encens, de lumière ou de fleurs à Jowo Rinpotché. Car je me suis toujours senti son fils devant le Bouddha.

J’ai cinq ans, je quitte Lhassa

Quand j’ai eu cinq ans, mes parents ont décidé que je devais rejoindre Sa Sainteté en Inde. Ils avaient demandé à ma grand-mère de m’emmener. Comme ils craignaient que je ne parle autour de moi et ébruite ce projet, ma mère ne m’en informa que le matin du départ. Je crois n’avoir pas compris grand chose à ce qui allait se passer, certainement pas qu’il s’agissait d’une séparation de plusieurs années. Cela valait sans doute mieux ainsi. Je ne compris pas les larmes de ma mère quand elle posa son front contre le mien et me dit que j’allais bientôt rejoindre Sa Sainteté en Inde. Elle promit de venir me voir prochainement, que tous deux nous recevrions la bénédiction de Gyalwa Rinpotché. Et elle sut trouver la force de me sourire à travers ses larmes au moment de nos adieux.

Je partis seul avec Mola Mola (terme de respect, signifiant grand-mère en tibétain). Comment aurais-je pu imaginer l’exil qui m’attendait ? Nous n’avions qu’un petit sac avec quelques vêtements, de la tsampa, de la viande séchée et des fromages de dri (femelle du yak). Nous avons pris l’autobus en direction de la frontière népalaise. Trois jours de voyage nous en séparaient.

Mes parents avaient chargé Mola de me remettre aux passeurs qui emmènent les enfants de l’autre côté de la frontière, moyennant une certaine somme d’argent. C’est une pratique courante. Nous connaissions une famille voisine qui s’était séparée de trois enfants dont la mère était morte en accouchant d’un nouveau bébé. Le père avait d’abord envoyé ses enfants en Inde et, deux ans et demi plus tard, il les y avait rejoints pour commencer une nouvelle vie avec eux.

Ma grand-mère avait rencontré en secret à Lhassa un couple de voyageurs khampas (les Khampas sont les habitants de la province du Kham, au sud-est du Tibet), recommandé par un frère de mon père. Mon oncle ne les connaissait pas personnellement, mais il savait que ces gens avaient une fois guidé Tenzin Yunten, l’une de mes cousines qui est nonne. Elle avait dû s’enfuir à l’âge de quinze ans, après avoir été emprisonnée et battue par la police chinoise, car elle avait désobéi aux consignes de « rééducation patriotique », en conservant un portrait du Dalaï-Lama dans un livre de prières. Une patrouille avait forcé l’entrée de son couvent en pleine nuit et fouillé les cellules. La photo découverte lui valut d’être emmenée avec deux autres nonnes dans un commissariat. Toutes trois subirent des mauvais traitements pendant plusieurs jours puis, providentiellement, un incendie survint et, dans la confusion générale, ma cousine, Tenzin Yunten, réussit à se sauver avec d’autres détenus. Mais elle ne pouvait plus rejoindre son couvent et décida de s’enfuir.

Nous savions que Tenzin Yunten était arrivée sans difficulté particulière au Népal et que, de là, elle avait rejoint l’Inde. Mes parents avaient même réussi à lui téléphoner, dans son monastère de Dharamsala. Elle était prévenue du projet de mon voyage et avait promis de venir me chercher au centre d’accueil des réfugiés d’Ichengou au Népal, quand les Khampas l’auraient informée de mon arrivée.

Je compris soudain qu’à cinq ans j’avais pour toujours

cessé d’être un enfant

Nous avons passé plusieurs jours dans la ville de Nyalam, à attendre les Khampas. Nous étions dans un petit hôtel amusant où il y avait des gens au bar qui jouaient au palet toute la journée et même la nuit. Je les observais sans me lasser, attendant le retour de Mola. Comme les Khampas n’arrivaient pas, ma grand-mère cherchait en effet d’autres passeurs. Mais le froid glacial de ce douzième mois qui précédait le Losar (célébration du Nouvel An tibétain) de l’an chien de bois, s’accompagnait d’une tempête de neige et Mola ne pouvait que difficilement sortir.

De Nyalam, nous avions un jour pris un autobus jusqu’à Dram, petit bourg vertical, étagé sur deux cents mètres de dénivellation entre les maisons de Dram-le-Haut et la barrière de la douane, sur « le Pont de l’amitié ». Entre Tibet et Népal, à deux mille mètres d’altitude, la circulation de camions chargés de marchandises ne s’interrompt pas, même la nuit. Garés le long des façades de Dram, les véhicules à plaques chinoises échangent leurs cargaisons avec les véhicules à plaques népalaises. Le va-et-vient de personnes, voitures, camions, autocars, bicyclettes est incessant. La population de Dram est composée de marchands, chauffeurs, trafiquants, militaires.

Mola et moi, nous sommes approchés du « Pont de l’amitié ». Après nous être avancés aussi loin que possible côté chinois, nous sommes restés là, immobiles, silencieux, observant l’activité des postes frontières, la limite entre ces deux mondes. Côté népalais, je m’efforçais de me représenter les lendemains qui, dans l’esprit de ma mère, symbolisaient une si grande attente. Mais j’étais bien incapable de discerner le visage de mon avenir.

Encaissé au fond d’une vallée, entièrement encastré dans des à-pics couverts de forêts denses, le pont-frontière est étroit, mesurant moins de cent mètres. Une distance bien courte pour un passage qui représente un tel espoir ! Mais pour le franchir, il manquait l’essentiel : un laissez-passer ou un passeport permettant de traverser le pont, de quitter le Tibet et d’entrer au Népal. Ce document avec lequel on change de vie ne s’obtient pas aisément quand on est tibétain, dans un Tibet occupé par les Chinois.

Ma grand-mère et moi sommes restés un long moment à regarder s’écouler le trafic dense des véhicules qui empruntent « le Pont de l’amitié ». Les baraquements des gardes népalais sont en bois, assez mal entretenus. Côté tibétain, en revanche, la douane chinoise se trouve dans un bâtiment de béton, protégé par une double rangée de fils de fer barbelés. Au-dessus, le drapeau rouge étoilé claque au vent.

Il faisait froid, je voulais rentrer, mais Mola restait immobile et silencieuse, fixant du regard le pays nouveau, inconnu, qui commençait à quelques pas de nous mais semblait lointain, comme tout ce qui est inaccessible.

Trois voyageurs, des Khampas, se présentèrent un jour à notre hôtel. Trois hommes fiers, aux larges épaules, les traits volontaires, burinés par le vent, basanés par la marche en altitude, portant à l’oreille gauche une turquoise sertie dans de l’or. Le plus grand d’entre eux avait plusieurs dents en or qui brillaient dans la pénombre du hall de l’hôtel. Ce détail m’impressionna.

Les Khampas déclarèrent à Mola ne pas connaître les noms des passeurs que nous attendions. Ils riaient, parlaient très fort, et lorsqu’ils se mirent à table, ils dévorèrent bruyamment des plats de thentouk à la viande, avec un appétit féroce. L’un d’eux me souleva d’une seule main et me mit sur ses épaules. J’avais plutôt peur d’eux. Je ne comprenais pas trop ce qu’ils disaient, car ils ne parlaient pas le dialecte de Lhassa. J’étais triste à l’idée que mon sort leur était lié.

Pour m’emmener au Népal, les Khampas demandèrent d’abord trois mille yuans à ma grand-mère. Elle ne pouvait leur en donner que deux mille. Elle se plaignit qu’ils voulaient trop d’argent. Ils lui répondirent que c’était l’hiver et que la route était plus dangereuse, plus difficile. Mais, selon Mola, l’hiver était aussi la saison où l’on passe le plus facilement car il y a moins de patrouilles chinoises. Les Chinois n’étaient-ils pas bien plus à craindre que les chutes de neige ou le froid ?

Les Khampas prétendirent d’abord qu’ils ne m’emmèneraient pas pour deux mille yuans seulement puis, finalement, le plus grand d’entre eux revint donner son accord à ma grand-mère. De toute façon, les Khampas se rendaient à Kathmandou pour des affaires et ils n’avaient pas de laissez-passer. Ils devaient donc prendre la route de montagne comme la plupart des réfugiés.

Je me souviens avoir pleuré pendant toute la dernière journée passée avec ma grand-mère à Nyalam. J’essayais de retenir mes larmes, mais c’était plus fort que moi. Mola me parlait du Dalaï-Lama, en m’assurant que j’avais beaucoup de chance. J’étais le seul enfant de la famille qui partait en Inde et j’aurai une vraie vie de Tibétain. Plus tard, je reviendrais voir ma famille, mes parents demanderaient une autorisation pour se rendre en Inde et ils me rendraient visite bientôt. Il y avait aussi ma cousine qui me rejoindrait à Kathmandou.

J’étais inconsolable. Dans cet environnement étranger, je ressentais soudain le poids d’une solitude immense. Pour la première fois, je me trouvais séparé des miens. Et je ne supportais pas l’idée que Mola, seule personne aimée et familière, accepte de me confier à des étrangers pour m’emmener au loin, vers l’inconnu.

Ma grand-mère dut me tirer de force dans une petite boutique pour m’acheter une paire de bons souliers de montagne. Les Khampas avaient dit que, pour ce prix-là, ils ne me porteraient pas et que je devrais marcher moi-même. L’un d’eux, Norbou, avait cependant promis que, la nuit, il me mettrait sur son dos. Je ne comprenais pas pourquoi ces voyageurs refusaient de me porter car j’avais l’impression d’être minuscule, comparé à leur stature impressionnante. Mais ils prétextaient qu’ils avaient des paquets à transporter de l’autre côté de la frontière.

Au moment de partir, à la nuit tombée, j’avais cessé de pleurer. Je pense que je voulais garder toutes mes forces pour la marche qui m’attendait. Je sentais aussi que l’heure n’était plus aux plaintes et aux larmes. Le moment était grave. Ma grand-mère ne me parlait pas, elle récitait des mantras et posa son front sur le mien, en prenant mon visage entre ses mains. Je me rappelle le contact de ses mains rugueuses, l’odeur de sa choupa et de ses cheveux tressés. Elle nous accompagna au bord de la route et nous disparûmes dans la nuit. Quand je me retournai, je ne la vis plus.

Je compris qu’à cinq ans j’avais pour toujours cessé d’être un enfant.

Seul au sommet du Nyalam Tong la

Nous n’avions pas de lampe pour nous éclairer car c’était trop dangereux. Nous passions sur un chemin qui longeait une rivière, côté chinois. En face commençait le Népal, sous forme d’une falaise sombre et abrupte, à-pic vertigineux et sonore surplombant le fracas de rapides dont les tourbillons nous éclaboussaient.

Peu à peu, nous avons commencé à monter. Le bruit des torrents se fit de plus en plus sourd, puis un silence dense et profond s’installa. L’air extérieur était glacé, au point de brûler le fond de la gorge, même au travers du foulard qui me protégeait le visage. Nous marchions rapidement, sans bruit. Le ciel s’éclaircissait à mesure que nous grimpions alors que, dans la vallée, il était voilé. A chaque traversée d’une écharpe de brume, nous étions trempés.

La nuit avançait, je titubais de fatigue. Sans dire un seul mot, Norbou, le Khampa moustachu, conformément à sa promesse, me souleva et m’installa sur son dos, au-dessus de sa charge. Je sentais son souffle puissant et régulier qui me rassurait, son haleine faisait un nuage devant son visage. Ensuite, j’ai dû m’endormir, car je ne me rappelle rien.

Le froid m’a réveillé. Je n’ai pas compris ce qui se passait. J’étais seul, posé sur un rocher plat, seul dans la nuit, seul dans la montagne. Je ne voyais pas d’arbres autour de moi, seulement la forme de masses rocheuses et une ligne de crête déchiquetée se découpant sur fond de ciel noir. Je criais éperdument. Personne ne répondit. Je sautai sur mes pieds et me retrouvai avec de la neige jusqu’au haut des cuisses. La sensation de froid devint vite cuisante, pareille à une brûlure. Je me dépêchai de remonter sur le rocher où la neige avait fondu sous mon corps.

J’appelai de nouveau. Je me souviens qu’à partir d’un certain moment, mes cris ne sont plus sortis de ma bouche. C’étaient des cris à l’intérieur de moi. Mais je continuai de crier, car cela me rassurait, me réchauffait. Puis la fatigue est tombée et j’ai dû à nouveau sombrer dans le sommeil.

Le jour se levait quand je me suis réveillé. Le ciel était bleu, entièrement bleu, avec, au loin, quelques nuages qui se formaient puis se défaisaient autour des sommets. Je voyais loin, très loin. Il y avait des montagnes à perte de vue. J’étais entouré de neige, je n’osai pas quitter mon bout de rocher. Je m’y trouvai comme au centre d’une île, dans un océan de blancheur.

J’avais faim, mais la peur était plus forte que la faim. J’avais soif, mais encore plus peur que soif. J’ai attendu longtemps avant de détacher un glaçon du rocher et de le sucer. Mais je l’ai vite craché car un froid insoutenable entrait dans ma bouche.

Le froid était dans tout mon corps. A un moment, je me suis mis à trembler. Puis les tremblements se sont arrêtés. J’ai senti mon corps s’engourdir. Je crois m’être à nouveau endormi lorsque le soleil m’a réchauffé. Je me suis senti mieux dans la chaleur de ses rayons qui m’enveloppaient. Cela ressemblait presque à une caresse au début. C’est devenu tellement fort que j’ai caché mon visage sous mon bonnet. C’est là que je suis tombé, encore une fois, dans le sommeil.

Lorsque je me suis réveillé, le temps avait changé et j’avais de plus en plus froid. Car le ciel était nuageux, il s’était mis à neiger. J’étais recouvert par de gros flocons. J’essayais de bouger, j’y arrivais à peine. Je me remis à crier. Je me disais que les Khampas allaient revenir. Ils m’avaient laissé là pour rejoindre d’autres voyageurs et allaient repasser me prendre. Mais il n’y avait pas de réponse à mes cris. J’entendais seulement les hurlements du vent, repris indéfiniment par l’écho. Je sentais la neige transpercer peu à peu le pull en laine de yak, sous mon blouson. Mon pantalon était déjà trempé et mes jambes se raidissaient sous la glace.

Le vent soufflait de plus en plus fort. Une tempête se levait. J’avais peur. Désormais, les Khampas ne pourraient pas me retrouver. Je me souviens avoir pensé que j’allais mourir. Et j’ai pleuré à l’idée que je ne reverrais plus ceux que j’aimais si fort, Amala, Mola, Pala, mes frères et sœurs. Je me rappelais leurs visages, leurs sourires, notre complicité tendre, nos jeux, le Jokhang et sa foule de pèlerins. Je priais très fort Jowo Rinpotché de me donner des ailes comme à un oiseau, pour m’évader de la prison de pierre et de glace. Une prison vaste où j’étais pris au piège de l’immensité.

J’occupai mon esprit quelque temps à rêver d’un prodige qui me donnerait la capacité de m’élancer dans les airs. Je me souvenais de l’histoire de Milarepa, le grand saint et ascète du Tibet dont Pala nous racontait la vie. A une certaine période de sa vie, il avait mesuré ses pouvoirs psychiques avec Naro, un grand maître bön po. L’épreuve qui devait les départager consistait à atteindre le premier le sommet du mont Kailash, le jour de la pleine lune, juste après l’aube. Avant que le soleil ne se lève, Naro apparut haut dans le ciel, volant sur son tambourin rituel (ou damarou en tibétain, à boules fouettantes, composé de deux calottes crâniennes réunies par le sommet) en direction du sommet. Milarepa le regardait impassible, en dépit de l’inquiétude de ses disciples. En fait, Naro avait cessé de monter, il tournait autour du mont Kailash à la même hauteur. Aussitôt que les rayons du soleil levant touchèrent la cime de la montagne, Milarepa les enfourcha comme une monture et parvint instantanément au sommet. Ce que voyant, Naro tomba en chute libre. Il s’écrasa au pied du versant sud du mont Kailash, créant une tranchée de crevasses dans le glacier.

J’aurais dû interroger Pala sur le stratagème de Milarepa. Dans nos traditions, nous rapportons également les récits merveilleux d’adeptes du yoga qui peuvent se déplacer sans effort à la vitesse d’un cheval au galop, ou encore, qui ont la capacité, disons-nous, « de s’asseoir sur un épi sans en faire courber la tige, ou de se poser sur un monceau d’orge sans qu’un seul grain ne bouge. »

J’essayais d’imaginer comment de tels miracles avaient pu être réalisés. Je promis à Jowo Rinpotché que s’il me donnait la possibilité de sortir sain et sauf de ma prison des neiges, je deviendrais un moine exemplaire et très pur.

Pour me réchauffer, je me rappelais les soirées d’hiver où nous étions serrés les uns contre les autres dans notre petit appartement de Lhassa, devant l’autel, pour les prières du matin et du soir. Je récitais doucement ces prières qui me parurent merveilleuses. J’invoquais Tara, la protectrice dont Mola nous avait un jour offert une petite reproduction en couleur.

Je me souvenais des plats de thentouk, nouilles épaisses et pâteuses que ma grand-mère fabriquait et qu’elle mélangeait aux légumes, parfois à la viande de mouton, ma viande préférée.

Les souvenirs étaient presque plus réels que la montagne et la solitude autour de moi. C’est le froid qui me rappelait que j’étais seul dans le vent, la neige et la nuit. Je me réveillai, me rendormai. Je me souviens avoir ri, chanté, hurlé jusqu’à ce que, comme la veille, ma voix s’éteigne dans des cris silencieux que le vent ne portait plus loin de moi, des cris qui ne remplissaient plus la montagne et le froid.

Au cours de la nuit, la tempête et le vent ont soudain cessé. Ils ont été comme absorbés par le ciel qui s’est rempli d’étoiles. J’ai repris espoir, car je me suis dit que les Khampas pourraient venir à ma recherche, la neige ayant cessé de tomber.

Le soleil brillait quand je me suis réveillé, mais je me sentais complètement endolori. Je remuais difficilement mes jambes et mes bras. Une douleur cuisante courait à la surface de mes membres. Je m’assis, secouais la neige qui m’enveloppait d’une carapace glacée. Mes cils étaient collés par la neige, les paupières me brûlaient. La faim me torturait.

Une fine pellicule de mousse brune, mauve par endroits, était accrochée à un pan de rocher. Je la mangeais, malgré son goût amer. Je crois même l’avoir trouvée bonne. Mais après, j’ai eu très mal au ventre. Alors, j’ai de nouveau sucé des glaçons. Comme j’avais trop froid aux mains, je les saisissais avec ma bouche. Puis mes lèvres et ma langue se sont gelées, collées au glaçon que j’ai dû croquer et avaler.

Trop faible pour crier, je n’appelais même plus les Khampas. Le soleil était maintenant passé au-dessus de la ligne de crête et ses rayons me touchaient, mais ils ne suffisaient plus à me réchauffer. Avec des crampes au ventre, j’étais recroquevillé sur mon rocher, inerte. Je ne pensais plus, n’espérais plus.

L’oiseau de fer de Jowo Rinpotché

Soudain, un bruit terrible résonna dans la montagne. Sous le coup d’une frayeur intense, je sortis de la torpeur dans laquelle j’étais tombé. Mon cœur battait très fort, je me sentais envahi par le bruit, traversé par cette vibration qui se rapprochait. Je fis un effort pour me redresser. Dans le ciel, j’aperçus un hélicoptère qui me paraissait proche. Il semblait voler très bas, en tout cas près des sommets.

Pareille à un éclair qui déchire le ciel, je me souviens qu’une pensée me traversa l’esprit : « L’oiseau de Jowo Rinpotché ! »

Je rassemblai toutes mes forces et me levai sur le rocher, retombai aussitôt en arrière, ébloui, les yeux aveuglés par la lumière. Je fis une nouvelle tentative, me redressai, chancelant, sur mes jambes. Mais je ne voyais plus rien. Je n’apercevais plus ni le ciel, ni la neige, ni les montagnes. Il y avait seulement un écran blanc devant mes yeux et un bruit qui devenait de plus en plus étourdissant, un bruit qui ne cessait de grandir.

Lorsque je réussis à voir de nouveau, l’hélicoptère s’était rapproché de moi. Je me concentrai pour avoir une image plus nette et j’aperçus des visages à l’intérieur. Je ne me posai pas la question de savoir qui ce pouvait être. J’arrachai l’écharpe de toutes les couleurs qu’Amala avait tricotée pour moi. Et en titubant, en me relevant et en retombant sur mon rocher, j’agitai l’écharpe en direction de l’hélicoptère. Les ailes tournaient dans le ciel bleu. C’était un grand oiseau de métal éblouissant.

De nouveau, je pensai : « L’oiseau de Jowo Rinpotché ! ». Et cette pensée me communiqua un sursaut d’énergie. J’étais complètement engourdi, mais il y avait encore suffisamment de force en moi pour que je réussisse à agiter les bras. J’avais essayé de crier, mais en vain. Alors je bougeais, désespérément, pour qu’on me voie. Car je sentais que le secours pouvait descendre du ciel, de l’oiseau extraordinaire de Jowo Rinpotché.

A un moment, je suis tombé et j’ai glissé du rocher. Je n’ai plus rien vu. J’ai entendu, toujours mais comme plus loin, le bruit de l’hélicoptère. Soudain m’est parvenu le son de voix qui parlaient une langue inconnue. J’ai senti qu’on me soulevait, on m’emportait.

En plein ciel, des larmes étranges, extraordinaires

Je suis revenu à moi en plein ciel. J’étais dans les bras d’un homme à la barbe blonde et aux yeux bleus. Il me donnait à boire du thé au lait très sucré. Il me tenait contre sa poitrine, enveloppé dans une couverture. Un autre homme, penché sur moi, me parlait. Mais je ne comprenais rien. Simplement, ces hommes m’avaient sauvé et j’étais heureux.

Après le thé, on m’avait donné des bananes séchées et de petits gâteaux, mais j’étais déjà rassasié. Je fis signe que je voulais encore du thé. La sensation de la boisson chaude qui coulait dans ma gorge, puis dans mon estomac, me faisait du bien. Je me sentais en sécurité dans les bras de ces hommes qui me tenaient avec délicatesse. Je n’avais jamais vu d’Occidentaux d’aussi près. Ils ne me faisaient pas peur car, manifestement, ils me voulaient du bien.

Je me rappelle le regard bleu de l’homme qui me donna du thé. A un moment, je pense avoir souri. J’ai vu un éclair de joie briller dans ses yeux et sur son visage. Puis, il y a eu soudain des larmes au bord de ses cils. Il a serré très fort les paupières, comme pour arrêter les larmes. Mais elles continuaient de couler sur ses joues, se perdaient dans les poils de sa barbe. Puis l’homme m’a souri à travers ses larmes.

Aujourd’hui, quand je me souviens des larmes de l’homme qui m’a sauvé, elles me paraissent étranges, extraordinaires. Car elles n’exprimaient ni la peine, ni la tristesse, mais la joie, la tendresse. Je me suis senti aimé dans le regard d’un inconnu. Son destin a croisé le mien, au sommet d’un col himalayen, couvert de glace et de neige sous un ciel bleu, très pur.

L’hiver parfois, quand le ciel est très dégagé, sous le soleil, je me rappelle que des hommes sont descendus du ciel pour me sauver. J’essaye de comprendre pourquoi ils ont fait ça. J’imagine que c’est moi qui survole les montagnes dans un hélicoptère. J’aperçois dans la couverture neigeuse qui ondule en vagues amples et blanches, un petit morceau de rocher isolé. Un enfant, couché dessus, se relève soudain. Il est minuscule dans l’immensité glacée. Il agite son écharpe multicolore, tombe, se relève, retombe. Au début, je pense que ce n’est pas possible. Comment cet enfant a-t-il pu arriver là-haut tout seul, entre terre et ciel ? Même la neige ne porte plus aucune trace de pas. Il n’y a rien que l’enfant, le ciel, le rocher et la blancheur glacée.

J’imagine la stupeur des Américains, leur incrédulité, leur surprise. Soudain ils comprennent. Oui, l’enfant est en vie, puisqu’il bouge. Et ces gestes, ce sont des gestes vers eux. Il les appelle au secours. Il veut vivre, même s’il semble ne plus avoir la force de se tenir sur ses petites jambes. Il faut se dépêcher avant qu’il ne soit trop tard ! Il y a une chance que l’enfant ne meure pas.

J’ai d’abord dessiné mon histoire. A six et sept ans, je représentais l’oiseau extraordinaire de Jowo Rinpotché, paré des couleurs de l’arc-en-ciel. Parce qu’à un moment donné, dans le soleil, l’oiseau m’est apparu avec un plumage multicolore éblouissant.

Ensuite, il y a deux ans environ, j’ai écrit une petite scène. Nous l’avons jouée devant les autres enfants du village qui ont été très impressionnés. C’était moi le sauveteur, je m’étais fabriqué une barbe jaune avec des fils de laine. Malheureusement, je ne pouvais pas me fabriquer des yeux bleus.

Un petit frère de ma maison d’accueil, Tsering Dawa, jouait le rôle de l’enfant abandonné par les Khampas. Nous avions mis des draps blancs sur des chaises et des tabourets superposées pour représenter les montagnes enneigées. Mon parrain américain m’a offert un hélicoptère en plastique avec des piles. Lorsqu’on le met en marche, des lumières bleues s’allument en tournoyant et l’hélicoptère vrombit bruyamment.

Le moment que j’ai trouvé le plus difficile à jouer est celui où l’Américain me tient dans ses bras et se met soudain à pleurer. Car en regardant Tsering Dawa comme s’il était moi, je me suis effectivement mis à sangloter. Et j’ai eu honte devant tous les autres.

Je prie souvent pour cet Américain dont je n’ai jamais su le nom. J’espère le revoir, dans cette vie, ou dans une vie prochaine. Je voudrais le remercier et comprendre pourquoi il a pleuré. Peut-être que si un jour je sauve un enfant, il y aura aussi des larmes dans mes yeux. Jusqu’à présent, je n’ai jamais pleuré de joie.

Ichengou, camp de transit des réfugiés tibétains

Après s’être posé à Kathmandou, les Américains m’ont emmené en taxi à Ichengou, le camp de transit pour les réfugiés tibétains. C’est un grand bâtiment de style tibétain, aux murs ocres, dont le rebord du toit est de couleur pourpre. Tous les Tibétains qui passent la frontière sans papiers s’y retrouvent. On leur donne des cartes d’identité différentes, selon leur âge, leur état de laïc ou de moine. Ils doivent répondre à de nombreuses questions sur la région du Tibet dont ils sont originaires, leurs parents, leur situation au Tibet, les raisons de leur exil, les routes empruntées, le temps du voyage.

A mon arrivée à Ichengou, je me souviens que j’avais atrocement mal dans tout le corps. Il me semblait que mes mains, mes pieds, mes oreilles, mes yeux étaient énormes. Ils me brûlaient. Je faisais des efforts pour ne pas pleurer mais, à un moment, je me suis mis à gémir. Au moindre mouvement, mes jambes et mes bras étaient si douloureux que je ne pouvais m’empêcher de crier. Les gerçures de mes lèvres s’étaient déchirées, j’avais le goût du sang dans la bouche. Je n’y voyais plus de l’œil gauche, dont les paupières étaient collées.

Peu après m’avoir déposé à Ichengou, les Américains m’ont quitté. Ils ont laissé de l’argent pour moi à la Tibétaine qui nous avait accueillis. Le grand blond m’a passé la main sur la tête et je l’ai regardé remonter dans le taxi.

J’avais de plus en plus mal. Lorsqu’on m’enleva mes vêtements, la peau se déchira. Mais le plus dur, ce fut de retirer mes chaussures. Les chaussures, achetées par ma grand-mère à Nyalam, collaient à mes pieds. Il fallut les découper. Je me mis à hurler. L’infirmière qui s’occupait de moi me grondait, disant que je devais être plus courageux. J’avais eu beaucoup de chance d’être sauvé.

J’étais horrifié de voir l’état de mes pieds. Ils étaient noirs comme du charbon. A ma grande horreur, je vis deux orteils se détacher et tomber dans la petite bassine métallique où l’infirmière avait préparé du désinfectant. Mes jambes et mes bras étaient bleus et violets. Je pleurais, de fatigue, de désespoir, de solitude.

Un médecin est venu. C’était un Anglais qui parlait anglais avec l’infirmière tibétaine. Pour la première fois, j’ai été ausculté. Il a prescrit des médicaments pour que j’aie moins mal. Il m’a examiné longtemps et a parlé avec l’infirmière.

Elle m’a traduit ce que le médecin avait dit. J’avais eu trop froid en haut de la montagne et mes orteils étaient gelés. On serait obligé de me les couper tous. Je demandai si mes orteils repousseraient. L’infirmière dit que non mais que, grâce à des chaussures spéciales, je pourrais marcher normalement. Elle allait prendre rendez-vous à l’hôpital américain de Kathmandou afin qu’on m’opère.

L’infirmière sourit quand je lui demandai si on allait me couper les orteils avec des ciseaux. Elle me répondit qu’on allait m’endormir et que je ne sentirais rien. Je me réveillerais les pieds bandés et, pendant quelques jours, je ne pourrais pas marcher. Ensuite, je réapprendrais petit à petit à me tenir sur mes jambes. On m’enverrait ensuite à Dharamsala, dans l’école du Dalaï-Lama, et je serais entouré d’enfants comme moi. Je n’étais pas le seul à qui on devait couper les orteils. Cela arrivait malheureusement à beaucoup d’enfants tibétains qui traversaient les montagnes. Dans le cas de certains d’entre eux, malheureusement, il ne suffisait pas de couper les orteils. On devait les amputer d’une jambe, parfois des deux.

J’avais moins mal grâce aux médicaments, mais je me sentis très seul lorsque l’infirmière quitta la pièce. Je me mis à pleurer en appelant ma mère. L’infirmière revint avec un nouveau médicament, très amer, dilué dans un demi- verre d’eau. Je m’endormis.

Mieux vaut être en Inde, sans orteils, qu’à Lhassa avec tous ses orteils

Je me réveillai dans un dortoir bruyant, rempli d’enfants qui criaient. C’était le matin d’un jour nouveau pour de petits Tibétains déracinés, que leur sort rendait provisoirement orphelins comme moi. Comme j’étais immobilisé, pieds et jambes bandés, un garçon un peu plus âgé que moi fut chargé de m’apporter la nourriture. Je compris ce que m’avait dit l’infirmière en voyant de nombreux autres enfants avec des pansements. Et leurs récits finirent de me renseigner sur le sort qui m’attendait.

Il y avait parmi eux une fille de neuf ans, Tashi Lhamo, qu’on avait dû amputer des orteils aux deux pieds. Elle était presque totalement cicatrisée et marchait tant bien que mal, en s’appuyant sur des béquilles. Elle me dit que, juste après l’opération et pendant les soins qui suivaient, on avait très mal, mais, curieusement, après on oubliait très vite. C’est exactement ce qui m’est arrivé.

Après mon admission au village de Dharamsala-le-Haut, grâce à l’aide de mon parrain américain, j’ai pu aller au service orthopédique de l’hôpital de Chandigarh, qui se trouve à deux cents kilomètres environ du village. A l’intérieur de mes baskets, je porte de petites chaussures en cuir qui me maintiennent les pieds. Sans orteils, j’arrive à marcher, courir, faire de la bicyclette, sauter, jouer au ballon, exactement comme les autres enfants.

J’aime étudier. Je pense qu’il vaut mieux être ici, sans orteils, en Inde, auprès de Sa Sainteté, plutôt qu’à Lhassa avec ses dix orteils. Je ne regrette pas ce qui m’est arrivé. Je voudrais seulement comprendre pourquoi les Khampas ont fait ça. La question parfois m’empêche de dormir la nuit, car je ne trouve pas de réponse. Je ne sais pas comment on peut abandonner un petit enfant de cinq ans, seul, sur un col à plus de cinq mille mètres. C’est le condamner à une mort certaine.

J’ai entendu parler d’enfants que les gardes népalais ou les policiers chinois ont maltraités afin de profiter de leurs maigres ressources. Les Népalais arrivent à s’enrichir de la pauvreté de ces enfants sans défense à qui, moyennant une certaine somme d’argent, ils promettent de laisser traverser la frontière. Mais c’est pour les remettre aux Chinois quelques centaines de mètres plus loin et, à leur tour, les Chinois les exploitent. Les uns et les autres abusent aussi d’eux sexuellement. La souffrance des enfants tibétains sur les chemins de l’exil concentre parfois en une période très courte le malheur de plusieurs vies.

Dans mon cas, il n’y avait pas le motif du gain et je n’étais pas un fardeau si pesant. En agissant ainsi, les passeurs khampas ont alourdi leur conscience, pour cette vie et leurs vies futures, d’un poids bien plus lourd et encombrant que celui de mes vingt kilos.

Ma mère est la personne que j’aime le plus au monde. J’ai décidé que, lorsqu’elle viendrait me voir, ce jour-là, je prendrais mes vœux de moine. Je sais que rien ne pourra la rendre plus heureuse. Et j’accomplirai ainsi mon vœu à Jowo Rinpotché lorsqu’à cinq ans, sur le col, je le priai de me donner la force de voler au-delà des montagnes, sur les ailes d’un oiseau magique.


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