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Du coup d’épingle aux coups de canon : La fausse motivation

Les psychologues, eux, se demanderont pourquoi l’homme, qui aspire si fortement au bonheur, se révèle incapable de vivre en paix avec ses semblables.

Par Alain Bavelier

Revue de psychologie de la Motivation. 1999 N° 28

Les disputes commencent par des coups

d’épingle et finissent par des coups de canon.

Paul Diel

Après les années de guerre froide, transparaît aujourd’hui l’espoir d’un monde plus juste où la guerre serait mise hors la loi et les droits de l’homme respectés.

Beaucoup diront qu’on a seulement évité le pire, à savoir une nouvelle guerre mondiale, mais que la violence est loin d’avoir disparu : les conflits armés entre petites nations, ethnies, sectes et gangs se multiplient et perdurent ; le terrorisme est devenu monnaie courante, le génocide une banalité. Dans les pays développés, l’insécurité gagne aussi les banlieues, les transports, les lieux publics, et même les écoles, censées préparer le monde de demain. Quelle sera dans vingt ans l’autorité morale des grands pays donneurs de leçons ? Et de quel poids sera leur intervention s’ils ne réussissent pas à empêcher la prolifération des armes nucléaires, sans doute un des problèmes majeurs du siècle à venir ?

Les psychologues, eux, se demanderont pourquoi l’homme, qui aspire si fortement au bonheur, se révèle incapable de vivre en paix avec ses semblables. On parle sans cesse d’amour mais on voit partout la haine. Les disputes naissent entre les proches, se propagent dans la vie sociale et explosent périodiquement en affrontements armés où chacun donne libre cours à son désir d’éliminer les autres.

Ce penchant à la dispute apparaît dès l’enfance. Un soir, il y a de nombreuses années, nous parlions à la table familiale du conflit entre les Arabes et les Israéliens, déjà d’actualité. « C’est tous des débiles  », disaient mes enfants, « Pourquoi passent-ils leur temps à se battre ? Ils feraient mieux de s’entendre. A quoi cela leur sert de s’entre-tuer ? Ils n’ont qu’à se partager les terres ! » La vérité sort de la bouche des enfants… Mais un peu plus tard, l’un d’eux fit une remarque qui déplut. L’autre répliqua, le ton monta et une dispute éclata. Je leur fis remarquer : « Vous disiez que les Arabes et les Juifs sont trop bêtes pour s’entendre. Mais vous faites exactement la même chose. Pourquoi ?  » Ils s’arrêtèrent interdits, conscients d’un fait aussi évident qu’inexplicable. Il y eut un long silence, et on changea de sujet…

C’est à cette question que je voudrais essayer de répondre aujourd’hui en montrant, à partir des travaux de Paul Diel, d’où vient ce fond d’irritabilité qui existe en tout être humain, et comment il vient alimenter les innombrables rancœurs et disputes de la vie quotidienne.

La source de l’agressivité : la fausse motivation

Tout désir porte en lui-même sa propre justification. « J’en ai envie parce que cela me plaît  », et tout est dit. Il parle le langage des monarques absolus : « Car tel est notre bon plaisir ».

Sans doute est-il naturel de demander ce qui nous fait envie et de trouver bon ce qui nous satisfait ; encore faut-t-il ne pas aller trop loin. Chacun a le sentiment d’être au centre du petit monde dans lequel il vit : c’est vers lui qu’il sent affluer toutes les excitations ambiantes et de lui que repartent toutes les réactions qui composent son activité. De là à se prendre pour le nombril de l’univers, il n’y a qu’un pas, trop vite franchi.

A partir de cet égocentrisme naïf, chacun incline à penser que le monde a été créé pour lui et devrait être à sa disposition. Ce sentiment est encore renforcé chez les Occidentaux par le récit de la Genèse qui représente l’apparition de l’homme comme le couronnement de la Création, la touche finale apportée par le démiurge à son œuvre. Il n’est plus possible à présent de prendre ce récit symbolique pour une réalité. Dans un cosmos qui s’étend sur des milliards d’années-lumière, la terre n’occupe, à l’évidence, qu’une place infime. Et l’homme ne peut guère se prendre pour le roi d’une Création qui s’est déroulée sur des milliards d’années et dans laquelle il n’a émergé que très tard (cinq cent mille ans tout au plus, et dix fois moins pour l’homo sapiens, notre ancêtre direct) et de manière sans doute fortuite : sans la catastrophe naturelle — peut-être l’impact d’un météorite géant — qui, il y a 60 millions d’années, élimina la plupart des espèces terrestres, il n’est pas certain que les mammifères auraient pu se développer ni l’homme apparaître.

S’il est douteux que le monde ait été fait pour l’homme, il est par contre évident que l’homme a su, mieux que les autres espèces, aménager la planète pour la satisfaction de ses besoins, au point de réussir finalement à superposer au monde de la nature un monde nouveau de la culture.

La satisfaction humaine est possible, au prix d’efforts constants, mais elle n’est nullement garantie. Oublier cette évidence et attendre la satisfaction comme un dû, c’est littéralement prendre ses désirs pour des réalités et s’exposer du même coup à beaucoup de déceptions et d’angoisses inutiles.

Ces angoisses excessives tirent cependant leur force du fait qu’elles reposent en partie sur un malaise authentique de nature existentielle. Il y a une souffrance inhérente à la vie. Les objets que nous désirons ne sont pas toujours à notre portée, et notre capacité de réagir avec justesse aux sollicitations extérieures comme à nos mouvements intimes est elle-même limitée ; nous avons du mal à maîtriser notre environnement comme le cours de nos imaginations, de nos sentiments et de nos pensées. Du fait de ce décalage naturel entre nos désirs et nos capacités, toute vie humaine est sentie comme insuffisante : elle est en partie un échec, d’autant plus angoissant que la mort viendra mettre un terme inexorable à cette expérience mitigée. Le désir essentiel, l’aspiration à la satisfaction qui anime tout être vivant, n’est, chez l’homme, jamais entièrement ni durablement satisfait et sa déception relative se traduit par un malaise intérieur toujours plus ou moins présent en chacun. Diel l’appelle coulpe ou insuffisance vitale [[1] Paul Diel, Psychologie de la Motivation. Petite Bibliothèque Payot.1], une notion très proche du sentiment d’infériorité d’Adler. C’est de lui que parle aussi Bouddha quand il dit que la vie est souffrance et le désir à l’origine de la souffrance.

Contre cette insuffisance vitale, l’homme n’est pas démuni. Il peut toujours pallier son insatisfaction en essayant de changer le changeable et d’accepter l’inchangeable. Il trouve dans cet effort adaptatif une relative réussite intérieure souvent plus sûre que la réussite extérieure. Mais si, au lieu d’appliquer ce remède naturel, il recourt au moyen pervers qui consiste à exalter son imagination, à jouer avec des pré-satisfactions imaginatives, il ne fait qu’accroître son malaise. De son attente déçue naît une irritation — une accusation — contre la vie, contre les autres, contre lui-même.

Chacun vit plus ou moins dans ce mécontentement sans en avoir tout à fait conscience. Il se résigne avec fatalisme (C’est la vie…  ; sous-entendu : triste vie) ou bien il tourne sa rancœur contre les autres. Il leur reproche leur malveillance ou leur indifférence : ils ne pensent qu’à leurs propres désirs et oublient les siens. D’où la fameuse définition donnée par un humoriste : « L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi.  »

Les ruminations de ce genre sont rarement conscientes. Elles restent d’habitude à l’état de sentiments vagues, d’idées rudimentaires, qui composent un climat affectif dans lequel chacun baigne, souvent à son insu, et à partir duquel il juge le monde. Cette réflexion « molle » possède un intense pouvoir déterminant : elle est si familière qu’elle apparaît évidente et ses conclusions irréfutables.

C’est dans ce mécontentement intime que l’agressivité exaltée prend sa source.

La fausse motivation

C’est l’un des mérites de Paul Diel d’avoir montré que ces fantasmes, en apparence inconsistants, sont sous-tendus par une logique rigoureuse. Il ne suffit pas d’en comprendre le mécanisme pour s’en libérer ; mais cet effort d’objectivation aide au moins à reconnaître leur présence en nous-mêmes et chez les autres et, par là, à diminuer leur pouvoir de séduction ou d’irritation.

Du refoulement de la coulpe — le malaise vital — naissent simultanément la Vanité auto-justificatrice qui essaie de la nier à l’aide de prétentions imaginaires et d’attitudes de parade, et la Culpabilité qui, au contraire, la dramatise et la transforme en angoisse morbide. Ces deux erreurs sont liées : la Vanité est une surcompensation imaginative de l’angoisse coupable, de même que la Culpabilité n’est souvent qu’une vanité profondément déçue. Elles se renforcent mutuellement : plus la prétention vaniteuse est forte, plus menaçante devient l’angoisse de la chute et plus tentant le recours à un nouveau raidissement égocentrique. La Culpabilité et la Vanité sont projetées sur le monde ambiant (et sur les autres), donnant naissance à l’Accusation et à la Sentimentalité, qui est surestime d’autrui et excès de dépendance affective à son égard. Elles constituent ensemble ce que Diel appelle les quatre catégories de la fausse motivation. Aucune n’existe seule : si l’une est présente, les trois autres le sont aussi, conscientes ou non, et avec le même degré d’intensité [[2] A. Bavelier, L’homme et ses motivations. Retz,1998. V. chap. : La pratique de l’intros-pection, p.1352].

Chacune de ces catégories étant instable, tend à se renverser dans une autre en une sorte de tournoiement destructeur. Le tohu-bohu intérieur qui en résulte tend à s’organiser autour de ces quatre pôles catégoriels. Entre eux s’instaure une sorte de jeu des quatre coins que Diel représente sous l’image d’un carré : les angles supérieurs figurant les ruminations euphoriques (à gauche, la Vanité et, à droite, la Sentimentalité), et les angles inférieurs les ruminations de déception et de rancœur envers soi-même (Culpabilité) et envers les autres (Accusation).

Le mépris, la haine et tous les conflits qui en découlent, relèvent de l’Accusation. Toutes les accusations expriment la rancœur excessive contre autrui, censé être la cause de notre insatisfaction. Cette animosité peut se traduire par des imaginations et des comportements divers, mais qui convergent tous vers le même but : éliminer, en imagination ou en réalité, ceux qui font obstacle à notre satisfaction ; ou, du moins, leur dénier le droit d’être comme ils sont et les contraindre à changer  : à changer de langage, de conduite et même de personnalité, en leur infligeant une leçon ou une correction dont ils garderont le souvenir et qui servira d’avis aux amateurs. Les trois autres catégories de faux motifs apportent chacune à l’Accusation leur coloration particulière. Quand le sentiment de supériorité (Vanité) prédomine, l’Accusation s’exprime par le désir d’humilier l’autre, voire l’éliminer ; quand c’est l’angoisse d’infériorité (Culpabilité), elle se manifeste par la peur d’être humilié et éliminé par lui ; la Sentimentalité venant dans les deux cas relayer et renforcer la tendance accusatrice sous forme de déception exaltée envers l’autre et de prise en pitié de soi.

Les quatre catégories de la fausse motivation constituent la décomposition ambivalente d’une qualité réelle — de la juste motivation — insuffisamment assumée : ici, la capacité d’estime de soi et d’autrui [[1] Paul Diel, Psychologie de la Motivation, P.B. Payot.1].

La Haine

Comme le suggère l’image du « carré », l’accusation vaniteuse va de haut en bas : elle est le mépris d’un supérieur pour un inférieur. Elle est le désir d’« écraser » l’autre. Sous sa forme la plus radicale, elle est la haine. Quand la Vanité prédomine, il entre dans la haine beaucoup de mépris : celui du maître pour l’esclave, du surhomme pour le sous-homme qui doit courber la tête ou disparaître. Il s’agit de remettre l’autre à sa place : de le rabaisser, de l’humilier (c’est-à-dire, selon l’étymologie, de le ravaler au niveau de la terre, voire plus bas que terre) et de rehausser ainsi sa propre supériorité vaniteuse.

A côté de manifestations évidentes où la brutalité physique et la vexation délibérée tiennent une large place, la haine prend d’habitude des formes plus feutrées. Tempérées par la politesse conventionnelle, les accusations deviennent insidieuses : ce sont des reproches plus ou moins voilés, des observations ironiques, le besoin continuel de critiquer, la joie maligne prise aux malheurs d’autrui, par exemple. La pointe accusatrice peut même disparaître derrière le masque de l’indifférence glaciale. Ignorer l’autre, ne plus lui adresser la parole, le regarder sans le voir, faire comme s’il était transparent, est une forme intense d’accusation. Un avocat qui plaidait de nombreux divorces, commençait par demander aux conjoints : « Est-ce que vous disputez souvent ? » Si oui, il essayait de les réconcilier ; mais si, barricadés dans leur bouderie, ils avaient cessé de se disputer, il entamait aussitôt la procédure...

La haine trouve un souffle nouveau dans la Sentimentalité. La vanité individuelle est souvent labile parce que les capacités personnelles sur lesquelles elle se fonde, sont finalement limitées. La Vanité collective — il ne faudrait plus parler ici d’ego mais de nos — possède un support plus solide. Elle est la croyance que le groupe auquel on appartient — familial, social, ethnique, politique, culturel, religieux…— est supérieur à tous les autres, qu’il détient la vérité sur le sens de la vie et qu’il est destiné à la faire triompher. Dès lors, l’individu oublie ses propres limites. Staline disait ainsi dans son discours aux funérailles de Lénine qu’il y avait chez les bolcheviks quelque chose de radicalement différent des autres hommes. Pour Hitler, la race aryenne, forgée par les combats et exaltée par la victoire, devait engendrer le Surhomme.

A partir de ce sentiment de supériorité collective, l’individu peut se croire investi d’une mission sacrée : aider au triomphe du Bien dont son groupe est l’incarnation et, pour cela, éliminer ses ennemis, incarnations du Mal. Gott mit uns. L’Accusation devient alors fanatisme et se veut purificatrice. Il ne s’agit plus seulement de supprimer des adversaires mais de châtier des êtres immondes : de les convaincre de leur ignominie, de les contraindre à l’expier, parfois d’entreprendre de les rééduquer par la souffrance ou les exploiter jusqu’à la mort et, si le temps presse, de passer tout de suite au dernier stade : celui des exécutions massives. Tout cela ne va pas sans une forte dose de sadisme moralisateur. Au dessus de la porte du camp de Buchenwald était écrit : Arbeit macht frei, « le travail rend libre ». Cynisme ou inconscience ?

Le fanatisme est d’autant plus dangereux qu’étant la caricature de l’enthousiasme, il peut apparaître comme l’accomplissement du sens de la vie — le véritable remède contre le malaise essentiel — et exercer un pouvoir d’attraction intense. Comme on le voit par l’exemple du communisme, entre autres, l’évidence des faits — les monceaux de ruines et les millions de morts — peut être impuissante à dissiper entièrement la nostalgie du rêve.

La Peur

L’Accusation peut aussi trouver sa source principale dans la Culpabilité et prendre la forme de la peur.

D’abord la peur d’être pris en faute : écrasé par sa propre culpabilité. L’accusation d’autrui offre alors un dérivatif commode. Elle permet de projeter sur les autres son propre sentiment de culpabilité : c’est de leur faute. Elle permet de se disculper en les inculpant et de rétablir ainsi la vanité d’être irréprochable. Le bouc émissaire est chargé des péchés d’Israël et expédié dans le désert ou mis à mort. Le procédé est simple et tout le monde l’utilise.

Son principe est évident ; mais comme il s’agit de sentiments en partie inconscients, ils échappent facilement à l’observation ou sont tenus pour négligeables. Le plus souvent, la projection accusatrice consiste dans une hargne diffuse plus que dans un reproche précis. A force de chercher l’autre, comme dit très bien le langage populaire, on finit toujours par trouver un point faible qui justifiera a posteriori les soupçons. « Bats ta femme, » dit un vieil adage, « si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait. »

La peur est aussi celle d’être dominé et humilié par les autres. Elle est particulièrement aiguë chez ceux qui ont été effectivement battus dans tous les sens du terme. L’échec subi et les humiliations endurées laissent parfois des traces ineffaçables : elles entretiennent un sentiment sous-jacent de nullité et d’impuissance, et l’angoisse d’être à nouveau battu si jamais on relevait la tête.

Il est naturel que les victimes veuillent prendre leur revanche, ne serait-ce que par souci de justice. Mais ce besoin peut s’exalter en vengeance et conduire à des répliques disproportionnées qui vont jusqu’à vouloir inverser les rôles et se changer soi-même en bourreau. En général, ceux qui ont su affronter les épreuves avec courage ont moins besoin de revanche ; les combattants éprouvent souvent de l’estime pour l’adversaire et sont prêts à conclure avec lui la « paix des braves ». Ce sont plutôt ceux qui ont eu peur et se sont tus — on dit aujourd’hui les craignos — qui se montrent après coup les plus vindicatifs et les plus cruels. Les blessures de la vanité cicatrisent moins bien que celles du corps…

Lorsque l’accusation s’enracine dans la peur, la Sentimentalité peut la renforcer de plusieurs manières. En premier lieu, la soumission absolue à une autorité imaginée toute-puissante — Dieu, le Chef, le Parti — peut exalter au plus haut point l’angoisse d’être pris en faute et, par suite, rendre plus pressant le besoin de trouver un bouc émissaire ou le devoir d’exterminer les méchants.

Par ailleurs, toute forme d’admiration excessive risque d’induire par comparaison un sentiment de nullité personnelle. Feuerbach a montré comment l’être humain se dépouillait en imagination de ses qualités relatives pour les projeter à un degré absolu sur des idoles, devant lesquelles il se prosternait et dont il implorait l’aide : processus qu’il a appelé aliénation et dont Marx s’est souvenu en le transposant sur le plan matériel. Toute entité, bonne ou mauvaise, qu’on imagine omnipotente ne manque pas d’intimider et peut même susciter un effroi paralysant. Ainsi, nombre d’idéalistes qui accusent le monde d’être mauvais, finissent par se faire de lui une image terrifiante. Ils le voient peuplé de monstres, de loups en face desquels les pauvres agneaux qu’ils croient être se trouvent complètement désarmés. Paralysés à la fois par cette terreur secrète et par leur soi-disant supériorité morale, ils sous-estiment leur capacité de riposte : leur force véritable aussi bien que leur agressivité cachée. Ce comportement est dangereux : non seulement la peur inhibe la combativité et, avec elle, la possibilité — souvent très réjouissante — de changer les situations extérieures, mais elle finit par provoquer ce qu’elle redoute. La peur des coups attire les coups. Il y a des victimes nées : des êtres dont la seule apparence invite à l’abus. Les animaux le savent d’instinct : le chien qui aboie devient furieux si on a peur, et il mord si on cherche à fuir.

On observe de nos jours une variante de ce processus qu’on pourrait qualifier de banale car personne n’en est tout à fait exempt. Elle se traduit par une forme d’accusation qui ne relève plus de l’idéalisme mais d’un désir excessif de tranquillité. L’effondrement des croyances et principes traditionnels qui servaient de support aux valeurs et réglaient la vie humaine depuis des siècles, laisse aujourd’hui désemparés le plus grand nombre. Après des décennies où le maître-mot était l’engagement, il s’est produit un mouvement inverse de repliement égocentrique, en soi assez frustrant, avec ses fausses justifications et ses multiples ambivalences : égocentrisme étroit et altruisme débordant, individualisme sourcilleux et esprit grégaire, rejet de l’autorité et penchant à l’assistanat, etc.

Cette vague d’individualisme se traduit notamment par un désintérêt excessif pour les problèmes collectifs et un désir immodéré de tranquillité personnelle. Un tel égocentrisme n’est pas sans danger. Sur le plan général, la « politique de l’autruche » conduit à écarter les problèmes dérangeants et à différer dangereusement les sacrifices nécessaires ; un homme d’État disait, il y a quelques années, que, dans notre pays, on n’acceptait de poser les problèmes que lorsqu’ils étaient devenus insolubles. Sur un plan personnel, ce type de refoulement conduit ceux qui le pratiquent à étioler leur combativité et à la projeter magnifiée sur des entités collectives abstraites : la société, le gouvernement, les « gros » et, en général, tous ceux qui répondent au terme générique de « Ils » (Ils exagèrent ; ils se moquent de nous ; mais qu’est-ce qu’ils attendent ?). A ces entités, l’opinion prête le pouvoir magique de tirer tous les fils et la capacité de résoudre tous les problèmes. Elle se sent en droit d’exiger d’elles une vigilance sans faille — pendant exact de sa propre insouciance — et ne cesse de maugréer dans la mesure où son attente est toujours déçue, que ce soit par l’insuffisance des interventions ou par leur excès.

Par justice immanente, ce désir excessif de fuir les soucis finit par les rendre accablants. Les individus qui, par paresse d’esprit, ont perdu leur combativité et leur force d’acceptation, deviennent des râleurs et des moroses : ils se croient opprimés alors qu’ils sont peut-être surtout déprimés. Ils veulent qu’on leur fiche la paix  ; que n’essayent-ils de se l’apporter à eux-mêmes ?

Vers une nouvelle culture ?

La source de l’agressivité n’est pas si difficile à détecter. Elle ne vient ni d’une fatalité mystérieuse ni d’une puissance maléfique. L’homme n’est ni foncièrement bon ni foncièrement mauvais. Comme tous les êtres vivants, il cherche sa satisfaction ; mais il peut facilement se tromper car, doué de réflexion, il a en partie perdu la sûreté instinctive du réflexe.

Le mécanisme d’auto-justification et de projection accusatrice par lequel il s’enferre dans ses erreurs, n’est pas non plus très difficile à comprendre [[3] P. Diel, ouvrage cité.3].

Mais suffit-il de comprendre ? La compréhension éclaire l’expérience ; elle ne la remplace pas. Il ne suffit pas de comprendre les propositions justes ; il faut les vivre. Pour les mettre en pratique, tout décideur et même toute personne qui, à quelque niveau que ce soit, exerce une fonction sociale, devrait surveiller sa propre fausse motivation — notamment le mépris accusateur et la flatterie démagogique — afin de ne pas exaspérer inutilement les conflits mais essayer au contraire de leur trouver une solution durable.

Si importants que soient les remèdes objectifs, c’est d’abord dans la délibération intime que se préparent les solutions justes. Or celle-ci est largement influencée par ce mélange de savoir et d’expérience qu’on appelle la culture. Si le calcul psychologique, en soi évident, qui régit la fausse motivation trouvait sa place dans notre culture, on tomberait moins dans cette guéguerre quotidienne où chacun se laisse entraîner, à laquelle il voudrait bien renoncer mais qui lui est imposée toujours à nouveau, croit-il, par la fausse motivation des autres. Au lieu d’y voir une fatalité de la vie sociale, il en saisirait la cause intime. Au lieu d’attendre que les autres commencent (et de surveiller s’ils continuent…), il essaierait d’abord de se corriger lui-même. Bien des disputes seraient évitées.

L’urgence de ce retour sur soi-même a été maintes fois soulignée. Ce fut le combat de Diel ((*) « Je ne puis qu’approuver votre méthode. Je tiens à proprement parler comme une maladie à la mode la tendance à camoufler l’introspection comme source principale du savoir psychologique  » (Lettre d’Einstein à Diel, 1946).*). De son côté, Edgar Morin écrit : « L’apprentissage de l’auto-observation fait partie de l’apprentissage de la lucidité…Cette aptitude devrait être chez tous encouragée et stimulée. » Et il ajoute : « Il faudrait enseigner de façon continue comment chacun produit le mensonge sur soi-même ou self-deception. Il s’agirait d’exemplifier sans cesse comment l’égocentrisme auto-justificateur et la bouc-émissarisation d’autrui conduisent à cette illusion » [[4] E. Morin, La tête bien faite, p. 57, Seuil, 1999. Cf. aussi (N° 9 de la Revue PM, 1990) l’entretien avec E. Morin : Réhabiliter et réarmer l’introspection.4].

L’enseignement est, en effet, indispensable au progrès culturel. L’enseignement du calcul psychologique, surtout s’il était dispensé dès la jeunesse, donnerait à celui-ci un tout autre retentissement. Il deviendrait une idée familière que sa notoriété même inviterait à expérimenter. Les manifestations les plus grossières de cet égocentrisme auto-justificateur et de cette bouc-émissarisation dont parle Morin (c’est-à-dire de la Vanité et de l’Accusation), seraient moins fréquentes. Chacun saurait au moins, et comprendrait pourquoi, la société n’est pas forcément un panier de crabes et la manière forte la seule efficace. Le climat général en serait allégé.

En attendant…

En attendant, il serait utile dans la vie courante de garder en mémoire quelques règles simples. La première serait la notion de responsabilité personnelle : chacun est responsable devant lui-même — c’est-à-dire devant son propre désir de satisfaction — de ce qu’il fait de sa vie. Il ne sert à rien de critiquer, de condamner et de se plaindre. Si aucune puissance occulte ne guide le monde, c’est à chacun qu’il appartient d’abord de se guider lui-même : de conduire sa vie avec lucidité et courage de telle sorte qu’il en soit satisfait. C’est dans cette liberté inaliénable que réside la dignité humaine, et dans son bon exercice que tout homme peut trouver, à un degré toujours relatif, la fierté et la joie de vivre.

Une seconde règle serait d’essayer d’agir toujours avec équité. L’équité suppose qu’on sache se mettre à la place d’autrui : comprendre ce qu’il désire, et en tenir compte dans la mesure du possible, ne serait-ce — c’est banal mais évident — que par intérêt bien compris. Il ne s’agit pas de préférer l’autre à soi-même ni de se sacrifier à lui, mais seulement de ne pas oublier qu’il existe. En ce sens, l’équité est le contraire exact de l’égocentrisme par lequel on ne pense qu’à soi-même.

Est-il possible d’éliminer la violence et la guerre ? Il y aura toujours des abus, et il faudra toujours les réprimer. Mais si, au lieu de vouloir changer le monde en corrigeant les autres, chacun s’appliquait, à l’aide de règles aussi simples, à changer d’abord sa propre conduite, il contribuerait à modérer l’agressivité générale et à prévenir dans la mesure de ses moyens les atrocités qu’elle finit par produire.

La paix universelle est une éventualité lointaine ; mais apprendre à rétablir chaque jour en soi-même une suffisante paix intérieure en est peut-être la condition première et représente en tout cas pour chacun un objectif à la fois accessible et nécessaire.

CERCLE D’ÉTUDES PAUL DIEL

N° 28 - deuxième SEMESTRE 1999

L’art de la paix

Edgar MORIN, Pour entrer dans le XXIe siècle (Entretien)

Michel ROCARD, Médiation, prévention et résolution des conflits

Robert MISRAHI, Le combat philosophique pour la paix

Armen TARPINIAN, Du rapport de force à la force des rapports

Jacques SALOMÉ, De la violence à la gouvernance

Maridjo GRANER, La paix s’apprend dans la famille

Danièle DUMAS-PUX, Couples en souffrance

Alain BAVELIER, Du coup d’épingle aux coups de canon

Hamid AMIR, Le fanatisme

Bruno VIARD, Lien pacifique, lien belliqueux

Edgar MORIN, Enseigner la compréhension

Marwan SINACEUR, Négociation et introspection

Richard PÉTRIS, Émergence d’une culture de paix

François GÉRÉ, Stratégies pour une paix durable

Pierre CALAME, Alliance pour un monde responsable et solidaire

André LEVESQUE, Des valeurs communes à l’humanité ?

Bernard DRÉANO, Les abeilles de la paix…

Élisabeth LEROY, Les hommes sont fous (Poème)

Marie-Françoise BONICEL, Génocides : transmissions et identités

ABONNEMENT

n° 9 Du réflexe à la réflexion (entretien avec Edgar Morin)

n° 10 Psychologie et politique (entretien avec Jacques Robin)

n° 11 Regards sur la dépression (entretien avec Yves Pélicier)

n° 12 Croyance, science et foi (entretien avec Bernard d’Espagnat)

n° 13 Le regard intérieur (entretien avec Jacques Baron)

n° 14 Repenser l’éducation ?

n° 15 Éléments pour un nouvel humanisme (entretien avec Armand Petitjean)

n° 16 L’adolescence : les deux faces d’une crise

n° 17 Le lien social : du biologique au politique (entretien avec Gérard Mendel)

n° 18 L’école aujourd’hui et demain (entretien avec Philippe Meirieu)

n° 19 Regards sur le couple et sur la famille

n° 20 Repenser la Justice ? (entretiens avec J.-P. Rosenczweig et J. Van Thuyne)

n° 21 Le dialogue

n° 22 La chance de vieillir...

n° 23 Progrès et évolution (entretien avec Basarab Nicolescu)

n° 24 Le quotidien autrement (entretien avec Édouard Zarifian)

n° 25 Féminin-masculin : l’universel et le spécifique (entretien avec Évelyne Sullerot)

n° 26 Occident-Orient : les chemins du désir (entretien avec Roger-Pol Droit)

n° 27 Dépendances et liberté (entretien avec Éric Loonis)

n° 28 Guerre ou Paix (entretien avec Edgar Morin)

n° 29 L’art de vivre au troisième millénaire : mondialisation et hominisation

(entretien avec Robert Misrahi)

n° 30 Au cœur de nos motivations (quinzième anniversaire de la Revue)

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1999

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