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> Bouddhisme > Entretiens


Dilgo Khyentsé Rinpotché, une montagne immuable

Vincent Bardet, directeur de la collection Points Sagesse aux Editions du Seuil, a accompagné Dilgo Khyentsé Rinpotché au Tibet et il raconte la genèse du premier livre de Matthieu Ricard, L’Esprit du Tibet.

Par Sofia Stril-Rever

Sofia Stril-Rever : Le livre, L’Esprit du Tibet, que tu as édité en 1997, est consacré à Dilgo Khyentsé Rinpotché. Peux-tu nous parler de ta rencontre avec ce maître et avec Matthieu Ricard, son disciple, qui passa auprès de lui treize années ?

Vincent Bardet : {{}}En 1989, nous préparions au Seuil la reprise de la collection Points Sagesse avec la publication de Shambhala, un recueil d’enseignements de Chogyam Trungpa. A Paris, je rencontrai pour l’édition de ce livre le fils et le successeur de Chogyam Trungpa. Or je venais de voir un portrait de Dilgo Khyentsé Rinpotché dont le visage m’avait profondément impressionné et j’ai parlé de ce maître au fils de Chogyam Trungpa à propos d’enseignements que devait donner Dilgo Khyentsé Rinpotché en France. Il me dit sans hésiter : « Tu dois y aller ! Tu auras accès à lui, après ce sera beaucoup plus difficile. »

C’est ainsi que je me suis rendu en Dordogne et, lors d’une audience privée, j’ai demande à Dilgo Khyentsé Rinpotché s’il accepterait d’écrire une préface au livre de Chogyam Trungpa que j’envisageais de publier prochainement. Dilgo Khyentsé Rinpotché me répondit qu’il était d’usage entre les deux lignées, la sienne et celle de Chogyam Trungpa, que si l’un tombait, l’autre continuerait le travail. Et il ajouta : « C’est pourquoi je suis devenu le parrain de Shambhala, depuis que Chogyam Trungpa est décédé. »

S. S-R : Lors de cette rencontre avec Dilgo Khyentsé Rinpotché, le traducteur était Matthieu Ricard ?

Vincent Bardet : {{}}En effet, lors de cette audience avec Dilgo Khyentsé Rinpotché, j’ai rencontré Matthieu Ricard pour la première fois. Dilgo Khyentsé Rinpotché et Matthieu Ricard sont deux êtres hors du commun – chacun à sa manière.

Dilgo Khyentsé Rinpotché représente l’autorité spirituelle suprême de l’ancienne école du Tibet, celle des Nyingmapa. Il est colossal. C’est un yogi aux longs cheveux blancs, à la fois un très grand yogi et un très grand savant, un méditant et un retraitant de la carrure de Longchen Rabjam au XII° siècle. Dilgo Khyentsé Rinpotché travaille, prie et médite de manière constante et incessante pour le bien de tous les êtres. C’est une expérience exceptionnelle de le rencontrer. Il est à la jonction entre la civilisation traditionnelle tibétaine et le monde moderne. Il est particulièrement intéressant de voir qu’un maître aussi traditionnel que Dilgo Khyentsé Rinpotché comprend et valide l’approche résolument contemporaine et laïque de Chogyam Trungpa. Le Dalaï-Lama a reçu très souvent ses enseignements, notamment sur le Dzogchen. Matthieu a photographié certaines de ces rencontres particulièrement émouvantes.

Et Matthieu, quant à lui, est un occidental qui a reçu une formation scientifique approfondie. C’est un chercheur performant en biologie qui embrasse le Dharma à vingt ans de manière absolue. Sa remise en question de l’hégémonie des valeurs occidentales n’est pas allée sans une méditation sur la conduite du monde. Parti à Katmandou dans la mouvance soixante-huitarde, il y est resté et il est très vite devenu le disciple d’abord de Kanguiour Rinpotché pendant sept ans, puis de Dilgo Khyentsé Rinpotché. Aujourd’hui, après le succès mondial du Moine et du philosophe, Matthieu est connu en France comme le traducteur de Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Mais il est resté extrêmement modeste. Il se présente d’ailleurs comme un serviteur du Dharma, jamais comme un maître, ce que beaucoup d’autres n’ont pas forcément la sagesse de faire.

Enfin à l’époque, j’ai perçu Dilgo Khyentsé Rinpotché comme une montagne et Matthieu Ricard comme une force – ou comme deux hommes remarquables, au sens de Gurdjieff.

S. S-R : Revenons au moment où tu fais la requête d’une préface auprès de Dilgo Khyentsé Rinpotché…

Vincent Bardet : {{}}Je fais cette requête et, deux mois plus tard, de passage à Paris, Matthieu m’appelle. Il me donne la préface qu’avait promise Dilgo Khyentsé Rinpotché. C’est un texte dans lequel il définit la voie du guerrier comme le combat incessant contre les trois poisons en nous, désir, haine et ignorance. Matthieu me raconte que trois semaines plus tard il va partir au Tibet avec un groupe de disciples de toutes nationalités qui accompagnent Dilgo Khyentsé Rinpotché au monastère de Samye, récemment reconstruit. Dilgo Khyentsé Rinpotché doit consacrer le temple le plus ancien du Tibet qui avait été autrefois fondé par Padmasambhava. Il s’agit du troisième voyage de Dilgo Khyentsé Rinpotché au Tibet, six ans après le premier. Et ce sera son dernier voyage au Tibet.

Je me décide à partir sur le champ. Matthieu me dit de faire vite pour me procurer un passeport et obtenir un visa.

S. S-R : Le voyage se décide vite, on pourrait dire qu’il s’improvise. Est-ce que tu te sens prêt, sans t’être préparé ?

Vincent Bardet : {{}}Pour moi qui ai reçu la transmission de maître Deshimaru et de Chogyam Trungpa, je vis une expérience particulière avec la sangha française de Tulku Pema Wangyal qui rejoint Dilgo Khyentsé Rinpotché. Il s’agit de personnes très sympathiques et très traditionalistes qui m’acceptent, mais je me sens quand même comme un vilain petit canard parmi eux !

Cela ne m’empêche pas de ressentir toute la force du pèlerinage dans des lieux où méditèrent Guru Rinpotché et Yeshe Tsogyal. Je me rappelle les grottes de ces grands retraitants sublimes, béantes dans le creux de la falaise, aux parois recouverts de cristaux luisants que l’on recueille avec vénération et qui, dans la main, sont comme du salpêtre auquel on accorde une grande puissance de bénédiction.

Sans doute est-ce une fragilité d’être dépendant de son environnement pour méditer mais, dans des lieux habités par des ermites jusqu’à l’invasion communiste, j’ai fait une expérience unique, extrêmement émouvante, qui m’a marqué à vie. Aujourd’hui, avec beaucoup de courage, certains Tibétains réinvestissent les ermitages. Ils n’ont rien. Je me rappelle deux nonnes dans leurs grottes qui possédaient tout juste deux nattes pour faire leurs prosternations et deux coussins de méditation, plus un tas de pommes de terre pour passer l’hiver.

S. S-R : Les conditions sont les mêmes aujourd’hui qu’à l’époque de Milarepa ?

Vincent Bardet : {{}}C’est vrai et ce voyage m’a convaincu que certes l’édifice politico-religieux tibétain a été détruit avec ses trésors de culture et d’art. Mais la foi du peuple et l’intensité de la ferveur religieuse n’ont pas diminué. Donc tous les efforts que nous pouvons faire pour aider à sauvegarder l’identité culturelle des Tibétains ne sont pas vains.

S. S-R : Est-ce cette motivation qui t’a inspiré dans la publication de L’Esprit du Tibet ?

Vincent Bardet : {{}}Certainement. Je me souviens de notre campement où Matthieu et moi habitions deux tentes très proches. Un petit matin, nous nous étions retrouvés près du ruisseau qui servait de salle de bains. Et j’ai dit à Matthieu : « Je voudrais faire quelque chose pour la transmission de l’enseignement de Dilgo Khyentsé Rinpotché. J’admire ce que vous faites et je voudrais vous aider. »

S. S-R : Comment s’est passée la cérémonie de consécration du temple de Samye ?

Vincent Bardet : {{}}A Samye, notre campement se trouvait à trois cents mètres du temple et on nous avait demandé d’y rester le moins longtemps possible. Les responsables du parti disaient que l’armée était là. On ne voyait pas les soldats, mais ils étaient derrière les collines et surveillaient. Dans un Tibet réprimé et militarisé, le bunker du parti communiste jouxtait le temple.

La cérémonie de consécration de Samye était orchestrée par la propagande chinoise. Les caméras étaient partout. De nombreux pèlerins, venus parfois de très loin à pied, attendaient leur tour pour entrer. La nouvelle de la venue de Dilgo Khyentsé Rinpotché avait circulé largement et attiré une foule nombreuse. Les pèlerins et de jeunes moines présentaient le billet qu’ils avaient régulièrement acheté pour être admis. Mais les policiers les refoulaient et leur interdisaient d’assister à la cérémonie. Ils laissaient en revanche entrer les mendiants.

Cela faisait partie de la mise en scène. Les seuls Tibétains admis étaient les mendiants ou les simples d’esprit. Il s’agissait de faire croire au monde et, pourquoi pas, aux Tibétains eux-mêmes qu’être tibétain signifie être pauvre ou arriéré mental. Les vrais croyants, les vrais pèlerins étaient laissés dehors. Je ne voulais pas faire partie de cette mise en scène honteuse. Je suis resté dehors volontairement avec tous ceux qui étaient refoulés.

Mais ce n’est pas tout. Le soir, après la cérémonie, la nuit est tombée très vite. Après avoir été le témoin de la manipulation médiatique dont une cérémonie particulièrement sacrée avait été le prétexte, en présence d’un maître spirituel exceptionnel, je ne trouvais pas le sommeil sous la tente. C’est alors que j’ai eu la surprise d’entendre les pèlerins et les jeunes moines très désobéissants crier dans la nuit : « Longue vie à Sa Sainteté le Dalaï-Lama ! » et « Vive le Tibet libre ! »

S. S-R : Les soldats, les policiers ont laissé faire ?

Vincent Bardet  : {{}}Cette explosion de nationalisme a été de courte durée. Très vite on a entendu des tirs de Kalachnikov dans la nuit. Sur quoi tirait-on dans l’obscurité ? Je ne comprenais pas. Mais chaque détonation me glaçait. Je pensais aux grappes humaines de pèlerins massés aux abords du temple. Ils risquaient d’être touchés même s’il s’agissait vraisemblablement de tirs de sommation et d’intimidation. Mais je me souviens avoir sursauté lorsque j’entendis dans la nuit un coup de bazooka. Puis le silence est tombé. Un lourd silence de souffrance et d’oppression. Je crus entendre des plaintes, des gémissements. Certains ont dû être touchés par les tirs qui ont duré une demi-heure. Mais n’est-ce pas cela, l’ordinaire du Tibet depuis cinquante ans.

S. S-R : Que faire dans de telles circonstances ?

Vincent Bardet :{{}} Je me suis faufilé dans l’obscurité vers une tente où se trouvaient des amis tibétains à qui j’avais offert des portraits du Dalaï-Lama. J’avais peur que l’armée n’envahisse le camp au milieu de la nuit et ne les fouille. Si on les découvrait avec ces photos, ils seraient arrêtés.

Le lendemain de cette nuit, on m’a prié de ne pas protester. Les Français de mon groupe disaient qu’ils voulaient pouvoir revenir au Tibet, il ne fallait pas ruiner les chances de retour. Ils m’assurèrent qu’en France je pourrais parler. En fait, depuis dix ans, je n’avais jamais raconté ce qui s’était passé la nuit de la consécration du temple de Samye par Dilgo Khyentsé Rinpotché.

S. S-R : Avec le recul, comment analyses-tu la situation ?

Vincent Bardet :{{}} J’ai été le témoin de la réalité de l’ethnocide culturel que subit le Tibet. Il s’agit d’une situation de réelles violence et répression. Il faut beaucoup de courage pour être moine et pratiquant aujourd’hui au Tibet. Ici, à Paris, c’est facile, nous ne risquons rien à avoir des portraits de maîtres spirituels. Et dans la fureur de l’histoire contemporaine qui se déchaîne au loin, nous, les occidentaux, avons le privilège extraordinaire de recevoir les enseignements des plus grands maîtres.

En ce qui me concerne, je me considère comme un ami du peuple chinois, j’ai édité des textes chinois, je suis allé moi-même en Chine et j’y ai des amis très sympathiques. J’ai tenté d’aborder avec eux la question du Tibet, mais j’ai remarqué qu’ils avaient très peur d’en parler. Ils ne sont pas libres non plus. Il faudrait que les gouvernements et les organisations internationales agissent. Ce n’est pas une bonne attitude de baisser la tête devant les Chinois, ils nous méprisent. C’est un mauvais calcul de faire des concessions pour des raisons de profit ou de marché.

S. S-R : L’Esprit du Tibet n’évoque pas les incidents de la nuit qui suivit la cérémonie de consécration de Samye ?

Vincent Bardet :{{}} Ce n’était pas le sujet de Matthieu. A l’origine, il voulait intituler son livre Le Chemin vers l’Eveil, La vie et le monde de Dilgo Khyentsé Rinpotché, d’après le titre anglais, Journey to Enlightenment. C’est moi qui lui ai proposé le titre L’Esprit du Tibet. Du point de vue éditorial, on peut dire que ce livre est un modèle. Il est devenu en quelque sorte un paradigme puisqu’on a publié depuis L’Esprit de l’Inde ou encore L’Esprit du Népal  !

S. S-R : L’Esprit du Tibet est sorti aux Etats-Unis avant de paraître en France ?

Vincent Bardet : {{}} La maquette a été réalisée par la maison d’édition américaine Aperture et nous l’avons conservée. Mais l’approche du livre est très différente en France et aux USA. Aperture est spécialisée dans la photographie et la publication d’albums. Je dirais qu’aux Etats-Unis, Matthieu a été plus perçu comme photographe alors qu’en France c’est sa personnalité spirituelle de disciple qui a été mise en valeur. Même si son œuvre photographique est remarquable. Pendant trente ans, Matthieu a photographié au Tibet, au Bhoutan, en Inde et au Népal, sans but immédiat de rentabilité. On peut le comparer en cela à Ed Curtis, il a photographié pour mémoire, pour porter témoignage.

Alexandra David-Neel a été une pionnière, elle a rapporté du Tibet des documents exceptionnels et même des photos. Matthieu a, lui aussi, accompli un travail de pionnier, il nous a fait entrer pour ainsi dire dans la caisse de résonance de la méditation, il nous a fait parvenir la vibration d’une énergie spirituelle toujours vivante. Le message de L’Esprit du Tibet s’apparente à une transmission de la lampe. Il n’y a ni nostalgie, ni exotisme, mais toute l’émotion qui accompagna le retour au Tibet de Dilgo Khyentsé Rinpotché, après trente-cinq ans passé en exil, un retour que le Dalaï-Lama n’a pas pu faire encore. Et le livre se termine avec le Yangtsi, le jeune enfant reconnu comme la renaissance de Khyentsé Rinpotché. L’histoire de la lignée est toujours en train de se faire, elle se continue au-delà de toutes les vicissitudes, elle transcende les bouleversements de notre époque.



Novembre 2000


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