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Dharma et franc-maçonnerie

L’analyse comparative entre le Dharma et la franc-maçonnerie commence naturellement par le chapitre des conditions d’admission dans le Sangha des moines (et nonnes) du temps du Bouddha. Ce chapitre réserve bien des surprises.

Par Jean-François Gantois

I- Les conditions d’admission

L’analyse comparative entre le Dharma et la franc-maçonnerie commence naturellement par le chapitre des conditions d’admission dans le Sangha des moines (et nonnes) du temps du Bouddha. Ce chapitre réserve bien des surprises.

Aujourd’hui, n’importe qui peut “prendre refuge” sans formalité. Il suffit de le demander, où presque. Il en va naturellement autrement pour être ordonné. L’ordination est généralement laissée à l’appréciation du maître du candidat. Mais encore de nos jours, au Japon, le postulant doit attendre à la porte du monastère, toute une nuit, voire plusieurs jours, l’admission à l’ordination n’étant accordée qu’après la troisième requête.

Du temps du Bouddha -d’après “Le Bouddha historique” de Hans Wolfgang Schumann (Ed. Sully) qui sera souvent cité au cours de ce chapitre- des conditions d’admission étaient requises, d’abord pour les moines (et les nonnes) mais aussi pour les disciples laïcs, ce qui est moins connu.

L’admission comme disciple laïc

En ce qui concerne les laïcs, un certain nombre d’exclusions existaient déjà du temps du Bouddha pour être admis comme disciple (je ne sais si on disait déjà “prendre refuge”). D’abord, les moyens d’existence non justes, c’est-à-dire non conformes à la cinquième étape de l’octuple sentier : vivre du trafic des êtres (y compris des animaux), les tuer ou les maltraiter, par exemple en étant pêcheur ou boucher, vendre de la viande ou des poissons, de l’alcool ou des armes. A rapprocher avec le moderne “être libre et de bonnes mœurs” maçonnique. Car on ne peut être homme de bien si l’on se livre à des activités contraires à la loi ou à la morale sociale. Ainsi, quiconque se livrerait au trafic des êtres humains (esclavage, traite des Blanches ou des Noires, proxénétisme) ne pourrait être admis. En revanche, notre morale sociale admet les professions de boucher, éleveur pour la viande, dératiseur, pêcheur, voire tueur aux abattoirs ou encore chasseur ou pêcheur pour ses loisirs. Cette différence est notable. Il faut comprendre que la franc-maçonnerie est empreinte de judéo-christianisme et que celui-ci n’a pas condamné la chasse ni la pêche. Plusieurs apôtres étaient pêcheurs, et le Christ a participé lui-même au sacrifice de l’agneau pascal. En revanche, quand il a dit : “Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes”, sans doute a-t-il voulu signifier par là qu’il appelait ses disciples à changer d’activité et à prêcher pour tirer les hommes de la souffrance et du péché afin les amener au salut. La grande différence d’approche est que, dans les monothéismes, les êtres n’ont qu’une seule vie et que seuls les humains ont une âme leur permettant d’accéder au salut. Les animaux sont des créatures inférieures de Dieu dont l’homme peut disposer, avec cette limite que leur maltraitance est un péché.

Pour être admis comme disciple du Bouddha, la première qualité était la “vue juste” (premier pas sur le Noble Octuple Sentier) : l’acceptation de la loi du karma et du caractère insatisfaisant et illusoire du samsara, de l’omniprésence de “duhkkha”, que l’on traduit souvent, d’une façon assez réductrice, par souffrance. Sans cette vue juste, il est impossible de s’engager sur la voie (on le retrouve sous une autre forme dans les quatre préliminaires communs de la tradition Kagyu).

Cela correspond à l’exigence, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, de “croire” (encore ce verbe mériterait-il des commentaires) en un Dieu révélé et en l’immortalité de l’âme. A ce sujet, il faut préciser qu’au début du XIXe siècle, la Grande Loge Unie d’Angleterre a décrété que les bouddhistes étaient initiables parce qu’ils “ont une conception impersonnelle et apophatique de l’absolu, et admettent de surcroît l’ordonnancement général du cosmos par la loi universelle (Dharma) qui régit les modalités de la délivrance, ce qui leur permet de devenir maçons.” (1) En revanche, dans la franc-maçonnerie dite libérale, la différence est plus grande. Mais il ne s’agit plus nécessairement, pour tous ses adeptes, d’une voie spirituelle, mais plutôt d’un humanisme pratique, d’une société de pensée et de réflexion (un laboratoire d’idées) au service du progrès humain, indépendammement des options spirituelles, philosophiques ou religieuses de chacun de ses membres. Il s’agit alors d’un autre type d’engagement, dont la compatibilité ou l’incompatabilité avec le bouddhisme ne se pose même pas, puisqu’il s’agit d’un engagement d’une autre nature. Il n’est pas plus incompatible d’être franc-maçon au Grand Orient de France et bouddhiste que, par exemple, artiste peintre, ou membre de la Ligue des Droits de l’homme ou encore d’un club de réflexion politique ou social.

Etre disciple du Bouddha répond à l’exigence des Constitutions d’Anderson d’être à fidèle une religion de son pays. Sans doute n’est-il pas inutile d’en citer in extenso l’article I. “Un maçon est obligé, en vertu de son titre, d’obéir à la loi morale ; et, s’il entend bien l’art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin sans religion. Dans les anciens temps, les maçons étaient obligés, dans chaque pays, de professer la religion de leur patrie ou nation, quelle qu’elle fût ; mais aujourd’hui, laissant à eux-mêmes leurs opinions particulières, on trouve plus à propos de les obliger seulement à suivre la religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord. Elle consiste à être bons, sincères et gens d’honneur, par quelque dénomination ou croyance particulière qu’on puisse être distingué d’où il s’ensuit que la maçonnerie est le centre de l’union et le moyen de concilier une sincère amitié parmi les personnes qui n’auraient jamais pu sans cela se rendre familières entre elles.” Le traducteur et présentateur de ces Constitutions, Gérard Gayot (2), ajoute ce commentaire : “Le sens de ces trois articles célèbres n’est pas encore tout à fait élucidé. L’éviction de l’athée stupide et du libertin sans religion et la définition de la religion comme un ensemble de règles morales, en dehors de toutes les confessions, pouvaient et peuvent encore être interprétées au moins de deux façons : une déclaration de tolérance générale assortie peut-être de l’allusion à la liberté de conscience ou le rappel, banal à l’époque, de la nécessité d’appartenir à la religion chrétienne et de se bien conduire.” A l’époque des pesteurs Anderson et Désaguliers, il existait, à Londres, parmi les intellectuels, une forte tendance à prendre une large distance avec la religion. Cette mode, comme toutes les modes, néanmoins, passa vite. Et à l’étude des rituels du XVIIIe siècle, il ne fait à mon sens aucun doute que c’est la seconde définition qui a fait référence. Les Constitutions ont en effet modifiées en ce sens quelques années plus tard. En outre, dès 1735, les francs-maçons français ont repris les Constitutions en les modifiant légèrement : “Dans les siècles passés, les francs-maçons étaient obligés de professer la religion catholique, mais depuis quelque temps on n’examine pas sur cela leurs sentiments particuliers pourvu toutefois qu’ils soient chrétiens, fidèles à leur promesse et gens d’honneur et de probité.” (3)

A rapprocher des déclarations du Dalaï Lama selon lesquelles il ne faut pas abandonner sa religion mais bien peser les avantages que peut apporter la pratique du bouddhisme. En revanche, la porte est grande ouverte à ceux qui n’ont plus aucune attache religieuse, ce qui est le cas d’un nombre croissant de nos concitoyens, et même de la majorité des jeunes, selon un sondage publié récemment par La Croix (4). Cette condamnation implicite du prosélytisme concorde avec l’interdiction des polémiques religieuses en loge et est dans le droit fil de l’enseignement du Bouddha. Celui-ci, en effet, refusa d’accepter comme disciple Upali tant qu’il renia son ancien maître. De même l’histoire du général Siha, relatée par Mohan Wijayaratna (5). “Après une discussion avec le Bouddha, Siha, fidèle important de Nathaputta, grand maître religieux contemporain du Bouddha, exprima sa volonté de devenir bouddhiste. Le Bouddha lui demanda de bien réfléchir avant d’entreprendre une telle démarche. Le général Siha maintenant sa décision, le Bouddha l’accepta alors comme disciple laïc, mais lui conseilla de continuer à respecter son ancien maître religieux et à lui fournir son aide matérielle comme auparavant.”

Cet aspect correspond, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, au fait de ne pas renier sa religion. Ainsi, dans la cérémonie de reception au premier degré du rite écossais rectifié, le vénérable maître dit au candidat, lors du deuxième voyage : “Celui qui rougit de la religion, de la vertu et de ses frères est indigne de l’estime et de l’amitié des maçons.”

De l’ordination monastique

Examinons maintenant ce qui concerne l’ordination monastique. D’abord, il fallait la vouloir vraiment, avec une intention pure et désintéressée, et ne pas la solliciter pour “des motifs mercenaires”, comme il est dit au rectifié.

L’histoire du médecin Jivaka est significative. Ce médecin attitré du roi Bimbisara, très réputé en son temps, avait été placé au service du Sangha du Bouddha par son souverain. Il suggéra au Bouddha de ne plus admettre dans l’ordre (6) ceux qui souffraient de lèpre, eczéma, tuberculose ou épilepsie afin “d’empêcher ceux qui étaient atteints par ces maladies d’entrer dans la communauté pour s’y faire soigner gratuitement par Jivaka.” N’étaient pas non plus admis les eunuques, hermaphrodites, ceux à qui il manquait un membre, qui étaient défigurés, boiteux, bossus, nains, goîtreux, avaient un membre crochu, les séniles, aveugles, sourds ou atteints d’éléphantiasis. Etaient aussi exclus de l’ordination les soldats en service actif pour le roi, les condamnés en fuite ou ceux recherchés par la police, ceux qui avaient été flagellés ou marqués au fer, les débiteurs et les esclaves, de même que les voleurs, bourreaux, trappeurs, gardiens de prison, etc. Les femmes mariées devaient avoir la permission de leur époux et les enfants de leurs parents. En revanche, l’ex-épouse d’un moine (“la veuve d’un moine”) n’avait pas à donner la permission à son époux mais le Sangha prenait en charge cette “veuve” et ses éventuels enfants.

Le rapprochement s’impose avec le devoir du maçon de secourir la “veuve” en déposant une obole dans le tronc qui porte son nom dans certains rites (au rectifié : le tronc aux aumônes).

Le Bouddha n’accordait aucune importance à l’origine sociale de ses disciples, instaurant la hiérarchie à l’ancienneté pour casser le système des castes. De même admit-il, quoique avec réticence, dit la tradition (mais je me demande s’il ne s’agit pas d’un ajout postérieur) les femmes dans le Sangha, au grand dam de ses contemporains, tant ces décisions étaient contraires aux us et coutumes. Position courageuse, pourrait-on dire, du Bouddha, concernant les militaires, puisque lui-même était de la caste des nobles et guerriers (les kshatrias). Un soldat n’est-il pas un esclave en uniforme ? On s’aperçoit que, si la naissance n’avait pas d’importance, en tant qu’origine sociale, elle en avait sous l’aspect de la liberté qu’elle conférait ou refusait. Ainsi, par rapport aux femmes, aux enfants, aux esclaves, aux militaires, aux fonctionnaires, appartenant au roi, etc., qui, chacun dans leur domaine, ne jouissaient pas de liberté ni d’autonomie, le Bouddha tint compte de leur situation de naissance, ne serait-ce que pour ne pas troubler l’ordre public et permettre au Sangha de se développer harmonieusement dans la société de son temps. Sans évoquer d’éventuels aspects karmiques.

Les Constitutions d’Anderson précisent aussi que les maçons doivent être “hommes de bien et loyaux, nés libres, d’âge mûr et circonspects, ni serfs ni femmes...” (7) De même, selon la tradition, les esclaves, les eunuques, et ceux affligés des trois B : boiteux, borgnes et bossus (8), étaient exclus de l’initiation, soit en tant que mineurs civils, soit parce que leur imperfection physique traduisait une dysharmonie spirituelle, cette triple exclusion relevant vraisemblablement de l’opératif, ceux qui en étaient atteints étant inaptes au métier. Mais on trouve aussi, curieusement, ces presque mêmes interdictions en ce qui concerne l’ordination des prêtres (9).

On relève ici de nombreuses et étonnantes convergences mais une différence, voire une contradiction, majeure.

Dans la franc-maçonnerie du XVIIIe, il y eut beaucoup d’aristocrates, donc de militaires, et aussi de nombreuses loges militaires. Mais, à l’époque, sans doute, du moins au début du siècle, n’y avait-il que des officiers, ceux d’un certain grade étant même propriètaires de leur régiment et ne pouvaient être considérés comme esclaves, contrairement aux soldats et sous-officiers. Il n’en reste pas moins que l’interdiction du Bouddha relevait à la fois du statut de dépendance et de l’obligation de tuer l’ennemi sur ordre du prince, ce dernier point n’étant pas jugé négatif dans la société du XVIIIe ni dans la tradition judéo-chrétienne. Saint Martin ne fut-il pas centurion de Cesar ? En revanche, le Bouddha s’est toujours opposé à la violence et au meurtre, même sur ordre. Cette interdiction, semble-t-il, valait pour les religieux mais pas pour les laïcs, puisque le Bouddha finit par admettre dans le Sangha le général Siha. Dans les pays bouddhistes, il faut bien que les fonctions de militaire et de policier soient remplies par des fidèles. Mais un maître contemporain, Sitou Rinpotché, recommande à ses disciples des pays occidentaux, où les bouddhistes sont minoritaires, de ne pas occuper ces fonctions, de même que celles de boucher ou de pêcheur professionnel.

La franc-maçonnerie prétend permettre à ses adeptes de se libérer et d’aller à la lumière, sans que ces notions soient précisées afin d’être compatibles avec les différentes fois religieuses. De même le Bouddha ne prétendit-il pas pouvoir délivrer le monde entier mais soutenait que seuls pouvaient s’émanciper ceux qui, par une disposition karmique favorable, avaient “des oreilles pour entendre” (10)... comme dans l’Evangile ! “Seuls quelques disciples que j’éduque obtiennent le plus haut but, le nibbana. Les autres non (...). Il y a le nibbana, il y a la voie menant au nibbana, et je suis là pour indiquer la voie. Mais certains de mes disciples touchent au but, les autres non. Que puis-je y faire ? Je ne fais qu’indiquer la voie.” (11)

De même la franc-maçonnerie essaie de déterminer qui est initiable en tenant compte de ses mœurs, de son mode de vie et de ses moyens d’existence. Certaines infirmités, comme les trois B, évoquées plus haut, étaient incompatibles avec l’exercice d’un métier manuel et la franc-maçonnerie spéculative les a conservés comme marque d’une dysharmonie spirituelle exprimée par le corps (12), ce qui est très près des “conditions karmiques” évoquées a contrario par le Bouddha.

Autre aspect très étonnant : le candidat à l’ordination devait avoir un certain âge, était soumis à enquête et interrogé. Il devait aussi avoir un parrain. Un temps de probation était exigé. Pour recevoir l’ordination supérieure, il fallait être “reconnu” par un conseil composé d’au moins dix membres et dont ne pouvaient faire partie que des anciens. Le candidat devait promettre d’aimer ses compagnons, etc. (13)

Les conditions d’âge. Pour être reçu novice, il fallait être âgé d’au moins quinze ans. Pour recevoir l’ordination majeure, l’âge minimum requis était de vingt ans. Les âges étaient comptés à partir de la conception.

“Profane sous le maillet.” Une période de probation de quatre mois était exigée des candidats venant d’une autre école religieuse, sauf celle des jatilas (les ascètes aux cheveux tressés) ou appartenant au clan des Sakyas. Durant la période de probation, les membres du Sangha observaient si le candidat convenait.

“Apprenti.” La cérémonie d’un novice était simple. Après s’être rasé la tête, il devait répéter trois fois : “Je prends refuge en le Bouddha, je prends refuge en le Dharma, je prends refuge en le Sangha”, comme aujourd’hui encore pour devenir disciple laïc. Au début, le novice devait s’engager à respecter dix règles négatives. Peu à peu, en fonction des cas, ces règles devinrent 227.

“Compagnon.” La pleine ordination, qui conférait les droits d’un vrai moine, exigeait la présence d’au moins dix moines ordonnés depuis au moins dix ans. En cas de force majeure, cinq moines anciens suffisaient. Le novice devait avoir trouvé parmi les anciens un précepteur qui accepte de le proposer à l’ordination majeure. Le candidat s’agenouillait en joignant les mains et disait, par trois fois : “Vénérables, je demande au Sangha l’ordination, puisse le Sangha m’élever jusqu’à lui par compassion !” Le consentement se faisait tacitement. Aucune objection n’ayant été formulée, un des anciens disait : “Vénérables, que le Sangha m’entende ! Untel demande l’ordination au Vénérable X (président du conseil), il demande l’ordination par l’intermédiaire du Vénérable Y (précepteur). Si cela paraît juste au Sangha, que le Sangha ordonne Untel par l’intermédiaire du précepteur Y. Telle est ma requête.”(13) Après quelque temps, la cérémonie d’ordination fut étendue de telle sorte que le novice, qui avait déjà été questionné auparavant en privé devait confirmer son aptitude à l’ordination en répondant publiquement à des questions. Le président lui demandait (13) :

“Souffres-tu de maladies telles que la lèpre, la furonculose, l’eczema, la tuberculose ou l’épilepsie ?

- Es-tu un homme (c’est-à-dire pas un eunuque) et un être humain (c’est-à-dire pas un naga -sorte de serpent- sous forme humaine) ?
- Es-tu un homme libre ?
- Es-tu libre de dettes ?
- Es-tu hors du service du roi ?
- Es-tu pleinement âgé de vingt ans ?
- As-tu un bol à aumônes et les robes de moine ?
- Quel est ton nom ?
- Quel est le nom de ton précepteur ?

Si le novice répondait à toutes ces questions de manière satisfaisante, son ordination était confirmée. Les moines sont encore ordonnés de cette façon de nos jours.

Les novices devaient suivre la direction de leur précepteur durant au moins cinq ans, mais dix ans en règle générale. Les moins doués pouvaient rester sous la coupe de leur précepteur toute leur vie.

“Maître.” Dix ans après son ordination majeure, le moine devenait un ancien (thera) et pouvait à son tour prendre en charge des novices en tant que précepteur et faire partie du conseil de l’ordre. “Passé maître.” Au bout de vingt ans, il devenait un grand ancien (mahathera).

“Démission et réintégration.” Pour quitter le Sangha, il suffisait de quitter la robe jaune et cela n’entraînait aucune disgrâce sociale. L’ex-moine pouvait réintégrer l’ordre, mais à condition de recevoir une nouvelle ordination et de ne pas s’être engagé dans une autre école. Le moine Citta quitta et réintégra quatre fois le Sangha et cela ne l’empêcha pas de devenir un arhat.

“Engagement.” A noter que chaque engagement était pris trois fois. Le Bouddha enseigna sept conditions de bonheur pour le Sangha (14).

- Aussi longtemps que les moines tiendront des assemblées fréquentes et suivies par nombre d’entre eux, le Sangha prospérera et ne déclinera pas.
- Aussi longtemps qu’ils se rencontreront en harmonie, prendront des décisions en harmonie et assumeront leurs fonctions en harmonie...
- Aussi longtemps qu’ils n’autoriseront pas d’innovations et n’aboliront pas ce qui fut autorisé, mais procéderont selon la règle et la discipline...
- Aussi longtemps qu’ils honoreront, respecteront et écouteront les aînés de grande expérience, ordonnés depuis longtemps, les pères et les instructeurs de l’ordre...
- Aussi longtemps qu’ils ne tomberont pas en proie aux désirs qui conduisent à la renaissance...
- Aussi longtemps qu’ils préféreront les habitations de la forêt...
- Aussi longtemps qu’ils apprécieront que des compagnons du même esprit viennent à eux...
- Aussi longtemps que les moines se tiendront à ces sept conditions, le Sangha prospérera et ne déclinera pas.”

On trouve dans ces prescription les principales règles maçonniques : aimer ses frères (et/ou ses sœurs), obéïr aux règlements généraux et aux supérieurs de l’ordre, ne jamais innover mais suivre scrupuleusement les rituels et les règles, accomplir ses charges avec régularité et ponctualité, demeurer dans la vertu et la frugalité, être prêt à accueillir de nouveaux membres dans le respect de la tradition, etc.

Le Bouddha prêcha aussi la solidarité. Découvrant un moine atteint de dysenterie et laissé sans soin, il admonesta ses voisins : “Moines, vous n’avez ni père ni mère pour s’occuper de vous. Si vous ne prenez soin les uns des autres, qui, je vous le demande, le fera ? Moines, quiconque d’entre vous prendrait soin de moi si j’étais malade doit prendre soin de son camarade moine malade.” (14) Cette solidarité était d’ailleurs plus : de la compassion. Ainsi, les moines sollicitant des offrandes de nourriture auprès des laïcs leur offraient-ils ainsi un moyen d’acquérir du mérite pour faciliter leur cheminement vers l’éveil. C’est dans cette perspective qu’ils devaient mendier. C’est aussi pourquoi ils ne devaient jamais refuser quelque offrande que ce soit. Une vieille femme démunie de tout ne trouva rien d’autre à offrir au Bouddha qu’un peu de poussière ramassée sur le chemin. Le Bouddha l’accepta dans son bol à aumônes et loua cet acte.

La référence suprême du maçon est le Grand Architecte de l’Univers, formule assez souple pour être acceptable par les fidèles de toutes les religions, soit comme Dieu soit comme bouddhéité, puis, les règles traditionnelles. Ce n’est certes pas le Grand Maître, lui-même occupant une fonction à titre transitoire et soumis aux règles qu’il promet de respecter. Les dernières paroles du Bouddha furent de refuser de désigner un successeur autre que le Dharma !

On observera aussi une hiérarchie devant être respectée dans le but de maintenir l’harmonie, fondée sur le mérité et l’ancienneté ; le refus de recevoir les eunuques ou ceux atteints de certaines diformités ; le contrôle de l’identité du postulant et un ensemble de critères d’aptitude, comme il en existe pour être initiable ; la qualité de membre du Sangha par reconnaissance des anciens et de ses pairs. La volonté propre du candidat. La nécessité de tenir des assemblées fréquemment et régulièrement. L’exigence d’une certaine ancienneté dans la maîtrise pour pouvoir initier à son tour, etc.

Enfin, le Bouddha accorda une grande place à l’amitié entre les moines pour qu’ils puissent vivre en harmonie et progresser vers l’éveil : “Vraiment, cette vie religieuse consiste en l’amitié de ceux qui aiment le bien, en leur compagnonnage, en leur camaraderie. Un moine qui est un ami du bien, un compagnon et un camarade, doit certainement développer et cultiver ce Noble Octuple Sentier (pour la libération de son compagnon comme pour la sienne propre).” (15)

A rapprocher la méthode du Bouddha pour régler les conflits, à base de consensus, afin que l’harmonie de la communauté ne soit pas troublée, et l’exigence pour le récipiendaire de désigner tout frère de l’assistance avec qui il aurait un conflit et de faire la paix avec lui. Cette exigence vaut implicitement pour toute tenue de la loge.

Enfin, à plusieurs reprises, le Bouddha insista sur le fait que la véritable noblesse (“un vrai brahmane”) ne relevait pas de la naissance mais des qualités de cœur ce qui est à la base des degrés blancs du RER, où le chevalier novice doit, pour devenir chevalier bienfaisant de la cité sainte, se constituer un blason, avec une devise.

De ces rapprochements, il découle que, pour entrer dans la voie du Bouddha, il fallait déjà la vue juste, qui est suggérée dans les Quatre Nobles Vérités : un constat du caractère insatisfaisant du samsara et une perspective de salut, ou de libération. De même, pour être initiable en franc-maçonnerie, du moins la franc-maçonnerie traditionnelle, il faut accepter la perspective d’une transcendance et avoir confiance en la possibilité de salut. Telle est la première condition. Ensuite, on peut trouver une question d’opportunité. Tel qui fut refusé dans le premier Sangha des moines pour cause de maladie pouvait y être admis une fois guéri. On encore pour une question d’âge. Un âge minimum était requis, mais les vieillards ne pouvaient non plus être admis. Il y a un temps pout tout. Et des heures, en franc-maçonnerie...

Dans les deux traditions, des structures régulières et des conditions particulières sont requises, conditions minimales pour un disciple laïc, plus exigeantes pour un moine ou une nonne. Ces conditions ont été rendues nécessaires, dans le premier Sangha, dès qu’il a connu un certain développement et que le Bouddha lui-même ne put plus tout accomplir en personne, et a fortiori après son parinirvana. Quant à la franc-maçonnerie, son origine est obscure, entre histoire et légende, et ses sources primitives sont inconnues ou, pour le moins, incertaines : les collèges de constructeurs romains, issus eux-mêmes des initiations antiques (mystères d’Eleusis) ou/et de l’Egypte ancienne ? Toujours est-il que ses rites se sont fixés au fil d’une très longue histoire et répondent à des nécessités vérifiées expérimentalement plus que fondées sur des sources historiques bien établies, dont René Guenon disait simplement qu’elles étaient “d’origine non humaine”. Quant au but, il demeure une réalisation spirituelle dont la mise sur la voie ne peut se faire que dans le cadre prescrit, comprenant obéissance aux lois et à la hiérarchie traditionnelle mais qui doivent aussi être dépassées, voire abandonnées pour atteindre l’ultime. La réalisation est indépendante de la position du disciple dans la hiérarchie : du temps du Bouddha, sont recensés vingt et un laïcs ayant obtenu l’état d’arhat, liste qui n’est pas exhaustive, et il est fait allusion aussi à quelques laïcs dont les noms ne sont pas mentionnés. Faut-il y voir la trace d’une misogynie qui n’a fait que s’accroître au point que, dans certains pays bouddhistes, l’ordre des nonnes a purement et simplement disparu ?

L’ultime ne dépend pas d’une quelconque hiérarchie (en grec : le pouvoir de la sainteté) pourtant nécesaire, à la fois comme référence et comme guide. Le Bouddha a comparé son enseignement à une barque nécessaire pour traverser le fleuve du samsara mais devenue inutile ensuite. Et ses dernières paroles ont été : “Soyez à vous-même votre propre lumière.”

(1 ) Jean-Pierre Schnetzler in Bouddhisme et franc-maçonnerie, Question de n° 101, Albin Michel, p. 20.

(2) La Franc-maçonnerie française, textes et pratiques (XVIIIe-XIXe suècles), présenté par Gérard Guyot, Gallimard-Juliard, collection Archives, n° 86, p. 57.

(3) Idem, p. 59.

(4) Dans La Croix du 4 juillet 2000, Bruno Chenu cite une enquête parue dans Futurible de mai 2000 selon laquelle le nombre des personnes qui se déclarent sans religion s’élevait à 26% en 1981, 39% en 1990 et 42% en 1999, dont, par tranches d’âge, 50% de ceux nés entre 1964 et 1972 (27 à 35 ans) et 53% de ceux nés entre 1973 et 1981 (18 à 26 ans).

(5) Mohan Wijayaratna, Sermons du Bouddha, Ed Cerf, p.44 (note 7).

(6) Hans Wolfgang Schumann, Le Bouddha historique, Ed. Sully, p. 188.

(7) La Franc-maçonnerie française, textes et pratiques (XVIIIe-XIXe suècles), présenté par Gérard Guyot, Gallimard-Julliard, collection Archives, n° 86, p. 58.

(8) On trouve une allusion à ces trois B dans Rabelais, Quart Livre, ch. 37. “Je suis tout confus de mon peu d’esprit quand je pense à l’invention admirable de Pythagore qui, par le nombre pair ou impair des syllabes de chaque nom propre, expliquant de quel côté se trouvaient les humains boiteux, borgnes, goutteux, paralytiques, pleurétiques et autres maléfices de cette nature : en assignant le nombre pair le côté gauche du corps et le nombre impair à celui de droite.” “Vraiment, dit Epistemon, j’en vis l’expérience à Saintes, dans une procession générale à laquelle était présent le si bon, si vertueux, si docte et si équitable président Briend Valée, seigneur du Douhet. Lorsque passait un boiteux ou une boiteuse, un borgne ou une borgnesse, un bossu ou une bossue, on lui rapportait leur nom propre et, sans les voir, il les disait affligés, borgnes, boiteux, bossus du côté droit si les syllabes de leur nom était en nombre impair, et du côté gauche si elles étaient en nombre pair. Et il disait toujours juste sans qu’il y eût jamais la moindre exception.”

(9) René Guénon, Aperçus sur l’initiation, Editions traditionnelles, p. 103. ”Si l’on examine de près la liste des méfaits corporels qui sont considérés comme des empêchements à l’initiation, on constatera qu’il en est parmi eux qui ne semblent pas très graves extérieurement et qui, en tout cas, ne sont pas tels qu’ils puissent s’opposer à ce qu’un homme exerce le métier de constructeur... Pour donner un exemple précis de ce genre, on ne voit pas en quoi un bègue pourrait être gêné dans l’exercice de ce métier par cette infirmité... (En examinant) les landsmarks..., on pourra même s’apercevoir d’une chose qui semblerait aujourd’hui tout à fait extraordinaire : c’est que les empêchements à l’initiation, dans la franc-maçonnerie, coïncident presque entièrement avec ce que sont, dans l’Eglise catholique, les empêchements à l’ordination.” Ici, René Guénon est en contradiction avec lui-même puisque, pour l’ordination sacerdotale, le bégaiement est un empêchement qui se comprend aisément : on ne peut prononcer de sermons en étant bègue. Les trois B du métier sont : borgne, boiteux et bossu. En revanche, on peut effectivement mettre sur le compte de dysharmonies spirituelles le fait, pour un prêtre, d’être borgne ou boiteux car ces infirmités ne sont pas physiquement incompatibles avec l’exercice de son ministère.

(10) Evangile selon St Matthieu, 13.9, 11.15, 13.43, etc., sous différentes formes.

(11) Hans Wolfgang Schumann, Le Bouddha historique, Ed. Sully, p. 233.

(12) Hans Wolfgang Schumann, Le Bouddha historique, Ed. Sully, p. 198.

(13) Hans Wolfgang Schumann, Le Bouddha historique, Ed. Sully, p. 191.

(14) Hans Wolfgang Schumann, Le Bouddha historique, Ed. Sully, pp. 182/183

(15) Hans Wolfgang Schumann, Le Bouddha historique, Ed. Sully, p. 198.






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