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> Bouddhisme > Intégration > Spiritualité > Franc-maçonnerie


De la pratique du geste et de l’arrêt du geste dans les deux traditions

« Avec notre corps, tout notre corps et en restant immobile, trouver la vraie lumière. »

Par Jacques Deperne

Jacques Deperne

« Nous pouvons voir la vraie lumière quand nous ouvrons nos yeux dans la nuit et que nous écoutons de nos oreilles le vent qui ne souffle pas. Quand notre corps, tout notre corps, a sa tension profonde en restant immobile, nous pouvons trouver la véritable illumination. »

Curieusement, ces aphorismes ne sont pas d’un swami indien, d’un rinpotché tibétain ni d’un roshi japonais. Ils ont pour auteur un député, conseiller d’Etat, philosophe à ses heures, mort à Paris en 1824, un certain Marie-François-Pierre Gonthier de Biran dit Maine de Biran.

Voilà deux phrases qui résument remarquablement, à mes yeux, l’attitude juste du corps et de l’esprit dans toutes formes de pratiques spirituelles.

C’est un moine japonais, un Maître du bouddhisme zen, Taïsen Deshimaru, qui m’a fait découvrir cet auteur finalement peu connu, dont je n’avais même pas entendu prononcer le nom au cours de mes humanités.

« Avec notre corps, tout notre corps et en restant immobile, trouver la vraie lumière. » Ces quelques mots ont éclairé d’un jour très différent, l’esprit et le sens de la transmission dans une tradition authentique, ce qui est le cas, bien entendu, du bouddhisme et de la franc-maçonnerie.

Quand j’ai rencontré Taïsen Deshimaru, en 1973, j’étais maçon depuis cinq ans. J’ai été initié au printemps de 1968, comme un certain nombre d’entre nous : « Sous les pavés la loge », ça ne s’oublie pas ! J’étais un maçon très impliqué et je le suis toujours. J’étais heureux de mon appartenance à un ordre initiatique, mais, comment dire, je restais sur ma faim.

Il faut dire aussi, qu’à l’époque, nous avions, les anciens s’en souviennent peut-être, une furieuse tendance à considérer la franc-maçonnerie comme un creuset de réflexion., le creuset ! Que l’avons-nous entendue, cette formule, à l’époque : « le creuset de réflexion » ! Il me semble me souvenir d’ailleurs que c’était au début des années 70, au Grand Orient de France, sous les grandes maîtrises de Fred Zeller, l’artiste peintre talentueux. ancien secrétaire de Trosky, et de Jean-Pierre Prouteau, que cette formule fit florès.

Peut-être, et même sûrement à certains égards, la franc-maçonnerie est-elle un lieu, pourquoi pas un creuset, en référence à la symbolique alchimique, de réflexion, mais ce n’est certainement pas sa spécificité. Il ne manque pas de creusets de réflexions profanes.

La franc-maçonnerie est, me semble-t-il, un lieu privilégié d’expérience, de pratique où nous pouvons accéder à la vraie lumière, non plus par l’intellect, par les pensées discursives ou par des spéculations métaphysiques et encore moins par l’adhésion à des considérations prétendument ésotériques, mais avec notre corps, avec la pensée du corps, révélée, réveillée par les effets du rite.

Après tout, le cerveau n’est peut-être rien d’autre qu’un énorme appareil de concentration ce dont Nietzsche était convaincu. Il est dommage que Michel Barat ne soit pas là. Michel Barat a toujours le souhait de réhabiliter Nietzsche. Nietzsche, qui écrit dans ses Fragments : « Il est admis que tout l’organisme pense, que toutes les formations organiques participent au penser, au sentir » (Fragments, 40).

Notre culture profane, notre formation profane, ont bien trop pénétré au coeur des sociétés traditionnelles en général et de la franc-maçonnerie en particulier. Nous sommes, me semble-t-il, trop enclins à établir une primauté toute arbitraire du mental. Nous n’admettons pas que quelque chose puisse lui échapper, ou bien, même quand nous nous apercevons de ses limites, nous imaginons que nous allons pouvoir le guérir avec ses propres moyens, en quelque sorte guérir l’esprit avec l’esprit, comme si on pouvait laver une motte de terre avec de la boue ou, comme disait Deshimaru,« éteindre le feu avec le feu ».

Engagé sur une voie initiatique, il y a urgence à mettre un terme au bavardage incessant intérieur et extérieur . Bavardage qui ne cesse pas d’ailleurs d’être du bavardage sous prétexte qu’il s’agit de réflexions métaphysiques spiritualistes. N’est-ce pas là le préalable essentiel au déconditionnement de l’esprit qui nécessitera bien plus que le temps de silence imposé sur la colonne d’apprenti, sur la colonne du septentrion, pour que, et je prend une formule terrible de Swami Prajnanpad qui était, comme vous le savez peut-être, le Maître d’Arnaud Desjardins, « pour que nos pensées ne

soient pas des citations, nos émotions des imitations et nos actions des caricatures » ?

Pour aboutir à ce déconditionnement, pour pallier les insuffisances du langage des mots, la franc-maçonnerie dispose des outils remarquables que sont les symboles de l’Art Royal complétés ou inspirés des symboles fondamentaux de la science traditionnelle antique.

Et nous avons beaucoup de chance parce que ces outils nous ont été transmis avec le mode d’emploi : le rite. N’est-ce pas l’accomplissement du rite dans ce qu’il a de gestuel qui est le véhicule véritable de la transmission et assure la pérennité de la tradition ?

N’est-ce pas le geste rituel qui rend le symbole agissant ? Le rite n’est pas uniquement, me semble-t-il, une cérémonie de mots mais une succession de gestes strictement réglementés qu’il importe de pratiquer de façon rigoureuse, exactement.

Peut-être faut-il le rappeler, l’étymologie du mot rite n’est autre qu’action correcte !

Bien plus que le discours rituel, c’est la rigueur de la pratique qui en garantit les effets par un conditionnement gestuel avec notre corps, tout notre corps. Mais c’est un conditionnement qui a la particularité de déconditionner. Sur ce terrain de la pratique des rites, dans leur rigueur de concentration gestuelle et de l’importance de l’arrêt du geste, ce dont nous reparlerons, bouddhisme et franc-maçonnerie devraient pouvoir s’enrichir mutuellement.

En 1976, dans une loge qui m’est chère, une loge d’études qui s’appelle Sagesse, dans le Nord, à Lille, nous avons accueilli Deshimaru. Eh bien, je peux vous dire que ce qui a intéressé ce Maître du bouddhisme zen, ce n’est pas ce qui s’est dit, ce qu’on lui a traduit, non, ce qui l’a intéressé, c’est la rigueur de la cérémonie, ce qui l’a intéressé, c’est la méthode, le comportement des maçons en loge, c’est la vigilance qui préside à nos travaux !

Le bouddhisme accorde une importance toute particulière à la notion de vigilance. L’une des dernières paroles du Bouddha n’est-elle pas : « Ô moines, soyez vigilants, soyez vigilants ! »

Le temple maçonnique et le temple bouddhiste sont avant tout des lieux de vigilance et de silence. Le silence, le seul temple, selon Maeterlinck.

En préparant cette intervention, je me suis demandé si, sans l’expérience du bouddhisme, j’aurais pu vous tenir ces propos. Sur la signification essentielle du geste dans le rite, je n’oserais certainement pas l’affirmer. Mais beaucoup de maçons qui se sont intéressés à la franc-maçonnerie opérative ou bien à l’oeuvre de René Guénon en sont bien sûr convaincus.

En revanche, pour ce qui est de l’importance de l’arrêt du geste, la rencontre avec le Maître Zen Taïsen Deshimaru a été déterminante. Déterminante, parce que je ne conçois plus, pour ma part, de voie de réalisation, de libération, d’éveil, sans la pratique de la méditation. Ce que la tradition du Bouddha inscrit au coeur de sa méthode.

Puisque le sujet d’aujourd’hui est tradition et transmission, alors, le souvenir de la rencontre avec Taïsen Deshimaru est peut-être nécessaire pour mesurer la portée, chez le jeune maçon que j’étais en 1976, de la relation à un maître spirituel. Cette relation n’est-elle pas l’essence même de la notion de transmission, l’essence de l’esprit transmise au-delà des mots comme le dit la tradition bouddhique.

Avant de rencontrer aïsen Deshimaru, depuis les heures fleuries -c’est de ma génération- de la vallée de Katmandou, j’étais intéressé par les philosophies religieuses ou, si vous préférez, par les religions philosophiques de l’Orient. Initié aux mystères de la franc-maçonnerie, j’ai pris très à la lettre l’apophtegme initiatique qui dit que « la lumière vient de l’Orient » !

Fin 1972, chez des amis, j’ai eu le privilège d’être présenté à Arnaud Desjardins, l’auteur de reportages et d’ouvrages sur les sages de l’Afghanistan, de l’Inde, du Tibet. J’étais très impressionné, mais aussi très désireux de faire état de ma culture en isme d’Orient : taoisme, bouddhisme, tantrisme, zénisme, hindouisme. Tout cela n’avait plus à mes yeux aucun secret. Pensez, j’avais lu tant de bons auteurs : Jean Herbert, Alan Watts, Suzuki, Herrigel, Shibata, Durkheim et quelques autres...

Le Zen, en particulier, me séduisait beaucoup. Je me souviens, je sortais, à l’époque, probablement pas indemne, d’un ouvrage impossible, une thèse présentée à la Sorbonne par un étudiant japonais, thèse intitulée : Elaboration philosophique de la pensée zen ! Alors, Arnaud Desjardins, qui est devenu un ami, m’avait souri et m’avait dit : "Vous devriez rencontrer Sensei. »

Sensei, en japonais, cela veut dire maître. Mais personne n’avait pensé qu’il disait maître en prononçant le mot sensei. Pour tous ses disciples européens, sensei était devenu familier, affectueux. Et puis, surtout, Arnaud avait insisté sur un point capital. Il avait dit : « Sensei parle de ce qu’il incarne. »

Alors, j’ai rencontré Sensei et, bien sûr, je lui ai posé la question : « SenseiI, qu’est-ce que le zen ? » Et sa réponse, toujours la même : « Le Zen, c’est zazen ! Seulement s’asseoir ! Shikantaza ! Méditation et concentration ! » Jamais, d’ailleurs, il ne séparait ces deux mots.

Après cette explication on ne peut plus claire, la première leçon de Zen de Sensei a été de m’expliquer dans les moindres détails comment entrer dans le lieu de pratique, le dojo, et comment joindre les mains verticalement devant soi, les bras bien horizontaux, les doigts à hauteur de la lèvre supérieure avant de s’incliner, concentré sur ce geste, en veillant à observer une distance constante entre les mains et le visage.

Tout cela devait être fait exactement avant de prendre la posture de méditation. Une posture très précise où l’on se concentre sur tous les points de la posture, sur la respiration abdominale et notamment sur l’expiration en laissant passer les pensées. Et Sensei d’ajouter : « C’est ça, le vrai Zen ! True Zen ! »

Après la première expérience, douloureuse, de méditation, les participants étaient invités à poser des questions au Maître, à Sensei, selon un principe de la tradition du Zen que l’on appelle mondo (questions-réponses). Je ne suis pas près d’oublier !

Tout de suite, ma question devait être un peu dans le style : « Sensei, qu’est-ce que le temps et l’espace pour la condition humaine ? N’y-a-t-il pas une certaine similitude entre la pensée de St Augustin et celle de Maître Dogen bien que la doctrine du temps chez Dogen ne soit pas celle de l’être-là chez Heidegger puisque, dans le Zen, le sujet et l’objet sont en quelque sorte éliminés par le satori ? »

On lui traduit ma question. Un éclat de rire tonitruant, inoubliable, secoua Sensei. « Too much thinking ! Completely comme ça, comme ça ! », avec un geste de l’index sur la tempe qui en disait long sur son diagnostic. Bon, j’ai compris, j’aurais mieux fait de me taire ! Hilares, les moines qui entouraient Sensei se tapaient sur les cuisses. Je me sentais très mal à l’aise.

Alors, Sensei m’a regardé en hochant la tête et sur un ton devenu très doux, emprunt d’une infinie compassion, il a ajouté gravement : « Zazen very important. » Et moi, stupidement, j’insistais. « Mais Sensei, Sensei ne faut-il pas rechercher la vérité, échapper aux illusions ? Ce n’est quand même pas en restant assis que je vais découvrir la vérité ! »

Oh, la vérité, la recherche de la vérité, mes soeurs, mes frères, l’objet si souvent défini de nos travaux maçonniques ! La réponse de Sensei était accompagnée de la solution : « Ne cherchez pas la vérité, ne coupez pas les illusions, simplement, laissez passer les pensées sans rien vouloir fuir, sans rien vouloir saisir, concentré sur la posture de méditation, la posture juste, parce que c’est l’attitude juste du corps qui détermine l’attitude juste de l’esprit. »

Mes soeurs, mes frères, à partir de ce jour, je dois dire que les morceaux d’architecture sont devenus secondaires, non pas inutiles, mais secondaires. L’étude, la lecture des textes, tout cela, c’est devenu, non pas inutile, complémentaire éventuellement, mais secondaire. C’est le rite qui met le symbole en action dans le silence de la loge où le corps participe selon des règles de conduite qu’il importe de vivre correctement.

L’expérience du Zen auprès de Taïsen Deshimaru, de 1973 à sa mort, le 29 avril 1982, allait me confirmer que c’était bien là l’essentiel de la méthode maçonnique. D’ailleurs, qu’elle soit d’Orient ou d’Occident, les traditions ont en commun un certain nombre de principes dominants. Elles enseignent notamment toutes, depuis des siècles, que , pour aboutir à la connaissance, à l’éveil, à la libération, au satori, à la lumière ou, pourquoi pas, pour certains, à la rencontre avec Dieu, elles enseignent, donc, que c’est un itinéraire du dedans. Elles enseignent que c’est à l’intérieur et qu’il faut procéder par simple décantation, dans l’immobilité et le silence. D’ailleurs le Bouddha aurait dit à ce sujet : "Dans ce corps de six pieds de long se situe le monde, l’origine et la fin du monde, et le chemin qui conduit à l’éveil. » Donc, vous voyez, rien de mystérieux, rien de surnaturel, mais, bien au contraire, le retour aux conditions normales, originelles, dans l’unité du corps et de l’esprit. Et parce qu’il n’y a de connaissance que de l’être entier (souvenez-vous d’Arnaud à propos de Sensei : « Il incarne le Zen), les gestes, et surtout l’arrêt du geste, la méditation, auront un rôle capital dans la pratique d’une tradition. Arrêter le geste revient en quelque sorte à tarir le foyer d’origine où s’alimente la chaîne de réflexes qui construit notre mental et à laquelle nous identifions notre ego.

Bien sûr, tous les courants traditionnels ont leurs méthodes, leurs techniques, dans lesquelles se retrouvent constamment les notions de vigilance, de concentration et de silence. Le geste de la méditation, l’arrêt de geste, n’est certainement pas illustré par le Penseur de Rodin, courbé, crispé, le poing sous le menton. Non, de plus en plus, pour le monde, c’est le Bouddha Sakyamouni, le Bouddha historique tel qu’il est représenté depuis des siècles, depuis le début de notre ère, qui symbolise la perfection de la pratique de la méditation, de la paix intérieure et de la sagesse. La vraie sagesse est une sagesse du corps. Oui, bien sûr, s’asseoir les jambes croisées peut paraître très contraignant. Pour certains, l’exercice même peut paraître moralement éprouvant s’il est ressenti comme un procédé un peu trop exotique.

Mais, après tout, notre culture, la culture religieuse méditerranéenne, n’a pas toujours négligé le comportement du corps sans pour autant s’asseoir à même le sol en pliant les jambes comme une grenouille. C’est Louis Pauwels, notre frère Louis Pauwels, qui disait cela. Il disait : « S’il suffisait de s’asseoir en pliant les jambes pour avoir le satori, toutes les grenouilles auraient le satori. » Un jour, je lui ai demandé : « Comment sais-tu que les grenouilles n’ont pas le satori ? » Mais à un poète, on ne la fait pas. Il m’a répondu : « Ca m ’est égal, je ne veux pas être une grenouille ! »

Les pharaons des temples de l’Egypte ancienne sont sculptés bien droits sur leur siège, jambes pendantes, légèrement écartées, les pieds reposant sur le sol comme d’ailleurs le Bouddha du futur, le Bouddha Maitreya, qui est souvent représenté assis sur un siège, à l’européenne. Quelqu’un, un jour en fit la remarque à Sensei : « Sensei, le Bouddha du futur, il n’est pas assis comme vous, il est assis à l’européenne ! » Et SenseiI de répondre : « C’est parce qu’il a beaucoup fait zazen, alors il se repose. » Un maître zen est incollable.

On peut méditer debout, couché, assis sur une chaise, sur un tabouret, ou sur un shogiun, ces sièges sans dossier qui permettent d’avoir une bonne bascule du bassin. Toutefois, il faut admettre, sans idées préconçues, la pertinence et le bien-fondé -sans jeu de mots- de la position assise, jambes croisées, et reconnaitre son efficacité. Elle libère les pieds des réflexes issus de la locomotion et de l’équilibration. Elle libère les mains des réflexes issus du tact et de la préhension. L’arrêt du geste influence la conscience, l’immobilité et le silence influencent la conscience.

Dans le temple maçonnique comme dans le temple bouddhique, c’est mieux ensemble, fondus comme le miel dans le lait, fondus comme l’immobilité dans le silence, « l’ego s’y dissout comme un morceau de sucre », disait Ramana Maharshi, ce sage de l’Inde.

Mais surtout pas de malentendu. Il ne s’agit pas de se libérer de son corps, mais de se libérer par son corps, par une meilleure présence à soi-même dans le sensible vigilant, en restant très prudent à l’égard des pensées conceptuelles et en retrouvant ce que le neuro-psysiologue Chauchart appelle « une immersion de l’être dans ses sensations corporelles ». Les gestes et l’arrêt du geste développent, plus encore dans un contexte moderne agité, activiste, une éducation physique du spirituel. Sensei disait : j’éduque, il ne disait pas j’enseigne. Eduquer, voilà un mot qui peut prendre un sens très noble dans un contexte initiatique traditionnel. D’ailleurs, l’étymologie du mot éduquer est intéressante : éducateur, educare, ducere, conduire. Une des étymologies de gourou, en sanscrit, c’est également conduire. Le gourou, c’est celui qui conduit des ténèbres vers la lumière : éducateur, ducere, gourou...

La franc-maçonnerie n’est-elle pas aussi une forme d’éducation que les tendances de notre formation qui accorde un intérêt excessif aux arabesques de la pensée, transforment trop souvent en babillage avec, à la clé, me semble -t-il toujours, le risque d’une espèce de culturalisme désincarné qui isole plus encore, et de façon pernicieuse cette fois, le moi des autres, les soi-disants initiés, des profanes.

En conclusion, sans devenir des mendiants spirituels de l’Orient, cela serait absurde, il faut reconnaître que, pour beaucoup de courants traditionnels de l’Occident, et notamment pour la franc-maçonnerie, la rencontre avec l’Orient et le bouddhisme en particulier pourrait s’avérer très utile. Une tradition doit prendre garde à ne pas se cantonner dans les discours et les jeux de l’esprit. Le bouddhisme, entre nous, n’échappe pas à ce danger. J’ai connu des ego-zen et des bouddhologues de salon qui étaient des preuves vivantes que la voie du Dharma est aussi un chemin semé d’embûches et d’obstacles. Sur les voies de réalisation spirituelle, il y a toujours le risque que les idées tournent à vide, sans répercussion sur la personne, en construisant une caricature d’éveillé qui va pratiquer une forme d’exercice illégal de la sagesse.

La réalité ultime, la lumière, ne sont pas des sujets de spéculations. La révolution intérieure, laconversion, ne peuvent avoir lieu sans que notre corps, tout notre corps, participe et sans le temps privilégié, d’autant plus nécessaire qu’il se fait de plus en plus rare, de l’immobilité et du silence.

Dans la tradition du bouddhisme comme dans la tradition maçonnique, les gestes et l’arrêt du geste transmis exactement auront un rôle essentiel pour que soient réunies les conditions les plus favorables de l’aventure intérieure.

Questions-réponses

Alain Lorand

J’ai entendu d’un bon maçon, avec 30 ans de maçonnerie : « Mais que vient faire le bouddhisme dans notre tradition ! Ce stoupa est ridicule, il ne s’insère pas du tout dans le cadre ! »

Ce sont des choses dont on pourrait parler. Jacques a déjà bien avancé la discussion dans son exposé.

On a donc un bon abord du débat de cet après-midi : qu’est-ce bouddhisme et franc-maçonnerie peuvent à voir, avoir ensemble ? D’abord une question pour clarifier : quelle peut bien être la différence entre le bouddhisme zen et le bouddhisme du Vajrayana ?

Jacques Deperne

En schématisant, très simplement, le bouddhisme zen est beaucoup plus dépouillé. Dépouillé également dans le lieu de pratique : le temple ou le dojo. D’ailleurs, l’art zen en général est l’art du vide, du dépouillement. Le bouddhisme zen met essentiellement l’accent sur la méditation assise. Qu’est-ce que le Zen ? C’est seulement s’asseoir, sans but, sans intention de profit. Il n’y a rien de graduel, notamment dans le Zen Soto, le Zen enseigné aux Occidentaux par Taîsen deshimaru. La posture zazen, c’est le satori !

Dans le bouddhisme tibétain, les méthodes de méditation sont multiples et parfois très complexes. Elles nécessitent souvent un certain nombre d’outils, de moyens habiles tels que les visualisations, les mantras, les mandalas. . . La participation d’un guide authentique, d’un lama, est nécessaire à tous les degrés de la pratique, pour apprendre à méditer selon différentes techniques et pour étudier les textes.

Le bouddhisme tibétain est né au VIIe siècle de la rencontre du bouddhisme indien avec la tradition bön. Partout où le bouddhisme s’est propagé, il s’est adapté au contexte culturel et religieux. A l’origine, les Tibétains, étaient animistes et chamanistes, aussi le bouddhisme s’est imprégné petit à petit de ces courants de pensée. Avec le temps, des pratiques bouddhiques spécifiques à la tradition tibétaine ont été élaborées. J’ai souvent été impressionné, au Népal, par les cérémonies rituelles pratiquées dans les gompas, les monastères. Elles comportent l’utilisation d’offrandes de légumes ou de fruits curieusement découpés. Tout cela paraît très compliqué pour un profane.

Le mot japonais zen signifie méditation. Il a son origine dans le mot chinois tch’an et le mot sanscrit dhyana. La légende raconte qu’au Pic des Vautours, sur la montagne de Radjir, aujourd’hui lieu de pèlerinage, le Bouddha prit une fleur et, en guise de sermon, la fit tourner délicatement entre ses doigts. Seul Mahakasyapa sourit,. Lui seul avait compris le sens du discours muet de celui qui allait devenir son guide. C’est ainsi que le Zen est né, par un enseignement au-delà des mots. Beaucoup plus tard, au VIe siècle de notre ère, Bodhidharma, un patriarche célèbre dans l’histoire du Zen, originaire du sud de l’Inde, s’est rendu Chine. Le bouddhisme était présent dans l’Empire Céleste depuis le Ier siècle ap. J.-C. La réputation de Bodhidharma était telle que l’empereur Wu, de la dynastie Liang, émit le souhait de le rencontrer. Entouré de ses mandarins les plus érudits, l’empereur dit à Bodhidharma : « J’ai construit des temples, l’ai récité des soutras tous les jours de ma vie. J’ai recopié les textes sacrés dans les différents styles d’écritures. J’ai brûlé de l’encens. Je suppose que j’ai acquis beaucoup de mérite. »

- « Aucun mérite, répondit Bodhidharma, le seul mérite est dans la pratique de la sagesse pure, dont la substance est dans le silence et la vacuité. »

Sur ces simples mots qui définissent clairement l’esprit du Zen, il a quitté la cour impériale pour méditer dans une grotte pendant neuf ans. »

La rencontre du bouddhisme et du taoïsme est à l’origine des principes fondamentaux du Tch’an. C’est au XIIe siècle que Maître Dogen a importé le Tch’ an chinois vers le Japon où il est devenu le Zen. On dit parfois du Zen que le bouddhisme est le père et le taoïsme, la mère. Certains ajoutent que l’enfant ressemble plus à la mère qu’au père.

Longue intervention non enregistrée parce que trop loin du micro. Des termes perçus dans le lointain, on peut imaginer une conclusion sous cette forme : « ...Musulman d’origine, la franc-maçonnerie m’a fait découvrir Taïsen Deshimaru. De là, je suis retourné à ma tradition d’origine, le soufisme. Pour conclure, il me vient la pensée de Theillard de Chardin : « Tout ce qui monte converge vers la tradition originelle. »

Jacques Deperne

Cela me rappelle un bon souvenir, un souvenir très agréable. Pendant quelques années, j’étais godo dans le Nord, godo, c’est celui qui s’occupe d’un dojo. Nous avions un pratiquant du Zen, marocain. Dans la pratique du Zen, je m’entretenais avec lui de sa tradition et de l’islam. Un jour, nous sommes allés au Maroc. Il s’appelait Saïd. Alors que nous visitions son pays, il me dit : « En pratiquant le Zen avec toi, je me suis converti à l’islam. » (rires....) . Je ne suis pas sûr du tout que cela ait beaucoup plu à l’Association Zen Internationale (rires...).

Un intervenant

Le christianisme a régenté l’appréhension du corps à cause du péché et de la sexualité. Comment approcher la méditation en respectant la sexualité ? Y a-t-il une approche différente pour l’homme et la femme ?

Jacques Deperne

Qui pose la question ? Ah, l’homme choqué par le stoupa ! (rires....) Dans la pratique de la méditation, il n’y a ni homme ni femme. Dans la pratique de la méditation, dans ce chemin vers l’éveil, l’homme va retrouver la femme en soi et la femme va retrouver l’homme en soi. Dans cette démarche, la pratique est exactement la même, sans aucun doute. Je dirai même que, pour certaines femmes qui étaient enceintes, la pratique de la méditation les a beaucoup aidées, notamment à accoucher. Je connais une pratiquante qui a accouché en posture zazen. Evidemment, la respiration abdominale, la

concentration sur la respiration, c’est indéniablement un bon exercice.

Dans le dojo de pratique, pendant longtemps, les hommes et les femmes étaient mélangés, puis, après, séparés. Aujourd’hui, si l’on va dans un dojo comme à La Gendronnière, les hommes sont d’un côté, les femmes de l’autre, comme à l’église dans le temps.

Pour ce qui est de l’appréhension du corps dans le christianisme, je préférerais laisser cela, par exemple à mon ami Jean-Pierre.

Un intervenant

La présence d’une ambiance musicale du genre andante ou adagio de Mozart ou l’envo/ée du violon dans certaines oeuvres de Bach est-elle incompatible avec la méditation ou bien peut-elle apporter quelque chose à celle-ci avec cette sublime élévation que l’on ressent parfois grâce à une oeuvre avec laquelle on communie un instant donné ?

Jacques Deperne

C’est comme tu veux. Quand même, le silence total est mieux pour la pratique de la méditation. Il ne fait aucun doute que la musique provoque des instants qui sont peut-être des instants d’éveil. De la même manière, le sentiment poétique est probablement aussi quelque part proche d’une forme de conscience universelle cosmique. Il y a effectivement dans les arts et, surtout dans les oeuvres que tu viens de citer, comme dans certaines formes de poésie, quelque chose qui nous rapprohe de l’éveil. En tout cas, je vois ces choses comme pas très éloignées. Mais il est préférable de pratiquer zazen dans le silence.

Un intervenant

Les Français, en général, ne sont pas tournés vers le corps, l’esprit du corps. Au Japon, un petit garçon de 4 ans reçoit un bâton de bambou pour travailler le geste (kendo aikido). J’ai suivi cette discipline. J’ai été formé par Nolo. Maître Nolo me disait : « Le corps travaille avec l’esprit, l’esprit travaille pour le corps. »

Jacques Deperne

La réponse, me semble-t-il, était dans mes propos. C’est-à-dire que les deux ne sont pas séparables. L’attitude juste du corps conditionne l’attitude juste de l’esprit et l’attitude juste de t’esprit conditionne l’attitude juste du corps.

Dans les arts martiaux, dans la pratique du kendo, il y a indéniablement une concentration sur le geste, une concentration sur l’instant qui est tout imprégnée de la tradition du Zen. Beaucoup de pratiquants du kendo, au Japon ou ailleurs, pratiquent le Zen. Beaucoup de praticants du kendo font zazen avant de travailler le sabre. Claude Durix, qui a été longtemps vice-président de l’Association Zen International était un maître de l’art du kendo.

Un intervenant

Jl y a des charlatans partout. Vous êtes sévères, il y a aussi des gens sérieux. Il faut ouvrir le chemin aux jeunes qui pratiquent les arts martiaux.

Jacques Deperne

Non, je ne suis pas sévère avec toutes ces salles de sport de combat qui attirent les jeunes. C’est pour faire la différence entre l’homme qui incarne et l’homme qui a une connaissance universitaire, le philosophe fonctionnaire. Mes propos n’avaient pour but que de faire cette distinction, exclusivement.

Ouvrir aux jeunes le chemin des arts martiaux, sans aucun doute. Un enfant qui pratique un art martial apprend à faire participer son corps à sa vie, immédiatement. C’est une bonne introduction. Il est bien évident que faire pratiquer zazen à un enfant trop jeune va le rebuter. Comme le disait Taïsen Deshimaru : « Il vaut mieux lui donner des chocolats. »

Un intervenant

Dans /a position du lotus, nous formons un parfait triangle, pointe en haut, parfaite répartition de l’énergie vitale.

Jacques Deperne

Oui, sans aucun doute. Vous savez, dans l’élaboraûon des thangkas, il y a toute une géométrie qui participe à la construction, notamment des représentations du Bouddha, des bouddhas dans la posture de la méditation assise, dyanamoudra. Le fait de voir ce corps en position triangulée permet de déplacer le centre de gravité. On a souvent le centre de gravité placé dans les épaules et, plus souvent encore en ces temps modernes. Quand je vais à Paris, j’observe combien les gens ont les épaules en dedans, tendues. Les kinés le savent trop bien, cela cause beaucoup de souffrances.

Alors, comme le disait Lama Denys, pendant la méditation, relâchez-vous, relâchez les épaules, déplacez le centre de gravité. Dans la position triangulée, il se situe correctement là où il doit être, dans le hara, sous l’ombilic. Taïsen Deshimaru, nous écrivait régulièrement du Japon : « Concentrez-vous sous le nombril... P.S. Pas trop bas sous le nombril. » (rires)

Alain Lorand

A propos du geste, il me vient une réflexion personnelle à propos d’un rituel. Ayant, par la force des choses, effectué trente mois de service militaire en Algérie, j’ai pu observer que les militaire, dans le garde-à-vous, utilisent une posture permettant de conditionner l’esprit dans le respect. Le salut aux couleurs et le garde-à-vous sont incontestablement, avec le rituel du lever du drapeau, quelque chose d’extrêmement efficace, et je ne parle pas de la musique, en plus, pour avoir l’attitude qu’il faut au moment où il faut, dans l’armée. D’anciens militaires ont ressenti cela. Donc, la position du corps est importante et il ne faut pas la négliger. Quelqu’un d’avachi n’arrive certainement pas à avoir un esprit clair. La présentation, l’attitude juste conditionne incontestablement.

Christian Bodson

Une petite information documentaire complémentaire à propos de Maine de Biran. Il est vrai qu’il n’est pas à la mode. Il n’est pas très connu, tout simplement parce que sa philosophie est la philosophie de l’effort et je crois que ce n’est pas la peine d’épiloguer la dessus. Simplement, je voudrais signaler qu’il existe une correspondance très intéressante entre Maine de Biran et Ampère. Sûrement, comme moi, beaucoup doivent ignorer qu’Ampère était aussi un philosophe et que, pendant très longtemps, il a correspondu avec Maine de Biran. Un bouquin très intéressant à lire rassemble cette correspondance.

Pour mes amis lyonnais, je signale la maison d’Ampère, sur les hauts de Lyon, très intéressante à visiter.

Octobre 1997






Buddhaline

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